CHAPITRE m
L*assassinat des Trois-Rivières.
Ce drame terrible, dans lequel six hommes, dont un vieillard, et treize femmes, enfants ou jeunes filles, ont été égorgés, a donné lieu à de bien graves accusations. — Sont-elles fondées ? — Après avoir interrogé ce qui restait de témoins oculaires, et consulté les documents authentiques, nous rapporterons les faits. Nous serons sobres de réflexions, et nous nous efforcerons de laisser au lecteur le soin tout entier de tirer des conclusions des circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi cette nuit de pillage et de sang.
La commune des Trois-Rivières, alors Tune des plus riches de la colonie, comptait, pour son malheur, un grand nombre de propriétaires, désignés sous le titre proscrit d'aristocrates. Plusieurs avaient joué un rôle plus ou moins actif sous le gouverneur d'Arrot, lors de la reprise du pavillon blanc. Les patriotes ardents, ceux-là dont Robespierre et Marat étaient les idoles, professaient pour les colons qui avaient tenté de rester fidèles au monarque offert en holocauste une haine implacable et non dissimulée. Maîtres du comité de la commission générale et extraordinaire, et par le comité dominant la commission, ils fatiguaient l'honnête et brave Collot, pour qu'il mît à exécution les mesures violentes qui avaient été décrétées contre les proscrits. Dans leur désir de vengeance, ce n'était pas, comme nous l'avons fait observer, contre quelques individus qu'ils voulaient sévir, mais contre tous ceux qui avaient fait partie de l'assemblée coloniale, signé l'adresse au roi, porté l'écharpe blanche
ou suivi d*Arrot dans ses expéditions sur terre et sur mer. Cétait mettre hors la loi les onze douzièmes de la population blanche des campagnes. Disciples de Lacrosse, ils s'efforçaient d'ailleurs de vulgariser les principes du maître : faire la guerre aux personnes et aux propriétés, anéantir le parti des planteurs.
Collot ne négligeait rien pour modérer cette fureur, qui allait plonger le pays dans un abîme de maux. On l'accusait alors de ne pas savoir s'élever à la hauteur de la révolution, de n^être qu'un républicain français, et non un républicain colonial.
On n'était pas sans appréhender que la résistance constitutionnelle de Collot ne fût vaincue par l'importunité et la violence de la faction démagogique. Déjà cette résistance était désignée sous le nom de Veto, et dénoncée aux frères et amis comme quelque chose de contraire aux principes républicains et qu'il fallait abattre. Bientôt on apprit que des listes de proscription étaient dressées. A cette nouvelle, dans la colonie tout entière on s'était ému, et aux Trois-Rivières plus qu'ailleurs, parce que là circulait le bruit d'arrestations imminentes. Chacun, craignant pour sa liberté, prenait des précautions contre toutes les éventualités, et la plupart des propriétaires compromis au regard du nouvel ordre de choses passaient les nuits hors de leur domicile. M. Duquerruy, ancien maire, avait déjà émigré ; d'autres songeaient à le suivre. De ce nombre était M. Brindeau, avocat au conseil supérieur, conseil dont l'existence venait d'être brisée. Homme d'intelligence, il voyait s'amonceler les nuages d'où sortirait la tempête destinée à porter le ravage dans les choses et les personnes de ces pays lointains. Mais l'émigration n'est pas toujours chose facile : au moment de fuir, on est placé souvent dans cette alternative de succomber de mort violente ou d'aller mendier, quelquefois périr de misère sur une terre étrangère ; et pour beaucoup sont préférables les chances de la mort violente.
M. Brindeau voulait quitter la colonie, mais en emportant avec lui des moyens d'existence. Il songea donc à se défaire d'une magnifique propriété, qu'il avait achetée
du général Dugommier, il n*y avait pas une année, au prix d'un million six cent soixante sept mille livres. Il trouva un acquéreur. Madame veuve Roussel eut assez de confiance dans l'avenir de la colonie pour consentir à payer comptant la somme importante de six cent mille livres, et à se mettre au lieu et place de son vendeur, à qui il restait des obligations à remplir à l'égard du général Dugommier. Mais Madame Roussel, n'ayant à sa disposition que la moitié de la somme à compter, s'était adressée à l'un de ses voisins, M. de Gondrecourt, qui avait consenti à lui prêter le surplus. Cet argent fut envoyé à Madame Roussel à dos de mulet. Au jour de la passation de l'acte, les parties n'ayant pu s'entendre sur les clauses secondaires, le contrat fut rompu, et l'argent de M. de Gondrecourt encore renvoyé à dos de mulet. Cette circonstance n'était ignorée de personne, non-seulement aux Trois-Rivières, mais encore dans les communes voisines. En voulant fuir le danger, M. Brindeau l'aurait-il rendu plus imminent ?
M. Brindeau était malheureux dans ses entreprises comme dans le choix de ses affections. C'est au début de la révolution, à une époque où toutes les propriétés coloniales vont devenir stériles et sans valeur, qu'il place toute sa fortune sur une habitation. Il avait un domestique du nom de Jean-Baptiste, sur lequel il se reposait avec toute sécurité. Il était persuadé que si jamais un danger le menaçait, le premier mouvement de Jean-Baptiste eût été de l'en avertir, et qu'au besoin cet esclave aurait exposé ses jours pour conserver les siens. N'accusons pas M. Brindeau de trop de confiance : comme lui nous aurions été trompés, et malgré cet enseignement nous le serions encore.
