CHAPITRE VI
Ck)Ilot veut retenir à la Basse-Terre la commission générale. ■ — Cette assemblée à la Pointe-à-Pitre. — Ses projets. — Lettre collective du maire et des commandants Henry et Lafolie. — Arrivée du gouverneur à la Pointe-à-Pitre. — Situation de la ville. — Emeute. — Les jours de Collot menacés. — Les hommes de couleur Hippolyte et Dandane. — Une séance de rassemblée. — Le représentant Monnerot. — Dénonciation.
— Demande de Collot. — Conduite du peuple. — Monnerot obligé de se sauver. — L'assemblée déclarée corps représentatif révolutionnaire. — Rappel des députés. — Deux gouvernements. — Anarchie. — La paroisse des Vieux-Habitants. — Manière des montagnards de former de nouvelles municipalités. — Violence du parti anarchique. — Assassinat de Beaupein. — Crime médité contre les prisonniers du fort Saint- Charles. — Présence à la Basse-Terre des hommes du 7 juillet.
— Agitation. — Arrivée de quelques marins sortant de Saint- Christophe. — Récit fait au club. — Insurrection pour forcer l'autorité à livrer les prisonniers du fort. — Noble conduite du gouverneur. — Courageuse décision des magistrats du peuple unis aux autres autorités. — Révolte des oanonniers.
— Dévouement de Collot et de Babut. — Les prisonniers. • — Ducomet.
Par l'esprit qu'il savait régner à la Pointe-à-Pitre, Collot, prévoyant des malheurs, fit tous ses efforts pour retenir la commission générale à la Basse-Terre. Ce fut un soin perdu. Lorsque lui parvint l'arrêté du 5 décembre, la plupart des membres de cette assemblée étaient déjà partis.
Le comité, aussitôt rendu à la Pointe-à-Pitre, commença une vive guerre à la commission royale du gouverneur, cria contre son veto, simulacre d'un traître dont la nation en masse s'était fait justice le 21 janvier. Les hommes qui, voulant combattre l'anarchie, se rangeaient du côté du gouverneur, comme aussi ceux qui manifestaient des sentiments de justice ou d'humanité, étaient dits des aristocrates. Le maire et les officiers municipaux qui s'étaient opposés au massacre de juillet ne furent plus
à la hauteur de la révolution. C'est surtout dans la classe des libres que les montagnards de la Guadeloupe pensaient trouver un ferme appui. Dès qu*un membre de la commission générale venait à manquer, les meneurs le faisaient remplacer par un homme de couleur. Verdelet écrivait à un frère : « Nous vous prévenons qu'une nomi- « nation, cabalée par nous, a amené dans notre sein, « pour adjoints, à votre absence, les citoyens de couleur « Jacob Dupar et Claude, de la Basse-Terre. »
La commission générale ne cachait plus ses projets. On savait même qu'elle avait fixé au 20 décembre la mise en activité du gouvernement révolutionnaire. Afin d'attirer dans la ville un grand nombre d'hommes de couleur et de les avoir sous la main au moment décisif, elle imagina de renouveler les funérailles de Coudère.
CoUot, pour surveiller les manœuvres du comité de sûreté, avait envoyé à la Pointe-à-Pitre le citoyen Henry, commandant de la force armée indemnisée. Instruit de ce qui se tramait, le gouverneur quitta la Basse-Terre le 17, pour se rendre par terre à la Pointe-à-Pitre. Il n'était accompagné que de quelques hommes de couleur sur lesquels il comptait. Rendu à la Capesterre, il reçut, pendant la nuit, la lettre que voici :
Pointe-à-Pitre, le 19 décembre 1793.
« Cher général,
« Je vous écris à la hâte, et avec participation du « citoyen maire et du citoyen Dano, président du comité « de surveillance, et du commandant Lafolie.
« Ces magistrats ont découvert la plus noire et la plus « sanguinaire des conspirations pour nous immoler tous « à la fureur de la faction du comité de sûreté. Demain, « à l'issue des funérailles de Coudère, on doit faire main « basse sur moi, sur le maire, sur les officiers munici- « paux et sur le commandant. Et pour l'exécution de « cet horrible assassinat, ils ont appelé de tous les quar- « tiers, comme je vous l'ai mandé par ma lettre d'au- « jourd'hui, qui vous aura été remise par Ferraud ou « Mondésir, des citoyens nouveaux pour se renforcer et « consacrer le sacrifice avant votre arrivée ; et peut-être
« sur votre chemin y a-t-il des assassins apostés pour « vous empêcher de pénétrer jusqu'à moi.
« Je vous engage donc et je vous conjure, aussitôt la « présente reçue, de vous environner dans le lieu où vous « serez et ainsi successivement de paroisse en paroisse, « de toute la force qu'il vous sera possible de réunir, « avec le choix qui convient aux circonstances, de ma- « nière à arriver sur nous avant neuf heures du matin.
« Duc est monté à cheval pour rassembler les dragons « des Abymes. Petit est parti pour le Morne-à-L'eau et « le Petit- Canal, afin que tout se réunisse avant l'heure « déterminée. Casaubon part également pour Sainte- « Anne, et amènera force suffisante, de manière à former « autour de nous un cercle de bons citoyens et à faire « tomber les poignards.
« Henry, Lafolie.
« Volez à nous. Le nombre des amis de l'ordre et de « la tranquillité est infiniment supérieur, mais il est « épars ; c'est par cela que ces scélérats peuvent nous « prendre en détail. Votre présence les anéantira tous. « Mais arrivez promptement avec les précautions que je « vous ai indiquées, car il faut que vous soyez ici avant « huit heures.
