CHAPITRE V
Certificat de civisme. — Promulgation de la loi sur le divorce. — La société menacée de dissolution. — Appui prêté à Collot par les citoyens de la Basse-Terre. — Tentative des planteurs pour rentrer sur leurs propriétés. — Arrêté contre les émigrés.
— Constitution de 93. — Parti que le gouverneur veut en tirer. — Cette constitution accueillie avec enthousiasme par le peuple. — Repoussée par les montagnards. — Débats. — Arrêté hypocrite de la commission générale. — Ses efforts pour reteuiir l'autorité. — Nouvelle attitude des citoyens de la Basse-Terre. — Plan de campagne de la commission générale.
— Calomnies. — Désorganisation. — Le sans-culotte Guarcy. — Johannenc, capitaine de la goélette le Citoyen-Genet. — Révolte à la Basse-Terre des hommes de couleur. • — Dénonciation faite au club de la Pointe-à-Pitre contre les citoyens de la Basse-Terre. — Pétition. — Transport en corps de la municipalité et du conseil général de la Basse-Terre à la commission générale. — Discours de Babut. — Débats tumultueux. — Le représentant Coudère. — Railleries de Ducomet au club. • — Duel. — La commission générale transporte ses séances à la Pointe-à-Pitre.
Le fonctionnaire, qu'il fût élu par le peuple ou nommé directement par les agents de la république, ne pouvait entrer en fonctions qu'après avoir présenté un certificat de civisme. Il s'ensuivait que le peuple n'exerçait sa souveraineté que sous le bon plaisir des hommes tenant bureau de civisme et de patriotisme. Il y avait toutefois, dans la colonie, une exception en faveur d'une classe de citoyens : c'était celle des libres. Les nouveaux frères, du moins depuis une certaine époque, étaient censés posséder, de droit, toutes les vertus civiques, et remise leur était faite des fautes antérieures. Les motifs sur lesquels s'appuyait l'exemption se trouvent dans un arrêté du 13 septembre de la commission générale et extraordinaire. Le voici :
« La commission générale, considérant que son arrêté « du 13 août dernier, relatif aux certificats de civisme, « présente une époque susceptible d'une juste modifica- « tion pour les citoyens nos nouveaux frères ;
« Considérant que quelques-uns d'eux, pendant le « temps de la rébellion à la mère-patrie, ont été mécham-
« ment excités par des opinions erronées des malveil- « lants sur les décrets nationaux» ou par le soin qu'ils « ont mis à leur cacher ces mêmes décrets ;
« Considérant que, notamment depuis le 21 décem- « bre 1792, époque de la reprise du pavillon national « à la Pointe-à-Pitre, leurs yeux ont été dessillés, et « qu'en général leur marche dans le sentier de la loi « a été constante, ferme et digne de républicains fran- « çais ;
« Arrête qu'elle considère les citoyens nos nouveaux « frères dans le cas de l'exception de l'article 4 de l'ar- « rêté dudit jour 13 août, confirmé au fond et modifié « par l'arrêté du 27 du même mois ;
« En conséquence,
« Arrête que l'époque des preuves de civisme exigées « pour tous les fonctionnaires publics, notamment depuis « le 21 septembre 1792, sera prorogée, pour les citoyens « de couleur appelés à toutes les fonctions publiques, au « 21 décembre 1792, époque de la reprise du pavillon « national à la Pointe-à-Pitre ;
« La commission générale déclarant déroger spontané- « ment à cet égard, au susdit article 4 de son arrêté « du 13 ooût dernier. »
Au trouble des esprits causé par les idées politiques et sociales exagérées, ou comprises à contre-sens, vint s'ajouter le trouble des ménages, le relâchement des liens de famille, le dévergondage des mœurs. La loi sur le divorce, décrétée en France, fut promulguée dans la colonie le 21 septembre. Bientôt ce fut se montrer bon patriote, faire acte de civisme, que de faire divorce. Rien ne semblait manquer pour que le désordre de la société fût complet. Cependant le comité de sûreté trouvait que le char révolutionnaire ne roulait pas sur une pente assez rapide. Il voulait en accélérer le mouvement, et pour cela il lui fallait son corps de dragons révolutionnaires, dont il ne cessait de réclamer la formation. Jusqu'alors Collot avait été seul, pour ainsi parler, à résister aux actes du comité. La partie éclairée de la population de la Basse-Terre, ouvrant enfin les yeux sur le but des montagnards, prêta son appui au gouverneur et s'opposa avec
énergie à l'organisation du nouvel instrument de tyrannie. Le comité était confiant dans sa force et dans sa puissance. Pensant avoir posé dans la multitude un levier à l'aide duquel toutes les résistances devaient être vaincues, il souffrit avec impatience cette première contradiction. Les habitants de la ville furent dits des modérés, et traités presqu'à l'égal des aristocrates. Ce fut une faute. Les citoyens, blessés, cessèrent de marcher avec le comité et suivirent le gouverneur.
