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CHAPITRE VI

Le décret du 4 février. — Abolition de l'esclavage. — Opinion de Robespierre. — Députation de Saint-Domingue. — Discours de Dufay. — Scènes à la Convention. — Députations. — Visite au Conseil général de la commune. — Fête de l'abolition de l'esclavage mêlée à la fête de la Raison. — Arrestation des colons blancs. — Opinion de Danton. — Effets du décret du 4 février. — • Le noir prend le fusil. — Sa répugnance pour les travaux des champs. — Les leçons du gouvernement révolutionnaire. — Proclamation de Victor Hugues. — Résistance. — Autre proclamation. — Scènes à la campagne. — - La terre en friche. • — Défense de payer un salaire aux cultivateurs. — Ordre du travail. — Prière du cultivateur. — Peines contre un refus de travail. • — Ce qu'était la liberté. — Les séquestres. — Subsistance des cultivateurs. — Deux jours par décade. — Lettre circulaire touchant les anciens esclaves attachés à la domesticité. — Arrêté sur la cueillette du café. — Sort des Africains trouvés sur les navires capturés.

Nous allons interrompre, pour un instant, la série des faits qui s'accomplissaient à la Guadeloupe, pour parler des circonstances dans lesquelles prit naissance le décret du 4 février 1794, sur Tabolition de l'esclavage. Les effets de ce décret dans les colonies nous amèneront naturellement à reprendre la suite des événements.

Les montagnards les plus résolus, ceux qui d'un pas ferme allaient droit devant eux, sans se préoccuper des ruines et des décombres qu'ils semaient sur leur route, hésitaient, perdaient leur sang-froid en présence d'une émancipation à décréter sans préparation, sans que rien eût marqué le passage d'une servitude extrême à une liberté absolue. Robespierre y voyait la perte des colonies. Il en faisait un grief contre les girondins. Dans son rapport du 17 novembre 1793 sur la situation de la République, il disait : « C'est ainsi que la même faction

« qui, en France, voulait réduire tous les pauvres à la

« condition d'ilotes, et soumettre le peuple à l'aristocra-

« tie des riches, voulait, en un instant, affranchir et

« armer tous les nègres pour détruire nos colonies. »

L'émancipation n'avait donc été ni préparée, ni prévue. De même qu'un accident, le décret du 4 février sortit du sein de la Convention nationale dans l'un de ces moments d'enthousiasme qui saisissaient si souvent cette assemblée célèbre, et dans lesquels on la voyait décréter des choses grandes ou petites, généreuses ou cruelles, majestueuses ou ridicules.

L'île de Saint-Domingue avait envoyé à la Convention une députation tricolore : un blanc, un rouge, un noir. Le blanc se nommait Dufay, le mulâtre Mils et le nègre Belley. Ces députés prirent place à la Convention le 3 février 1794, après avoir, sur la demande de Lacroix, et à cause du mariage des couleurs, reçu l'accolade fraternelle du président.

Après les agitations, les rapines, les proscriptions et les massacres révolutionnaires, il s'agira de replacer les colonies dans un état d'ordre et de régularité ; alors les voies à suivre se discutant au conseil d'Etat, le premier consul dira : « Blanc, je suis pour les blancs. » La même cause produisit chez Dufay un effet tout contraire. Blanc, il voulait faire oublier sa qualité, et il crut y parvenir en se posant en adversaire des blancs. Le lendemain de son installation à la Convention, il monta à la tribune pour exposer la situation de Saint-Domingue. Il divisa son discours en deux parties : la première fut une critique amère de la conduite des blancs, et la seconde une apologie de celle des nègres et des mulâtres. C'était aux blancs, selon le député de Saint-Domingue, qu'il fallait attribuer la cause de tout le mal. Pour les besoins de son argumentation, il les fait tantôt des hommes perdus de dettes, de fastueux indigents ; tantôt des hommes nobles et riches : ce sont de hauts et puissants seigneurs, liés avec tous les ennemis de la République et prêts à sacrifier leur fortune à la cause de l'émigration. Ce sont les satellites de Galbaud qui ont allumé l'incendie du Cap, et pourquoi ? c'est que les blancs y avaient intérêt : par la des-

truction de cette opulente cité, les commissionnaires avaient rendu leur compte.