« J. B. Dano, Courtois, maire. »
Collot se contenta de renforcer son escorte de quelque dragons, et continua sa route. Il arriva à la Pointeà-Pitre le lendemain 20, à huit heures du matin. Cette ville était remplie d'hommes armés, accourus de toutes les paroisses et rassemblés par les deux partis, l'un pour établir le nouveau gouvernement et l'autre pour empêcher sa création. Un certain nombre de ceux qu'il avait coutume de désigner sous le nom d'aristocrates, c'est-à-dire de planteurs, avaient répondu à l'appel des modérés et s'étaient joints aux dragons des paroisses pour combattre les montagnards. Mais Collot blâma qu'on eût accepté ce secours, et donna ordre de faire sortir des rangs de la garde nationale tout ce qu'il y avait de planteurs» disant que c'était aux vrais républicains qu'il appartenait de remettre à l'ordre les agitateurs et les terroristes.
Dans Taprès-midi, une grande agitation se manifesta dans le peuple ; des attroupements nombreux se formaient dans toutes les rues ; de plusieurs groupes on avait entendu le cri : Aux armes ! Collot invita la municipalité à se tenir en séance. Le maire répondit qu'il allait se rendre à la maison commune, à la tête du corps municipal, mais qu'il ne pouvait laisser ignorer au gouverneur les dangers qui menaçaient les magistrats du peuple ainsi réunis, les montagnards devant passer sur leurs cadavres pour monter au pouvoir. Collot fit mettre devant la maison commune deux compagnies de gardes nationales. Bientôt on vint l'avertir que, s'il paraissait dans les rues, il serait arrêté. Ne tenant pas compte de cet avertissement, à quatre heures il monta à cheval, suivi de quelques officiers. Dans la rue des Abymes se trouvait une compagnie d'hommes de couleur, rangée en bataille, commandée par Dormoy. Le gouverneur paraissant, cette compagnie le coucha en joue.
Collot, arrêtant son cheval, reproche à ces soldats de la montagne leur lâcheté d'oser tourner contre leur chef les armes qu'ils en avaient reçues pour combattre les ennemis de la patrie. La troupe de Dormoy ne fait pas feu, relève les fusils, mais répond par des injures aux paroles du gouverneur. Il quitte cette milice pour aller visiter le poste du morne du gouvernement ; une foule compacte lui ferme le passage, en criant : Point de veto t A bas la commission royale. On était parvenu à persuader à la multitude que le droit d'approbation conservé aux gouverneurs des colonies par les décrets des 25 août et 21 septembre 1792 n'était autre chose que le veto du roi ; que le pouvoir de Collot, émané du roi, avait pris fin avec l'abolition de la royauté ; que dès lors il se perpétuait sans droit dans le gouvernement de la Guadeloupe ; qu'un gouverneur n'était que le simulacre de la royauté ; que tant que l'on conserverait ce simulacre le pays ne pourrait se dire en république.
Un premier coup de fusil eût été le signal d'une épouvantable guerre civile. Pressé, presque culbuté de son cheval, Collot fut assez maître de lui pour ne pas demander l'intervention de la force armée. Il essaya de
faire entendre raison à cette foule égarée, mais sa voix fut couverte par des cris et des hurlements. Il ne put continuer sa route et fut ramené à son logement par le flot de la multitude qui inonda ses appartements. Là, se joua une scène incroyable : par les injures et la menace, on voulut contraindre le gouverneur à renoncer à ce qu'on appelait son veto. Les uns voulaient que ce fût immédiatement, devant le peuple ; les autres demandaient une promesse et le renvoi au lendemain pour faire, en pleine assemblée, une renonciation solennelle. Aux cris de cette foule excitée, aux menaces d'Hippolyte et de Dandane de le tuer s'il ne donne satisfaction au peuple, Collot oppose le courage du sang-froid et de la résignation : répondant aux factieux qu'ils peuvent l'immoler, mais que lui, gouverneur, ne se prêtera jamais à un acte qui serait une désertion de ses fonctions et le commencement des plus grands malheurs de la colonie.
Pendant la nuit, le désordre parvint à son comble. Les montagnards changèrent le mot d'ordre et tentèrent de s'emparer de quelques postes. La diversité d'opinions qui régnait dans les compagnies augmenta encore la confusion : que les ordres vinssent de la montagne ou de l'autorité légitime, il n'y avait qu'une partie des soldats qui obéissait ; les autres, loin d'obéir, demeuraient prêts à s'opposeF à leur exécution.
Le lendemain, Collot fut informé que, le plan de la veille ayant manqué, les chefs des montagnards devaient se borner à demander que toutes les municipalités fussent cassées, les officiers de l'état-major congédiés ; que lecommandant en second Lafolie fût renvoyé de la colonie^ et qu'un conseil exécutif fût créé, auprès duquel serait un chef militaire, mais sans initiative quelconque dans les pouvoirs civils ; chef militaire, qui pourrait être Collot, s'il consentait à exercer ces nouvelles fonctions.
Les rôles distribués, la commission générale s'assemble et convoque à sa séance toutes les autorités constituées. Le gouverneur y est mandé. Il entre. Soit hasard ou intention, on le place entre les deux hommes de couleur Hippolyte et Dandane, qui, la veille, avaient voulu Tassas-
siner. On les avait introduits dans rassemblée sous le prétexte d'une députation.
