RÉCLAMATION DES NÈGRES LIBRES, COLONS AMÉRICAINS
« Le nègre est issu d'un sang pur, le mulâtre au con- « traire est issu d'un sang mélangé ; c'est un composé « du noir et du blanc, c'est une espèce abâtardie.
« D'après cette vérité, il est aussi évident que le nègre « est au-dessus du mulâtre qu'il l'est que l'or pur est « au-dessus de l'or mélangé.
« D'après ce principe, le nègre libre, dans l'ordre « social doit être classé avant le mulâtre ou homme de « couleur ; donc les nègres doivent espérer, comme les « gens de couleur, une représentation à l'assemblée « nationale, si ces derniers obtiennent cette faveur qu'ils « viennent solliciter. Les nègres libres se reposent à cet « effet sur la haute sagesse des représentants de la « nation ; ils réclament d'ailleurs les bons offices des « députés de Saint-Domingue, leurs patrons et leurs pro-
« lecteurs naturels, qui ne souffriront point une exclu- « sion injurieuse à la pureté de leur origine ; ils ne « doutent pas que les députés de Saint-Domingue ne « dévoilent avec toute Ténergie dont ils sont capables « l'ingratitude des gens de couleur, qui semblent dédai- « gner les auteurs de leur être, qui les ont oubliés volon- « tairement dans la demande qu'ils viennent de former « au tribunal de la nation, en lui faisant une offre patrio- « tique de 6 millions, sans daigner les y comprendre.
« Mais les nègres libres colons américains, plus géné- « reux que leurs enfants, se proposent de venir inces- « samment offrir à l'assemblée nationale un don patrio- « tique de douze millions ; ils ont lieu de croire qu'il « sera reçu avec le même enthousiasme, et qu'il leur « méritera les mêmes bontés ; étant en plus grand nom- « bre que les gens de couleur, non moins fondés en « droits et en pouvoir, ils ne seront pas plus embarras- « ses qu'eux à réaliser ce faible don patriotique.
« Les nègres libres, Colons américains. »
Il n'était pas difficile de reconnaître la source d'où sortaient de semblables pièces. Les hommes de couleur, en les lisant, le cœur ulcéré, songeaient aux représailles. Ces représailles seront du sang, qui coulera à flots à Saint-Domingue.
Tandis que s'agitaient en France les hommes de couleur de Saint-Domingue, ceux de la Guadeloupe, dans le calme et le silence, se bornaient à former des vœux. Les noirs, composés en partie d'individus récemment venus d'Afrique, moins malheureux dans la colonie que dans leur pays, n'ayant presque rien perdu de l'ignorance et de la barbarie des tribus africaines, courbés d'ailleurs sous le joug de l'esclavage, voyaient les événements, sans pouvoir encore en apprécier le but et la portée.
Les blancs seuls se remuaient. Tout d'abord il n'y avait eu aucun dissentiment entre eux. Les principes avoués de la révolution étaient la réforme des abus, et tous les colons avaient accueilli ces principes avec faveur, enthousiasme même. Mais, le flot montant, montant toujours, menaçant de tout envahir, la division commence-
ra, les uns voulant élever des digues, les autres, au contraire, ouvrir toutes les écluses. Alors on comptera deux classes d'habitants, celle des aristocrates et celle des patriotes, bien que Tune et l'autre pussent être fractionnées, à cause des nuances assez tranchées dans les opinions sur les limites à poser à Tesprit d'innovation. La classe des aristocrates se composera principalement des grands propriétaires, de tous les hommes qui tenaient à l'ancienne société par la fortune ou la naissance : ceuxlà consentaient bien à émonder le vieil arbre de nos institutions, mais ne voulaient pas qu'il fût abattu en le coupant par le pied ; aussi ils n'auront pas plutôt aperçu le but où tendaient les novateurs, que non-seulement ils s'arrêteront court, mais encore voudront rétrograder. Là commencera la lutte.
La classe des patriotes se composera de tous les hommes qui, placés au bas de l'échelle sociale, cherchaient à monter au sommet ; les ambitieux, les esprits chagrins ou inquiets, marcheront avec eux. Pour atteindre au but, ces colons, ayant besoin du trouble et de l'agitation, s'appuieront sur toutes les passions, sans dédaigner les plus mauvaises.
