‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 3)Chapitre 23 sur 51 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Gouvernement de Victor Hugues. — Commissaires dans les communes. — Comité de surveillance révolutionnaire. — Commission militaire, — Tribunaux révolutionnaires ambulants. — Proscription des noms rappelant un souvenir religieux ou monarchique. — Nouveaux noms, — Démolition de l'église de la Pointe-à-Pitre. — Cendres du général Dundas jetées à la voirie.

— Une fête républicaine. — Discours de Victor Hugues. — La municipalité transférée à l'église de Saint-François. — Le Te Deum républicain. — Croyance du peuple. — Les émigrés dans les bois. — Dénonciations. — Chasse. — Le nègre Jean- Louis. — ' La guillotine à la Basse-Terre. — La fusillade à la Pointe-Noire. — La guillotine à la Pointe-à-Pitre. — Les suppliciés. — Déportation. — Les femmes et les enfants des émigrés.

— Langage et formes de Victor Hugues. — Une opinion de Marat.

Après Texpulsion des Anglais, Victor Hugues, délivré du soin de la guerre, étendit à toute la colonie les formes de son gouvernement, qui, jusqu'alors, n'avait fonctionné qu'à la Grande-Terre. Ces formes étaient simples comme les formes du despotisme. Ainsi d'abord Victor Hugues, commissaire de la Convention, expression vivante de la loi, de l'autorité et de la puissance ; puis, comme intermédiaire, chargé de recevoir les ordres du chef suprême et de les mettre à exécution, un commissaire dans chaque commune ; en troisième ligne, une municipalité dont les membres, selon l'occasion, étaient nommés par le commissaire de la commune ou directement par Victor Hugues. Les fonctions de cette municipalité étaient circonscrites dans les limites d'une surveillance de police et dans le soin d'apposer et de lever les scellés sur les propriétés séquestrées ou confisquées. Enfin, comme sanction de la volonté du proconsul, la guillotine, mise en mouvement par une commission militaire.

Dans les premiers jours, cette commission fut présidée par Chavidan, chef de bataillon et sans-culotte accompli, ensuite par Carpentier, ancien huissier de la Martinique. Il est à remarquer que les huissiers ont joué un rôle important dans les grandes scènes révolutionnaires, aussi bien en France qu'à la Guadeloupe. Maillard, le terrible président des massacres de septembre, était huissier. Dans la colonie, outre Carpentier, nous aurons à parler de Gauguery et de quelques autres. A quoi attribuer cette disposition d'esprit ? Les anciens huissiers avaient une certaine instruction, et, cependant, ils étaient repoussés, tenus à l'écart : serait-ce qu'ils avaient amassé dans leur cœur de la haine contre une société qui les avait placés si bas dans l'échelle des relations sociales, et que, la barrière étant abaissée, ils donnaient cours à leur animosité ?

Carpentier était de la Picardie. Epoux et père, venant chercher fortune aux colonies, il avait laissé à Breteuil sa femme et ses deux filles. Sa femme légitime ne le préoccupait guère. Il l'avait remplacée par une négresse du nom de Françoise, dont il se faisait accompagner en tous lieux. Cet homme, qui envoyait au vengeur Maurisseau des têtes à couper, sans plus d'émotion que lors« qu'autrefois il signifiait une cédule, aimait le plaisir et avait des amis qui, comme lui, menaient bonne et joyeuse vie. Quelquefois, en sortant du tribunal, il se mettait à table et réjouissait ses convives par de gais propos. Voici à ce sujet, une lettre, en date du 31 mai 1795, que l'un des familiers de Victor Hugues écrivait au citoyen Marc Solier.

« Liberté, Egalité.

« Mon cher Solier Je compte aller avec ma

« femme au port de la Liberté la décade prochaine. Je « t'y verrai, j'espère. Dis à Carpentier qu'il nous faut « des œufs au beurre noir, avec une queue de morue et « une salade à la crème. Comment se porte-t-il ? A-t-il « toujours la fièvre ? Engage-le à se guérir le plus promp- « tement possible, car mon arrivée dans votre pays doit « faire époque. Je suis un des patriarches de la bande « joyeuse, et nous pourrions, à nous trois, y jeter les

« fondements d'une pareille société. Embrasse pour moi « la belle aux doux yeux. Je souhaite que les exhalaisons « méphitiques de la Pointe n'aient point endommagé son « regard. Je t'embrasse et suis tout à toi.

« SÉRANE. »

A côté du tribunal présidé par Carpentier était un comité de surveillance révolutionnaire, composé de huit membres, dont voici les noms : Darboussier père, Saint- Gassies, Baptiste, Pénicaut, Fournier, Lamarque, Gourand et Levanier. Ce comité, toujours en permanence, fonctionnait avec deux membres, dont l'un servait de président et l'autre de secrétaire. Ses attributions consistaient à accélérer la marche du tribunal. Ainsi il recevait les dénonciations, entendait les témoins, interrogeait les prévenus et envoyait à Carpentier une besogne toute faite.

La commission militaire et le comité de surveillance révolutionnaire étaient établis à la Pointe-à-Pitre. Mais comme un seul tribunal et une seule guillotine n'auraient pu suffire aux besoins du moment, Victor Hugues institua des tribunaux révolutionnaires ambulants, chargés de parcourir les communes et de les épurer par la mort. Ces tribunaux, dont l'un fut présidé par Conseil, lieutenant de vaisseau, et l'autre par P. Piaud, officier d'état-major, laissèrent partout des traces sanglantes de leur passage.

Il y avait bien encore l'autorité militaire ; mais dans une proclamation du 21 décembre 1794, Victor Hugues disait le rang qu'elle devait occuper dans la hiérarchie républicaine. « Il n'y a plus de gouvernement militaire, « plus de tyran. Les chefs de la force armée ne sont que « des républicains salariés par l'Etat pour se dévouer « à sa défense. Leurs pouvoirs se bornent à la limite d'un « camp, à la police des troupes, et cessent entièrement « sitôt qu'ils se trouvent au milieu du peuple. Nulle partie « de l'administration ne leur est confiée. »

C'est que le proconsul était déjà jaloux de Pélardy, qu'il ne tardera pas à chasser de la colonie. Pour convaincre le peuple que les chefs militaires n'étaient rien, il usait envers ceux-ci de procédés auxquels n'aurait pas songé le tyran le plus accompli, et cependant Victor

Hugues déclarait que la race des despotes avait cessé d'exister. De ses soldats il faisait des capitaines et de ses capitaines des soldats, et cela avec une brutalité de formes et d'expressions dont il n'y avait pas encore eu d'exemple. C'est ainsi que Laviolette, capitaine de gendarmerie, fut fait simple gendarme, puis quelques semaines après réintégré dans son grade ; que Mabire, capitaine d'artillerie, fut destitué pour cause d'intrigue, d'ignorance et de cabale, et que trois mois après il était rétabli dans ses fonctions, pour recevoir la mission de confiance d'aller commander à Marie-Galante.

Les montagnards, on le sait, pour faire place à la déesse de la Raison, avaient dépeuplé le ciel, et descendu de leurs niches les saints et les saintes. Victor Hugues se serait gardé de ne pas imiter ses maîtres. Aussi, l'un de ses premiers actes administratifs fut de débaptiser les communes qui portaient un nom de saint ou de sainte. De Sainte-Rose il fit Tricolore, de Sainte-Anne, Fraternité, et de Saint-François, Egalité. Pendant qu'il était en train, il changea également le nom des communes qui rappelaient un souvenir monarchique, il en donna même de nouveaux à quelques autres lieux, sans autre motif apparent que celui de substituer à des noms consacrés par le temps des noms à la mode. Ainsi le Port-Louis fut dit le Port-Libre ; la Pointe-à-Pitre, le Port-de-la-Liberté ; le Grand-Bourg de Marie-Galante, la Réunion ; la batterie des Irois, la Carmagnole ; le Champ-d'Arbaud, le Ghampde-Mars.