La discussion s'ouvrit sur les attributions du gouverneur. Après des débats tumultueux, Guillermin opina pour que l'assemblée destituât le gouverneur de son veto, Caussade ne voulait pas davantage du veto, mais il demandait que Collot, de lui-même, consentît à résigner ce droit entre les mains de l'assemblée. A la prière, aux instances, à la menace, Collot reste inébranlable. Il déclare qu'il est prêt à subir toutes les conséquences de sa résistance ; mais qu'il ne consentira jamais à abdiquer les pouvoirs qui lui ont été confiés, et qu'il considère comme la seule planche de salut qui reste au pays ; que s'il doit mourir, — et il y est résigné, — il veut que ce soit la loi à la main. A cette déclaration faite simplement, mais résolument les montagnards, perdant l'espérance d'amener Collot à renoncer à son droit d'approbation, par suite à leur livrer, sans contrôle, l'administration de la colonie, ne gardèrent plus de retenue. Ils firent éclater leur colère dans des discours où ils s'efforçaient d'exciter les passions mauvaises de la multitude peuplant alors les galeries de l'assemblée. Plusieurs fois Collot obtint la parole et réfuta victorieusement les sophismes de ses adversaires, ou démontra la calomnie.
Depuis quatre heures, sans rien conclure, l'assemblée s'épuisait dans de vains efforts. Un membre qui ne s'était pas encore fait entendre, demanda et obtint la parole. C'était le citoyen Monnerot. Monté à la tribune, il tira de sa poche un long discours dans lequel il accusa Collot de tous les crimes du roi et de tous ceux des gouverneurs Blanchelande, Béhague, Clugny et d'Arrot ; d'avoir abandonné les gardes nationales à Saint-Christophe ; d'être l'auteur de l'assassinat des Trois-Rivières, de l'insurrection de Sainte-Anne et de tous les faits contrerévolutionnaires accomplis à la Guadeloupe. Jusqu'alors le peuple des galeries avait été comme en suspens, ne s'était pas prononcé d'une manière décidée en faveur de de la montagne ; mais à cette accusation nettement formulée, il battit des mains et parut se fixer contre un gouverneur si coupable. Il n'y avait pas un instant à perdre.
car le peuple se prononçant, venant prêter son appui à rassemblée, c*en était fait de l'autorité de Collot, dont il aurait été dépouillé à Tinstant même. Ce gouverneur ayant demandé et obtenu de répondre au discours de Monnerot, dit : qu'il reconnaissait qu'il serait indigne de la confiance des républicains si les faits qu'on venait d'articuler contre lui étaient fondés ; que leur gravité était telle, qu'il ne supposait point qu'un représentant de la colonie les eût avancés sans preuves ; qu'en conséquence, il demandait la nomination immédiate de quatre commissaires, pris dans le sein de l'assemblée, pour examiner tous ses actes, tant civils que militaires, et que le peuple fût juge entre ses accusateurs et lui. Après avoir prononcé ces paroles, il quitta l'assemblée.
« Oui, oui, dit le peuple des galeries, les quatre com- « missaires ! la preuve de la dénonciation de Monnerot ! « la preuve ! la preuve ! que Collot soit confondu ! » Le dénonciateur répondit qu'il n'avait pas de preuves à produire ; que les faits dont il avait fait part à l'assemblée n'étaient que le résultat d'une conviction intime.
A cet aveu d'impuissance, le peuple, déjà excité, trompé dans ses espérances, tourna toute sa colère contre le malheureux dénonciateur. Quittant les galeries, il se précipita dans la salle de l'assemblée pour se saisir de Monnerot, et en faire peut-être un exemple terrible aux calomniateurs sans honte ni vergogne ; mais, favorisé dans sa fuite par ses collègues, ce représentant put échapper à la fureur de la multitude. Le peuple, ne pouvant faire tomber sa vengeance sur Monnerot, s'en prit aux membres du comité. Des reproches il était passé aux injures, puis à la menace ; et de là à l'exécution, pour la multitude, il n'est qu'un pas. Le comité allait apprendre à ses dépens peut-être combien il est dangereux, même pour ceux qui la trompent, d'égarer la foule ! Mais Collot averti, revint. Ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à apaiser le peuple, pour l'instant déchaîné contre le comité. Le calme revenu après une si grande tempête, Collot renouvela sa demande des quatre commissaires pour examiner sa conduite et la faire connaître au public. Mais l'assemblée rejeta cette proposition, disant, par l'organe de son
président : « que lui accorder une semblable demande, « ce serait donner une sorte d'existence aux soupçons « jetés sur son administration par un seul membre ; « que rassemblée ayant reconnu sans fondement cette « opinion isolée, elle déclarait le gouverneur au-dessus « de semblables inculpations. »
Après cette déclaration solennelle, Collot se retire. Il est suivi par les membres modérés de rassemblée et une partie du peuple des galeries. Rien n'étant plus à Tordre du jour, tout le monde suppose que la séance va être levée. Mais le danger passé, Collot éloigné, et bien que la commission ne fût plus en nombre compétent pour délibérer, elle prend un arrêté par lequel, parodiant les considérants du décret du 10 août de l'assemblée législative, lors de la déchéance du roi, elle destitue le gouverneur de ses pouvoirs civils, se déclare corps représentatif révolutionnaire, souveraine par urgence, et crée un conseil exécutif,
A cette époque commença pour la colonie un temps d'anarchie. Le conseil général de la commune de la Pointe-à-Pitre, après avoir refusé l'enregistrement de l'arrêté du 21, demanda que la commission générale fît connaître, sans délai, le vœu des paroisses relatif à l'acceptation de l'acte constitutionnel. Le conseil de la commune de la Basse-Terre alla plus loin : il protesta contre l'arrêté du 21 comme contraire aux lois nationales et aux décrets relatifs aux colonies, attentatoire à l'unité de la république et à la souveraineté du peuple ; arrêta qu'il ne reconnaîtrait aucun des arrêtés de la commission générale postérieurs à celui du 21 ; déclara que, par cet acte d'indépendance et de souveraineté coloniale, la commission générale avait perdu la confiance du conseil de la commune ; en conséquence, convoqua extraordinairement les deux paroisses de la ville pour le dimanche 29, afin de délibérer tant sur l'arrêté du 21 que sur les résolutions du conseil de la commune, tendant au rappel des députés du sein d'une assemblée rebelle.