L'affaire de Sainte-Anne et la nouvelle attitude des citoyens de la Basse-Terre firent supposer une réaction. Quelques planteurs que la peur avait chassés de leurs propriétés, qui n'avaient pas émigré, mais qui se tenaient cachés, osèrent se montrer dans leurs paroisses. Ils étaient déjà portés sur la liste des émigrés, et les patriotes, à cause de la confiscation des biens, avaient intérêt à ce qu'ils ne cessassent pas d'être considérés comme tels. Aussi la commission générale, à la date du 10 octobre, s'empressa-t-elle de prendre un arrêté par lequel il était ordonné de rechercher et d'arrêter tous les émigrés. « Dans le cas, disait l'arrêté, où l'émigré sera rencontré « les armes à la main, ou aura opposé résistance, il « sera par ce seul fait hors la loi, et le citoyen qui l'aura « rencontré est autorisé à le traiter comme tel. »
Collot, en approuvant cet arrêté et en le promulguant, voulant montrer qu'il ne pactisait point avec les émigrés, comme si souvent le comité le lui reprochait, eut la faiblesse d'enchérir sur la rigueur des termes employés par la commission générale. Dans sa proclamation, il invita : « Les municipalités et les commandants de la force « armée des paroisses de porter une vigilance infati- « gable pour empêcher qu'aucun individu reconnu émigré « ne s'y introduise, en ordonnant de faire des recherches « continuelles pour arrêter et livrer au glaive de la jus- « tice ceux qui auraient l'audace d'y pénétrer, et en « autorisant tous les citoyens fidèles à leur courir sus, « et, en cas de résistance, de faire feu, comme sur les « plus implacables ennemis de l'Etat. »
La même proclamation ajoutait : « Malheur aux témé- « raires qui marcheront dans le sentier opposé aux prin-
« cipes qui ont été solennellement consacrés par le plus « grand peuple de la terre !
« En vain quelques hommes criminels se plaisent dans « ridée de tenter leur retour dans cette colonie. Je les « avertis que quelques détours qu'ils puissent faire, le « navire chargé de leurs titres, de leurs marques de « dignités, de leurs misérables préjugés et de leur hon- « teuse existence, se brisera contre les rochers du patrio- « tisme et des vertus républicaines. »
Et les patriotes accusaient Collot d'avoir de la sympathie pour les aristocrates !
Ce fut dans le même mois d'octobre que parut dans la colonie la constitution de 93. En tête se lisait la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Avant de parler des vicissitudes de cette constitution à la Guadeloupe, il convient de dire un mot de sa vie de France, de sa naissance et de sa mort.
Elle avait été présentée à l'acceptation du peuple le 24 juin 1793. Sur 1,813,528 votants, elle obtint 1,801,918 suffrages. C'était presque l'unanimité. Toutes les assemblées primaires envoyèrent à Paris des commissaires porter à la Convention le résultat du dépouillement des votes. Le 10 août, il y eut une fête. La constitution, enfermée dans une boite, fut promenée dans Paris, en compagnie d'un faisceau représentant l'unité et l'indivisibilité de la république. Dans la promenade de la constitution, le président de la Convention, Hérault de Séchelles, prononça six discours : le premier, à la fontaine de la Régénération ; le second, devant l'arc de Triomphe ; le troisième, à la place de la Révolution, Ce fut celui qui dut être le plus applaudi. Il commence ainsi : « Ici la hache de la loi a frappé le tyran. » La même hache frappera Hérault de Séchelles. Le quatrième discours, aux Invalides ; le cinquième, sur Vautel de la Patrie. Là, le président de la Convention termina son discours par ces paroles : « Jurons de défendre la cons- « titution jusqu'à la mort ! La république est éternelle. » Tout le monde répéta le serment avec les cris ordinaires de Vive la République ! Vive la montagne I Le sixième et dernier discours fut prononcé, au Champ-de-Mars,
devant le monument des guerriers morts pour la patrie.
Le lendemain, la fête se continua à la Convention. Les envoyés des assemblées primaires entrèrent dans la salle aux cris répétés de Vive la république ! Vive la constitution I Vive la montagne I L'un d'eux fit un discours aux conventionnels ; un autre donna lecture d'une adresse au peuple français avec cette épigraphe : Unité, indivisibilité de la république ; liberté^ égalité ou la mort ; guerre aux tyrans, guerre aux fédéralistes. Enfin un troisième s'avance avec le faisceau et la boîte.
A cette vue l'assemblée entière se lève et reste découverte.
L'orateur des commissaires prononce le discours suivant :
« Citoyens représentants, l'amour du peuple français « pour la liberté s'est manifesté hier avec la majesté « qui convient à un grand peuple ; toutes les affections « se sont déployées, toutes les âmes se sont agrandies : « le ciel a souri à notre allégresse, la terre en a tressailli, <» les trônes se sont ébranlés, et l'espèce humaine a fait « un grand pas vers sa régénération.