La part des blancs faite, venait celle des gens de couleur ; eux n'avaient fait que se défendre. Quant aux noirs, ils n'avaient pas à rougir d'un seul assassinat. Le commerce de la métropole doit se rassurer, disait Dufay ; il n'aura qu'à s'applaudir du nouvel ordre de choses qui va luire sur Saint-Domingue : cultivée par des mains libres, la colonie sera bientôt florissante. Il déclarait d'ailleurs répondre, sur sa tête, des nègres de Saint-Domingue, qui, par sa bouche, faisaient le serment de fidélité éternelle au peuple français.

L'orateur termina par demander à la Convention de consacrer les actes de Santhonax ; car dès le 29 juin 1793 ce commissaire avait fait à Saint-Domingue ce que Robespierre reprochait aux girondins de vouloir faire : il avait donné des armes aux nègres qui en avaient souhaité, et, le 29 août suivant, il les avait tous affranchis. Il y a mieux : d'après Santhonax, ce n'était pas lui qui avait donné la liberté aux noirs ; ce n'était pas non plus la France : cette liberté venait d'autre part ; elle était le fait des citoyens du 4 avril, pour parler autrement, des anciens libres. Ecoutons plutôt la proclamation de Santhonax :

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux « en droit. Voilà, citoyens, l'évangile de la France : il « est plus que temps qu'il soit proclamé dans tous les « départements de la République

« Les négriers et les antropophages ne sont plus. Lés

« uns ont péri victimes de leur rage impuissante ; les

« autres ont cherché leur salut dans la fuite et dans

« l'émigration. Ce qui reste de blancs est ami de la loi

« et des principes français. La majeure partie de la

« population est formée des hommes du 4 avril, de ces

« hommes de qui vous tenez cette liberté ; qui, les pre-

« miers, vous ont donné l'exemple du courage à défendre

« les droits de la nature et de l'humanité ; de ces hom-

« mes qui, fiers de leur indépendance, ont préféré la

« perte de leurs propriétés à la honte de reprendre leurs

« anciens fers. N'oubliez jamais, citoyens, que vous

« tenez d'eux les armes qui vous ont conquis votre « liberté »

Santhonax n'avait pas toujours été de l'avis de sa proclamation. A son arrivée à Saint-Domingue avec Polverel, en septembre 1792, tous deux s'étaient rendus à l'assemblée coloniale, alors présidée par d'Augy. Là, le président avait fait aux commissaires une allocution sur la mission qu'ils étaient venus remplir dans l'île. Supposant que l'assemblée nationale avait l'intention de décréter l'abolition de l'esclavage, et que les commissaires avaient été envoyés pour entraîner la colonie dans cette voie, d'Augy, après pvoir montré les funestes conséquences qui résulteraient Je cette mesure pour les colons blancs, avait terminé son discours par cette idée singulière, mais qui fait voir que, dès cette époque, les colons n'acceptaient point la responsabilité de l'esclavage des noirs :

« Vous ne pourriez sans joindre à l'injustice la

« plus criante une barbarie féroce et homicide, vous « dispenser de reporter ces esclaves aux lieux où les ont « pris vos frères les Européens. »

Répondant à cette allocution, Santhonax avait protesté contre l'intention supposée. Il avait déclaré « Que jamais « l'assemblée nationale n'avait été dans la pensée d'abolir

« l'esclavage et que, si cette assemblée égarée en

« proposait l'abolition, ils (les commissaires) juraient de « s'y opposer de tout leur pouvoir. »

La conclusion à tirer de ces opinions si opposées, c'est que Santhonax, en vrai montagnard, se souciait aussi peu de la liberté que de l'esclavage des noirs. Il ne voulait que dominer : dans ce but, il caressa d'abord les blancs, puis les rouges, puis les noirs. Parcourant ainsi, pour chercher un appui, tous les éléments de la population, il rencontrera le vieux Toussaint, qui, plus rusé que lui, l'écartera et se mettra à la place que le jacobin voulait usurper, sauf à tomber lui-même devant un plus fort et plus habile.

