CHAPITRE IL
Etat matériel de la colonie au moment où Collot prend les rênes de l'administration. — Les corsaires ennemis. — Souscription pour armer un navire en guerre. — Lettre du club des Amis de l'égalité. — Etat moral. — Opinions politiques. — Prétentions des libres. — Le gouverneur veut leur distribuer des terres. — Projet de faire rapporter les titres des anciennes concessions, à l'effet de les examiner et de faire rentrer au domaine les terres dont les conditions de la concession n'avaient pas été remplies. — Dangers de cette mesure. — Manœuvres des montagnards. — Moyens de résistance dont Collot dispose. — Babut. — Les deux frères Ducomet. — Proclamation du gouverneur. — Adresses des clubs aux habitants des campagnes. — Départ du gouverneur pour une tournée dans l'île. — Ses espérances. — Confiance des planteurs. — Perfidie. — Arrestations. — Pouvoirs laissés au gouverneur. — Présentation d'une liste de proscription. — Le comité de sûreté. — Sa composition. — Retour de Collot à la Basse-Terre. — Nouvelle tournée de Collot, entreprise sur les instances du comité de sûreté. — Motifs du comité pour éloigner le gouverneur.
Lorsque Collot prit les rênes de radministration, la situation matérielle de la colonie était des plus fâcheuses. Il n'y avait ni un écu dans les caisses publiques ni un navire de guerre sur rade. De toutes les troupes formant ordinairement la garnison il ne restait que 144 hommes du régiment de la Guadeloupe, et 27 du bataillon de Forez. On ne comptait plus sous les drapeaux un seul officier : les uns avaient été renvoyés de la colonie, lors du pavillon blanc, comme révolutionnaires ; d'autres, à l'arrivée de Lacrosse, en leur qualité d'aristocrates, avaient dû chercher leur salut dans une prompte fuite ; une dizaine, que les hommes du pavillon blanc n'avaient pas trouvés assez révolutionnaires pour être chassés, et qui, à la reprise du pavillon tricolore, ne s'étaient pas jugés eux-mêmes assez aristocrates pour s'éloigner, dont l'opinion consistait à vouloir servir leur pays, sans se
préoccuper des questions politiques qui le divisaient, avaient été arrêtés et emprisonnés comme suspects. Pour nourrir les 171 soldats restant, on n'avait de vivres que pour six semaines.
Quelques denrées étaient déjà fabriquées, mais elles demeuraient invendues sur les habitations ou dans les magasins des commissionnaires, faute de navires sur lesquels on pût les charger. Ces produits étaient donc, dans la circonstance, une richesse sans valeur.
C'est en face de ce grand dénûment qu'il fallait songer à procéder à la réorganisation des choses de l'intérieur et se préparer à repousser l'invasion étrangère. Pour combler la mesure, on était sans espérance du côté de la France. On savait qu'il n'y avait pas à compter sur son appui. Une lettre du ministre de la marine Monge, en date du 2 février 1793, adressée à Ricard, gouverneur de Sainte-Lucie, ne laissait pas ignorer les intentions de la république à l'endroit des colonies. Dans cette lettre, entre autres choses, on lisait : « Je trahirais mon devoir « si je vous cachais que, dans le moment actuel, la répur « blique ne peut envoyer des secours aux Iles-du-Vent. « Elle ne saurait trop ménager ses moyens et ses ressour- « ces. Vous aurez recours, pour vos approvisionnements, « au ministre de la république auprès des Etats-Unis. « Il est chargé d'y pourvoir. »
Cet avertissement n'était pas une de ces menaces de précaution ayant pour but d'engager les gouverneurs à avoir de la modération dans les dépenses, mais quelque chose de très-sérieux et de très-réel auquel le ministre ne faillit point. Pendant les treize mois de l'administration de Collot, il ne reçut ni un homme, ni un centime, ni des munitions de guerre d'aucune sorte. Il y a plus : c'est que le gouvernement de la république ne daigna pas adresser au gouverneur de la Guadeloupe une seule instruction touchant son administration. Ce silence n'était peut-être pas ce qu'il y avait de plus regrettable, car les instructions du ministre, s'il en avait donné, auraient été nécessairement calquées sur les principes à l'aide desquels la France était alors gouvernée, principes et gouvernement peu propres à être enviés. Quoi qu'il en soit, s'il fallait en croire le rap-