« Aujourd'hui, nous venons placer au milieu de vous « l'acte constitutionnel que vous confiâtes hier au peuple « souverain et sous la sauvegarde de ses vertus. Puisse « sa présence vous rappeler la grandeur de votre mis- « sion ! Ah ! si jamais l'aveugle fortune pouvait favo- « riser les crimes des tyrans au point que leurs satellites « vinssent à Paris ! représentants, jetez les yeux sur « cette arche sainte ; souvenez-vous que vous en êtes « comptables à la nation, à l'univers ; souvenez-vous que « votre devoir est de mourir plutôt que de souffrir qu'une « main sacrilège »
Tous les membres de la Convention répondent : Oui ! oui !
Hérault de Séchelles répondit que rien ne pourrait désunir ses collègues et lui ; qu'ils resteraient éternellement identifiés, comme le faisceau qui venait d'être déposé dans le sein de la Convention. Puis s'adressant à la boîte : « Et toi, monument sacré, arche sainte, protec- « trice de cette vaste république, reste à jamais au milieu
« de nous ; nos yeux y liront notre devoir. Non, tu ne « peux pas périr, car tout Français a juré de recevoir la « mort plutôt que de souffrir qu'il te soit porté atteinte, <» et tous les jours nous t'offrirons le tribut des larmes, « de Tamour et du sang des despotes. »
Dans tout ce qui fut dit, dans tout ce qui fut juré, il n'y eut qu'une chose vraie, c'est que l'acte constitutionnel fut regardé comme une arche sainte, si sainte que personne ne voulut y toucher. La boîte dans laquelle il avait été déposé fut en même temps un berceau et une bière. Il était mort-né. Il n'en pouvait être autrement, puisque la constitution, dans son article 122, renfermait une négation de tous les principes des montagnards et des sans-culottes. Cet article portait : « La constitution « garantit à tous les Français l'égalité, la sûreté, la pro- « priété, la dette publique, le libre exercice des cultes, « une instruction commune, des secours publics, la « liberté indéfinie de la presse, le droit de pétition, le « droit de se réunir en sociétés populaires, la jouissance « de tous les droits de l'homme. »
Deux mois avaient suffi pour l'oubli de tous les serments. Le 10 octobre, la Convention déclarait : « Le gou- « vernement provisoire de la France est révolutionnaire « jusqu'à la paix. »
Au moment donc où l'acte constitutionnel se révéla à la Guadeloupe, dans la métropole il était non-seulement mort, mais encore on lui avait donné un successeur.
Collot vit de suite le parti qu'il pourrait tirer de la constitution pour mettre fin au despotisme du comité de sûreté. On va le comprendre.
Par l'acte constitutionnel, les pouvoirs étaient répartis entre un corps législatif, un conseil exécutif, et des corps administratifs et municipaux.
La désignation de ces trois pouvoirs indique leurs attributions. Le corps législatif faisait la loi. Il était un, indivisible, permanent ; son siège était à Paris. C'était conséquemment un pouvoir auquel la colonie ne pouvait participer. Que lui restait-il ? Le corps administratif et les corps municipaux. Les administrateurs et les officiers municipaux n'avaient aucun caractère de représentation.
Ils ne pouvaient, en aucun cas, modifier les actes du corps législatif, ni en suspendre Texécution. Les fonctions du conseil exécutif consistaient dans la direction et la surveillance de Tadministration générale. Or, si l'acte constitutionnel était accepté avec un gouverneur pris comme conseil exécutif, il en résultait que la commission générale et extraordinaire, ensemble son comité de sûreté, disparaissaient, et que la colonie en réalité allait avoir le gouvernement du baron de Clugny avec rassemblée coloniale des premiers jours.
En recevant donc la constitution de 93, Collot se hâta de la faire imprimer, et d'en adresser des exemplaires à la commission générale et à toutes les municipalités. En théorie, la déclaration des droits de l'homme et la constitution en elle-même renfermaient des choses séduisantes. Le tout fut accueilli avec grande faveur par la population. Mais, par les mêmes raisons que les montagnards de France n'avaient voulu ni de la déclaration des droits, ni de la constitution, ceux de la Guadeloupe n'en voulurent pas non plus. La commission générale et extraordinaire garda donc un profond silence sur les exemplaires qui lui avaient été envoyés. Les citoyens de la Basse-Terre, voulant la forcer à s'expliquer, lui adressèrent une pétition dans laquelle ils demandaient la mise en pratique de la nouvelle constitution. La commission, délibérant sur cette pétition, déclara qu'il n'y avait pas lieu à s'y arrêter, attendu que la pièce présentée comme la constitution des Français n'avait aucun caractère légal et authentique. La ville de la Basse-Terre, tenant pour un prétexte les motifs de la commission, lui envoya un autre pétition, conçue dans des termes plus pressants. Cette seconde pétition ayant été lue dans la séance du 29 octobre, la commission, sur la proposition de Guillermin, arrête qu'il sera nommé des commissaires, séance tenante, pour se transporter auprès du gouverneur, à l'effet de lui demander ;
« 1" D'où il tient l'acte constitutionnel remis par lui « à l'impression, et par suite à la commission générale ;
« 2' Quel caractère d'authenticité il lui donne, et s'il « le croit accepté par le peuple français ;
« 3* Pour lui faire Tinvitation de remettre la pièce « originale sur laquelle a été imprimé Texemplaire mis « en circulation par lui, et s'expliquer sur le tout caté- « goriquement. »
Sur la motion de l'huissier Bonjour, habitué à verbaliser, la commission arrête que les demandes et les réponses se feront par écrit.