Quoi qu'il en soit de Santhonax, la proposition de Dufay est accueillie par de vifs applaudissements. Levasseur (de la Sarthe) augmente l'enthousiasme en demandant à la Convention de ne pas en apporter dans la délibération.

Lacroix s*écrie : « Président ! ne soufiFre pas que la « Convention se déshonore par une longue discussion. »

La discussion ne fut pas poussée plus loin : rassemblée se leva toute entière, et Vadier, son président, au milieu de bruyantes acclamations, proclama l'abolition de Fesclavage.

Pendant ce temps, le député noir et le député rouge étaient à la tribune et se tenaient embrassés. Lacroix se détache, les prend par la main et les conduit au président, qui les embrasse. Des bras du président, les députés de couleur tombent dans ceux de leurs collègues de la Convention, qui tous, à Tenvi, leur donnent l'accolade fraternelle .

Pendant quelques jours, à Paris, le nègre fut en grande faveur. Il y eut un débordement de députations, dont les orateurs, dans leurs discours, se disputaient l'excentricité. Une première députation déclare à la Convention que les hommes de couleur ne lui offrent point un remercîment, attendu que les républicains ne connaissent pas ce mot, mais viennent lui dire qu'elle a bien fait de proclamer la liberté générale. Une autre, composée d'hommes et de femmes de couleur, lui apporte un drapeau sur lequel sont peints, sous le même niveau, un blanc, un nègre et un mulâtre, et lui demande que ce drapeau soit envoyé aux colonies avec le décret du 4 février.

Aux Jacobins, l'orateur de la députation des hommes de couleur s'exprima ainsi : « Frères et amis, vous voyez « au milieu de vous quelques-uns de vos frères de cou- « leur, aujourd'hui citoyens, victimes courbées trop « longtemps sous le joug affreux des esclaves privilégiés « de la tyrannie, de ces êtres qui, par leur conduite et « leurs débauches, s'exilaient de leur patrie, venaient « boire notre sang, le pomper, le trafiquer, pour acquérir « de nouveaux moyens de satisfaire à de nouveaux « crimes »

Les députés de Saint-Domingue ayant été faire une visite au conseil général de la commune, voici comment ils furent reçus, au dire du procès-verbal : « Les trois « députés de Saint-Domingue à la Convention nationale, « l'un noir, l'autre métis et l'autre blanc, sont introduits

<( dans la salle du conseil. Leur vue excite les plus vifs

« applaudissements et des transports de joie. Le prési-

« dent se précipite dans leurs bras ; les spectateurs,

« attendris et pleins d'un vertueux enthousiasme, sem-

« blent être en présence de la nature et de la liberté. »

Sur la proposition d'Hébert, on arrête que la fête de Tabolition de l'esclavage sera mêlée et confondue avec la fête de la Raison, dont on faisait les préparatifs.

Tout cela aurait été bien, si l'on n'avait pas cru ne pouvoir faire le bonheur des noirs qu'avec le malheur des blancs : sous le prétexte que les colons blancs, en se rendant aux îles, pourraient nuire aux bons effets de l'émancipation, tous ceux qu'on put découvrir furent arrêtés et jetés en prison. Les portes de leurs cachots ne s'ouvrirent qu'au 9 thermidor.