port du comité de salut public, fait à la Convention le 23 janvier 1795, cette négligence à Tégard des colonies, négligence équivalant à un abandon, aurait été le résultat d'un projet médité par le gouvernement de la terreur. « Les colonies, dit ce rapport, étaient condamnées à un « abandon total. On négligea d'y faire passer des lettres « officielles dans des moments décisifs ; on emprisonna « même des citoyens venus pour offrir des renseigne- « ments, ou pour demander des secours urgents. »
Collot, ne pouvant supposer un abandon systématique, se hâta de peindre la situation de la colonie. Il ne doutait pas qu'en recevant sa dépêche le ministre ne s'empressât de lui envoyer des secours. Mais les ports bloqués, en quelque sorte, par les corsaires ennemis, le difficile était de faire parvenir en France la dépêche sur laquelle il fondait ses espérances. Aucun armateur ne voulait risquer un navire avec la presque certitude de le faire prendre. Cependant le commerce livra un bateau qui ne naviguait plus, mais qu'à tout hasard on supposa pouvoir faire le voyage d'Europe. Cette embarcation, quoique coulant bas d'eau, parvint heureusement à sa destination. Le Ministre lut la dépêche du gouverneur, et, pour secours, lui renvoya l'aventureux bateau avec une lettre dans laquelle était cette phrase : « Maintenez l'édifice « que vous avez si glorieusement élevé. » Cette lettre fut la seule que Collot ait reçue du gouvernement de la Métropole.
Les corsaires anglais, rôdant autour de l'île, insultaient toutes les côtes et interceptaient le cabotage. On ne pouvait les éloigner faute d'un navire armé en guerre. Les caisses publiques étant vides, Collot fit un appel à la population. Elle y répondit avec empressement. Ce fut le club des Amis de V égalité qui se chargea de recueillir la souscription de la Pointe-à-Pitre. Les citoyens Saint- Cassies, Thomas Coppinger et Mey souscrivirent chacun pour cinquante moèdes, soit 1782 francs. La souscription totale pour la seule ville de la Pointe-à-Pitre s'éleva à 41,463 livres, ou 22,390 fr. 4 cent. Cette souscription recueillie, le club des Amis de V égalité écrivit à la commission générale et extraordinaire la lettre que voici :
« Citoyens Commissaires,
« Les Amis de Tégalité vous adressent rinvitation fraternelle qu'ils ont faite aux citoyens négociants et armateurs de cette ville, pour correspondre au vœu du citoyen gouverneur, tendant à avoir les fonds nécessaires à l'armement d'un bâtiment en guerre, pour courir sur les pirates qui nous dévastent journellement. C^est avec plaisir que nous annonçons que notre invitation a été accueillie par nos concitoyens, et qu'aussitôt que le citoyen gouverneur aura fait les dispositions nécessaires pour l'achat de ce bâtiment, les fonds que vous voyez sur l'état de souscription seront à la disposition des commissaires que nous avons nommés, pris dans le sein du commerce, pour mener à bien cette opération si urgente pour les circonstances actuelles.
« Salut, Citoyens commissaires,
« Vos égaux en droit, les membres de la société des « Amis de l'égalité.
« L. Maisières, Président.
« BoRY, S. BuFFARDiN, Secrétaires. »
La situation morale de la colonie n'était pas plus satisfaisante que son état matériel. Dans son compte rendu, Lacrosse a fait observer que les colonies en 93 étaient loin d'être à la hauteur de la révolution ; qu'on y était moins avancé qu'en France en 1790. Il avait raison. Les colons, en général, n'avaient en politique aucune opinion arrêtée. Ils demandaient à vivre dans l'ordre, le travail et la tranquillité, sous quelque gouvernement que ce fût, république ou monarchie. Cette absence d'opinion était un mal, parce que les partis, qui se présentent toujours comme pouvant assurer l'ordre, le travail et la prospérité, les trouvaient plus disposés à les écouter et à les suivre : il en résultait qu'ils étaient sans cesse ballottés entre les partis extrêmes, marchant tantôt avec les royalistes, tantôt avec les sans-culottes, et ne s'arrêtant nulle part, parce que partout était la déception. Ils rencontraient
Tagitation et la misère là où ils espéraient trouver le calme et la prospérité.