Jean-Baptiste avait été accusé de l'un de ces délits si fréquents sous le régime de l'esclavage : on le poursuivait pour un vol qualifié. M. Brindeau fut son défenseur, et put éprouver cette douce joie de l'avocat qui obtient l'acquittement de son client. C'est une observation faite depuis long-temps que le bienfait attache le bienfaiteur et appelle de nouveaux bienfaits. M. Brindeau, après avoir obtenu l'acquittement de Jean-Baptiste, voulut
faire plus encore : sur le désir manifesté par cet esclave, il l'acheta, le nippa et en fit son homme de confiance. Jean-Baptiste avait trente ans, était intelligent et bien fait de sa personne. Il paraissait comprendre les bontés de son maître et tout ce qu'il lui devait de reconnaissance. Et c'est lui qui portera le premier coup de coutelas à M. Brindeau, qui verra égorger la femme de son bienfaiteur sans être ému de ses cris, sans se laisser attendrir par ses supplications déchirantes ! C'est lui qui sera le chef apparent des égorgeurs ! L'assassin de Cicéron fut aussi un certain Popilius, pour lequel le grand orateur avait daigné plaider, et auquel il avait sauvé la vie. Le temps s'écoule et change, mais les hommes restent les mêmes : de l'ingratitude partout, de l'ingratitude toujours.
Le 20 avril 1793 était un samedi. M. Amie passa la soirée à la Basse-Terre chez la dame Capdeville, et M. Thyrus Pautrizel avec la famille Coussin Blanc. Pautrizel, on en fit la remarque, contrairement à ses habitudes, prolongea sa visite jusqu'à neuf heures. Ce révolutionnaire avait un domestique du nom de Tanis. qui lui était dévoué jusqu'au fanatisme. Ce domestique ne le perdait jamais de vue, et le suivait dans toutes ses entreprises, politiques ou galantes. Les choses étaient poussées à ce point qu'il suffisait de voir le maître ou le serviteur pour s'assurer de la présence de tous deux. On désignait Tanis sous le nom de Vâme damnée de Thyrus. Or, tandis que celui-ci était dans le salon des dames Coussin, Tanis était à l'office, et annonçait qu'il allait monter à cheval pour se rendre à la campagne.
Aux Trois-Rivières, sur les six heures du soir, M. Duroe Roussel reçut un billet d'une personne qui lui était chèrCy de Madame de Saint-Simon, sœur de Pautrizel. Elle le priait de s'abstenir de venir la voir dans la soirée. Cette dame n'étant pas une Borgia n'avait pas dû être instruite du massacre qui se préparait. Il est probable qu'on lui avait fait accroire qu'il ne s'agissait que d'une arrestation, et qu'elle ne voulut point que son ami fût trouvé chez elle.
En quittant leur domicile pour gagner leur retraite
nocturne, les maris et les pères étaient loin de soupçonner que leurs femmes et leurs filles pouvaient avoir un danger à courir. M. Brindeau, comptant que son fidèle Jean-Baptiste veillerait pour lui, n'avait jamais songé à découcher. Quelques autres, mais en petit nombre, partagent la même sécurité et n'abandonnent point leur demeure.
Vers onze heures, au moment où, à la campagne, tout est rentré dans le repos, une bande de noirs s'assemblent. Indépendamment de Jean-Baptiste, deux hommes sont à leur tête et semblent diriger leurs mouvements. Ces deux hommes portent des masques noirs. Ainsi déguisés, ont-ils pu être reconnus ? on l'assure. On prétend même que l'un d'eux laissa tomber son masque. Sur l'habitation Marre, la seule sur laquelle les femmes eurent le privilège d'avoir été épargnées, se trouvait mademoiselle de Seilhan : elle a rapporté que non-seulement elle avait reconnu les hommes masqués, mais encore que, ne songeant pas au danger que lui faisait courir son imprudente exclamation, les apercevant, elle s'était écriée : « Quoi, Messieurs, vous ici ! »
Le massacre commença sur l'habitation Brindeau, distante de la ville de douze kilomètres, et s'arrêta sur l'habitation Vermont, éloignée de la première de trois kilomètres. Les propriétés visitées étant toutes sur le chemin, les assassins eurent donc à parcourir un espace de trois kilomètres. Les assassinats n'eurent pas lieu simultanément sur plusieurs propriétés à la fois, mais d'habitation en habitation et par la même bande, qui, après avoir égorgé dans un lieu, se transportait dans un autre. C'est qu'il fallait choisir les victimes, et que les noirs une fois excités et lancés sur la commune auraient pu se tromper. Durant l'esclavage, en effet, pour le noir, l'aristocrate c'était le blanc ou le maître, et entre les différents propriétaires il était à craindre qu'il ne pût démêler l'aristocrate du patriote pur. Il était donc indispensable de faire exécuter la tuerie par une bande unique, que l'on pouvait diriger et conduire.
On est réduit à regretter que l'incendie, comme dans toutes les manifestations des noirs, n'ait pas éclairé les
cruautés de cette nuit néfaste. Sa lueur sinistre eût été peut-être un avertissement pour les victimes éloignées, qui auraient eu le temps de se dérober aux coutelas et aux piques des égorgeurs. Dans le cours de cette histoire, nous aurons à faire le récit d'une autre affaire où Tincendie n'a pas été allumé, — c'est la révolte de Sainte- Anne, sous le capitaine général Lacrosse, — triste et fâcheuse similitude : trois blancs étaient les chefs des révoltés !
Quoi qu'il en soit, on a peine à comprendre que les cris des victimes ou les hurlements des barbares ne soient pas arrivés jusqu'aux habitations voisines. La vérité pourtant c'est qu'il n'y a eu nul avertissement ; qu'on a pu violer, égorger, piller sur les habitations les unes après les autres, et que sur toutes on a trouvé des victimes qui semblaient attendre les bourreaux.