Quand on songe que ces puérilités ont été imitées de nos jours, en plein dix-neuvième siècle !

Les personnes qui n'étaient pas à la hauteur de la révolution avaient, elles aussi, donné un nouveau nom à la Pointe-à-Pitre : faisant allusion aux horreurs dont cette ville était le théâtre, elles la désignaient sous le nom de Pointe-à-Crimes.

Il y avait des noms que Victor Hugues affectionnait, tels furent ceux qu'il donna à ses premiers corsaires : le Prend'Tout, le Ça ira, la Carmagnole, le Sans-Culotte, la Révolution, le Tyrannicide, le Poignard, la Guillotine.

Achevons, par deux traits, d'esquisser le caractère de

Victor Hugues. Au combat du 2 juillet, une cinquantaine de soldats avaient trouvé, dans Téglise de la Pointe-à- Pitre, un abri contre la fusillade meurtrière des troupes républicaines. Ces soldats faits prisonniers, Victor Hugues ne voulut pas les égorger ; mais il se retourna contre réglise qui les avait sauvés. Pour punir le monument de ce crime, il en ordonna la démolition. Un pareil acte inspire une pensée de pitié, car, malgré soi, on est agité d'un doute : on se demande s'il n'émane pas d'un esprit en démence ? Mais, à l'autre trait, le sentiment qui saisit toute la population fut un sentiment d'horreur. Le général Dundas avait été inhumé au fort Saint-Charles. Ce cadavre, Victor Hugues ne voulait pas le savoir là ; il disait qu'il souillait le territoire de la République. Un jour, à sa voix, la tombe s'ouvre ; le cadavre, déjà en putréfaction, en est arraché et placé dans un tombereau ; ce tombereau traverse la ville dans toute sa longueur et s'arrête dans le lieu dit le fort Ramousse ; là, les tristes restes du général sont jetés à la voirie.

Après ce spectacle abominable, le commissaire de la Convention ordonna les préparatifs d'une fête. Il s'agissait de la plantation, sur le Cours-Nolivos, d'un arbre de la liberté. Toute la population de la ville et des environs y fut conviée, avec ordre de ne s'y présenter que décorée de la cocarde tricolore. Les hommes étaient tenus de la porter au chapeau et les femmes sur la poitrine. La municipalité seule allait être privée du spectacle. Le maire était M. Vatable, et l'agent national M. Sérane. La municipalité, malgré sa diligence, ne put devancer Victor Hugues sur le lieu de la fête. Celui-ci, voulant la façonner tout d'abord à l'exactitude et à la liberté des montagnards, en fit arrêter tous les membres, en présence de la foule, et les fit conduire à la geôle, le maire en tête.

Le gouvernement de Victor Hugues avait un avantage, c'est qu'il ne procédait pas par surprise. On sut de suite à quoi s'en tenir. La signification des mots liberté et égalité fut claire, sans équivoque possible : égalité voulait dire que chacun et tous étaient sous le même joug, courbés sous la même volonté ; liberté, signifiait obéissance ou la mort.

L*arbre de la liberté fut planté à l'un des bouts de la promenade, non loin de la fontaine. On dressa alentour un trophée avec des boulets et des éclats de bombes. A l'autre bout de la promenade, Victor Hugues fit élever un monument auquel il donna la forme d'un mausolée. Sur le devant était une urne taillée en relief sur une pierre jaune. Sur cette urne on lisait :

« Aux mânes des défenseurs de la patrie, morts pen- « dant la conquête de la Guadeloupe, après six mois et « huit jours de combats (1). »

L'arbre de la liberté planté, Hugues se rendit processionnellement à l'église de Saint-François. Monté en chaire, il gratifia les assistants d'un discours trempé dans toutes les idées du temps. Il leur assura que la vérité allait désormais descendre de cette même chaire d'où jusqu'alors on n'avait laissé tomber que des paroles de mensonge. Pour péroraison, il apostropha, avec des épithètes injurieuses, les femmes qu'on lui avait signalées comme ayant peu de sympathie pour le sans-culottisme. Il fit, au contraire, l'éloge des autres ; il leur recommanda de persévérer dans ces bons principes et d'y élever leurs enfants. Il ajouta que l'un des moyens les plus sûrs de donner aux enfants du goût pour les nouvelles vérités, c'était de les faire prier matin et soir ; mais que la République n'avait qu'une prière, l'hymne des Marseillais ; disant cela, il entonna la Marseillaise, qui fut chantée en chœur par l'assemblée.

Peu de jours après parut un arrêté qui transformait l'église en maison de ville. Cependant la chaire était con-

(1) Ce monument, le seul qui ait été dressé à la Basse-Terre pour perpétuer un souvenir, fut soumis à bien des vicissitudes. Ernouf, trouvant qu'il nuisait à la régularité de la promenade, le fit transporter sur l'un des côtés, à l'entrée de la rue de la Savane, la face donnant sur la mer. Les Anglais, venus en 1810, laissèrent subsister le monument, mais firent gratter l'inscription. Au mois de septembre 1850, le maire de la Basse-Terre, afin que, de la rue de la Savane, on eût toute la vue de la mer, fit démolir le mausolée. On était occupé, dans ce moment, à des travaux d'embellissement pour la promenade : les pierres du monument, confondues avec d'autres débris, furent jetées à la mer, ou employées à faire du macadam.

servée. Chaque décade, à l'heure où le prêtre, le dimanche, avait coutume de dire la messe, le maire ou Tagent national devait y monter, et là, prononcer un discours sur un sujet moral ou patriotique.

La municipalité prit possession de l'église le 8 février 1795. Cette prise de possession se fit avec pompe. Ce fut une fête à laquelle furent conviées toutes les autorités. La municipalité quitta son ancienne salle au milieu d'un cortège imposant de troupes de toutes armes. « Rendu « dans la nouvelle salle, — dit le procès-verbal d'installa- « tion, — le maire, monté à la tribune, dans un discours « analogue à la fête du jour, a démontré l'énormité de « la doctrine prêchée ci-devant par les ministres de « l'église et l'erreur dans laquelle ils entretenaient le « peuple. La cérémonie se termina par le Te Deum répu- « blicain. »

Le Te Deum républicain, c'était l'hymne des Marseillais (1).