Cette contenance des deux villes donna quelque courage aux membres de la commission qui ne partageaient point les idées des montagnards, mais qui, d'ordinaire.
votaient avec eux par crainte ou par faiblesse : réunis aux représentants qui s'étaient montrés les adversaires constants de la montagne, ils demandèrent que l'arrêté du 21 fût envoyé à l'approbation des paroisses, en autres termes que le peuple fût juge entre l'assemblée et le gouverneur. Les montagnards épuisèrent toutes leurs ressources pour faire rejeter cette proposition. Mais le parti de l'ordre venait d'être renforcé par trois nouveaux députés, Delort, Cadiot et d'Arboussier ; et, malgré les sarcasmes de Pin, les sophismes de Dormoy et les cris de fureur de tous, la commission, par arrêté du 30, décida que l'arrêté du 21 serait soumis à l'approbation des paroisses.
Dans l'assemblée du '29, les deux paroisses de la Basse- Terre désavouèrent leurs députés et déclarèrent qu'ils auraient sur-le-champ à quitter la commission générale pour venir rendre compte de leur conduite. D'autres paroisses imitèrent celles de la Basse-Terre. Cette mesure, qui avait pour but de désorganiser la commission générale, assura au contraire son triomphe momentané. Nous saurons maintenant ce que veut un montagnard lorsqu'il invoque les droits du peuple. Le peuple souverain avait proclamé sa volonté, déclaré qu'il retirait tout pouvoir à ses mandants : il n'y eut que les députés non montagnards qui entendirent l'ordre du peuple ; les autres battirent des mains à la retraite des modérés, et restèrent maîtres de la commission générale, désormais corps représentatif révolutionnaire.
De ce moment, la Guadeloupe compta deux gouvernements : l'un établi à la Pointe-à-Pitre, fonctionnant avec le corps représentatif révolutionnaire et son conseil exécutif ; l'autre siégeant à la Basse-Terre, exercé par le gouverneur et le conseil général de la commune, en attendant l'arrivée des députés nommés pour former le corps administratif, en conformité de l'acte constitutionnel, autrement dit constitution de 93.
Cependant l'arrêté de la commission générale du 21 décembre avait été soumis à l'approbation des paroisses. Toutes celles qui avaient accepté la constitution rejetèrent l'arrêté. Le club des Jacobins, la paroisse du Gosier et celle des Vieux-Habitants restèrent fidèles à la
montagne. La commission générale pensa que les adhésions qu'elle avait obtenues représentaient assez l'opinion du pays, et elle resta corps représentatif révolutionnaire.
Il est vrai que, sous le rapport de la violence, la paroisse des Vieux-Habitants pouvait faire à elle seule contre-poids à toutes les autres. Les mêmes raisons qui lui avaient servi pour repousser la constitution furent invoquées dans l'approbation donnée à l'arrêté du 21 décembre. Voici ce que demandait cette paroisse, dans une assemblée présidée par le citoyen Leborgne-Monplaisir. Les motifs des vœux de l'assemblée sont curieux : leur longueur seule nous empêche de les rapporter. On pourra d'ailleurs juger des motifs par les conclusions.
« Tout vu et mûrement examiné, l'assemblée arrête à « l'unanimité :
« 1* Que sa confiance est pleine et entière dans la « commission générale et extraordinaire ; et que bien « loin d'avoir perdu un seul instant cette confiance, elle « n'a cessé depuis sa formation de la mériter et d'en être « investie dans la plus grande latitude ;
« 2" Qu'elle reconnaît la commission générale et exce traordinaire pour seul corps représentatif de la colo- « nie ; en conséquence, déclare la maintenir dans ses « fonctions, mode représentatif et attributif de corps ré- « volutionnaire, et s'opposer formellement à toute inno- « vation tendant à porter une atteinte désorganisatrice, « directement ou indirectement, en tout ou partie, dans « son existence politique actuelle, jusqu'à l'arrivée des « commissaires civils nationaux, délégués par la nation « ou son conseil exécutif ;
« 3" Qu'elle donne son adhésion et son approbation « à tous les actes de la commission générale et extraor- « dinaire, et notamment à ses arrêtés concernant les (i émigrés, Vécharpe blanche et les certificats de civisme, « et à celui par lequel elle s'est déclarée corps révolu- « tionnaire ;
« 4* Qu'elle donne également son approbation et « adhésion, sans restriction, à tous les actes de pré- « caution et de juste sévérité, émanés du comité de su-
« reté générale, contre les prévenus ou détenus au fort « Saint-Charles, comme prisonniers d*Etat ; invitant au « besoin ledit comité de sûreté générale, sous l'égide « respectable de la loi suprême, le salut publiCy et sous « la garantie collective et individuelle de tous les vrais « amis de l'ordre et fidèles défenseurs de la liberté et de « l'égalité, de continuer à faire son devoir avec le même « courage, fermeté, impassibilité et justice qui l'a dirigé « jusqu'à ce jour dans ses pénibles travaux ; vote parti- « culièrement les éloges les mieux mérités aux membres « qui le composent en ce moment, sur leur profession « de foi, si énergiquement prononcée et si courageuse- « ment soutenue de leur part, en dépit de la rage des « contre-révolutionnaires, et malgré les entraves que « n'ont cessé d'opposer à leur marche imposante la « calomnie des méchants, l'intrigue des malveillants, les « manœuvres ténébreuses des désorganisateurs et des « anarchistes démasqués, et enfin la cabale des modérés « et des vils transacteurs avec leurs oppresseurs opu- « lents ;
« 5* Qu'elle invite la commission générale et extraor- « dinaire à se dénommer à l'avenir corps représentatif « révolutionnaire de la Guadeloupe, lui jurant d'avance « sous cette dénomination, comme au seul corps repré- « sentatif de la colonie, le même respect, le même dé- « vouement et la même soumission qu'elle lui a toujours « prouvée pour l'exécution de ses arrêtés, tant qu'ils ne « s'écarteront pas des principes qu'elle a manifestés jus- « qu'à ce jour, et faisant serment de la protéger, défen- « dre et faire respecter envers et contre tous les ennemis « de la chose publique, sous quelque masque qu'ils puis- « sent se cacher.