Le nombre des commissaires fixé à neuf, le président désigne, pour se rendre près du gouverneur, les représentants Gerlain, Lacharrière, Dartigaux, Amie, Jacquet, Lacaze, Cauby, Bouyer et Jude-Pape.
Il n'y avait guère que la révolution qui pût offrir cette étrange scène de neuf hommes sérieux, qualifiés de représentants du pays, recevant la mission d'aller près d'un gouverneur lui remettre un papier sur lequel était une série de questions, d'attendre les réponses écrites de ce fonctionnaire sur chacune des questions, de reprendre le papier de ses mains et de se retirer.
Les réponses du gouverneur rapportées, le lendemain, 30, la commission prit, à l'unanimité, l'arrêté suivant :
« La Guadeloupe faisant partie de la république fran- « çaise ;
« La commission générale et extraordinaire délibérant « sur une seconde pétition de la société populaire de la « Basse-Terre, relative à l'acte constitutionnel présenté « aux Français le 24 juin dernier, imprimé dans la colo- « nie par ordre du gouverneur, qui en a fait parvenir « plusieurs exemplaires à la commission ;
« Sur ce qui résulte des réponses écrites du citoyen « gouverneur, en exécution de l'arrêté de la commission, « en date du jourd'hui, et de diverses pièces réunies sur « le bureau, pour suppléer, autant qu'il est possible, aux « formes qui doivent constater l'authenticité d'un acte « aussi important ;
« Considérant que cette constitution sublime est faite « pour mériter l'admiration et le respect de l'univers « entier, et que le corps représentatif de la colonie ne « doit pas différer de participer à ses constituants l'acte « qui unit le peuple français, et qui, en assurant la pros-
« périté de la république, rendra nécessairement le calme « à ses possessions éloignées ;
« Considérant néanmoins que la colonie, en donnant « son adhésion à cette constitution, ne peut être suppo- « sée renoncer au bénéfice des décrets rendus particuliè- « rement pour les colonies, et qui ne sont point révoqués ;
« Déclare solennellement, sauf l'approbation ci-après « des paroisses, donner provisoirement une pleine et « entière adhésion à Tacte constitutionnel présenté aux « Français par la Convention nationale le 24 juin der- « nier (accepté qu'il soit) ; en conséquence, reconnaît « les principes énoncés audit acte comme devant servir « de bases, à l'avenir, à toutes ses délibérations ; réser- « vaut au besoin, pour l'intérêt respectif de la colonie et « de la république, le bénéfice de la loi du 4 avril 1792 « et des décrets antérieurs qu'elle a maintenus, ainsi « que l'exécution du décret de la Convention nationale « du 21 septembre 1792.
« Arrête que le présent sera adressé, avec un exem- « plaire de l'acte constitutionnel, à toutes les municipa- « lités, qui seront tenues de convoquer, le plus tôt possi- « ble, et dans les formes légales, les assemblées de com- « munes, pour exprimer librement leur vœu sur la pré- « sente adhésion, ainsi qu'à toutes les sociétés populaires « de la colonie (1). »
Cet arrêté était fort adroit. Avec un ensemble, un accord parfait, la commission avait l'air de montrer de
(1) Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de connaître le nom des citoyens qui composaient alors la commission générale et extraordinaire :
Avril, président ; Maigret, Philippon, Pin, Polh, J. Gelas, Drouet, Ch. Graves, Dugois, Amie, Jude-Pape, Bouyer, MarcArtaud, Jean- Charles, Larivière, Pincevoir-Germillac, Levanier, Jacquet, L. Lacaze, Dartigaux, Gerlain, Lacharrière, Bonjour, Blanchet Dubelloy, Bouquet, David, J.-B. Valeau, Boirard, Saint-Martin, Audebert, Durteau, Verdon jeune, Boricaud, Lacombe, Lange, Blanchet fils, P. Laurent, Dussart, Mathieu fils, Lorain, Vaumoran, Dumonchel, Clauelle, Gautier, Feriaux, P. Souffrain, Cheylan, A. Déruisseau, R. Coudère, Isnardon, Etienne, Aubrée, Monchecourt, Codoneau, Gautier jeune, E. Fournier, Pelegrain, Louison, Jouannet, Sabathier-Saint-André, G. Rivail, Dugué, Jaffard, J.B-. Maillard, Sornet, F. Fabre, Vauchelet, Simonin, Verdelet, Guillermin, Bahut, Lemercier fils, Cauby, Coussin-Blanc, Jacob Guichard, Louvet, Raillon, Monnerot, Robinson, Léonard, S. Faugas, St-Priest, Masseguin, Gauguery.