Rendant compte de la fête à Victor Hugues, le maire terminait sa lettre ainsi : « Les citoyens se sont pré- « sentes avec zèle et ont témoigné beaucoup de joie à « entendre l'expression sacrée de la vérité s'élever dans « le même lieu où l'imposture et la superstition prê- « chaient leur doctrine mensongère. »

Victor Hugues avait ouvert la voie, et chacun, désireux de lui faire la cour, parcourait la même route. Mais il n'est pas facile d'enlever au peuple sa croyance. Il ne raisonne pas, lui, il lève les yeux au ciel, il voit et il croit. Au Val-Canards, dans la commune de Gourbeyre, sur le bord de l'ancienne route conduisant de la Basse-Terre à la Pointe-à-Pitre, dans un lieu ombragé, est une pierre de grande dimension. Sur cette pierre, avec de la bonne

(1) Voici à quelle occasion le chant de Rouget de l'Ile avait avait pris la place du Te Deum. Après la bataille de Valmy, Kellermann écrivit au ministre de la guerre pour obtenir la permission de faire chanter, en mémoire de cette journée, un Te Deum dans son camp. Le ministre, qui alors était Servan, lui répondit : que l'hymne national, connu sous le nom des Marseillais, était le Te Deum. de la République ; que celui-là était le seul digne de frapper les oreilles du peuple français.

volonté, on croit apercevoir la double empreinte d'un pied humain et d'un sabot de cheval. A côté, affectant la forme ronde, est une petite cavité ; par sa situation, la cavité reçoit presque la totalité des eaux pluviales tombant sur la pierre. Au Val-Canards il pleut souvent. Dans la cavité il y a donc toujours de Teau. Pour le nègre, Dieu et Satan ont passé par là. Le pied humain, c'est celui du bon Dieu ; le sabot de cheval, le pied du diable ; Peau de la cavité, de l'eau bénite. Or, tandis que l'on s'efforçait de lui persuader qu'il n'y avait pas de Dieu, que Jésus-Christ n'était qu'un brave sans-culotte, méchamment mis à mort par les aristocrates ; qu'on l'éloignait des temples et le contraignait, soir et matin, à chanter, pour prière, le Te Deum républicain, lui, passant au Val- Canards, s'arrêtait pieusement devant la pierre, trempait ses doigts dans l'eau de la cavité et faisait le signe de la croix.

Les planteurs avaient mis le plus grand empressement à fuir ; cependant, tous n'avaient pu quitter la colonie : plusieurs, surpris dans leurs préparatifs, n'eurent que le temps de gagner les montagnes. On en comptait quelquesuns dans les bois du Vieux-Fort et du morne Boucanier ; mais le plus grand nombre s'était réfugié dans la forêt qui s'étend de Sainte-Rose à la Pointe-Noire. Il y en avait encore dans les bois de la Gabare ; mais ceux-ci provenaient du camp Saint-Jean. Ils s'étaient sauvés, les uns avant la capitulation, les autres tandis qu'on les conduisait au morne Savon pour être fusillés. Sans vivres, sans vêtements, tremblant que leur retraite ne fût découverte, ces proscrits traînaient l'existence la plus misérable. Ils étaient placés entre deux morts, celle de la guillotine, ou celle, plus lente, que leur apporterait la faim. Ils s'étaient imaginé qu'en faisant des signaux les croisières anglaises les apercevraient et pourraient venir à leur secours ; et, pendant la nuit, on voyait des feux s'allumer sur différents points des montagnes. Ces signaux étaient en effet aperçus des vaisseaux anglais qui y répondaient par des fusées. Mais les feux allumés par les proscrits n'avaient que le dangereux inconvénient de signaler les lieux de leur refuge.

Il est vrai que Tautorité n'en avait pas besoin ; la dénonciation suffisait. A cette malheureuse époque, dénoncer c'était faire acte de bon citoyen. On ne pouvait être sans-culotte accompli sans être dénonciateur : c'était la morale qui avait cours ; elle était dans la loi. Un décret de la Convention nationale, du 6 décembre 1792, promettait une récompense aux dénonciateurs. Sur les assignats, la monnaie du peuple, on voyait écrit : « La nation récom- « pense le dénonciateur. » Chacun, pour gagner la récompense, se hâtait de porter sa dénonciation. On dénonçait pour perdre un ennemi, venger une injure, quelquefois pour obtenir l'emploi du dénoncé. La délation était d'ailleurs accueillie avec la même facilité qu'elle était faite. Accuser quelqu'un de n'importe quoi suffisait pour qu'il fût mis en état d'arrestation. Exemple :

Edouard dénonce Elizabeau comme ayant des principes contraires à la révolution ; Elizabeau est un enfant de quinze ans : il est arrêté !

Lagrange dénonce Jean-Marie Amalber. C'est un aristocrate, dit Lagrange, et Amalber est jeté en prison.

Mathurin avait été affranchi, avant la révolution, par Giraud Charbonnière. Il accuse son bienfaiteur d'aristocratie, et l'on se saisit de la personne de Giraud Charbonnière.

La dénonciation ne croupissait pas dans les bas-fonds de la société, mais surnageait à la surface. Ainsi, Garnaud, trésorier, Peyre, inspecteur général des officiers de santé, ne dédaignaient point ce passe-temps.

Nous le répétons : avec la dénonciation érigée en vertu, il n'y avait pas besoin des signaux des proscrits pour révéler leur retraite. Le citoyen Cardonnet, du Dos-d'Ane, signala la présence des réfugiés du Vieux-Fort et du morne Boucanier. Il dénonça, en outre, le sieur Jeanson père comme ayant des relations avec eux, leur portant des vivres.

Chabot, officier de santé, dénonça la retraite des proscrits des bois de la Gabare. Il ajouta à sa dénonciation : « que le citoyen Polh avait vu plusieurs pelotons de ces « coquins pendant la nuit, sortir du bois en tapinois, « et observer ce qui se passait au dehors. »

Les fugitifs retirés sous le vent furent également dénoncés. Levilloux, commissaire de Deshaies, résolut de les prendre tous d'un seul coup. A cet effet, s'étant entendu avec les commissaires de Sainte-Rose et de la Pointe-Noire, il réunit 125 hommes de troupes, lesquels, divisés en quatre détachements, devaient partir de lieux différents, battre les bois, et faire leur jonction sur un point indiqué. Le plan de campagne de Levilloux avait été si bien dressé, que, sans une circonstance imprévue, pas un proscrit ne lui eût échappé.

Il fallait des guides. Levilloux prit pour le sien le nègre Jean-Louis. Le détachement rendu dans les bois, la nuit se fait, et l'on consacre quelques heures au repos. Le moment venu de se mettre en route, on appelle le guide... il est absent. Pourtant, il se présente l'instant d'après, et la battue continue. Les quatre détachements font leur jonction au lieu convenu, mais sans avoir rien découvert. Ce résultat, si peu attendu, met Levilloux en fureur. Il s'en prend aux guides, dont il accuse le mauvais vouloir. Bientôt un soupçon de traîtrise se fixe sur Jean- Louis. Interrogé sur les motifs de son absence, pendant la nuit, ses réponses sont embarrassées, il se trahit. C'est qu'en effet, ce guide avait profité du moment donné au repos pour aller prévenir les proscrits de l'arrivée des sans-culottes et du chemin que ceux-ci devaient suivre. Ce malheureux paya de sa tête une action que l'on peut qualifier de différentes manières, selon le point de vue auquel on se place.

A la rigueur, on pourrait prétendre que le fait de Jean- Louis fut celui d'un traître ; que, puisqu'il ne voulait pas faire découvrir le lieu de la retraite des aristocrates, il ne devait pas servir de guide aux patriotes. Mais d'abord a-t-il consenti à servir de guide ? pour consentir, il faut pouvoir refuser, et l'aurait-il pu ? Un refus de ce genre aurait été considéré comme un crime d'aristocratie, digne de la guillotine. Mon Dieu ! on vous tuait pour bien moins. Jean-Louis, obligé de marcher, fut coupable d'avoir été dire à des hommes dont tout le crime était dans une croyance : on vient vous saisir pour vous livrer au bourreau, sauvez-vous ! Dans les idées du temps, ce fait fut

un crime que la mort seule pouvait expier, mais ce crime» il nous semble que nous l'aurions commis.