Hier encore l'esclavage était dans sa pureté originelle : les droits du maître absolus, les devoirs de l'esclave à peu près illimités ; les malheureux Africains, arrachés de leur pays et conduits aux colonies, étaient considérés comme du bétail et vendus sur les places publiques ; un grand nombre n'avaient eu le temps ni d'apprendre notre langue ni de connaître nos usages ; et, aujourd'hui, sans transition aucune, on conférait à ces barbares les droits civils et politiques, on les conviait aux saturnales de la révolution ! Ce qui allait se passer était facile à prévoir. La Convention ferma les yeux et ne vit rien. Danton seul, avec sa vive conception, entrevit l'unique avantage que la France pouvait se promettre de l'émancipation des esclaves. Il ne supposait point que les colonies anglaises pussent rester courbées sous le joug de l'esclavage lorsqu'à côté d'elles, dans les colonies françaises, on pousserait le cri de liberté. Dans sa pensée, l'affranchissement des unes devait être le signal de l'affranchissement des autres. Mais si la France, sans colonies, est encore grande et puissante, il n'en est pas de même de l'Angleterre, qui tire sa richesse et sa force principalement de ses possessions lointaines. Or, comme le croyait Robespierre, si l'abolition de l'esclavage conduisait à l'anéantissement des colonies, la France, par le sacrifice des siennes, entraînant la ruine de celles de sa rivale, remportait sur

elle une éclatante victoire. Danton, apercevant cette conséquence, accepta le décret comme une machine de guerre contre le plus redoutable ennemi de la République, et il révéla sa pensée par ces paroles jetées du haut de la tribune : « Oui, lançons la liberté dans les colonies ; c'est « à présent que l'Anglais est mort ! »

Mais l'Anglais ne mourut point ; et, comme d'autres mesures révolutionnaires, le décret du 4 février, rendu dans des circonstances inopportunes, porta, lui aussi, son coup de marteau dans l'œuvre de démolition de la richesse de la France.

Constatons ses effets immédiats. La France possédait Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe, Cayenne, Bourbon, l'Ile-de-France et quelques autres possessions moins importantes. Ces différentes colonies procuraient à la métropole un commerce de cinq cents millions. Que se passa-t-il à l'arrivée du décret ? Les sources de ce commerce se tarirent tout à coup. A Saint-Domingue, déjà en feu, s'alluma une effroyable conflagration qui dévora tout. Malgré le serment de Dufay, fait au nom des nègres, de fidélité éternelle au peuple français, à l'heure où nous écrivons, sur un sol qui fut à nous, il n'est pas permis à un enfant de la France de s'asseoir, d'acquérir une propriété ! La Martinique, anglaise, se garda bien de changer de maître pendant la période révolutionnaire ; protégées par la distance, les îles de France et de Bourbon repoussèrent le décret, en disant « qu'il allait convertir les esclaves en brigands et les « hommes libres en esclaves. » Restent la Guadeloupe et Cayenne. Pour nous hâter d'arriver à la Guadeloupe, nous ne dirons qu'un mot de Cayenne, et ce mot nous l'emprunterons au général Freytag. On lit dans ses mémoires : « A Cayenne, les nègres s'étaient fait de la « liberté une idée tellement fausse, qu'ils s'imaginaient « que pour en jouir, ils ne devaient être assujétis à aucun « travail, ni soumis à aucune loi. »

A la Guadeloupe, le décret fut promulgué à coups de canon et par un appel aux armes ! Le propriétaire courut chercher, dans les îles voisines, un abri contre la guillotine. Le nègre répondit au cri de guerre, consentit à être

soldat, prit le fusil et se battit vaillamment contre les Anglais. Mais, dans une société, tout le monde ne peut pas se livrer à la noble profession des armes : pour nourrir les défenseurs de la patrie, il faut des agriculteurs, et c'est pour les travaux des champs que le noir montrait sa répugnance. Ceux à qui on refusait un uniforme et un fusil entendaient ne rien faire. Comme le nègre de Cayenne, celui de la Guadeloupe comprenait la liberté dans le droit à l'oisiveté. Et pourquoi leur en ferionsnous un reproche ? Les sans-culottes croyaient bien que la liberté consistait dans une monstrueuse intolérance, dans le droit d'aller déclamer dans les clubs, de guillotiner et de dépouiller ceux qui avaient su amasser ! Durant l'esclavage, le travail étant le signe de la servitude, le nègre, encore moins éclairé que le sans-culotte, pouvait supposer que la liberté n'était qu'une absence de tout travail. De même que le sans-culotte prétendait vivre aux dépens du riche, le nègre pensait devoir trouver sa subsistance sur les biens de son ancien maître. L'un et l'autre étaient persuadés que cela durerait éternellement ; que l'on pouvait récolter sans semer ; que la récolte serait toujours pendante.