Après l'exécution sur les habitations Brindeau, Fougas et Marre, l'habitation Roussel est la seule sur laquelle on ait trouvé des hommes. Sur les autres, ce n'a été qu'une boucherie de femmes et de jeunes filles. C'est là que périrent les deux frères Duroc et Désir Roussel. Désir, le sabre à la main, était parvenu à se faire jour au travers des meurtriers, et à gagner une retraite sûre ; mais il entend les cris de sa jeune femme qu'on égorge, et il ne songe plus à conserver sa vie : il vient se livrer sans défense aux assassins, qui hachent son corps à coups de doloire.
Pour se rendre de l'habitation Marre à l'habitation Roussel, il fallut passer à la porte de l'habitation Pautrizel, où dormait Madame de Saint-Simon. Son sommeil ne fut point troublé.
La plume se refuse à tracer le récit de toutes les horreurs de cette nuit, de l'outrageante barbarie exercée sur le cadavre des femmes et des jeunes filles. Madame Eloi de Vermont était grosse de deux enfants : on lui ouvrit le ventre, ses enfants furent arrachés et placés au haut de piques, pour servir d'étendards. Madame de Vermont la mère était plus que septuagénaire. Une voix de pitié s'éleva en sa faveur : « Grâce pour elle, s'écria- « t-on, elle est si vieille ! » — Cette voix fut couverte
par des cris féroces. On hurla : « Non, non, pas de grâce ! « elle a fait trop de mauvais enfants ! » Cette respectable femme était mère en effet de neuf enfants. En pareille circonstance c'est la fureur qu'on écoute, et madame de Vermont fut égorgée. La vieillesse de madame de Vermont n'ayant pu la sauver, la jeunesse, les grâces touchantes des trois demoiselles de Gondrecourt, arrivées de France depuis quelques mois seulement, ne purent attendrir les barbares, qui les sacrifièrent à leur furie.
Aussitôt l'assassinat, le citoyen Robert Jospite, habitant des Trois-Rivières, se rend chez le citoyen Delannay, autre habitant, et frappe à la porte à coups redoublés. Le citoyen Delannay, réveillé au bruit, avant que d'ouvrir demande ce qu'il y a. — « Bonne nouvelle ! s'écrie « Jospite, ouvrez, les aristocrates sont égorgés. »
La nouvelle du massacre parvint à la Basse-Terre vers trois heures du matin. Des ordres sont donnés : on bat la générale, la garde nationale s'assemble, on forme des patrouilles à la tête desquelles se place le brave Bahut.
Tandis que l'on bat la générale, que tout le monde est sur pied, Pautrizel ouvre avec fracas la fenêtre de sa chambre, paraît au balcon et s'écrie : « Qu'est-ce que « c'est ?.... De quel côté est l'ennemi ?... Où faut-il se « rendre. » Dans le même moment. Bahut, faisant une ronde dans la rue du médecin Amie, celui-ci, de sa fenêtre, lui demande le motif de cette générale. Bahut le lui dit. Le médecin se rend sur le Cours-Nolivos, où la garde nationale était assemblée, et s'informe encore du motif de la générale et du rassemblement des troupes.
Mais quelle sera la cause du massacre et comment le justifier ? Un soulèvement général des nègres, dont l'affaire des Trois-Rivières n'aurait été qu'un incident, enlevait tous les soupçons. Un peu avant quatre heures, M. Amie se rend à l'hôpital militaire, s'entretient avec son apothicaire, et, quelques instants après, l'apothicaire dénonçait à la municipalité une révolte de nègres, un soulèvement qui devait éclater cette nuit même.
Ce mot d'ordre sur la cause du soulèvement ne fut pas toutefois tout d'abord adopté. Il semble que, pour justifier leurs forfaits, les hommes ne sachent pas inventer, et
qu'ils soient réduits à se copier. Les assasins des Trois- Rivières furent des plagiaires à Tégard des septembriseurs, de même que ceux-ci l'avaient été à l'égard de Catherine de Médicis et de ses complices. Quel motif les septembriseurs avaient-ils donné à leurs abominables meurtres ? Une conspiration. Les volontaires partis pour la frontière, les prisonniers, à un signal donné et dans une nuit, devaient sortir de prison et aller égorger les femmes et les enfants des patriotes, restés sans défense. Pour justifier l'horrible tragédie de la Saint-Barthélémy, le prétexte de Catherine fut également une conspiration de Coligny et de son parti contre les catholiques. C'est la même comédie qui va se jouer à la Guadeloupe. La cause du massacre sera donc une conspiration des aristocrates contre les patriotes, conspiration prévenue et déjouée par la mort des conspirateurs.
Après avoir accompli leur œuvre, les égorgeurs ne songent pas à fuir. Au contraire, ils en sont fiers comme d'un acte méritoire. Ils prennent la route de la Basse- Terre. Quelques noirs qui n'ont pas partagé leurs crimes se joignent à eux pour partager leur gloire, et tous, au nombre de 243, ayant Jean-Baptiste à leur tête, entrent en ville en triomphe. Rendus auprès du comité de sûreté, dont nous connaissons la composition, ils sont accueillis avec bienveillance et appelés des sauveurs. Ils ne sont pas désarmés et on leur assigne pour logement la cour de l'arsenal.
Nous savons le gouverneur absent. Il était alors à la Pointe-Noire. A la nouvelle du massacre, il se hâte de revenir à la Basse-Terre. Il s'informe près du comité des mesures prises contre les assassins, et s'étonne de ce que ces monstres n'ont pas encore été désarmés.
On lui répond qu'avant de prendre aucune détermination on avait voulu attendre son arrivée, et que, d'ailleurs, ces hommes ne paraîtront point aussi coupables lorsqu'on connaîtra le fond de l'affaire.