Les gros planteurs faisaient exception à cette règle. Par la famille, comme par la fortune, tenant généralement à l'aristocratie, ils voyaient avec effroi et dégoût rétablissement de la république et le règne des hommes qu'ils appelaient des va-nu-pieds. Ils étaient donc disposés à faire obstacle au gouvernement. Pour le moment, vaincus, quelques-uns de leurs chefs étaient partis, d'autres faisaient leurs dispositions pour aller attendre, en pays étranger, des temps supposés devoir devenir meilleurs.
En dehors des gros planteurs et de la masse de la population blanche, on comptait un troisième patti composé d'exaltés, d'ambitieux ou de fripons. Ceux-là ne se contentaient point du gouvernement de la république : à l'imitation de ce qui se passait en France, ils voulaient établir le règne de la terreur, afin d'arriver à la domination ou à la fortune. Ce parti pouvait s'appeler la montagne coloniale. Faible de nombre, il en imposait par son activité et son audace. Ne reculant devant aucun moyen, prêchant des doctrines subversives de tout ordre, de toute police, de toute hiérarchie ; d'une ardeur incomparable à faire des prosélytes, employant tour à tour les caresses ou les menaces ; parlant, courant, se multipliant, il paraissait nombreux et il était redoutable ; entraînant les ignorants, séduisant les faibles, il avait pour auxiliaires ces hommes que l'on trouve en tous temps et en tous lieux lorsqu'il s'agit de piller ou d'égorger, qui disparaissent avec le calme pour se montrer instantanément dans les grandes crises sociales, comme aux Antilles les pluviers avec l'ouragan. A sa tête marchaient Verdelet, Maisières, Gauguery, Cauby, Thyrus Pautrizel, Guillermin, Biguerisse, Sabathier-Saint-André. Celui-ci, on se le rappelle, avait été chassé de la colonie comme vagabond, homme sans aveu et perturbateur du repos public. Les habitudes de ce révolutionnaire en faisaient un homme précieux aux montagnards : familier avec tout ce qu'il y avait de bas dans la société, il avait un libre accès auprès de la multitude, sur laquelle, au moyen de son intelligence relative, il exerçait une in-
fluence sans limites. Il se servait de cette influence pour soulever ou calmer les passions, selon les circonstances ou les besoins du parti. Du reste, parmi les montagnards on ne comptait pas d'hommes de valeur. C'étaient des braillards qui connaissaient le vocabulaire du temps, et qui l'employaient partout et toujours. Collot les comparait aux petits oiseaux qui, à l'approche de leur mère, ouvrent le bec pour demander de la pâture : « Mais, « ajoutait-il, je ne puis leur fermer la bouche, car je « n'ai pas ce qu'ils demandent. »
Par la seule force de la constitution civile et politique des colonies, les libres, sauf de rares exceptions, n'avaient ni fortune ni instruction. D'un autre côté, les entraves mises aux affranchissements ayant été levées, les maîtres avaient profité de la circonstance pour donner une masse de libertés. Il en résulta que les rangs des libres furent considérablement grossis par des individus sortant de l'esclavage, privés conséquemment de toute lumière. Les montagnards exploitaient avec habileté l'ignorance et la crédulité des libres. D'eux-mêmes ils tiraient les plus étranges conséquences des mots égalité et liberté, qu'on ne cessait de faire résonner à leurs oreilles. Ainsi, comme exemple : le blanc, généralement propriétaire par lui ou les siens, n'exerçait pas de métier, ne se livrait point aux ouvrages de la main, du moins pour compte d'autrui, moyennant salaire. La loi du 4 avril ayant assimilé les libres aux blancs, les premiers s'imaginèrent que l'assimilation devait être complète : puisque les blancs ne travaillaient point, ils ne devaient pas non plus travailler. Beaucoup, parmi eux, pour faire acte de blanc, cessèrent de s'occuper de leurs travaux journaliers. Ils se rendaient aux clubs, où les principes professés achevaient de les égarer. Ils s'en prenaient à l'autorité locale de ce qu'ils n'avaient pas de propriété, ou tout au moins de moyens d'existence : la possession de ces choses était une conséquence, selon eux, de leur assimilation aux blancs et du principe d'égalité décrété par la république.