l'enthousiasme pour une constitution qui avait enthousiasmé la population, de déférer au vœu de la Basse-Terre, exprimé par sa société populaire, mais en réalité elle n'accordait rien ; elle restait ce qu'elle était. En effet, sur quoi les paroisses étaient-elles appelées à exprimer leur vœu ? — Sur l'adhésion de la commission. — Et cette adhésion qu'était-elle ? — gu'à V avenir et dans ses délibérations, la commission se servirait des principes énoncés dans la constitution : en autre termes, qu'aucun changement ne serait apporté à ce qui était, que la commission et le comité continueraient à fonctionner, comme par le passé.
On s'élève contre le pouvoir, mais, lorsqu'on le tient, on ne le lâche que forcé et contraint. Les montagnards étaient bien résolus à ne pas se démettre de celui sur lequel ils s'étaient assis. Ils avaient l'espérance de faire rejeter l'acte constitutionnel par les paroisses purement et simplement ; les raisons qu'ils faisaient valoir, c'est que, sur une terre à esclaves, l'application de cette constitution était impossible : d'où la conséquence qu'elle n'était pas faite pour la colonie. Dans tous les cas, ils prirent des mesures pour qu'elle ne fût agréée qu'avec la réserve posée dans l'arrêté du 30 octobre. Ces deux choses manquant, on pensa à une dernière planche de salut, à un coup d'Etat ; à destituer le gouverneur de son ombre d'autorité, à le chasser, et à gouverner le pays par la commission générale et par un conseil exécutif pris dans son sein. Les plus exaltés étaient même d'avis d'abandonner tous les autres moyens pour s'en tenir au dernier, avec une mise à exécution immédiate. Cette pensée faisait l'objet de leur correspondance. Le capitaine Kermené, de retour à Sainte-Lucie, écrivait à Sérane, le 23 décembre :
« Cette impprtante affaire n'est nullement finie ; elle « pourra bien s'achever par un conseil exécutif établi « dans chaque île, comme vous en avez le dessein à la « Guadeloupe. Je ne vois que ce moyen efficace de mettre « fin aux trames de ces despotes. Aussi avions-nous eu « la même idée que vous de transformer ces absurdes « despotes en conseil exécutif. »
Avec Farrêté du 30 octobre, la commission générale envoya des émissaires dans les paroisses, afin de séduire les uns, effrayer les autres, et amener tout le monde à rejeter la nouvelle constitution, ou du moins à Taccepter dans les termes de Tarrêté. Contre l'attente des montagnards, à Texception du club de la Pointe-à-Pitre, de la paroisse des Vieux-Habitants, où dominait Guillermin,. et de celle du Gosier, qui était sous la dépendance de Verdelet, tous les autres clubs et paroisses émirent leur vœu pour la mise en pratique de Tacte constitutionnel. Quelques-uns, allant au delà de ce qui leur était demandé, indiquaient que le conseil exécutif devait résider dans la personne du gouverneur.
La commission générale, battue en suivant les voies légales, se prépara à emporter la position de vive force. Pour assurer le succès de son entreprise, elle jugea trois choses nécessaires : transporter ses séances à la Pointeà-Pitre, désorganiser le peu de forces dont Collot pouvait disposer, déterminer le soulèvement des hommes de couleur à Taide de fausses nouvelles.
Le but de la commission n'échappa point aux citoyens de la Basse-Terre. Considérant le projet de remplacer le gouverneur par un conseil exécutif comme un acte qui tendait à soustraire la colonie à la dépendance de la métropole, ils firent imprimer et répandre un écrit intitulé Eveil au peuple ; puis ils disaient, dans une adresse à la municipalité, que les citoyens de la Basse-Terre veillaient, et qu'ils vouaient à la mort les malveillants capables de prononcer le mot d'indépendance.
A l'arrivée de Lacrosse, la Pointe-à-Pitre ayant montré une grande ferveur révolutionnaire, le missionnaire de la Convention, pour l'en récompenser, y avait convoqué les représentants de la colonie, et établi dans son sein le siège du gouvernement. Collot fait gouverneur, voulant ramener les choses à leur état normal, avait fixé sa résidence à la Basse-Terre, qui toujours avait été le cheflieu de la colonie. La commission générale l'avait naturellement suivi, et depuis le 4 avril toutes ses séances avaient été tenues dans cette ville. Mais, les habitants de cette cité se refusant à marcher sur ses traces, la com-
mission s'était déterminée à saisir la première occasion, un prétexte quelconque, pour transporter de nouveau ses séances à la Pointe-à-Pitre, qui témoignait toujours de la même ardeur révolutionnaire.