A la commission militaire, on découvrit que Jean-Louis était un aristocrate, connu pour tel depuis l'époque du pavillon blanc. En preuve, on rapportait un fait : les royalistes au pouvoir, les patriotes obligés de se cacher, le citoyen Château, patriote, s'était retiré dans la montagne. Picaut, son esclave, patriote comme lui, veillait à ce que son maître ne manquât de rien. Un jour Jean- Louis, apercevant Picaut qui portait du poisson, voulut le suivre pour épier ses mouvements ; il dit à la femme Pauline : — « Je gage que Picaut destine à son maître « le poisson qu'il porte. — Eh bien ! répondit Pauline, « si vous aviez votre maître dans la même situation, « fuyant la persécution, n'en feriez-vous pas autant ? » — Touchantes paroles, qui montrent le lien qui existait entre le maître et l'esclave. Nous avons voulu les consigner, car le temps marche si vite que bientôt il ne restera plus un souvenir de la société coloniale telle que les mœurs l'avaient constituée.

En attendant l'arrestation des aristocrates en fuite, on envoyait à la guillotine ceux qu'on avait sous la main. Chaque jour, l'instrument de mort était mis en action. On l'avait élevé à la Basse-Terre sur la Petite-Place-des- Carmes. La hache révolutionnaire s'abattit successivement sur Aupla, Josie, Genest, Cornette, Décamp, Pineau- Despointes.

Josie était un mulâtre. Il avait été condamné à cause de son attachement aux institutions monarchiques. Fier de son opinion, même en présence de la mort, rendu sur le lieu du supplice, il jeta un coup-d'œil sur l'échafaud, cria : Vive le Roi ! et s'abandonna au bourreau.

Pineau, dévoré par une soif ardente, supplie qu'on lui donne un verre d'eau. On ne l'écoute pas, on l'entraîne. En route, les mains liées derrière le dos, il renconl:re un ruisseau, se jette à genoux devant, conjurant ses conducteurs de le laisser boire. Cette supplique du mourant est encore rejetée. Relevé avec brutalité, on le fait marcher à coups de crosse de fusil. Ses peines n'étaient pas finies. La guillotine avait été montée par une main

inhabile. Au premier coup, la hache ne fit au patient qu'une blessure. Il fallut recommencer l'opération. On entendit l'infortuné crier : « Dieu ! sauvez mon âme ! »

Décamp, de Sainte-Rose, patriote lui-même et ami des patriotes, avait, durant d'occupation anglaise, aidé ses coreligionnaires de ses avis et de sa bourse. Les républicains venus, il s'était rendu dans leur camp, avait facilité les mouvements de l'armée par sa connaissance du pays et contribué à ses victoires par ses talents comme ingénieur. Mais Décamp avait l'esprit trop élevé pour rompre complètement avec d'anciens amis par cela seul que ceuxci et lui différaient d'opinion sur la forme du gouvernement. L'un d'eux, apprenant l'arrivée des républicains, lui avait écrit pour lui demander conseil. Décamp répondit à cet ami qu'il pensait qu'il serait prudent à lui de quitter la colonie. Cette lettre tombée entre les mains de Victor Hugues, il la conserva soigneusement : on avait besoin du concours de Décamp. Mais l'Anglais chassé, l'île conquise, si la personne de Décamp n'avait plus d'utilité, il n'en était pas de même de son bien, qui était considérable. Alors la lettre fut produite, et Décamp envoyé à la commission militaire.

On lui disait qu'il fallait qu'il fût aristocrate, puisque les sans-culottes lui inspiraient si peu de confiance qu'il donnait à un ami le conseil de fuir ; que, conseillant la fuite aux autres, c'était une preuve que lui aussi avait le dessein d'émigrer ; que, s'il ne l'avait pas fait, on devait croire que c'était par une circonstance indépendante de sa volonté. Décamp niait la conclusion. Il faisait remarquer que, marchant avec les patriotes, il n'avait rien à craindre pour lui personnellement ; que conséquemment il n'avait aucun motif pour songer à l'émigration, mais que la personne qui lui avait demandé conseil était dans une situation différente ; qu'il s'était peut-être trompé, mais qu'il avait cru que son ami, dont les opinions aristocratiques étaient connues, pourrait courir quelque danger en restant dans la colonie.

« Tu auras beau tourner autour de la chandelle, lui « dit le président, tu feras comme le papillon, tu finiras « par te brûler. »

Décamp se tut et fut envoyé à la mort.

Le dernier jugement rendu à la Basse-Terre par la commission militaire ambulante est du 24 juin 1795. Les motifs qui déterminèrent les juges méritent d'être rapportés. Claude Montchemin et les deux frères Henry et Laurent Geneste, habitants de Cayenne, se rendaient aux Etats-Unis d'Amérique sur un bâtiment neutre. Pris et conduits à la Basse-Terre, on les accusa du crime d'émigration. Tous trois s'en défendaient. Dans tous les cas l'un ne semblait pas plus coupable que les autres. Cependant, dans les papiers appartenant à Henry Geneste, on trouva qu'il avait été autrefois chargé de la procuration d'un individu alors placé sur la liste des émigrés. Ce fut pour le tribunal un trait de lumière. En conséquence, il put, en sûreté de conscience, rendre le jugement suivant : condamne Henry Geneste à mort ; et, à l'égard de Laurent Geneste et de Claude Montchemin, attendu que si rien ne les accuse, rien ne les justifie, les condamne à la détention jusqu'à la paix.

Ce tribunal avait pour président P. Piaud, et pour juges Cabasse et Renaut.

Aussitôt que les Anglais eurent évacué le fort Saint- Charles, Victor Hugues envoya fonctionner, dans les communes sous le vent de l'île, un tribunal révolutionnaire. 11 était composé de Conseil, président ; P. Piaud et Laviolette, juges. Ce tribunal ouvrit ses séances, à la Pointe- Noire, le 16 décembre 1794, et le même jour il condamnait :

La femme Ursule, mulâtresse, accusée d'avoir montré peu de respect pour la cocarde tricolore, à la dégradation civique, à trois mois de détention et à l'exposition pendant un mois, deux heures le matin et deux heures le soir, ayant au-dessus de la tête un écriteau portant : « Femme dégradée du nom de citoyenne française. »

La peine infligée à Larue Dubois fut encore plus bizarre. Etant de faction, il crut voir l'ennemi et cria : Aux armes ! Pour ce fait, il fut condamné à la détention jusqu'à la paix et à l'exposition, sur la place publique, pendant huit jours, deux heures le matin et deux heures

le soir, avec un écriteau placé au-dessus de sa tête portant : « Femme aristocrate. »

Passe pour ces condamnations qui provoquent un sourire. Mais dans la même séance, et d'un seul coup, le tribunal envoyait à la mort : Prosper Périer, pêcheur. Blanc Labarre, ci-devant géreur de l'habitation de Mauret, Jean Boquet, cultivateur, Joseph Desfontaines, habitant. Desfontaines fils, Tabago, Joyeux Dupré, Philibert Benard, la dame veuve Lalbinque.

Tous ces condamnés furent fusillés.

La dame Lalbinque, âgée de 79 ans, à peu près en enfance, depuis longtemps ne quittait ni son appartement ni même son fauteuil. Elle était accusée d*avoir eu Vintention d'émigrer. Pour lui prouver cette intention, on lui disait que, lorsque les républicains marchaient sur la Basse-Terre, elle avait fait venir sur son habitation deux moutons et trente kilogrammes de sucre ; que le fait n'était pas douteux, puisqu'il avait été dénoncé par Etienne, qui le tenait de Rébéca. Il est vrai que Rébéca absente ne pouvait ni démentir la dénonciation d^Etienne ni déclarer comment était parvenu à sa connaissance le crime de la dame Lalbinque. Ce détail importait peu. La dénonciation tenue pour vraie, on disait à l'accusée que les deux moutons et le sucre étaient évidemment des provisions rassemblées pour son voyage ; qu'il était clair que si elle n'avait pas émigré, c'est qu'elle ne l'avait pas pu.