Collot pensait qu'il était politiquement juste de faire droit, en partie, aux prétentions des libres. Pour y par-
venir, il proposait de faire rapporter les titres des anciennes concessions à Tefifet de les examiner, et de faire rentrer au domaine de TEtat toutes les terres livrées autrefois à des conditions qui n'avaient pas été remplies, «t de les distribuer aux libres. Dans la circonstance, le cœur de Collot égarait son esprit. Peu de concessionnaires avaient rempli, à la lettre, les conditions des concessions, et c'eût été un mal qu'ils les eussent remplies. Dans les premiers temps de la colonisation, l'objet principal étant le déboisement, nulle concession ne fut faite sans la condition de défricher dans un délai déterminé. Toutes les terres ayant été concédées, si la condition de la concession eût été exécutée à la rigueur, la colonie aurait été complètement dépouillée de ses forêts, source de la salubrité de l'air et de l'abondance des eaux. Mais les planteurs avaient compris la nécessité pour eux de ne pas défricher une certaine étendue de terrain, située dans la partie élevée de l'île, afin d'en tirer des bois de construction ou d'autres matériaux nécessaires à l'exploitation des usines. C'est à cette réserve que sont dues aujourd'hui les forêts de la colonie. Loin de chercher à en faire disparaître les restes, il est regrettable qu'on n'apporte pas plus de surveillance dans leur exploitation. Ils sont livrés au vandalisme le plus destructeur : des arbres rares et précieux sont abattus et convertis en charbon. Malgré l'utilité incontestable de ces bois, il n'est pas douteux que la réserve faite par les planteurs ne constituât une inexécution, laquelle, au temps de 93, aurait été un motif suffisant pour faire prononcer la réunion au domaine de l'Etat de la terre concédée. Il est vrai qu'il existe une ordonnance du 3 août 1722 qui autorise les concessionnaires à conserver en bois debout le tiers des terres concédées. Mais à l'époque de cette ordonnance la plus grande partie des terres de la colonie avait été concédée sous l'empire des lois antérieures, qui exigeaient le défrichement total ; aurait-on accordé à l'ordonnance un effet rétroactif ? La plupart des propriétés de la colonie étaient déjà sorties des mains des concessionnaires par ventes, échanges ou successions. Aurait-on forcé les propriétaires actuels à rapporter les
titres primordiaux, de la concession ? On se rappelle que déjà, en 1774, le conseil supérieur rangeait une semblable obligation au nombre des choses impossibles. N'auraiton pas trouvé dans Tabsence du titre primordial de la concession une cause de réunion au domaine ? Il n*est donné à personne de prévoir ce qui serait sorti de l'examen des titres des propriétés, confié aux montagnards, ennemis systématiques et violents des planteurs.
La proposition du gouverneur, à son insu, avait donc pour objet de mettre en question la plupart des propriétés, de dépouiller les uns pour enrichir les autres, d'exciter les spoliés contre les enrichis, de raviver les haines, enfin de tout remuer ; elle était conséquemment dans les termes de l'idée révolutionnaire ; mais faite au nom de l'ordre et de la tranquillité elle fut immédiatement aris^ tocratisée et rejetée par la commission générale et extraordinaire.
Aux dissentiments politiques venaient s'ajouter le préjugé de couleur et les antipathies de castes. Il était impossible de faire franchir en un jour la barrière que depuis tantôt deux siècles toutes les lois venues de la métropole avaient élevée afin de séparer les différents éléments composant la société coloniale. De la loi, le préjugé de couleur avait passé dans les mœurs et toutes les couches de la population en étaient imprégnées. Les libres s'indignaient de l'existence de ce préjugé. Ils auraient voulu que l'égalité proclamée descendit du droit dans le fait, et qu'elle sortît immédiatement du forum pour entrer dans les salons. Marchant en avant des libres, les montagnards leur montraient les planteurs comme responsables de l'iniquité du préjugé. L'inquiétude, la défiance, la haine, la colère étaient partout. Ces sentiments divers n'attendaient que le moment opportun pour se révéler dans toute leur énergie.
Pour achever d'esquisser la situation, il faut ajouter que tout flottait au hasard, sans lois ni règles, selon les besoins ou ks caprices du moment. Les anciennes lois, faites sous le règne d'un roi, étaient rejetées par la raison qu'elles ne pouvaient être suivies par de bons repu-
l)licains ; et les nouvelles, faute d'instructions de la métropole, restaient sans être promulguées.