Le cœur de soldat et d'honnête homme de Collot s'indigne de cette réponse. Il insiste pour le désarmement immédiat.
On lui fait observer que les assassins sont au nombre de 243 et que la garde n'est que de quinze hommes.
« Dans ce cas, répond-il, je les désarmerai seul. »
A ces nobles paroles, un mouvement de surprise se manifeste parmi les membres du comité. L'un d'eux fait observer au général qu'il va s'exposer.
« Je suis fait pour cela, dit-il, et il sort. »
Deux hommes le suivent, MM. Artaud, officier municipal, et Félix, officier d'artillerie. Seuls, ils se rendent dans la cour de l'arsenal. Vêtus des dépouilles ensanglantées de leurs victimes, comme dans un jour de révolution, les assassins sont armés de fusils, de sabres, de pistolets, de bayonnettes et de piques. Collot s'avance au milieu de cette horde de barbares, et leur ordonne de déposer leurs armes. Ils hésitent et s'interrogent du regard. — « Vous ne m'entendez donc pas, s'écrie Col- « lot, en mêlant le geste à la voix, déposez ces armes, et « à l'instant ! » — Les assassins obéissent.
Après cet acte nécessaire, le gouverneur revint au comité pour délibérer sur le parti à prendre à l'endroit des coupables. Il proposa de les renfermer au fort, ou de les consigner à bord d'un navire de guerre jusqu'à l'instruction du procès. Le comité rejeta l'une et l'autre proposition, disant que ce serait préjuger ; et qu'au surplus les commissionnaires nationaux, attendus de France, pouvaient seuls connaître d'une affaire qui avait sauvé la colonie.
Le même jour, la commission générale et extraordinaire prit l'arrêté dont nous allons rapporter les termes.
On ne doit pas perdre de vue que le comité de sûreté était à la commission générale ce que le comité de salut public était à la Convention.
« La commission générale et extraordinaire, après « avoir entendu le rapport de ses quatre commissaires, « pour l'affaire des nègres de divers ateliers des Trois- << Rivières, qui se sont insurgés dans la dernière nuit, « et ont fait main basse sur plusieurs individus qu*ils «ont accusés de les avoir armés et excités contre la « cause de la patrie, et de favoriser un complot pour « rendre la colonie aux Anglais, lesquels dits nègres in-
« surgés ont été conduits en cette ville et désarmés ; et « sur ce qui résulte du premier interrogatoire, qui res- « tera déposé aux archives de la commission ;
« Déclare qu'elle ne préjugera rien sur cette affaire, « avant qu'elle en connaisse tous les détails et tous les « résultats ;
« Qu'à cet effet, ses commissaires déjà nommés con- « tinueront l'information de tous les faits et la recher- « che de toutes les causes que cette affaire pourra pré- « senter ;
« Que néanmoins, attendu qu'il est nécessaire de faire « parvenir le plus promptement possible dans toutes les « paroisses, quelque notion sur cet événement qui peut « éprouver beaucoup d'interprétations nuisibles à la « tranquillité publique, la commission déclare, d'après « les préliminaires de l'information, qu'il parait qu'un « grand complot, dont le foyer, aux T rois-Rivières, « aurait été chez le sieur Brindeau, avait été formé de « rendre Vile aux Anglais, de concert entre les ennemis « de la chose publique au dedans et ceux du dehors, en « excitant les mouvements d'ateliers contre les patrio^ « tes ; ce qui semble acquérir une certaine évidence « d'après un autre rassemblement qui a été découvert « par les officiers de ronde, cette même nuit, près de la « ville, et dont rapport a été déposé, et suivant d'au- « très renseignements pris au comité de sûreté, et dont « celui-ci a rendu compte à la commission ;
« La commission arrête qu'elle ne désemparera pas, <i et sans préjuger sur le fond de cette affaire, déclare « qu'eZ/e doit être une grande leçon aux ennemis pu- « blics, dont les complots ont été et seront déjoués par o: le zèle, l'activité et la surveillance des fonctionnaires^ « publics, et seront dénoncés en temps et lieu à la nau tion française ;
« Arrête qu'il sera nommé deux commissaires au gou- « verneur, et sur sa proposition, pour l'accompagner au « quartier des Trois-Rivières, et partout où sa présence « sera nécessaire pour apaiser les troubles qui auraient « pu résulter de cette affaire ;
« Arrête enfin que le présent sera expédié, sans délai
« et par des exprès, aux municipalités, pour être notifié « à chaque habitant et à la paroisse assemblée, dans le « ressort de chacune de ces municipalités, avec la plus « grande diligence et le plus grand soin. »
Ainsi pas de doute. Ce que veut la commission générale, qui s'inspire du comité de sûreté où elle puise des renseignements, c'est persuader à toutes les municipalités, aux paroisses assemblées et à chaque habitant en particulier, que les victimes infortunées des Trois-Rivières, M. Brindeau à leur tête, avaient fomenté un complot, et armé, excité leurs ateliers contre les patriotes, complot déjoué par les nègres, qui ont tourné contre les conspirateurs les armes qu'ils en avaient reçues dans un but parricide.
On remarquera que, s'il avait existé un complot, les hommes du comité de sûreté devaient en être instruits à l'avance ; autrement ils n'eussent point tout d'abord accueilli avec bienveillance et salué comme des sauveurs les cannibales qui venaient de se baigner dans le sang de leurs semblables, aristocratie à part. Cela ne paraît pas d'ailleurs avoir fait doute pour la commission générale et extraordinaire. Il y a plus : en déclarant que les complots des habitants des Trois-Rivières avaient été déjoués par le zèle, V activité et la surveillance des fonctionnaires publics, elle annonçait que le comité de sûreté ne s'était pas borné à laisser faire. Quoi qu'il en soit, en supposant le comité seulement informé, la postérité ne saurait l'absoudre de n'avoir trouvé d'autres moyens pour détourner les effets d'un complot contre la chose publique que de laisser égorger une partie des habitants d'une commune par l'autre partie.