C'était là l'opinion de la masse des nouveaux affranchis. Mais de cette masse se détachaient des hommes d'une nature perverse, dangereuse. Ceux-là consentaient à s'occuper, mais pour détruire. Ils montraient pour la dévastation une ardeur infatigable. Sans autre but que celui de nuire, ils coupaient sur pied et jetaient sur le sol les récoltes non encore venues à maturité. Par les conseils ou les menaces, ils détournaient du travail les ouvriers honnêtes et rangés. Ils s'en allaient prêchant que la campagne ne serait jamais travaillée, si l'on ne procédait pas au partage des terres ; qu'il fallait égorger tous les blancs, même les républicains arrivés de France. De malheureuses femmes restées dans le pays étaient, à la campagne, en proie à la plus profonde misère. D'anciens esclaves, entraînés par leur bon naturel, leur venaient en aide, s'efforçaient de les garantir de la faim : ces actes d'une charité touchante étaient dénoncés par les dévasta-

teurs, les sans-culottes noirs, comme des actes anti-répuplicains, d'aristocratie et de servilisme.

Les mauvais instincts de ces noirs étaient encore excités par l'exemple des gouvernants. Comment ces hommes abrupts, déjà enclins au mal, auraient-ils pu apprécier et pratiquer la charité, la reconnaissance, le dévouement, eux qui, levant les yeux, voyaient ceux qui avaient la mission de les initier à la vie du citoyen, de leur tracer la voie et de les diriger, placer au rang des forfaits et punir du dernier supplice la plupart des vertus sociales ?

Le sieur Favreau, partant pour aller s'enrôler dans la cohorte des émigrés, laisse sa femme à la garde d'un serviteur fidèle, le nommé Sylvestre. Cet esclave veille sur sa maîtresse, l'entoure de soins, ne l'abandonne pas d'un instant. Les Anglais battus, obligés de s'embarquer sur leurs vaisseaux, M"" Favreau veut aller rejoindre son mari, alors dans une île voisine : Sylvestre l'accompagne et ne cesse de lui donner des marques du plus complet dévouement. M"* Favreau remise entre les mains de son époux. Sylvestre, déchargé du dépôt qui lui avait été confié, revient à la Guadeloupe avec le désir ardent de servir sa patrie comme il avait servi sa maîtresse. Mais ce trait si beau de sa vie avait été connu et dénoncé : à peine débarqué, il arrêté, jeté en prison et traduit devant le sanglant tribunal révolutionnaire.

Telles étaient les leçons de morale que les noirs recevaient des montagnards. Le gouvernement professant la perversité, ce qu'il semait fructifiait et lui revenait sous des formes variées.

C'est contre l'apathie des uns, la méchanceté et le brigandage des autres, que la volonté énergique et toute puissante de Victor Hugues va entrer en lutte. Il n'y avait pas de temps à perdre, car le commissaire de la Convention allait être surpris et vaincu par la famine au milieu de ses triomphes contre les Anglais. Aussi dix jours après son arrivée, dans une proclamation du 13 juin, il' disait aux noirs :

« La Convention nationale, par son décret du 4 février « dernier, vous a accordé le plus grand des biens, la « liberté. Elle nous a confié l'exécution de cette loi. Son

« intention, en brisant vos fers, a été de vous procurer

« une plus grande somme de bonheur, en vous faisant

« jouir de vos droits. Nous serions responsables envers

« la nation et Thumanité, si nous ne prévenions les désor-

« dres dont la malveillance des ennemis de la chose

« publique veut vous rendre victimes.