« 6* Qu'elle l'invite également à s'occuper le plus « promptement possible de l'établissement et organisa- « tion d'un tribunal révolutionnaire, pour y déférer tous « les prévenus de délits nationaux, — de quelle espèce « et nature que puissent être lesdits délits, — notamment « depuis le 21 septembre 1792, et ce, après la mise en « état d'accusation desdits prévenus ; que le corps repré- « sentatif doit se réserver de prononcer comme corps
« révolutionnaire sur le rapport en forme de précis his- « torique ordonné lui être fait suivant son arrêté du « 25 octobre dernier, par ses commissaires délégués à la « révision des archives de d'Arrot et de l'assemblée colo- « niale, en révolte ouverte contre la mère-patrie, pour « en faire suivre l'instruction, par-devant ledit tribunal, « jusqu'à jugement, exclusivement ;
« Déclare authentiquement qu'elle proscrit à
« jamais l'infâme veto, et voue à l'exécration publique « quiconque, sous quelque prétexte que ce soit, oserait « s'en rendre encore le servile défenseur. »
En entrant en fonctions, le comité de sûreté, actuellement conseil exécutif, cassa toutes les municipalités. . . qui voulurent se laisser casser, ou qui ne purent résister à la force. Dormoy et Cauby, se disant commissaires du corps représentatif révolutionnaire, se rendirent au Petit-Bourg, accompagnés de cinquante sans-culottes de la Pointe-à-Pitre, armés de pistolets et de sabres, chassèrent la municipalité de cette paroisse, assemblèrent ce qu'ils purent trouver de citoyens, et leur firent prendre une délibération contraire à celle qui avait été précédemment envoyée. Les officiers municipaux chassés étaient remplacés par les plus braves sans-culottes de la paroisse. A la Pointe-à-Pitre tous les hommes honnêtes étaient contraints de se cacher.
Les membres de la première municipalité, le maire Courtois, le commandant de l'artillerie, l'ingénieur, le commandant des troupes, ne purent mettre leur vie à couvert que par une prompte fuite. La nouvelle municipalité, pour montrer qu'elle était à la hauteur des principes, souffrit qu'en sa présence, dans la salle des séances, on égorgeât à coups de sabre un prisonnier entaché d'aristocratie, le sieur Beaupein.
L'ordonnateur Voisin, destitué, fut remplacé par le citoyen Levacher, qui, comme marque de civisme, distribuait les farines reçues des Etats-Unis pour l'approvisionnement de la colonie aux citoyens qui se déclaraient pour le corps représentatif révolutionnaire.
Un long acte d'accusation fut dressé contre Collot. A tous les crimes imaginaires contenus dans la dénon-
ciation de Monnerot, le corps révolutionnaire ajouta des délits de son invention. Cette pièce était terminée par un arrêté prononçant la suspension du gouverneur de toutes ses fonctions publiques, et sa mise en état d'arrestation provisoire.
D'un autre côté, le citoyen Joseph Vernier dénonça au club des Jacobins le ci-devant gouverneur comme ne pouvant sympathiser avec les amis de l'égalité, parce qu'il n'était qu'un agent des ministres pervers, un ami de Louis le raccourci ; il l'accusa d'avoir repoussé toute parenté avec Collot d'Herbois ; d'avoir dit au général Dugommier, le dénonciateur présent, au moment de s'embarquer pour les colonies : Je ne veux être d'aucun parti ; la loi seule sera mon guide.
Ces crimes parurent si abominables aux frères et amis Jacobins, qu'ils ordonnèrent l'impression de la dénonciation.
Cependant, la constitution adoptée, on s'était hâté d'organiser un tribunal de district, de nommer des juges de paix et de procéder à l'élection des députés au corps administratif. Déjà ces députés arrivaient à la Basse-Terre, et les premiers rendus n'attendaient que d'être en nombre compétent pour se constituer. L'opinion s'éloignait des montagnards. On en voyait une marque sensible dans le caractère des élections : les élus, en général, avaient appartenu à l'ancienne commission générale et extraordinaire, mais n'avaient été pris que parmi ceux qui composaient le parti dit des modérés.
Une fois le corps administratif constitué, il prononçait évidemment la dissolution de l'assemblée usurpatrice et le corps révolutionnaire se fondait devant la volonté générale. Cette situation n'échappa point aux chefs de la montagne. Ils comprirent qu'ils ne pouvaient se maintenir qu'au milieu d'un bouleversement, à l'aide de quelques-uns de ces forfaits qui, glaçant d'épouvante, ramènent sous le joug des méchants les populations qui se font méchantes elles-mêmes dans l'espérance de se sauver des coups qu'elles voient porter. En décrétant la terreur, la Convention n'avait pas eu une autre pensée.