Le mot d'ordre de complot a été exploité avec soin par la faction démagogique. Lacrosse s'en est emparé pour arriver à la justification de la nuit du 20 avril.
« A peine ai-je été éloigné de la Guadeloupe, dit-il « dans son compte rendu, que les conspirations ont « éclaté ; que le massacre des patriotes a été arrêté ; « qu'on a armé une troupe considérable d'esclaves pour « marcher sur la Basse-Terre ; que ces mouvements, « sagement prévenus, ont tourné contre leurs auteurs ;
« que le 20 avril, vingt-deux d'entre eux ont été égorgés « par ces mêmes esclaves auxquels ils avaient donné « des armes. »
Les meneurs, toutefois, ne furent pas longtemps sans s'apercevoir qu'il serait difficile de faire admettre l'existence d'un complot qu'aucun indice ne révélait ; que les prétendus conspirateurs sur lesquels les noirs avaient fait main basse étaient en définitive des femmes, des enfants, des jeunes filles, et que c'était une pensée aussi ridicule que monstrueuse d'attribuer le salut du pays au sacrifice de ces innocentes victimes.
Le zèle, Vactiuité et la surveillance des fonctionnaires publics avaient fait fausse route. Cela apparaissait aux moins clairvoyants. Le bon sens public le criait sur tous les tons. Alors, on dut revenir à la première pensée, celle d'un soulèvement général des noirs. Le 28 avril, M. Amie se rend au comité de sûreté, et fait consigner sur les registres une déclaration portant en substance :
Que dans la nuit du 20, s'étant rendu à l'hôpital, son apothicaire Vezoux lui avait dit que, depuis la veille, il savait, pour le tenir de la dame Bonis, que, dans la nuit, il devait y avoir un rassemblement de nègres à l'effet de réclamer leurs droits ; qu'il avait envoyé Vezoux dénoncer ce fait à la municipalité, mais que le silence gardé par le comité fait supposer qu'il n'en a pas eu connaissance.
En remontant à la source de la dénonciation de Vezoux, on trouve qu'il tient le fait qu'il rapporte de la dame Bonis, et celle-ci de son cousin Lavendé. Que savait Lavendé du complot ? Voici sa déposition, reçue par le comité de surveillance :
« Samedi soir, vers neuf heures, en passant devant la « porte de Marie-Jeanne Béloste, il a entendu trois nèc grès qu'il ne connaît point, dire : Si on ne nous donne <( pas ce qui nous revient, nous allons les arranger. Ces « propos lui ayant donné des craintes, il en a fait part « à la citoyenne Jeanne-Rose Bonis, sa cousine. »
Ainsi c'est une menace vague, faite par trois nègres inconnus, en pleine rue, qui fut transformée dans la dé-
nonciation de Tapothicaire Vezoux en un complot à jour indiqué.
Quoi qu'il en soit, cette dénonciation devint la première pièce d'une longue et minutieuse procédure, mais dans laquelle il n*y eut pas un fait, pas un mot qui pût rattacher l'affaire des Trois-Rivières à un soulèvement d'esclaves dans les autres communes. On y trouva ce qu'on ne cherchait point, un complot très-réel pour l'extermination de la race blanche, mais dont la pensée avait été inspirée précisément par le massacre des Trois-Rivières. C'était une imitation. Cette exécution, dont les malheureux noirs ne comprenaient point la signification, leur avait monté l'imagination et troublé l'esprit. Ils allaient jusqu'à supposer que l'autorité pouvait récompenser de semblables meurtres par le bienfait de la liberté. Un témoin, qu'on avait voulu enrôler dans le complot, et qui avait refusé d'en faire partie, a déposé : « Que, sur les révélations qu'on lui avait faites, il avait « compris qu'il s'agissait d'épier le résultat de l'affaire « des hommes du parc d'artillerie, et que si on leur don- « nait la liberté, de la demander aussi. »
Dès l'instant que les esclaves avaient pu croire que l'action des assassins des Trois-Rivières était un acte méritoire, capable de procurer la liberté, c'était assez pour leur donner la pensée de l'imiter.
Le complot, dont le siège était à la montagne Saint- Louis, avait ses ramifications au Baillif et à Saint-Robert. La première réunion des conspirateurs avait eu lieu sur l'habitation Clairfontaine, dans la case de Maximin. C'était hardi, car la maison du maître n'était qu'à quelques pas. Cependant des précautions avaient été prises pour ne donner aucun éveil. C'était la nuit, toutes les lumières éteintes. Les initiés au complot n'arrivent que l'un après l'autre, et par différents sentiers. Les conjurés réunis, on ferme la porte. L'obscurité est profonde. On soupe, on boit ; puis après avoir chanté la Carmagnole à demi-voix, on parle de l'objet de la réunion.
Dans l'instruction, on demande à Francisque quel était le but de tant d'assassinats ?
— De devenir libre.
A Auguste, autre accusé qui avouait le crime, on pose cette question :
— Aviez-vous des indices de ce qui s*est passé aux Trois-Rivières ?
— Oui. Et c'est d'après ces indices que nous devions agir.
Maximin et quelques autres chefs, condamnés au dernier supplice, furent exécutés.
On ne peut que louer le comité de sûreté de son zèle à rechercher et à punir les forcenés qui préparaient à la colonie de nouveaux massacres. Mais ici le crime n'était pas accompli : encore à l'état de projet, il était possible qu'au moment de l'exécuter les conspirateurs reculassent devant leur forfait. Si donc les hommes de ce complot méritaient la mort, de quelle peine pouvaient être passibles les égorgeurs des Trois-Rivières, qui se vantaient de leur action abominable ? Le comité de sûreté va nous l'apprendre.