Collot, en prenant le pouvoir, avait annoncé son intention de bannir les divisions. Il avait dit qu'il voulait que son administration fût un ministère de concorde et de paix. Cela ne faisait pas le compte des montagnards. Pour atteindre au but où ils tendaient il leur fallait autre chose. Aussi, se débarrasser du gouverneur, en rendant son administration impossible, fut chose résolue par les meneurs.
Pour faire face aux difficultés actuelles et aux embarras sans cesse renaissants, Collot apportait son honnêteté, son courage et son désir du bien. Il n'affrontera pas seul le danger : dans la lutte il sera soutenu par des hommes de cœur, voulant la république, mais fondée sur la liberté et le respect des droits de chacun et de tous. En première ligne apparaissent Bahut et les deux frères Ducomet : tous trois pouvant braver avec le même sangfroid les vociférations de la multitude ou les clameurs d'une assemblée en délire, le feu de l'ennemi ou le canon d'un pistolet, dans une affaire particulière.
Comme il l'avait promis, l'un des premiers soins de Collot fut de chercher à ramener la paix dans les esprits, en confondant les intérêts dans l'amour du gouvernement républicain. Dès le 23 mars, il provoqua de la commission générale et extraordinaire un arrêté ordonnant une fédération générale de toutes les paroisses, suivie du serment à la république. Dans sa pensée, le serment prêté devait être une absolution des fautes du passé. Prenant occasion de cette solennité, il fit une proclamation dans laquelle il s'adressait aux sentiments qui animaient les diverses fractions de la population. Aux blancs il disait de se débarrasser du préjugé de couleur ; aux hommes de couleur il montrait ce préjugé comme une maladie de langueur contre laquelle les moyens violents sont impuissants, et il les exhortait à attendre tout du temps, dans la modération et dans la sagesse. A ceux qui repoussaient la république, qui pensaient pouvoir se sauver de l'anarchie démagogique en se jettant dans les l>ras d'une puissance étrangère, il disait : « En vous sup-
« posant, ce que vous n'aurez jamais, le pouvoir de vous « donner à nos ennemis, songez que nos armées sont toutes victorieuses, et qu'après la conquête de quelques royaumes qui font obstacle à son établissement, la république saura bien se faire restituer ses colonies pour en faire un exemple. Alors calculez, pesez dans quel dédale d'horreur vous allez vous jeter, privés de toutes consolations, de vos amis, de vos parents, de vos fortunes, de vos habitudes même, car on ne cesse pas d'être Français, sous quelque domination que l'on passe. »
A tous il indiquait l'union dans la république comme un fait nécessaire, indispensable pour rappeler la paix à l'intérieur et mettre la colonie en état de se défendre contre l'ennemi extérieur.
Connaissant, en outre, la puissance des clubs, il engagea ceux de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre à l'aider dans son œuvre de conciliation et de paix. En efifet, ces sociétés populaires firent aux habitants des campagnes des adresses dans lesquelles ils étaient invités à bannir de leur esprit toute inquiétude, leur promettant sûreté et protection.
Plein d'espérance dans l'accomplissement de ses vœux, Collot partit pour une tournée dans l'île, afin d'en constater l'état matériel, et de convier la population à l'union par sa parole dite à chacun. Il était accompagné par les citoyens Polh et Benoît-Cavay, membres de la commission générale et extraordinaire. Voulant conformer sa conduite à ses discours, il prit pour l'un de ses aidesde-camp un homme de couleur, le citoyen Charlemagne, et alla faire une visite à la dame Clugny de Nuits dont le mari, considéré comme l'un des principaux chefs du parti aristocratique, jugeait prudent, pour l'instant, de se tenir éloigné. Touché des sentiments qui se manifestaient autour de lui, croyant déjà embrasser l'objet de ses souhaits, Collot écrivait à la commission générale et extraordinaire : « Une réunion générale se prépare ; « le trouble et la désolation vont disparaître. Déjà les « campagnes, sensibles à la démarche des citadins, se « montrent avec confiance : cette confiance sera d'autant
« plus durable que les villes saisissent avec une avidité « touchante toutes les occasions de prouver que rien ne « leur coûtera pour opérer Toubli du passé. »