Les montagnards entrèrent en campagne par une re-
crudescence de vociférations contre les aristocrates et les modérés. Bientôt on vit, avec efifroi, apparaître à la Basse- Terre les hommes qui avaient préparé et accompli le massacre de juillet. Des marins avaient été enrôlés pour Texpédition. Ces hommes, formés de la lie de toutes les nations, étaient éminemment propres à remplir la mission de la montagne, par la raison qu'ayant été employés par Collot, concurremment avec les canonniers, à l'armement des forts et batteries de la colonie, ils connaissaient ces canonniers, avec lesquels ils avaient conservé des relations, et que ce n'était qu'avec l'assistance de ceux-ci que l'on pouvait espérer d'arriver à la consommation du crime. On comprend d'ailleurs que tous les sans-culottes n'étaient pas à la Pointe-à-Pitre, et que la Basse-Terre pouvait offrir son contingent ; ceux-ci étaient des auxiliaires tout trouvés. Ils devaient, de concert avec les émigrés de la Pointe-à-Pitre, agir sur les canonniers et ceux des hommes de couleur qu'ils jugeraient susceptibles d'entrer dans le complot. Les canonniers eux-mêmes n'étaient, pour la plupart, que des hommes de couleur ou des noirs, qu'on avait enrégimentés sous le nom de gardes nationales indemnisées.
Depuis quelques jours, les envoyés de la Pointe-à-Pitre pesaient sur la population de la Basse-Terre. La multitude était agitée et manifestait son émotion par des rassemblements, des groupes qu'il fallait disperser avec l'intervention de la force armée. Le 10 février 1794, vers six heures du soir, quelques marins se transportèrent à l'artillerie : là, se mêlant aux canonniers, ils s'efforcèrent de les déterminer à se joindre à eux pour aller se débarrasser des traîtres renfermés au fort Saint-Charles (1). Sur les
(1) Voici quels étaient ces traîtres : MM. Dumoulins, Cicéron, Bimbridge fils, Le chevalier Ballias, Picon de l'Ile, le chevalier Borely, Cassasus Dumont, Colin de Laroncière, de Vermont fils, Beauvallon-Beaupein, Bosquet de Pincevoir, Lépinard père, le chevalier de Pontevès, de Pontevès cadet, Lafage, Lecointre-Berville, Latour Duligny, René Barboteau, Le Vassor Mondésir père. Beauregard Le Vassor, Sergent Alleaume, Sergent de Lacoudray, Elle Savarin, Gardel Saint-Alari, Vipart de Maloiselle, le chevalier de Belestre, de Belestre Laffisser, de Belestre de la Baronnie, Lemercier de Richemont, Boisjolan, de Zévalos, Durère, J.-P. Petit Lebrun, Simon aîné, Beauchênes, Pécoul, Louis Lerver, Labarthe, Vassal, Le chevalier de Briols, Bonnechose, le chevalier de Crosnier.
sept heures, un événement inattendu vint favoriser le projet des brigands. Des marins, prisonniers à Saint- Christophe, échangés, arrivaient à la Basse-Terre sur un parlementaire danois. Ces prisonniers furent-ils immédiatement gagnés par d'autres marins comme eux, au service des montagnards, et qui avaient été les recevoir au débarcadère ? Quoi qu'il en soit, ils se rendent au club et font un récit effrayant des traitements cruels que les prisonniers français avaient à supporter des émigrés dans les îles anglaises. Ce récit était évidemment mensonger, car on ne pouvait l'admettre qu'en supposant que l'administration anglaise se fût effacée pour laisser aux émigrés, à des étrangers, la police de ses prisons. Le caractère anglais repousse une semblable supposition.
Toutefois, au récit des prisonniers, des hommes affidés font éclater la plus vive indignation ; ils sortent de la salle criant, gesticulant et se faisant suivre par la multitude, qui, toujours curieuse, suit pour voir. Ils se rendent, sans s'arrêter, à l'artillerie. Là, ils développent, commentent, amplifient la narration des marins de Saint-Christophe. Les esprits s'échauJBfent, les têtes se montent, le monde assemblé appelle le monde, et en quelques instants il se forme près des fossés du fort un énorme rassemblement, qui demande à grands cris la tête des détenus. Mais il n'était pas facile d'arriver jusqu'aux prisonniers. Le commandant du fort était le brave Ducomet, qui, au premier avis du projet des brigands, avait fait lever le pont-levis. Le maire, Albert, et le procureur de la commune. Bahut, se rendent sur les lieux. Leurs prières, leurs exhortations, leurs ordres, tout est méconnu.
A la multitude s'étaient joints les canonniers. Ces soldats égarés demandent à monter à l'assaut du fort pour égorger des compatriotes, des malheureux sans défense. Le maire et le procureur de la commune débordés, ne pouvant rien par la persuation, requièrent le gouverneur de commander les dragons pour faire rentrer les canonniers dans le devoir. Singulier temps, où l'on était forcé de recourir à des soldats pour empêcher d'autres soldats d'égorger des prisonniers ! Mais les dragons ayant reçu l'ordre de ne pas faire usage de la force et
de procéder par des conseils, des exhortations, n'obtinrent pas plus de succès que le maire et le procureur de la commune. Les canonniers et les marins se mettant en pleine insurrection, se rendent en masse à l'hôtel du gouverneur. Ils demandent Collot. Celui-ci paraît. La présence du chef n'impose pas aux révoltés. Loin de là, ces brigands poussent l'audace jusqu'à lui faire sommation de se rendre au fort et d'en faire ouvrir les portes, afin d'en finir avec les gueux d'aristocrates. Collot repousse avec indignation la pensée de ces misérables. Alors on se saisit de sa personne, les poignards sont levés avec menace d'en finir avec lui-même, s'il résiste au vœu du peuple. Le vœu du peuple ! c'est ainsi que, dans l'accomplissement de leurs forfaits, les scélérats invoquent et profanent le saint nom du peuple. Un marin nommé Cadet, aux formes herculéennes, dont l'exaltation paraissait dominer l'exaltation de ses complices, mit deux fois son poignard à la gorge du gouverneur, menaçant de l'enfoncer, s'il persistait dans son refus de faire ouvrir les portes du fort. La résistance de Collot et son sangfroid, au milieu de cris forcenés et sous le poignard des assassins, pour avoir été plus ignorés, ne furent ni moins nobles, ni moins héroïques que le sang-froid et la résistance de Boissy-d'Anglas dans la journée du 20 mai 1795.