La présence des assassins des Trois-Rivières à l'artillerie causant au gouverneur de sérieuses et justes inquiétudes, il demanda au comité de les placer ailleurs. Le comité répondit à cette demande par la proposition d'organiser les assassins en légion. Collot refusa, et la raison qu'il en donne, c'est « qu'il savait que l'on devait « employer ces égorgeurs à chasser, fusiller, noyer tous « ceux qui avaient des propriétés, sans distinction d'opi- « nions, et à se mettre à la place des proscrits, en « criant : Vive la liberté ! »
Enfin le commandant de l'artillerie joignant ses instances aux instances de Collot, le comité se décida, au mois de novembre, à faire évacuer l'arsenal. Les assassins, malgré les réclamations et les protestations de la municipalité, furent placés dans une maison particulière appartenant au citoyen Mey. Une garde fut établie à la porte, plutôt pour faire honneur aux hôtes de la maison que pour les surveiller. L'ordre suivant fut affiché au poste :
« Art. 1". Il sera loisible à tout le monde de visiter les détenus.
« Art. 2. Jean-Baptiste pourra sortir tous les jours, et à toute heure, afin d*instruire le comité.
« Art. 3. A la demande de Jean-Baptiste, la sentinelle laissera sortir vingt nègres par jour. » Cet ordre était signé : Verdelet.
« Non, s'écrie Collot indigné, la postérité ne voudra jamais croire qu'une ville, dont les habitants se sont toujours distingués par leur sagesse et leur patriotisme, ait été condamnée à souffrir dans son sein, pendant une année entière, de pareils scélérats. Et vous ne voulez pas qu'on vous soupçonne, vous notamment, Verdelet ! Vous qui avez été envoyé par le comité pour dresser un procès-verbal sur les lieux, et qui, devant moi, avez fait retirer plusieurs tombereaux de meubles qui étaient entrés dans les cases de ces Africains ! Vous ignorez donc que, dans une république, le bonheur du peuple réside dans les vertus des magistrats ? Et si, dans vos principes robespierrides, le meurtre en est une, du moins conviendrez-vous que nous ne connaissons encore aucune circonstance, aucun gouvernement où le vol ait été honoré. Si vous n'aviez pas partagé leurs crimes, vous les auriez fait juger comme voleurs ! »
Les meubles, les grosses choses qui ne se peuvent celer se retrouvèrent ; mais l'argenterie, les bijoux, les sommes d'argent avaient disparu pour toujours.
Nos montagnards, si intrépides en paroles, qui se proclamaient les seuls défenseurs de la patrie, apprenant que les Anglais étaient maîtres de la Martinique et qu'ils se disposaient à venir attaquer la Guadeloupe, n'eurent plus d'ardeur que pour fuir le danger. Eloignés, ils ne pouvaient plus couvrir de leur protection les assassins des Trois-Rivières. Le 4 mars 1794, avant le jour, la maison Mey fut entourée par un détachement de la garde nationale, à l'effet de les transférer au fort Saint-Charles. Ces brigands comprirent que le jour de la justice était venu. Ils se barricadèrent et refusèrent de quitter la maison. Quelques-uns, voulant se sauver, sautèrent par les fenêtres et furent tués à coups de fusil. Deux se rendirent eux-mêmes la justice qui leur était due : lors-
qu'on pénétra dans la maison, on les trouva pendus sous Tescalier. Les autres, au nombre de 200, conduits au fort, furent placés dans les casemates. Là, plusieurs périrent de misère. On a supposé que le reste de cette bande, trouvé au fort, avait été considéré par les Anglais comme des prisonniers de guerre. Dans cet ordre d'idées, les assassins auraient été simplement envoyés hors de Tile. Nous avons de la peine à le croire. On doit remarquer que, sous les Anglais, les parents des victimes des Trois- Rivières sont devenus tout-puissants : il est probable que, par une justice dont le public n'a pas eu connaissance, les assassins ne sont pas sortis du fort.
Après la réapparition de Tordre par le reflux de la démagogie, Pautrizel se retira à Bordeaux. Là, il ne pouvait s'empêcher de parler des événements de la Guadeloupe. Il s'en entretenait avec des personnes qui lui étaient complètement étrangères. En 1817, M. Cachard, au spectacle, se trouva près d'un homme qu'il ne connaissait point. La conversation s'engagea, et l'étranger se mit à parler des personnes et des choses de la colonie comme quelqu'un qui les connaissait bien.
« Vous avez donc été dans ce pays, dit M. Cachard à « l'étranger ? »
Et comme si son nom dût dispenser de toute explication, l'inconnu répondit : « Je suis Thyrus Pautrizel. »
M. Cachard s'étant lui-même fait connaître, et ayant annoncé son dessein de retourner incessamment dans la colonie, Pautrizel lui dit :
« Je n'ignore rien de ce qui se dit de moi à la Guade- « loupe. Mais puisque vous y retournez, dites aux per- « sonnes qui s'occupent tant de moi, à certain parent, « de se taire afin que je sois discret. »
A peu près à la même époque, Pautrizel vint dans une maison où se trouvait M. de Bovis. Comme toujours, il se laissa aller à parler des événements qui s'étaient accomplis dans la colonie. M. de Bovis soufifrait, et l'on pouvait lire sur son visage la contrainte qu'il s'imposait pour composer son maintien. Ne pouvant plus se contenir, il éclata tout-à-coup par ces paroles foudroyantes : « Il est des hommes, Monsieur, qui ne devraient jamais
« parler de la Guadeloupe, et vous êtes de ces hom- « mes-là ! » Pautrizel se tut, salua et sortit. M. de Bovis avait été Tun des commissaires de la commission générale et extraordinaire chargés d'interroger les assassins des Trois-Rivières. De ces interrogatoires il ne reste nulle trace....