Bientôt cependant nous verrons les patriotes reconnaître pour chef un homme qui avait de la fortune, et qui appartenait à la classe des privilégiés, à celle des nobles. C'est que pour cet homme l'agitation était un besoin : dans les temps calmes, ne trouvant que le repos et ne pouvant s'y arrêter, sa vie avait été une torture. Son cœur était pourtant susceptible d'affection. Il aimait Tune de ses sœurs avec la plus vive tendresse. Cette affection avait même donné lieu à des propos que l'on doit supposer calomnieux. Le 15 novembre 1786, malade aux Grands-Fonds de la Grande-Terre, il faisait un testament : dans cette pièce on trouve des pensées qui contrastent étrangement avec sa conduite ultérieure ; on en trouve d'autres qui servent à l'expliquer. En voici un extrait :
« Je veux et entends rendre mon dernier soupir dans « la secte et religion où je suis né. C'est celle de mon
« Toi, c'est celle de mes pères ; cela ne demande donc « aucune explication
« Je laisse et donne, en toute propriété et jouissance, « à ma sœur Sophie Pautrizel, tous mes biens meubles « et immeubles, argent, maisons, habitation, esclaves, « terres, bestiaux, les sommes qui peuvent m'être dues « par divers, enfin généralement tout ce qui m'appar- « tient
« Je finis en priant VEtre suprême de m* accorder un « repos que j'ai vainement cherché pendant ma vie,
« Thyrus Pautrizel. »
La nouvelle des événements accomplis en France au mois de juillet étant parvenue dans la colonie en septembre, y fut reçue avec des transports de joie par toutes les classes de la population. Il semblait que la nouvelle cocarde dût apporter à chacun une réalisation de ses rêves de félicité. Tout le monde, hommes et femmes, voulut se parer du nouveau signe. Les citoyens de la Basse- Terre firent confectionner un magnifique drapeau tricolore. Après une cérémonie religieuse, un Te Deum chanté, il y eut dans la ville des fêtes, des illuminations. On envoya à la garnison six barriques de vin. Une autre barrique fut donnée aux hommes de couleur qui servaient dans la milice.
A la Pointe-à-Pitre, il y eut aussi une fête, des cocardes, un drapeau. A la vue de ce drapeau, emblème de la liberté, on se prit à se demander pourquoi il existait des restrictions à cette liberté ? pourquoi elle n'était pas étendue à toutes choses ? Pourquoi, par exemple, la Basse-Terre, au préjudice de la Pointe-à-Pitre, aurait-elle le privilège de posséder un entrepôt ? Tout à coup les esprits s'exaltent, entrent en fermentation, et les Pointus, réunis pour une fête, passent sans transition au tumulte d'une révolte. Des cris de fureur se font entendre contre le despotisme de la Basse-Terre : plus de relations avec cette ville !
La Grande-Terre proclame sa scission avec la Guadeloupe. Elle veut avoir un gouvernement séparé, des députés à elle à l'assemblée nationale. Le vicomte d'Arrot,
commandant en second, ayant voulu réprimer ce mouvement en ordonnant de dissiper les attroupements, se vit assiéger dans son hôtel, et ne dut la vie qu*à Tintervention du gouverneur, alors à la Pointe-à-Pitre, et dont rinfluence sur les habitants de cette ville était toute puissante.
A la Basse-Terre, on croyait toutes les sympathies du baron de Clugny acquises à la Pointe-à-Pitre. On savait ses habitations situées à la Grande-Terre ; on connaissait toutes ses démarches pour faire transférer dans cet arrondissement le siège du gouvernement : on se laissa aller à supposer qu'il avait excité sous main les mouvements de la Pointe-à-Pitre, afin d'obtenir par l'insurrection et la violence le but qu'il s'était efforcé d'atteindre par les voies légales. Cette accusation absurde, que la passion seule avait pu faire naître, atteignit cependant un tel degré de consistance que le gouverneur crut devoir s'en défendre par un écrit rendu public.
Le commandant en second ayant voulu réprimer les mouvements de la Pointe-à-Pitre contre la Basse-Terre sera cher à cette dernière ville et odieux à l'autre, tandis que le gouverneur, qui s'était tenu dans une sorte de neutralité, demeurera en grande faveur là et inspirera de la défiance ici. Cette première impression, qui ne s'effacera plus, donnera l'explication de certains faits ultérieurs.