En attendant, la commission générale dirigea tous ses coups contre la force armée. Les plans de défense du gouverneur furent attaqués comme devant entraîner inutilement la ruine de la colonie. Pourquoi ces plans, pourquoi ces armements, ces enrôlements, disaient les montagnards ? On leur donne pour motif la nécessité de se mettre en défense contre une attaque des Anglais ! C'est une nouvelle perfidie des aristocrates et des contre-révolutionnaires déguisés ; par là ils veulent jeter un doute sur le succès des armes de la république. Les colonies n'ont rien à redouter des Anglais. La vérité se faisant jour à la fin, on sait aujourd'hui que les escadres de ces insulaires sont vaincues, englouties dans les abîmes de la mer par l'armée navale de la république ; que ce qui a pu s'échapper du désastre a été s'enfermer dans le port de Torbey, où il est bloqué par nos braves sansculottes. Les Anglais battus, poursuivis, ne sauraient avoir la pensée d'attaquer les colonies.
C'est avec de semblables moyens que les montagnards, en tenant la population dans une fausse sécurité, parvenaient à retarder l'organisation de la force publique. Ils en avaient de plus efficaces pour arrêter les enrôlements. Pour suppléer aux troupes réglées qui manquaient, Collot voulait organiser un bataillon soldé de gardes nationales. Les enrôlements devaient être volontaires. Les hommes du comité en éloignèrent les gens de couleur, en publiant que tous ceux qui y entreraient perdraient leurs droits de citoyens actifs. Enfin, par une calomnie absurde, ils provoquèrent une insurrection de ces mêmes hommes de couleur, et forcèrent le gouverneur à dévoiler la mission d'un bâtiment de guerre, qui, par suite, fut pris par les Anglais.
Collot avait expédié pour la Martinique, afin d'en rapporter des poudres, le brick le Sans-Culotte, commandé par Guarcy, et la corvette la Guadeloupienne, commandée par Michel. Ordre avait été donné aux deux com-
mandants de naviguer de conserve. En route, Guarcy aperçoit un lougre anglais, abandonne son compagnon et revient à la Guadeloupe. A ce trait de lâcheté, le gouverneur général, Rochambeau, destitue Guarcy de son com^ mandement. Guarcy, grand sans-culotte, professant les idées du comité de sûreté, sachant qu'il serait soutenu, déblatère, tempête contre les aristocrates, et demande un conseil de guerre pour juger sa conduite. Collot donne ordre au capitaine de port, Richer, d'assembler un jury militaire. Richer, autre sans-culotte, plutôt que de faire un acte contre un frère, donne sa démission. Le pilote le remplace. Le jury militaire s'assemble et condamne Guarcy. Malgré la destitution prononcée par Rochambeau et le jugement du conseil de guerre, la commission générale, prenant en mains la cause du capitaine du brick le Sans-Culotte, crie à l'injustice, appelle le gouverneur général aristocrate, despote, tyran ; fomente la désorganisation et l'insubordination de l'équipage du brick, et réussit si bien que ce navire est abandonné sur rade par son équipage, qui déclare ne pas vouloir servir sous un autre commandant que Guarcy.
Dans cet intervalle, et le 6 novembre, arrive des Etatsunis Johannenc, commandant la goélette le Citoyen- Genêt, navire bien moins fort que le brick le Sans- Culotte ; aux atterrages, Johannenc rencontre le lougre dont Guarcy avait eu peur, l'attaque, le combat et le met en fuite. Cet acte de courage désignait Johannenc au commandement du brick abandonné. Collot le lui ofifre. Il l'accepte, passe sur ce navire avec son équipage, l'installe et le met promptement en état de prendre la mer. Les montagnards, qui avaient tout mis en oeuvre pour amener Collot à rendre à Guarcy son commandement, se voyant déçus dans leurs espérances, ont recours à la calomnie, à l'une de ces nouvelles impossibles, et que pourtant les masses reçoivent et adoptent. Ils répandent dans le public que Johannenc avait pour mission d'aller aux Etats-Unis d'Amérique chercher les matelots réfugiés de Saint-Domingue, pour les employer à égorger les hommes de couleur.