La dernière partie de l'accusation se rapprochait assez de la vérité : si la pauvre femme avait voulu émigrer„ elle en aurait été empêchée par son grand âge et par ses infirmités.

La dame Lalbinque, ne pouvant marcher, fut transportée en hamac sur le lieu du supplice. Elle fut fusillée assise par terre.

Mais c'était à la Pointe-à-Pitre, siège du gouvernement, qu'étaient le véritable tribunal et la véritable guillotine. La prison regorgeait de détenus. On y avait entassé des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, même des familles entières, venus de tous les points de la colonie et de ses dépendances. Chaque décade, on dési-

gnait les victimes à livrer à Maurisseau. Le tribunal servait simplement de passage pour aller à la guillotine. Les détenus, une fois sortis de la prison n'y rentraient plus : ils tombaient des mains des juges entre celles du bourreau. Aussi à Tappel de leurs noms pour le tribunal, les victimes désignées faisaient à leurs amis et à leurs parents les derniers adieux ; c'était le moment suprême : on ne devait plus se revoir.

La guillotine avait été d'abord montée sur la place du marché ; mais l'aire de cette place étant en terre, le sang ne coulait point, et, par l'infiltration, formait autour de l'échafaud une boue rougeâtre. Pour faire disparaître cette boue, on la couvrait de terre. Le sang ainsi recouvert entrait en putréfaction, perçait la croûte de terre et se montrait en globules.

Les exhalaisons, en infectant l'air, attiraient des myriades de mouches. L'horreur du lieu avait fait déserter le marché. Ces circonstances déterminèrent à transporter ailleurs l'instrument de mort. On le dressa sur la place de la Victoire, près du rivage, après avoir eu le soin de disposer une rigole pour que le sang pût couler dans la mer.

De même qu'à Brest, la guillotine avait été montée si près de la prison qu'à chaque tête qui tombait les détenus entendaient le bruit sourd de la hache révolutionnaire. C'était un instant de cruelle angoisse pour les amis et les parents enfermés. La dame Dusceaux était grosse de huit mois. Son mari ayant été arraché de ses bras pour être conduit au tribunal, l'heure présumée de la guillotine venue, elle se fit mettre un matelas sur la tête pour ne pas entendre l'horrible bruit de la hache.

En révolution, il est rare que le parti qui triomphe n'adopte pas une phrase, ou même un seul mot, pour exprimer symboliquement tous les crimes réels ou supposés du parti vaincu. A la Guadeloupe, l'expression consacrée fut un assermenté. On désignait ainsi celui qui avait prêté serment au roi de la Grande-Bretagne. Pendant leur courte administration, les autorités anglaises avaient, en effet, exigé ce serment, sous peine de déportation. Une foule de gens comme il s'en trouve dans tous

les pays, inoffensifs, sans opinions politiques, ne demandant qu*à vivre en paix, abstraction faite de la forme du gouvernement, avaient prêté le fatal serment. Victor Hugues n'avait qu*à le vouloir pour que ces mêmes hommes lui jurassent aussi fidélité, de même qu'ils avaient promis de rester fidèles à l'ancienne monarchie, puis à la constitution de 91, puis à Louis XVI, roi absolu, puis à la République, puis au roi Georges. Il fallait les plaindre, mais... les tuer ! Cependant la preuve acquise du serment constituait un crime assez grand pour que les juges, la conscience tranquille, vous expédiassent au vengeur du peuple. Tous les interrogatoires débutaient par cette phrase qui était devenue sacramentelle : « As-tu « prêté serment à l'imbécile Georges ? »

Les victimes, à la Guadeloupe, ainsi qu'en France, allaient à la guillotine avec le plus grand sang-froid. En présence de la mort, elles ne perdaient ni leur gaîté, ni leur présence d'esprit. Le sans-culotte ne brillait pas, d'ordinaire, par une parfaite connaissance de la langue française. Chavidan, interrogeant le jeune Roujol, entre autres questions, lui posa celle-ci :

« Où Vétais-tu quand nous étions sous Fleur-d'Epée ? « L'accusé répondit : « Ma foi, président, je crois que « je tétais le lait de ma nourrice. »

Un jour, on fit dans la prison l'appel de douze accusés. Parmi eux étaient un ecclésiastique du nom de Rousselet et un médecin. Celui-ci avait la migraine. Entendant son nom, il dit : « Parbleu ! on ne pouvait m'appeler plus « à propos ; aujourd'hui je me débarrasserai de ma tête « avec plaisir. »

Les prisonniers sortis de la geôle, Rousselet prit la tête du cortège et se mit à entonner le Laudate Dominum. Les autres accusés chantèrent à leur tour le second verset, et l'hymne sacré ne cessa de se faire entendre qu'après l'arrivée des prisonniers dans la salle du tribunal. Condamnés, ils recommencèrent le même chant, qui continua pendant que le vengeur faisait jouer la guillotine. Il y eut un moment où l'hymne ne fut plus chanté que par une seule voix ; puis on n'entendit plus rien. Le sacrifice était consommé.

Au nombre des suppliciés, on compta quelques serviteurs fidèles. Tel fut Sabin, domestique de M. de Bovis. Condamné avec son maître, rendu au pied de Téchafaud, les nègres de la force armée, qui le connaissaient, en eurent pitié, et lui dirent : « Crie vive la République ! « nous demanderons ta grâce, nous te sauverons ! » Sabin regarda le panier dans lequel la tête de M. de Bovis venait de tomber, ne répondit pas un mot aux exhortations de ses camarades et se livra au bourreau. La tête du serviteur alla se réunir à celle du maître. Il y avait égalité parfaite devant la guillotine.

Le lecteur connaît le crime de la dame Lalbinque. Celui de la dame Leteil fut d'avoir fait passer secrètement quelques aliments à son fils proscrit et caché dans les bois. L'amour maternel faisait mériter l'échafaud !

L'île de Marie-Galante fournit sa part à l'alimentation de la guillotine de la Pointe-à-Pitre. Victor Hugues, maître de la Grande-Terre, avait résolu, avant même de passer à la Guadeloupe, d'enlever à l'ennemi la principale dépendance de la colonie. A cet effet, à la fin du mois d'août, il assembla tous les citoyens de Marie- Galante qui étaient venus se ranger sous les drapeaux de la République, leur fournit des fusils et des sabres pour armer, en arrivant, un corps de nègres, leur adjoignit quelques sans-culottes commandés par le capitaine Goulard, puis, ayant établi chef sur le tout le citoyen Rameaux, il le fit venir, lui remit le décret sur l'abolition de l'esclavage, et lui dit : « Pars ! tu me réponds sur « ta tête de la conquête de Marie-Galante. » On partit. La troupe débarquée au milieu de la nuit, entre sans coup férir dans la ville, qui dormait profondément. Au tumulte qui suit l'entrée des sans-culottes dans la cité, M. Coquille, commissaire du gouvernement anglais, éveillé en sursaut, comprend le sort qui l'attend. Dans l'espoir de se sauver sur les navires anglais, après s'être armé de deux pistolets, il saute par une fenêtre donnant sur une ruelle voisine de la mer. Mais, en tombant, il se casse une cuisse. Sans hésiter, il se brûle la cervelle. M. Coquille mort, on expédie des sans-culottes à la recherche des

deux autres commissaires des Anglais, MM. Hotessier et Bourjac.

M. Hotessier, voyant venir les hommes de Victor Hugues, se frappe d'un coup de poignard en pleine poitrine et tombe mort. On se saisit du cadavre sur lequel on s*acharne. Placé sur une charrette pour être porté à la ville, durant tout le trajet il est frappé de coups de fouet.