« Nous avons appris avec douleur qu'il s'était com-

« mis quelques déprédations dans les campagnes ; qu'on

« y avait coupé des maniocs, enlevé des bananes, sans

« nécessité, dans la vue seulement de faire du mal et

« de nuire aux propriétaires. Nous avons peine à croire

« à ces dénonciations ; mais comme, dans les circons-

« tances où se trouve la colonie, il est nécessaire de pour-

« voir à la conservation des vivres de toute espèce, faisons

« expressément défense à tout citoyen quelconque, et de

« quelque couleur qu'il soit, de toucher aux vivres des

« habitations, tels que manioc, bananes, maïs, etc., à peine

« par les contrevenants d'être livrés à toute la rigueur

« des lois ; et dans le cas où ils arracheraient lesdits

« vivres par malveillance, ils seront mis hors de la loi

« et punis de mort, comme d'intelligence avec les enne-

« mis de la République. »

Les menaces de cette proclamation furent loin de produire l'effet attendu. Les nègres qui avaient brisé leur houe, entendant dire qu'il fallait la reprendre, s'assemblèrent et formèrent des attroupements menaçants. Le 18 juin, cinq jours après la première proclamation, on en vit paraître une seconde, dans laquelle Victor Hugues annonçait aux récalcitrants qu'il emploierait contre eux l'argument de la force. 11 leur disait :

« La République, en reconnaissant les droits que vous « teniez de la nature, n'a pas entendu vous soustraire « à l'obligation de vous procurer de quoi vivre par le « travail.

« Celui qui ne travaille pas ne mérite que du mépris « et ne doit pas jouir des bienfaits de notre régénération ; « car l'on doit présumer avec raison que le paresseux « n'existe qu'en commettant des brigandages.

« Tous les citoyens ne pouvant pas être employés à la « défense de la colonie, il est indispensable que ceux qui

« ne sont pas incorporés dans la force armée s'occupent « à cultiver la terre et à planter des vivres le plus promp- « tement possible.

« D'ailleurs, citoyens, celui qui sacrifie ses peines et « ses sueurs pour procurer des subsistances à ses con- « citoyens mérite autant que celui qui se sacrifie pour « les défendre.

« En conséquence, citoyens, nous invitons et requérons « ceux de vous qui ne sont pas incorporés dans la force « armée d'avoir à se rendre sur les habitations où ils « demeuraient ci-devant, pour y travailler sans relâche « à planter des patates, ignames, malangas et autres <( racines nourrissantes, leur promettant sûreté et protec- « tion, et de les faire payer de leurs travaux.

« Mais si, contre notre attente, quelques-uns de vous « refusaient de se rendre à notre invitation, nous leur « déclarons, au nom de la république française, qu'ils <( seront considérés comme traîtres à la patrie, et livrés « à la rigueur des lois.

« Enjoignons aux municipalités de requérir la force « armée, pour disperser les attroupements et faire rentrer « les citoyens noirs dans leurs habitations respectives, « pour y planter des vivres. »

Contraints par la force, ceux des noirs qui reprirent le travail ne s'y livrèrent qu'en maugréant. Ils ne cherchèrent point, toutefois, à troubler l'ordre. A la vérité, c'étaient les gens les plus faibles, cette partie de la population qui dans tous les pays est docile, cède à la main qui la guide, à savoir les femmes, les vieillards, les enfants. On n'eut pas aussi bon marché des hommes : résistant aux menaces, fuyant la contrainte, il y en eut qui aimèrent mieux, comme au temps de l'esclavage, se réfugier dans les bois que de cultiver la terre. De leur retraite, ils se ruaient, pendant la nuit, sur les habitations, portant çà et là le pillage et la dévastation, et effrayant de leurs menaces les cultivateurs paisibles. D'autres, plus audacieux, osaient, en plein jour, se transporter sur les habitations où il y avait encore des propriétaires, à l'effet de les injurier et de les maltraiter. A l'appui de notre narration, les faits se pressent en

foule. Nous ne pouvons les rapporter tous ; ils ont, d'ailleurs, tant de rapport les uns aux autres que, lorsque nous en aurons fait connaître un, nous aurons tout dit.

Les nègres Jean-Charles, Séraphin et Cyriaque se rendent chez Emery Dubois (du Gosier). Ne le trouvant point dans sa maison, ils vont le chercher dans les plantations. Le malheureux est saisi, violenté, frappé au bras d'un coup de coutelas. Son sang coule. On le traîne chez lui, en le gratifiant, tout le long de la route, d'injures, de coups de plat de sabre et de la menace incessante de le tuer. « Ah ! tu voulais être maître, lui criait Jean- « Charles, eh bien, je veux te faire voir que je suis ton « maître ! » Dubois a soif, et supplie qu'on lui donne un verre d'eau. Une femme ose le lui porter. Jean-Charles, renverse l'eau et chasse la femme. Enfin, les malfaiteurs s'éloignent avec la menace de revenir.