La commission générale, feignant de croire à cette
absurdité, suspend le départ du navire, et demande au gouverneur de s'expliquer sur la mission de Johannenc. Collot, qui destine le brick le Sans-Culotte à aller chercher des poudres à la Martinique, ne veut pas dévoiler cette opération de guerre. Le refus de s'expliquer confirme encore plus les hommes de couleur dans le projet que médite le gouverneur, complice des aristocrates, de les faire égorger par les matelots qu'apportera le Sans- Culotte. Pour donner plus de poids à la calomnie, le comité dénonce Johannenc comme suspect. Cet officier, indigné du rôle qu'on lui prête, demande à se justifier. Il se rend pétitionnaire à la barre. Son équipage, qui plus d'une fois a partagé sa gloire et ses dangers, veut être témoin de sa justification, et le suit dans les galeries de la commission. Johannenc, fort de la présence de son équipage, ne se contente pas de se défendre ; il accuse à son tour : il fait remarquer la duplicité de certains membres de l'assemblée, qui ne feignent de croire à une mission aussi absurde à concevoir qu'impossible à réaliser, que dans le but de soulever les hommes de couleur, puisque ces mêmes membres, très-persuadés qu'il ne recevrait jamais une mission que l'honneur réprouverait, étaient venus l'engager à prendre le commandement du brick le Sans-Culotte, avec offre de leur appui, mais sous la condition de rompre toutes liaisons avec le gouverneur. Cette accusation, qui dévoilait la trame des montagnards, excite dans l'assemblée une indicible colère. Johannenc eût été arrêté sur-le-champ, sans la présence de son équipage. Les montagnards furent contraints d'ajourner leur vengeance. Johannenc sorti, l'assemblée le dénonce à Collot, et demande sa destitution. Collot s'y refuse. Il donne pour raison que cet officier ne s'est pas rendu coupable d'un fait militaire ; que l'assemblée peut le poursuivre devant les tribunaux ordinaires, qui le puniront si les faits contre lui articulés sont prouvés. Cependant il est certain que dans sa défense Johannenc avait outragé la commission générale, s'était efforcé de jeter sur elle une déconsidération, d'ailleurs méritée. Dans toute autre circonstance, un gouverneur eût manqué à ses devoirs en prêtant la main à ce qu'un officier
sous ses ordres outrageât les représentants de la colonie. Mais c'était de la guerre. La commission générale ne voulait pas de l'autorité du gouverneur. Elle ne pensait à y recourir que lorsqu'elle en avait besoin pour ses intérêts particuliers.
La calomnie toutefois fut reprise et exploitée avec tant d'art, qu'elle détermina une insurrection d'hommes de couleur, que Collot ne put apaiser qu'en dévoilant la mission du brick le Sans-Culotte, Cela ne suffit point à la commission, qui voulait paraître veiller avec scrupule à la sûreté des nouveaux frères. Elle demanda que Johannenc renfermât sa croisière autour de l'île dans une circonférence de dix lieues. Ces choses parvenues à la connaissance des Anglais, ils envoyèrent une frégate de quarante canons, qui enleva le Sans-Culotte, après un combat que, malgré l'habileté de ses manœuvres, Johannenc fut obligé d'accepter contre des forces hors de toute proportion.
Le citoyen Meilhand commandait ce qui restait d'hommes du bataillon de Forez, en garnison à la Pointe-à- Pitre. La population agitée, Meilhand gagné à la faction, et le reste des troupes en voie de désorganisation, il ne restait plus qu'à faire naître un prétexte pour transférer les séances de la commission générale à la Pointe-à-Pitre. L'un de ses membres, le citoyen Philippon, se transporte dans cette ville, se rend au club des Jacobins, et là se porte dénonciateur des citoyens de la Basse-Terre. Dans cette dénonciation il ose dire : « Les représentants de la « colonie sont bafoués, injuriés, violentés, menacés à « chaque instant par le peuple de la Basse-Terre ; les « membres de la commission ne marchent plus qu'avec « des poignards ; ils délibèrent le poignard au côté. » Sur cette dénonciation, le club rédige une adresse à la ville de la Basse-Terre, et prend un arrêté pour inviter la commission générale à tenir ses séances à la Pointeà-Pitre.
L'adresse du club des Jacobins fut lue au club de la Basse-Terre le 1" décembre. Cette adresse, qui renfermait toutes les imputations calomnieuses du citoyen Philippon, fut vivement applaudie par ceux des mem-
bres de la commission générale présents à la séance, et le lendemain la commission en ordonna l'impression au nombre de cinq cents exemplaires.