M. Bourjac était parvenu à gagner les mangles du Vieux-Fort, accompagné de son domestique de confiance, le nommé Simon. Caché dans ces mangles presque impénétrables, il attendait le moment favorable pour sortir de la colonie. Simon, qui n'inspirait pas de défiance, allait lui chercher sa nourriture. Un jour, le proscrit l'avait envoyé épier ce qui se passait au dehors afin de tenter, si la circonstance était propice, de lui procurer une embarcation, au prix de tout l'or qu'il avait pu rassembler et qu'il avait apporté dans sa retraite. Simon, au lieu de faire la commission, va dénoncer l'asile de celui qui avait placé en lui toute sa confiance. Les mangles sont cernées, pendant une pluie battante. M. Bourjac, voyant toute fuite impossible, ne veut livrer aux sans-culottes que son cadavre. Il saisit ses pistolets, qu'il fait rater Tun après Tautre sur son front. Au désespoir, il jette au loin ses armes à feu, prend son sabre et s'ouvre le ventre. Il tombe. Les sans-culottes le ramassent baigné de sang. On outrage le blessé par d'ignobles voies de fait. Jeté sur une charrette, on le porte à la ville. Il ne lui restait que peu de vie ; on se hâta de le fusiller, sans jugement, sur les remparts du fort.

Les sans-culottes établis à Marie-Galante, Hugues nomma l'huissier Gauguery commissaire de cette dépendance. Ce montagnard se mit de suite à l'œuvre pour envoyer de la pâture à la commission militaire. Kn peu de temps, il avait expédié trente-deux propriétaires à Carpentier, qui, à son tour, les fit passer au vengeur du peuple. MM. Gaucher et deux de ses fils, Gassier, Bégorat, Saint-Villiers, Lapillardière, Bézard fils, etc., montèrent successivement sur l'échafaud.

Pendant le temps de cette fureur sanguinaire, arrive

de France le jeune Chamfleury Vavon : vingt-cinq ans, beau comme Apollon, aussi spirituel qu'il est beau. Son vieux père, craignant pour une tête si chère, plein d*amour et de tendresse, pense à l'envoyer s'abriter aux Etats- Unis d'Amérique. C'est ainsi que se manifeste l'amour : ce que l'on ne redoute pas pour soi-même, on l'appréhende pour la personne aimée. Il réunit ses bijoux, son argenterie, l'argent comptant, et confie le tout avec son fils à un capitaine américain, sur le bâtiment duquel il charge en outre, vingt-cinq barriques de sucre.

Le navire lève l'ancre. Le père infortuné, plein d'anxiété, sur le rivage, le suit des yeux jusqu'à ce qu'il ait disparu à l'horizon. Alors, il sent son cœur dilaté, le poids qui oppressait sa poitrine tombe ; il court rendre grâce à Dieu du salut de son fils.

Infamie ! Le capitaine américain, qui convoitait les dépouilles de l'exilé, s'arrête à la Basse-Terre, livre Champfleury aux agents de Victor Hugues, et continue sa route avec bijoux, argenterie, argent et sucre.

Quinze jours après, la tête du beau jeune homme tombait à la Pointe-à-Pitre.

Le commissaire Gauguery était un abominable scélérat. Le 12 août 1793, une députation, parlant au nom des sans-culottes, fit à la Convention une proposition qui fut couverte d'applaudissements. Elle consistait à arrêter tous les hommes suspects, à les faire marcher sur la frontière, et là, à les placer entre le feu de l'ennemi et celui de la masse terrible des sans-culottes. Le président de la Convention, plein d'enthousiasme, avait répondu à la députation : « Que les mots que vous venez de proférer retentis- « sent dans tout l'empire, comme le tonnerre de la ven- « geance et de la destruction ! »

Ce fut cette proposition que Gauguery tenta plusieurs fois de mettre à exécution à Marie-Galante. Victor Hugues avait ordonné d'interner au bourg de la Capesterre les femmes, les filles et autres enfants des émigrés. Lorsqu'un navire anglais se présentait devant le bourg, Gauguery faisait prendre les armes à ses sans-culottes, mais plaçait entre eux et le bâtiment ennemi les femmes et les enfants des émigrés. Le navire n'aurait pu attein-

dre les sans-culottes sans commencer par écraser la palissade que Gauguery lui opposait.

Les colons trouvés à la Guadeloupe n'étaient pas les seuls guillotinés ; on envoyait encore à l'échafaud ceux pris sur les bâtiments neutres ou ennemis. A Tarrivée des sans-culottes à Sainte-Lucie, Lafoyolle de Mars, Dupoyet, Georges de Glace et Antoine Duperron avaient fui sur un bateau anglais : pris et conduits à la Guadeloupe, ils furent déférés à la justice de Carpentier. Tous quatre ayant commis le même fait étaient coupables ou innocents ; mais les deux derniers avaient l'avantage d'être connus de l'ancien huissier de la Martinique. Cette circonstance détermina la sentence. Carpentier donna au bourreau Dupoyet et Lafoyolle de Mars, mais réserva une chance de salut à Glace et à Duperron, en les renvoyant devant le tribunal révolutionnaire de Sainte-Lucie pour être jugés à nouveau. En entendant condamner à mort ses deux compagnons, pensant que le même sort lui était réservé, Duperron fut tellement impressionné que ses cheveux blanchirent. Il perdit la raison ; il s'imaginait que sa tête ne tenait pas sur ses épaules.

O'Conor, d'origine irlandaise, entré au service de la France, était major dans le régiment de la Guadeloupe lorsqu'éclata la révolution. En 1792, il quitta l'état militaire et se retira à la Martinique, près de M. Grandmaison, dont il avait épousé l'une des filles. Mais dans les premiers jours de 1795, fatigué des commotions révolutionnaires, craignant une entreprise contre la Martinique, il prit la résolution de se réfugier aux Etats-Unis d'Amérique. Le 25 mars, il s'embarque sur un navire américain avec sa femme, ses enfants, M"^ Rancé, sa belle sœur, et un domestique, Simon Ismeurte, ancien soldat. La fatalité voulut que ce navire, bien qu'appartenant à une puissance neutre, fût capturé au vent de la Désirade par le corsaire l'Athénienne, capitaine Pascal. Conduit à la Baie-Mahault, tous les passagers, sans distinction, furent décrétés d'accusation, et allèrent augmenter la masse des détenus de la Pointe-à-Pitre. Le comité de surveillance révolutionnaire, ne sachant que reprocher aux dames Rancé et O'Conor, deux jeunes femmes, les in-

terrogea sur leurs principes en matière de gouvernement : il leur demanda « de quel œil elles avaient vu Tétablisse- « ment de la République ? »

Cependant on n'osa pas donner ces jeunes femmes à Carpentier ; on se contenta de lui envoyer O'Conor et son domestique, sous l'accusation du crime d'émigration. A l'appel des prisonniers pour le tribunal révolutionnaire, pensant ne plus se revoir, M. et M"* O'Conor se firent des adieux déchirants. L'ancien officier partit. Sa justification pourtant semblait péremptoire. Il disait : je n'ai pas émigré, puisque, après avoir donné ma démission, n'étant plus au service, je me suis retiré à la Martinique, terre alors française. Depuis, à la vérité, les Anglais ont fait la conquête de cette île, mais je suis moi-même Anglais, et lorsque le roi de la Grande-Bretagne a déclaré la guerre à la république française, il a fait une proclamation par laquelle il enjoignit à tous ses sujets au service de la France de rentrer en Angleterre, sous peine d'être déclarés traîtres à la patrie. Je n'avais prêté aucun serment à la république française. En restant donc à la Martinique, terre anglaise, je n'émigrais point ; je ne faisais qu'obéir à la proclamation du roi Georges, mon souverain.