Vain espoir, fallacieuse espérance ! Les planteurs croyant aux avances et aux promesses, pensant trouver dans les villes sûreté et protection, s*y rendirent avec confiance : à la Pointe-à-Pitre, tous ceux qu'on put saisir furent jetés dans les prisons ! Que pouvait faire Collot ? gémir sur une situation à laquelle il ne commandait point. Dans la distribution des pouvoirs, la commission générale et extraordinaire s*était attribuée une part si large, que, pour ainsi parler, il n'était rien resté pour le gouverneur. On ne lui avait laissé que le droit de diriger les mouvements des troupes ; et, en réminiscence de son ancienne autorité, comme aussi pour conserver un lien entre la colonie et la métropole, dont le gouverneur était censé l'agent, on lui avait accordé la faculté d'approuver les arrêtés de la commission avant leur mise à exécution. On ne tarda pas même à regretter ce dernier droit et à le poursuivre avec acharnement sous le nom de Veto. Bans l'ordre constitutionnel établi, ou plutôt dans la manière de l'interpréter, on refusait au gouverneur la faculté de s'immiscer dans les actes des municipalités, lesquels ne pouvaient ressortir que de la commission générale et extraordinaire. Ainsi ce haut fonctionnaire avait le droit de paralyser l'exécution d'un arrêté de la commission générale, autorité toute-puissante, mais il ne pouvait rien contre les empiétements d'une municipalité ! C'était décider que le moins n'était pas renfermé dans le plus. Le gouverneur était autorisé à arrêter le mal prêt à descendre d'en haut : mais lorsqu'il s'était accompli par en bas, il lui était défendu d'y appliquer un palliatif. Or, c'était la municipalité de la Pointe-à-Pitre qui avait ordonné les arrestations, et la commission générale et extraordinaire avait seule le pouvoir de casser l'acte de cette municipalité : ce pouvoir, pour le moment, la commission était peu disposée à l'exercer ; si peu que, de son côté, elle présenta à Collot une liste sur laquelle étaient inscrits quatre-vingts colons à mettre immédiatement en état d'arrestation. A cette première liste on en
devait joindre une seconde plus complète, à la confection de laquelle on travaillait, et qui devait comprendre tous les individus qui avaient signé l'adresse au roi, porté récharpe blanche, ou fait partie des expéditions de d'Arrot sur terre ou sur mer (1).
Les planteurs arrêtés à la Pointe-à-Pitre durent donc rester en prison pour attendre le 7 juillet !
La commission générale et extraordinaire ne se réunissait pas tous les jours, mais seulement selon les besoins du moment, sur la convocation du gouverneur ou du président de l'assemblée. Cependant, chargée d'administrer, elle avait compris la nécessité de créer dans son sein une commission dite comité de sûreté, toujours en permanence, composée de cinq membres, dont les deux cinquièmes se renouvelaient chaque trimestre. Comme toujours, le laissez-aller, la paresse d'esprit, la répugnance à se jeter dans le bruit et l'agitation, tenaient éloignés de cette commission précisément ceux qui auraient dû en faire partie, les hommes sages et modérés. Dès le principe elle fut composée et elle continua de se recruter de membres pris dans la partie la plus turbulente de l'assemblée. Peu de temps lui avait suffi pour attirer à elle toute l'autorité. Elle apportait à la commission générale des arrêtés tout faits, que l'on adoptait sans examen. Rien ne se faisait sans son intermédiaire. C'était, en raccourci, le comité de salut public.
Le comité de sûreté était alors composé de Thyrus Pautrizel, Verdelet, Guillermin, Robinson et Biguerisse.
Collot avait visité toutes les parties de la colonie, moins quelques paroisses peu importantes situées sous le vent de l'île. A peine de retour de cette tournée, le comité le presse de repartir. Cédant à ces instances, arrivé à la Basse-Terre le 17 avril, il s'en éloigne le 19, afin de visiter les Vieux-Habitants, Bouillante et la Pointe-Noire. Collot, dans le mémoire qu'il a fait publier aux Etats-Unis en
(1) Cette liste a été dressée. Elle renferme 448 noms, la plupart de planteurs ou de fils de planteurs. Le lecteur curieux la trouvera à la fin du volume, telle qu'elle a été arrêtée par le corps révolutionnaire, sur un rapport fait par Guillermin.
1795, dit que les instances du comité pour le déterminer à s'éloigner ne le laissent pas douter un seul instant que Von ne demandait son absence que pour mettre le forfait à exécution. La présence du gouverneur pouvait être un obstacle ; mais aurait-elle empêché la perpétration du crime ? On peut en douter.