Les citoyens de la Basse-Terre, indignés de cette calomnie, font une pétition au maire et aux officiers municipaux, pour que ces magistrats du peuple demandent justice à la commission générale contre le représentant calomniateur. La municipalité convoque le conseil général de la paroisse. On délibère, et on arrête de se transporter en corps à la commission générale. Babut, le procureur de la commune, propose un projet de discours qui est adopté. Le 3 décembre, les membres du conseil général se joignent à la municipalité, et tous se rendent à la commission générale, moins toutefois l'officier municipal Robinson, qui s'abstint, parce que, également représentant, il avait voté pour l'impression de l'adresse du club des Jacobins. Dans le discours lu par Babut, on remarquait le passage suivant : « On voudrait que le peuple « de la Basse-Terre gardât le silence des esclaves sur « tous les actes de la commission. Mais ce peuple, qui « jamais n'adula aucun corps, entend exercer le droit « précieux que lui garantit la constitution d'émettre son « vœu et son opinion sur les actes qui émanent des auto- « rites constituées. Les citoyens de cette commune ne « perdent jamais de vue cette vérité : l'idolâtrie prolonge « le pouvoir, et le pouvoir trop longtemps prolongé « enfante la tyrannie. Ils abhorrent ceux qui despotisent « l'opinion, accaparent en quelque sorte l'esprit public « et lui commandent ce qu'il doit croire, ce qu'il doit « rejeter ; qui parlent longuement de leur mépris pour « tous ceux qui ne pensent pas comme eux ; se croient « les seuls patriotes capables de sauver la chose publi- « que ; qui écartent, brisent tout ce qui peut s'élever « autour d'eux, afin de dominer seuls. Les citoyens de « cette commune veulent penser par eux-mêmes ; ils ne « veulent être ni partisans, ni détracteurs, ni cabaleurs, « ni applaudisseurs ; ce qu'ils veulent, c'est de faire acte « d'hommes libres, en jugeant les actes de ceux qui ont « en main l'autorité
« Rapportez l'arrêté ordonnant l'impression de Ta-
« dresse calomnieuse qui a été lue dans votre sein ; « punissez ce membre qui est descendu de sa dignité de « représentant pour s'abaisser au rôle de calomniateur : « telle est la justice qu'attendent de la commission géné- « raie les patriotes de la Basse-Terre. »
Babut désignait trop clairement les montagnards pour qu'ils ne se reconnussent pas. Il s'ensuivit des débats très-orageux. Plusieurs membres soutinrent la vérité de la dénonciation de Philippon. Coudère, après un discours Tiolent, sortant un pistolet de sa poche, « Oui, s'écria-t-il, « je reconnais m'être armé et je continuerai à le faire « pour soutenir l'égalité. Sur ce pistolet chargé, je jure « de la sincérité de ma déclaration et de ce que je persé- « vérerai à marcher armé. » Le discours de Coudère fut approuvé et appuyé par la minorité de l'assemblée. Cependant la commission fit droit en partie à la demande des citoyens de la Basse-Terre, en rapportant l'arrêté qui ordonnait l'impression de l'adresse du club de la Pointeà-Pitre.
Le soir, au club de la Basse-Terre, Ducomet, capitaine d'une compagnie de gardes nationales, monta à la tribune et railla Coudère et sur son discours et sur son pistolet. « Ce représentant a tiré de sa poche, dit-il, un pistolet « dont peut-être il ne saurait pas se servir. » Coudère, dans le galeries, entendant les plaisanteries de Ducomet, alla l'attendre à la porte. Des explications échangées, on arriva vite à un duel proposé et accepté pour le lendemain. Après les railleries de Ducomet, Coudère ne pouvait guère choisir une autre arme que le pistolet. Toute la population de la ville assista à ce combat singulier. C'étaient des idées qui allaient se heurter, Coudère représentant le parti de la montagne, et Ducomet le parti républicain honnête et modéré. Dans ce duel, indépendamment de la pensée politique, il y avait encore une lutte de caste, l'homme blanc contre l'homme de couleur. Les deux champions pouvaient tirer à volonté. Après s'être mutuellement et longtemps visés, Coudère le premier lâcha son coup. Ducomet tomba. Les partisans de Coudère poussèrent un long cri de victoire. Coudère lui-même quitta sa place, et s'avança près de son adversaire. Celui-
ci n'était que blessé : atteint au-dessus du genou, il avait eu cette partie de la cuisse fracassée. Voyant Coudère s'approcher, « Ce n'est pas fini, lui dit-il, retournez à « votre place ; je vais reprendre la mienne. » Et se faisant relever, il se tint sur une jambe et tira. Coudère s'affaissa sur lui-même et tomba. Il avait été frappé à mort. Au découragement des partisans de Ducomet succéda l'ivresse du triomphe. Le parti contraire, un instant abattu, fit bientôt entendre des paroles de colère et de menace. On allait peut-être en venir aux mains. Une circonstance heureuse empêcha ce malheureux conflit. Ducomet avait dans sa compagnie un grand nombre d'hommes de couleur qui lui étaient tout dévoués : ils s'empressèrent d'enlever leur capitaine du champ de bataille et de le porter à la ville. Ceux qui étaient de la même opinion que Ducomet suivirent le cortège, et les deux partis cessèrent de se trouver en présence. Le cadavre de Coudère fut aussi transporté à la ville. Ses partisans s'efforçaient de se consoler par cette phrase qu'ils répétaient de moment en moment : « Ciel pour Coudère, « douleur à Ducomet I » phrase devenue à la Guadeloupe un dicton populaire pour marquer, d'un côté, la fin, et, de l'autre, le commencement des souffrances.
Raymond Coudère, né au Lamentin, était député de la paroisse des Abymes. Il n'avait que 28 ans. Ses funérailles furent pompeuses. Toute la garde nationale y fut convoquée. La commission générale et la municipalité y assistèrent en corps.
La commission générale prit occasion de ce duel pour transférer ses séances à la Pointe-à-Pitre, déclarant qu'à la Basse-Terre l'opinion de ses membres n'était pas libre. Cette résolution fut annoncée dans la séance du 5. Le même jour, avant de clore la session, voulant se donner des auxiliaires, l'assemblée prit un arrêté portant « qu'à « l'avenir il ne serait fait aucune distinction ni division « de classes entre les hommes libres ; défendant les ex- « pressions nouveaux citoyens, ou toutes autres mar- « quant quelque différence. »