Les raisons d'O'Conor n'empêchèrent point sa condamnation, et la condamnation du maître entraîna celle du domestique.

O'Conor, toutefois, fut reconduit à la prison. Ce retour faisant supposer un acquittement, grande fut la joie de la famille et des amis d'O'Conor. Tous les détenus, à l'envi, l'entourèrent pour le féliciter. Un moment cruel succéda à cette courte allégresse : ce fut celui où le condamné détrompa sa femme et ses enfants, leur apprit qu'il ne devait le bonheur de les revoir qu'à une indisposition subite du bourreau. Le lendemain, il fut conduit à l'échafaud avec Simon Ismeurte.

M. de Bragelogne fut le dernier des suppliciés de la colonie. Au moment de partir pour l'émigration, il avait fait construire secrètement, dans les bois de son habitation, un ajoupa dans lequel il avait fait transporter ses meubles les plus précieux, dans l'espoir de les reprendre

plus tard. Mais ces objets furent aussitôt pillés par ceuxlà même qu*il avait mis dans sa confidence. Retiré presque sans ressources à l'île d'Antigue, il demandait au travail Texistence de sa famille. Un jour, il eut l'idée d'aller faire un voyage à la Martinique, sur un caboteur, qui était sa propriété. Le capitaine, à l'insu du propriétaire, avait pris du fret pour le gouvernement anglais. Le caboteur, passant devant la Guadeloupe, fut capturé et conduit à la Basse-Terre. M. de Bragelogne fut envoyé par terre au tribunal de la Pointe-à-Pitre, tribunal qui chômait depuis quelques mois. Condamné, M. de Bragelogne obtint d'écrire à sa femme avant d'aller à la guillotine. Il lui fit ses adieux dans la lettre que voici :

Pointe-à-Pitre, 5 juillet 1796.

« Malheureuse amie, lorsque tu recevras cette lettre « ton époux infortuné n'existera plus ! C'est donc pour « la dernière fois que tu recevras de mes nouvelles ! « C'est la dernière consolation que l'on m'accorde, celle « de pouvoir t'annoncer moi-même que je viens d'être « jugé à mort. Quel moment cruel pour ton époux, non « qu'il craigne la mort, mais de mourir avec le regret « d'abandonner une femme chérie et trois enfants dans « la misère la plus affreuse !

« Cette malheureuse goélette que je désirais tant « d'avoir pour être vendue et aider à votre subsistance ! « Eh bien, ce malheureux Shamd l'a employée au service « du gouvernement contre ma volonté, comme tu le sais, « et ce cas est un crime qui me conduit à l'échafaud. Je « frissonne en me voyant confondu avec des hommes « qui ont assassiné dans les grands chemins et qui ont « commis les crimes les plus affreux, moi dont la vie a « toujours été irréprochable, moi qui ai toujours déploré « l'état malheureux où était mon pays, moi qui ne fai- « sais des vœux que pour une paix prochaine, dans « l'espoir de vivre encore heureux dans ma patrie ! Tous « ces projets sont évanouis, et l'échafaud va encore rece- « voir un homme innocent et vertueux.

« Console-toi de ma perte. Rappelle-moi au souvenir « de mes enfants. Elève-les dans la vertu la plus pure ;

« que l'honneur soit leur seul guide. Toi seule leur « restes ; vis pour eux, et apprends-leur de bonne heure « à savoir pardonner. Tu as beaucoup de religion. C'est « le moment d*en faire usage. Aie autant de courage que « j'en aurai à subir le sort qui m'est réservé.

« Nos affaires sont embrouillées. Choisis un homme « sage et vertueux pour ton conseil. Parcours et lis atten- « tivement tous mes papiers avant de les remettre entre « les mains de qui que ce soit. Fais-toi payer de ce qui « m'est dû, mais ne gêne point tes débiteurs. Je suis « persuadé que, si tu ne succombes pas à ta douleur, « ton sort intéressera même mes ennemis, et que mes « malheureux enfants sauveront encore quelque chose « du naufrage.

« Il me reste encore quinze moëdes environ, qu'une « âme compatissante m'a envoyées. Je te les envoie, et « j'espère que le citoyen qui en sera porteur te les re- « mettra. Je ne sais encore qui voudra s'en charger. Mais « s'il lui reste un cœur sensible, s'il est époux tendre, « s'il est bon père de famille, il te les remettra fidèle- « ment. Ce que tu recevras est le dernier secours de ma « part.

« Ecris à mes correspondants quel est mon sort, et « implore leur protection pour mes malheureux enfants.

« Adieu ma tendre épouse, adieu mes chers enfants, « adieu tous mes amis. Vous emportez tous mes regrets. « Soyez convaincus '^ue je meurs avec le courage d'un « homme dont l'âme est innocente et pure, et qui ne <t sent aucun remords.

« O Dieu ! Etre suprême, sois la consolation de ma « malheureuse épouse ! daigne jeter un regard favorable « sur ma malheureuse famille, qui, après moi, va errer « sur cette terre infortunée. Accorde-leur un sort plus « heureux qu'à leur malheureux père, et conduis-les dans « le chemin de la vertu et de l'honneur.

« Chère épouse, reçois mon dernier soupir. Après mon « Dieu, toi et mes chers enfants vous remplissez mon « cœur. Je vous embrasse mille et mille fois. Adieu ; « adieu.... Votre sort est plus horrible que le mien, puis- « que vous devez encore vivre sur cette terre couverte

« d'orages et de tempêtes. Adieu Je vous quitte à

« regret. Rappelle-toi toujours de ton malheureux époux, « et vous, mes chers enfants, de votre père infortuné.

« Bragelogne.

« Je vous embrasse encore »

Vivant à la Guadeloupe à la fin de Tannée 1794 et en 1795, il fallait fermer son cœur à tout sentiment humain, repousser la pitié, ne pas se laisser surprendre par la sensibilité, car tout rendait suspect, tout ouvrait le chemin de la guillotine. Les victimes, avant de partir pour réchafaud, voulaient quelquefois laisser un souvenir à des parents ou à des amis. C'était, le plus souvent, un objet de peu de valeur, une montre, une bague, une épingle. Ce dernier vœu d'un mourant, ce cri jeté au moment de descendre dans la tombe, campris par les peuples les plus barbares, n'était pas entendu des républicains de la grande époque ; il ne faisait vibrer aucune de leurs fibres. Malheur à qui recevait Tune de ces reliques sans aller immédiatement en faire le dépôt à la municipalité î Tous les biens du condamné étant la propriété de la République, la relique distraite de ces biens constituait un vol fait à l'Etat. Le citoyen à qui s'adressait le malheureux qui allait monter sur l'échafaud, devait lui répondre quelque chose approchant de ce que Jacques Roux dit à Louis XVI, lorsque celui-ci lui demanda s'il voulait se charger de remettre son testament à la commune : « Je ne suis chargé que de te con- « duire à la mort ! »

Décamp, lui aussi, avait voulu laisser sa montre et sa canne à pomme d'or à l'un de ses amis. Le citoyen Lamolie eut la témérité de recevoir ces objets et de les porter au citoyen Lombardy. Ce fut une grande affaire qui faillit coûter cher à l'un et à l'autre. Heureusement pour ces deux citoyens qu'ils n'étaient pas riches, car la fortune avait la vertu singulière d'aggraver considérablement les délits. Le citoyen Lombardy eut beau prétendre qu'il n'était pas l'ami de Décamp ; que la canne et la montre ne lui avaient pas été remises à titre de

don ; que Décamp lui devait une somme de huit cents livres, et que c'était en payement de cette somme que ces objets lui avaient été donnés, on ne l'écouta point : il fallut les restituer. Et que l'on ne suppose point que ces recherches se faisaient du mouvement spontané et libre des agents subalternes : non, c'était sur l'ordre formel et direct du commissaire de la Convention, du chef suprême de la colonie que toute la police du temps courait après une canne à pomme d'or.