Sous la pression des brigands, le commissaire national Gerlain s'avisa d'un expédient qui fut couronné de succès, mais qui ne faisait que retarder la difficulté. Afin de les éloigner, il leur promit que, pendant la nuit, on préparerait les moyens de juger les prisonniers le lendemain matin. Collot appuya cette promesse, et son hôtel fut évacué. Les brigands s'éloignèrent, mais avec la menace de revenir afin d'avoir satisfaction. Il était onze heures du soir lorsque se termina cette scène révolutionnaire. Collot, prévoyant de nouveaux désordres pour le lendemain, invita le maire à convoquer le conseil général de la commune, afin qu'il pût être réuni de grand matin. Mais le magistrat, de lui-même, avait compris le besoin de cette mesure et s'en occupait lorsque l'invitation lui parvint.
Le lendemain, à peine s'il était jour, que les mêmes
brigands étaient au gouvernement, demandant à Collot Texécution de sa promesse, le jugement immédiat des prisonniers. Qu'on les juge et qu'on nous les livre, criaient-ils. Ainsi ils réduisaient leurs prétentions à ce que des juges quelconques voulussent bien être leurs complices ; ils consentaient à ce que les détenus passassent dans la salle d'un tribunal en marchant à la mort ! Le gouverneur répondit qu'on allait de suite s'occuper du sort des prisonniers. En effet, il sortit et se rendit à la municipalité, ayant pour escorte une formidable bande d'assassins. Il trouva déjà assemblé le conseil général de la commune, qui, de plus, avait convoqué toutes les autorités constituées. Bientôt furent réunis le tribunal de district, le juge de paix, les assesseurs, l'ordonnateur et les commandants de bataillon. Tous ces hommes de fonctions diverses, d'administration, de robe et d'épée, réunis aux magistrats du peuple, se constituèrent en un grand tribunal. La question à juger était celle-ci : « Peut-on « mettre les prisonniers du fort Saint-Charles immédia- « tement en jugement ? » La question pouvait se poser en d'autres termes : demander si les autorités du pays pouvaient prêter la main à un assassinat ! Le tribunal décida :
« Que le délit reproché aux prisonniers étant une « attaque à la souveraineté nationale, il n'appartenait « qu'à elle, ou à ceux qu'elle déléguerait, de les juger ; « qu'en attendant, on ne pouvait que se borner à les tenir « en lieu de sûreté ; que la ville de la Basse-Terre, encore « pure de tout forfait, ne pouvait se couvrir d'une tache « ineffaçable, au moment de toucher le prix de son part triotisme et de sa bonne conduite des mains des repré- « sentants du peuple ; que cet attentat exposerait sans « doute nos frères, prisonniers dans les îles anglaises, à « devenir les victimes de la fureur des émigrés, qui les « tiennent à leur disposition. »
Ainsi ce tribunal improvisé comprit que, dans la circonstance, un jugement serait un assassinat, et il osa le proclamer. Honneur à lui !
Pendant la délibération, une foule compacte et mugissante assiégeait les abords de la municipalité. La décision
rendue, Babut rapporte au peuple et la développe avec chaleur. L'attitude de son auditoire fait croire qu*il va Tentraîner. Mais tandis qu*il parle, le commandant de Tartillerie, Félix, envoie en toute hâte prévenir le gouverneur et les autres autorités qu*il n*est plus maître de ses canonniers, qui font des dispositions pour l'attaque du fort. Toutes les autorités, qui étaient réunies à la municipalité, courent à l'arsenal. Elles arrivèrent lorsque déjà les canons chargés commençaient à être mis en mouvement. A la vue des chefs, les canonniers s'arrêtent et les tambours battent aux champs. Sans perdre de temps, Babut fait lecture aux canonniers de la décision prise à la municipalité. Il la commente. La circonstance le rend éloquent. Il peint la Basse-Terre, vierge de toute souillure, perdant en un jour, par un forfait exécrable, le fruit de tout son passé. Tuer, égorger des individus sans défense, mais c'est un crime dont le militaire français ne se souilla jamais ! dans le fracas des armes, lorsque le canon gronde et qu'il pourrait être entraîné par l'ardeur du combat, s'il rencontre un ennemi qui ne se défend plus, il le fait son prisonnier ; mais le tuer ! non, non, jamais ! Et il ne s'agit pas d'ennemi, mais d'individus déjà prisonniers.
C'est en vain que Babut s'épuise en efforts, on ne l'écoute point ; sa voix est étouffée par des cris. C'est en vain encore que les différents fonctionnaires se divisent et se mêlent aux groupes pour faire entendre la raison ; on les repousse, on s'attelle aux canons et on les traîne. Ils allaient franchir l'enceinte de l'arsenal, et alors on ne pouvait plus prévoir ce qu'il en adviendrait, car on savait que Ducomet n'était pas homme à laisser égorger des prisonniers confiés à sa garde !