Dans une autre circonstance, Pautrizel discourant encore sur les affaires des colonies, Tune des personnes qui récoutaient se hasarda à lui dire que Topinion publique, à la Guadeloupe, l'accusait d'avoir été l'un des instigateurs de la nuit du 20 avril. « Et quand cela serait, « répondit-il, pourrait-on citer un seul patriote qui ait « péri ? »
Quant à M. Amie, le lendemain de sa déclaration au comité de sûreté, il épousait la demoiselle Geneviève Pautrizel.
La révolution avait fourni sa carrière. La France comme les colonies répudiaient les crimes de 93, et recherchaient d'autres principes. En 1802, les émigrés rentrés, les parents des victimes des Trois-Rivières replacés sur leurs propriétés, l'affaire de la nuit du 20 avril se dressa devant M. Amie. Pour faire taire ces clameurs, ce bruit public, il eut recours à une enquête afin de constater un alibi. Cette enquête se fit devant le juge de paix Duvivier, le 6 novembre 1802 et jours suivants. Les témoins déclarèrent avoir vu M. Amie à la Basse-Terre, les uns dans la soirée du 20 avril et les autres le lendemain de grand matin, aussitôt qu'on eut battu la générale. La plus importante des dépositions est celle des témoins Déguise, Riquette et Frémont, reçue collectivement. Ils ont déclaré :
« Que le citoyen Demars, ci-devant chirurgien-major
« de l'hôpital militaire, leur avait dit, il y a environ
« quatre ans, que, quoiqu'il ne fût pas l'ami de M. Amie,
« il entendait dire avec peine, par plusieurs personnes,
« qu'il était complice de l'horrible action que l'on avait
« commise au quartier des Trois-Rivières ; et que si le
« médecin Amie l'interpellait, il ne pourrait pas refuser
« de témoigner qu'ils avaient passé ensemble une partie
« de la nuit de Taffaire des Trois-Rivières à l'hôpital, où « ils avaient tous les deux leur poste. »
Survinrent les événements de 1815. M. Amie fut renvoyé de la colonie à cause de ses opinions politiques. En 1816, sous Tadministration du comte de Lardenoy, voulant y rentrer, la malheureuse affaire des Trois- Rivières s'éleva encore comme un obstacle. M. Amie, à la date du 12 août 1816, devant Courejolle, notaire à la Basse-Terre, fit dresser un acte de notoriété d'où devait sortir un alibi. Plusieurs témoins ont déposé l'avoir vu à la ville à une heure avancée de la soirée, et longtemps avant le jour, dans la nuit du 20 au 21 avril 1793. Fidèle à ce que nous avons annoncé, nous ne discuterons les faits ni de l'une ni de l'autre enquête. Nous avons rapporté une déposition de la première, nous en rapporterons une de la seconde ; c'est celle de la dame Bahut. Elle a déclaré :
« Que M. Bahut, son fils, qui, lors de l'assassinat des « Trois-Rivières, était commandant en second de la « garde nationale de cette ville Basse-Terre, lui avait « plusieurs fois répété quelques jours ou semaines après « cet horrihle égorgement : Maman, on dit que le méde- « cin Amie était parmi ces assassins : c'est une calomnie « atroce, ahominahle. Je puis certifier qu'en revenant de « faire ma ronde, et pendant qu'on hattait encore la « générale, je suis passé dans sa rue : le médecin Amie « était à sa fenêtre, et m'a demandé ce que c'était que « cette générale. Et certes il ne pouvait donc pas être « aux Trois-Rivières et à la Basse-Terre au même « instant. »
M. le comte de Lardenoy permit à M. Amie de séjourner dans la colonie. Le 25 septembre 1817, il fut réintégré dans ses fonctions de médecin du roi. A cette occasion le ministre lui écrivit la lettre suivante :
« Je me suis fait mettre sous les yeux. Monsieur, les « réclamations que vous avez adressées à mon prédéces- « seur, à l'effet d'obtenir votre réintégration dans la « place de médecin du roi à la Guadeloupe.
« Les pièces authentiques que vous produisez prou- « vent qu'il n'existe aucune espèce de fondement aux
« imputations vagues qui vous ont été faites d'avoir figu- « ré, en 1793, dans l'affaire atroce des Trois-Rivières.
« Je vois que vous réunissez des suffrages honorables « et de nombreux défenseurs, et que vous avez en même « temps des ennemis acharnés. Ce n'est que par une « sagesse et une modération exemplaires que vous pour- « rez calmer ces animosités.
« J'ai cru devoir vous rendre un emploi que rien ne « prouve que vous avez mérité de perdre, et dans lequel « vos lumières et votre expérience peuvent être encore « d'une grande utilité ; et, en cela, je me suis conformé « aux intentions de Sa Majesté.
« J'informe de ma décision M. le comte de Lardenoy, « gouverneur et administrateur de la Guadeloupe et dé- « pendances, par les soins de qui vous parviendra la « présente lettre.