Au milieu des embarras de la guerre, il eût été difficile de réprimer ces désordres. L'Anglais chassé, Victor Hugues voulut apporter de l'ordre et de la régularité dans les travaux des champs, mettre, surtout, un terme au pillage et à la dévastation. Il obtint l'ordre matériel, mais la terre demeura en friche, se couvrit de ronces et d'épines.

Il faut le dire cependant : la faute en fut autant et plus aux gouvernants qu'aux nouveaux affranchis.

On se rappelle la proclamation du 7 juin, dont Victor Hugues avait fait précéder le décret du 4 février, et dans laquelle il disait : « Il faut que les citoyens blancs offrent « cordialement, fraternellement, et à salaire compétent, « du travail à leurs frères noirs et de couleur. » Rien n'était plus juste ; et, à l'aide d'un salaire, nous en sommes bien convaincu, on aurait eu du travail. La somme n'en aurait sans doute pas été égale à celle obtenue du temps de l'esclavage, mais la campagne n'aurait pas offert du moins l'image de la solitude et de la désolation. Mais Victor Hugues qui, le 7 juin, voulait que l'on payât un salaire aux cultivateurs, qui aurait fait guillotiner sans pitié les propriétaires opposants, un mois après, nonseulement ne trouvait plus ce salaire nécessaire, mais

encore faisait condamner à Tamende et à la prison les rares planteurs qui l'accordaient volontairement.

Ce n'était pas sans motifs que Victor Hugues avait ainsi changé d'avis. Ceux des propriétaires qui n'avaient pas fui, avaient été, pour la plupart, ou guillotinés, ou déportés. Les biens des uns comme des autres ayant été confisqués, c'était Victor Hugues qui représentait à lui seul la presque totalité des citoyens blancs propriétaires ; c'était donc à lui qu'aurait été adressée l'invitation contenue dans la proclamation d'offrir cordialement, fraternellement, un salaire aux travailleurs. Laisser subsister cette proclamation, c'eût été admettre les frères noirs et de couleur à un partage : Victor Hugues n'aimait pas à donner de semblables marques de ses sentiments de fraternité.

Il est de toute évidence que le commissaire de la Convention n'aurait pas pu faire les avances nécessaires pour l'exploitation des 638 habitations, parmi lesquelles on comptait 288 sucreries, dont il était devenu tout à coup propriétaire (1). Mais s'il n'était pas possible de payer le salaire en argent, on pouvait rémunérer le travail en abandonnant aux cultivateurs une part dans les récoltes ; cela était possible et juste, mais aurait diminué les revenus du proconsul : il aima mieux tout garder. Il crut que des cris, des chansons, de grands mots sonores et vides remplaceraient le salaire comme déjà ils avaient remplacé la liberté. En conséquence, après avoir placé sur chaque habitation un séquestre, ou administrateur, défendu de payer aux cultivateurs un salaire quelconque, il envoya à tous les chefs d'atelier un ordre du travail.

(1) Lorsque nous disons 638 habitations, nous n'entendons parler que de celles sur lesquelles il y eut main mise aussitôt l'arrivée de Victor Hugues, car ce nombre ne tarda pas à être doublé. En effet, à la Guadeloupe, presque toutes les confiscations ont eu lieu de juin à décembre 1794. Or, en l'année 1801, malgré un certain nombre de restitutions faites tant par Desfourneaux que par les agents Jeannet, Leveaux et Baco, on comptait encore 1,005 habitations confisquées. C'étaient les plus considérables du pays, car, ici comme en France, c'est parmi les grands propriétaires que l'on compta le plus grand nombre d'émigrés.

Ce document nous a paru assez curieux pour mériter d'être rapporté en entier.

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