Dans ce péril, sans s'être concertés, Collot et Babut eurent la même pensée. Tous deux furent poussés à l'un de ces actes que le danger n'inspire qu'au courage héroïque, mais qui assure le succès. Ils attendirent les canons à la porte, et, se jetant à leur gueule, ils crièrent que l'artillerie ne passerait que sur leurs cadavres. A la vue de cette action de sublime dévouement, les marins et les canonniers quittent les canons et reculent étonnés.
Ils n'avaient pas compris des raisonnements, mais un trait de courage fit descendre la lumière dans leur esprit inculte. Emus, ils retournèrent les canons et allèrent les remettre à leur place aux cris de vive la république !
Pendant ce temps, une autre scène se passait dans le fort. Instruits des faits du dehors, les prisonniers s'attendaient à la mort et s'y préparaient, non avec la résignation du sauvage, qui, jugeant toute résistance inutile, se livre sans défense aux coups de l'ennemi, mais avec la résolution du Spartiate, consentant à périr, mais en entraînant avec soi le plus d'ennemis possible. M. de Vermont fils qui, à une taille peu ordinaire unissait une force herculéenne et le courage le plus résolu, s'arme le premier d'une barre de fer qu'il arrache à une fenêtre ; il anime, excite ses compagnons, au nombre de quarantedeux, et leur inspire la résolution de se défendre jusqu'au dernier soupir. Aussitôt les bancs, les lits de camp sont mis en pièces, et chacun se fait une arme d'un débris. Des dispositions stratégiques sont faites : on arrête la manière de défendre les portes ; les lieux de retraite sont indiqués pour se défendre encore.
Un autre homme dans le fort n'avait pris que quelques instants de repos. Avant le jour, revêtu de son uniforme, il se promenait sur les remparts et s'arrêtait de temps en temps pour plonger les regards dans la cour de l'arsenal. La mort était peut-être ce qui l'inquiétait le moins, car dans vingt occasions il avait montré le peu de cas qu'il faisait de la vie : mais son honneur, sa réputation ! Les officiers sous ses ordres, inquiets eux-mêmes des événements qui menaçaient de s'accomplir, l'avaient suivi et l'entendaient penser tout haut. Lui, commandant du fort, allait-il laisser égorger des prisonniers confiés à sa garde ? Devait-il rester le complice immobile et muet de ce forfait ? Fallait-il défendre à des Français l'entrée du fort à coups de canon. « Des Français ! s'écria-t-il, ce « ne sont pas des Français, ce sont des assassins ! » Il se promenait toujours, la tête baissée, ne la relevant que pour jeter un coup-d'œil sur l'arsenal. Lorsqu'il vit l'énorme rassemblement s'agiter et déplacer les canons, se tournant vers ses officiers : « Qu'on batte le rappel ! »
La troupe assemblée, il lui dit : « Mes amis, les hommes « qui sont là, — en leur indiquant la prison, — n'ont « pas la même opinion que nous : ce sont des royalistes,. « des aristocrates, tout ce que l'on voudra, mais ce sont « des prisonniers et nous sommes des soldats ! On veut « les égorger. Devons-nous le souffrir ? — Non ! non ! « répondit la troupe. — C'est bien, ajouta Ducomet. Je « ne pouvais pas attendre autre chose de militaires répu- « blicains et français. Mais nous sommes bien peu de « monde pour résister à une attaque (1). Je vais faire « des dispositions. N'ayez aucune inquiétude. Je réponds « de tout sur ma tête. »
En parlant ainsi une idée avait traversé le cerveau du commandant du fort. Il se rend à la prison des aristocrates. « Messieurs, leur dit-il, êtes-vous d'humeur à « vous laisser égorger sans résistance ?» — Voyez plutôt» répondirent les prisonniers, en lui montrant les armes qu'ils avaient fabriquées. — « Fort bien, reprit Ducomet, « mais ce n'est pas avec des morceaux de planche qu'on « se défend contre des balles et des boulets. Voulez-vous « devenir mes soldats pour quelques heures ?» — A cette proposition il y eut un assentiment unanime. — « Mais j'y mets une condition, dit le commandant, c'est « que vous allez jurer sur l'honneur de me remettre, à la « première demande, les armes que je vais vous confier. » Ce serment prêté avec acclamation, Ducomet arma les prisonniers et augmenta ainsi sa troupe de quarante-deux soldats intrépides, car il allait s'agir pour eux de la vie ou de la mort. Mais toutes ces précautions étaient inutiles : le dévouement de Collot et de Bahut avait arrêté et désarmé les assassins.
Le courage de Collot, son sang-froid et sa hardiesse» avaient profondément agi sur les hommes du peuple et changé leur ressentiment et leur colère en admiration. Le 12 février, le gouverneur fut étonné de voir entrer dans son salon le même marin qui deux fois, dans la soirée du 10, l'avait menacé de lui enfoncer le poignard
Le fort n*était gardé que par une seule compagnie.
dans la gorge. « Citoyen gouverneur, lui dit cet étrange « visiteur, je quitte la Basse-Terre, mais je ne voulais <c pas retourner à la Pointe-à-Pitre sans vous faire mes « excuses. Il faut que je vous le dise : j'avais promis « d'apporter votre tête à la Pointe-à-Pitre. Ce sont ces « coquins qui m'avaient trompé. Mais je vois que vous « êtes un brave homme, et je suis prêt à sacrifier ma vie « pour vous. »
Cadet n'eut pas plus tôt achevé ce singulier aveu qu'il s'éloigna, et depuis Collot ne le revit plus.
Les montagnards accusèrent Collot, Bahut et toutes les autres autorités de la Basse-Terre d'avoir couvert de leur protection des aristocrates. 11 est vrai que, sous le règne du divin Marat, l'action de Collot et de Bahut était digne du dernier supplice.
Fortification aux Antilles