« Vous ne recevrez point sans une vive sensibilité cette « preuve personnelle de l'équitable bonté du roi. Vous « réglerez constamment sur les obligations qu'elle vous « impose votre conduite publique et privée ; et vous ins- « pirerez votre reconnaissance à votre famille et à toutes « les personnes de la colonie qui ont pris intérêt à votre « malheur. Ce sera contribuer de la manière la plus heu- « reuse à la paix et à l'union que le roi veut faire enfin « régner parmi tous ses sujets, en les confondant indis- « tinctement dans son affection paternelle. C'est par de « telles dispositions, Monsieur, non moins que par les « nouveaux services que vous saurez rendre dans l'exer- « cice de votre profession, que vous achèverez de vous « montrer digne du double bienfait d'avoir été d'abord « rappelé dans vos foyers du propre mouvement de M. le « comte de Lardenoy, et d'être aujourd'hui réintégré « dans vos fonctions par le ministre. »
Rentré à la Guadeloupe, M. Amie consacra ses jours à la bienfaisance. Médecin habile, non-seulement il donnait ses soins gratuitement à tous les malheureux, mais encore il les aidait de sa bourse. Il mourut à la Basse- Terre en janvier 1819. La population de la ville le pleura et le conduisit à sa dernière demeure.
M. Amie avait succombé à la dysenterie. Cette mala-
die, alors à l'état épidémique, désolait la Guadeloupe. Au mois de février, la commission de santé de la Pointeà-Pitre adressa au gouverneur un rapport sur l'état sanitaire de la colonie. De ce rapport, rédigé par M. Vatable, médecin du roi, nous extrayons le passage suivant :
« C'est à la bienveillance de M. le docteur Amie, méde- « cin en chef de la marine, que nous devons, à la Pointe-
« à-Pitre, la possession du virus-vaccin Lorsque
« nous reçûmes le précieux virus nous étions loin
« de prévoir que celui qui s'occupait avec tant de solli- « citude de la conservation des hommes allait, dans peu « de jours, devenir la victime d'une de ces maladies « désespérantes contre lesquelles ses talents même « avaient été inutiles. Enlevé au service de son pays, au « bonheur de sa famille, à la confiance de ses concitoyens, « il manque encore au progrès de notre art dans les « Antilles. Déjà il l'avait enrichi de plusieurs moyens « thérapeutiques, essayés avec autant de succès que de « sagacité. Doué des plus heureuses dispositions pour « la médecine, il avait suivi, à l'université de Montpellier, « les leçons de Charles Leroy, de Venel, de Sauvage, de « Lamure, de Barthez, dont les noms, associés à la gloire « de cette ancienne école, rappellent ses jours de splen- « deur et de célébrité. Nourri des doctrines enseignées « par ces grands maîtres et de la lecture des classiques, « qu'il aimait à méditer, ce digne disciple d'Hippocrate « cultivait les sciences médicales avec ce goût pur et « sévère qui écarte de leur étude les vaines hypothèses, « et n'accueille que les idées saines et utiles. Un esprit « observateur, longuement exercé dans les hôpitaux, « une connaissance profonde des maladies, de leur génie, « de leur marche et de leur terminaison ; un coup d'oeil « prompt à en saisir les causes les plus obscures, un « choix judicieux des moyens propres à les combattre, « un pronostic presque toujours confirmé par l'événe- « ment, lui avaient fait une grande réputation dans toutes « les Antilles, et le plaçaient parmi les médecins clini- « ques les plus distingués de nos jours. Près d'un demi- « siècle d'expérience et de méditation le recommandait « au respect et à la considération de ses confrères, qui.
« dans les cas difficiles, recouraient à ses lumières et « profitaient de ses conseils. On le consultait de toutes « parts, même des lieux les plus éloignés. Les malades « qui ne pouvaient se rendre auprès de lui réclamaient « son avis sur les mémoires qui lui étaient adressés.
« Ce médecin si renommé, dont le savoir et les talents « honoraient notre profession, n'était pas moins recom- « mandable par les qualités de son cœur et une bonté « de caractère qui rendait heureux tout ce qui Tentou- « rait. Il était doux, modeste, affable, obligeant, désin- « téressé. L*on ne pouvait le voir sans se prévenir en « sa faveur. Dès qu'on l'avait connu, on le chérissait. « Le pauvre qui implorait le secours de son art contre « ses maux trouvait aussi un ami qui soulageait sa « misère. Qui croirait que cette âme sensible, compatis- « santé, généreuse, si prompte à ressentir l'infortune et « les souffrances des autres, a été outragée de la manière « la plus cruelle ! Ne pouvant contester les talents du « médecin, on a cherché à flétrir l'honneur du citoyen « par d'infâmes calomnies. Notre digne confrère les a « supportées avec la noble résignation de l'innocence, « qui ne peut quelquefois se justifier devant les hommes, « mais qui se tourne toujours avec confiance vers celui « qui lit dans les cœurs et connaît les actions les plus « secrètes. Les témoignages du plus tendre intérêt, qui « lui ont été prodigués pendant sa maladie ont dû le « consoler de l'injustice de quelques ennemis. Le calme « de ses derniers moments a répondu à leurs odieuses « inculpations. Ses amis le pleureront toujours. Il vivra « dans le cœur de ses concitoyens, dont la plupart ne « peuvent oublier qu'ils ont dû à ses talents et à ses « soins généreux le rétablissement de leur santé ou la « conservation de quelque personne chérie. Son nom, « honoré chez l'étranger, sera prononcé, dans la colonie, « avec attendrissement et reconnaissance. Il réveillera « toutes les affections et amènera tous les respects, avec « le souvenir du meilleur des pères, du bon parent, de « l'excellent ami, de l'habile médecin, du citoyen pai- « sible et bienfaisant.
« L'autorité administrative, qui avait su apprécier le
« mérite de ce grand praticien, nous pardonnera sans « doute de rappeler parmi les pertes de ce mois, celle « que les amis de Thumanité ont signalée comme une « calamité publique.
« Pourrions-nous rester insensibles au milieu de Taf- « fliction générale, et refuser quelques larmes à la mé- « moire d'un confrère qui nous aimait et que nous « chérissions ! »