La fermentation continuant à régner à la Pointe-à- Pitre, le gouverneur, d'accord avec l'ordonnateur Petit de Viévigne, convoqua extraordinairement l'assemblée coloniale pour aviser aux moyens de calmer les esprits. Cette assemblée, réunie le 19 octobre 1789, déclina ses pouvoirs ; elle pensa qu'il n'y avait qu'une assemblée élue par le peuple qui pût s'arroger le droit de statuer sur les difficultés de la situation. La convocation d'une autre assemblée fut donc résolue. Cette décision connue, la Pointe-à-Pitre demanda que le lieu des séances de la nouvelle assemblée fût fixé dans son sein ; la Basse-Terre éleva la même prétention. Les esprits commençaient à s'échauffer. Dans les deux villes il y avait des attroupements tumultueux ; la fermentation des esprits se pro-
duisait aussi par des affiches et des placards. Ces faits dénoncés au conseil supérieur par Tordonnateur, cette cour, à la date du 22 octobre, rendait Tarrêt suivant : « Que le peuple le plus doux et le plus généreux de M Tunivers sera averti par toutes les voies de prudence « et d*usage que les attroupements tumultueux, les pla- « cards, affiches et écrits séditieux et toute violence pu- « blique ou particulière sont des excès et des crimes, « qui rendent les coupables indignes de cette liberté lé- « gitime et précieuse vers laquelle tendent tous les vœux « et toutes les espérances ; et que les tribunaux, gar- « diens des lois qui assurent cette liberté, seraient dans « Tobligation de punir suivant la rigueur de ces mêmes « lois.
« La cour invite tous les citoyens à joindre au secours « des lois le pouvoir du bon exemple. »
Pour concilier les prétentions rivales des deux villes, on arrêta que l'assemblée se réunirait au Petit-Bourg. Elle fut convoquée pour le 1" décembre. Chaque paroisse devait élire trois députés. Ces paroisses étant au nombre de trente-deux, rassemblée allait être composée de quatre-vingt-seize membres, nombre considérable, eu égard à la population de la colonie.
L'assemblée se réunit effectivement au Petit-Bourg le 1*' décembre ; avant de commencer ses travaux, elle convint de rédiger un règlement sur sa police intérieure. Dugommier avait été nommé l'un des commissaires rédacteurs. Dans la séance du 2 il prit la parole. Ici nous allons rapporter les termes mêmes du procès-verbal de la séance.
M. Dugommier dit : « Messieurs, voici un article que « j'aurais désiré mettre sous vos yeux avant le discours « de M. le général ; il est question de convenir qu'il ne
« sera jamais parlé parmi nous de la scission Au
« mot scission, M. Blin, électeur de la Basse-Terre, se- « condé par MM. ses collègues, s'est écrié avec cet élan « du cœur qui naît du moment : Il n'y a point de scis-
« sion ! Nous devons être et nous sommes tous
« frères. Oui, Messieurs, nous le sommes, et vous l'êtes « comme nous !
« Alors tous les électeurs de la Grande-Terre, em- « portés subitement par le mouvement du sentiment ré- « pandu dans tous les cœurs, ont répété le même cri : « Oui, nous sommes tous frères ; plus de serment, plus
« de scission, embrassons-nous ! Un Te Deum !
« Faisons serment d'être à jamais inséparables ! Et cha- « cun de courir dans les bras Tun de Tautre. Enfin c'était « à qui imaginerait un moyen nouveau d'exprimer son « enthousiasme patriotique. M. le général versait des lar- « mes de joie. Plusieurs électeurs y mêlaient les leurs ; « tous étaient émus, attendris, et le désordre du plaisir « n'a commencé à se calmer qu'après le Te Deum, »
A la suite de cette séance, l'assemblée, pour montrer qu'il n'existait plus de division dans les esprits, qu'aucune partie de la colonie ne songeait à avoir une représentation séparée, que les députés réunis au Petit-Bourg représentaient toutes les paroisses, prit le titre (rassemblée générale coloniale. Ainsi ce titre, loin, comme on l'a prétendu, d'avoir eu pour cause un sentiment d'orgueil, ne fut, au contraire, que le résultat d'une pensée de concorde et de conciliation.