Mais en 1796, Victor Hugues n'était plus ni aussi cruel ni aussi âpre. Trois causes avaient concouru à opérer ce changement : les nouvelles idées du gouvernement de la métropole, une union contractée dans la colonie, union dont l'heureuse influence avait adouci les vives aspérités des formes de notre ancien accusateur public, enfin et surtout les richesses qu'il avait acquises, car ce n'était que par antiphrase que l'on pouvait l'appeler encore un sans-culotte.

Aussi, il eut pour le comte de Bragelogne presque des égards : il lui permit de se rendre à cheval à la Pointeà-Pitre, d'écrire après la condamnation, et se chargea d'envoyer à leur destination non seulement la lettre et les quinze moëdes, mais encore une montre.

Nous avons parlé de l'année 1796, mais nous n'y sommes pas encore. Nous n'y avons été conduit que pour ne pas interrompre ce que nous avions à dire de la guillotine. Nous allons revenir sur nos pas.

Ceux des colons que Victor Hugues ne voulait pas tuer, il les déportait, et il usa largement de ce second moyen d'épuration. Cruel était le sort des habitants qui n'étaient ni guillotinés, ni déportés, ni sans-culottes. Ces habitants, pour la plupart, n'étaient que des femmes, des jeunes filles et des enfants : avant l'arrivée de Victor Hugues, ils ne puisaient leurs moyens d'existence que dans les produits des habitations de leurs pères ou de leurs époux, et, ces propriétés étant confisquées ou mises sous le séquestre, la misère de ces infortunés était affreuse : ils ne vivaient que de la commisération publique. Pour surcroît d'aggravation à leur peine, on les contraignait à résider soit à la Basse-Terre, soit à la Pointe-

à-Pitre. Durant le siège de la Pointe-à-Pitre, c'était le citoyen d'Honneur qui avait été chargé de les faire entrer dans la ville concurremment avec des troupeaux de bœufs. En arrivant dans le lieu de leur destination, ils avaient, quelquefois, à subir les avanies de la populace. M"* Saint-Alary, pour se conformer aux ordres qu'elle avait reçus, se rendait à la Pointe-à-Pitre avec ses filles et quelques jeunes personnes placées sous sa protection en l'absence de leurs parents. Toutes ces femmes étaient sur une grande charrette couverte avec des draps. La charrette rendue aux portes de la ville, des nègres voulurent voir ce qu'elle renfermait. Ils l'entourèrent, et l'un d'eux, soulevant l'un des côtés des draps et apercevant les jeunes filles, s'écria : « C'est ça qui bon pour guillotiner (1) ! »

D'un autre côté, un arrêté du 22 février 1795 avait ordonné à toutes personnes absentes de la colonie par suite de déportation des gouvernements antérieurs, ou pour toute autre cause, de rentrer dans le délai de deux mois, sous peine d'être déclarées émigrées et d'avoir leurs biens confisqués. L'arrêté exigeait, en outre, que les absents, aussitôt débarqués, se rendissent à la Pointeà-Pitre, à l'effet de se justifier devant le comité de surveillance révolutionnaire du crime d'émigration.

Beaucoup d'absents, pour ne pas encourir les peines de l'arrêté, s'étaient hâtés de revenir à la Guadeloupe. A cette époque de guerre, on n'était pas libre de choisir le point d'atterrage ; on abordait où l'on pouvait, et souvent les passagers mis à terre étaient dans le plus grand dénûment. Il y avait de pauvres femmes qui, après avoir débarqué à la Pointe-à-Pitre, ignorant la partie de l'arrêté qui exigeait une justification devant le comité, partaient pour leurs communes. Elles étaient obligées de retourner à la Pointe-à-Pitre. Tous les chevaux du pays étant confisqués ou mis en réquisition, la mer n'étant pas libre, aucun système de transport par terre n'étant organisé, il fallait faire le voyage à pied, souvent sans aucune ressource.

(1) En français : « Quelle bonne pâture pour la guillotine I »

La municipalité de la Basse-Terre, émue de pitié sur toutes les misères qu'elle avait sous les yeux, n*osant s'adresser à Victor Hugues, demanda à Benoist-Cavay, délégué pour la partie de la Guadeloupe, s'il n'y avait pas possibilité de faire une exception à l'arrêté en faveur des femmes et des enfants. Le délégué répondit : « Je n'ai « point la faculté d'interpréter les lois faites par les « commissaires délégués par la Convention nationale, et « comme ils ne s'expliquent point sur les femmes et les « enfants, je crois que ce qu'ils ont de mieux à faire « c'est de se conformer à l'arrêté. »

Tout ce monde mourait de faim à la Pointe-à-Pitre. Victor Hugues seul pouvait mettre un terme à tant de souffrances ; mais l'on n'osait s'approcher de ce terrible proconsul, qui, d'un geste, pouvait vous envoyer à la mort, et qui avait toujours à la bouche des paroles dures et acerbes redoutées à l'égal du tribunal de Carpentier. Le mot coquin était surtout pour lui une expression générique, renfermant tous les faits qu'il avait à reprocher à quelqu'un. « Tas de coquins. — F.... coquins. « — C'est un coquin que je vais faire guillotiner. — » C'était comme s'il avait dit : Tu es un aristocrate, un voleur, un lâche, un infâme.

Malgré leur répugnance naturelle, quelques jeunes femmes, poussées au désespoir, conçurent la pensée de se présenter devant ce redoutable révolutionnaire, pour lui faire le tableau de leur misère. Pour arriver jusqu'à lui, il fallait traverser une pièce dans laquelle étaient les bustes de Challier et de Marat, puis on arrivait dans un petit salon, tapissé de velours couleur de sang, et garni de meubles noirs. L'aspect de ces lieux était déjà bien propre à inspirer la terreur. Tout émues, les jeunes femmes se firent introduire. Victor Hugues les accueillit par ces paroles : « Que voulez-vous tas de coquines ? — Après avoir dit leurs souffrances, les jeunes femmes lui demandèrent du pain. — « Quoi ! reprit l'ignoble sans- « culotte, c'est à moi que vous vous adressez ! Ne savez- « vous pas aller dans les casernes et dans les corps de « garde ! N'avez-vous pas vos .... ? — Un pauvre vieillard, appelé Lemaire, eut la même hardiesse. Victor Hu-

gués, Tapercevant, lui crie : « Que veux-tu ? Dis ce qui « t'amène, en deux mots. » — « J'ai faim. » répondit le vieillard.

Les façons de Victor Hugues nous remettent en mémoire une opinion de Marat sur les effets de la révolution, opinion exprimée à une époque où Vami du peuple n'était pas encore roi : « Qu'y a gagné, d'ailleurs, le pau- « vre peuple ? Il n'a cessé de ramper devant l'héritier « d'un grand nom que pour ramper devant un nouveau « parvenu cent fois plus indigne . . . Ah ! puisqu'il est né « pour l'humiliation, mieux valait l'abaisser devant un « maréchal de France qui avait reçu de l'éducation, que « devant un grippe-sous paré de son écharpe trico- « lore .... »

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