Les premiers troubles de la colonie n'avaient eu pour motif qu'une rivalité de commerce entre les deux villes de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre. Dans la séance du 9 décembre, l'assemblée générale coloniale ayant extirpé ce germe de discorde en décidant que les deux villes se partageraient l'entrepôt, en autres termes qu'il y en aurait un à la Basse-Terre et un autre à la Pointeà-Pitre, le calme se rétablit.
Comme nous l'avons dit, la colonie ne voulait pas reconnaître pour ses députés ceux que quelques colons avaient élus à Paris. L'assemblée du Petit-Bourg avait été convoquée pour en élire cinq, dont quatre pour la Guadeloupe et un pour Marie-Galante ; mais alors on ne connaissait pas le décret du 22 septembre de l'assemblée nationale, fixant à deux députés la représentation de la colonie. Ce décret connu, il ne fut fait élection que de trois députés, dont un pour Marie-Galante et deux pour la Guadeloupe. Le choix de l'assemblée se fixa sur MM. Chabert de Lacharrière, Nadal de Saintrac et Robert
Coquille. Il fut alloué à chacun un traitement de dix-huit mille livres.
L'assemblée procéda encore à l'élection de dix commissaires, chargés de rédiger des cahiers pour les députés, et de former un comité permanent pour correspondre avec eux.
Partis de la Basse-Terre le 25 avril 1790, les députés de la Guadeloupe n'arrivèrent à Paris que le 22 juin. M. de Lacharrière avait reçu du gouverneur pour le ministre de la marine la lettre que voici :
« Vous pouvez. Monsieur le comte, vous ouvrir avec « confiance à M. de Lacharrière sur tout ce que vous « pouvez désirer ; je vous répond autant de sa discrétion « que de son zèle à remplir vos vues. Je vous prie encore « de croire ce qu'il vous dira de cette colonie. Témoin « de ce qui s'y est passé, il pourra vous résoudre ce qui « vous aura pu paraître problématique dans la conduite « que j'ai été forcé de tenir dans bien des occasions. Il « vous en fera voir les causes que je n'ai pu vous déve- « lopper, par le danger qu'il y avait de confier au papier « des détails qui auraient pu être surpris. Enfin, Mon- « sieur le Comte, je ne doute pas que vous n'accordiez à « M. de la Lacharrière tous les sentiments qu'il mérite, <( lorsqu'il aura l'honneur d'être connu plus particulière- <( ment de vous. Le roi n'a point de meilleur serviteur, « la colonie de citoyen plus vertueux, et le conseil de « magistrat plus éclairé. »
On le sait : les députés élus à Paris avaient été admis à l'assemblée nationale. Ils avaient pour eux un fait accompli. Ce n'était pas chose facile que d'amener l'assemblée à les exclure de son sein pour faire place aux nouveaux venus. Ils avaient su, surtout M. de Curt, s'attirer les sympathies d'un grand nombre de membres de l'assemblée. Barrère, sur le rapport duquel l'élection avait été validée, prétendait qu'elle avait été moralement confirmée par la colonie. Il fallut bien des démarches et de l'adresse pour obtenir que le rapport de la nouvelle élection fût fait par le comité de vérification. Ce fut le président de ce comité, le curé de Soupes, qui s'en chargea. L'assemblée nationale, ne voulant pas se déjuger, admit.
dans sa séance du 27 juillet 1790, les nouveaux députés concurremment avec les anciens. Il s'en suivit que la Guadeloupe eut cinq représentants ; mais le décret portait que cela ne tirerait pas à conséquence pour les législatures à venir.
Nos députés, à l'assemblée nationale, votèrent avec les membres modérés qui voulaient une constitution, mais sans détruire la royauté.
On connaît ce mot écrasant lancé par Mirabeau contre M. de Saintrac. Lui et le grand orateur se disputant la tribune, le président décida que c'était au député de la Guadeloupe à se faire entendre. M. de Saintrac n'avait pas une élocution facile. Mirabeau, s'adressant au président : « Vous donnez la parole à un homme à qui Dieu « Ta refusée ! »