CHAPITRE VIL
Victor Hugues songe à étendre ses conquêtes sur les autres îles. — Les missionnaires de la Guadeloupe. — Les apôtres de Saint- Domingue. — Leur doctrine. — Les officiers et soldats noirs. — Mathurin. — Ordre troublé. — Effet de la présence de Victor Hugues. — Echange de population entre la Guadeloupe et les autres îles. — Arrivée d'une division française. — Les commissaires Goj'^rand et Lebas. — Conquête de Sainte-Lucie, de Saint- Martin et de Saint-Eustache. — Le général Chatouillet. — Les Caraïbes de Saint-Vincent.
Maître de la Guadeloupe, qu*il façonnait à son gré, Victor Hugues voulut aussi étendre son règne sur les autres îles. Manquant de forces suffisantes pour les conquérir par les armes, il songea à se les approprier en les lançant dans le cercle d*idées autour duquel gravitait la colonie modèle. Dans ce but, il fit partir secrètement des missionnaires chargés de les révolutionner. Ces missionnaires étaient munis de proclamations promettant tout ce que promettent les révolutionnaires. Nous dirons tout à rheure le fruit recueilli par Victor Hugues de Tapostolat de ses agents, et le sort réservé à quelquesuns d'entre eux. Mais, tandis que le commissaire de la Convention faisait attaquer par la propagande révolutionnaire les îles de la Dominique, de la Martinique, de Sainte-Lucie, de Saint- Vincent, de la Grenade, de Saint- Eustache et de Saint-Martin, il eut à se défendre d'une propagande tout aussi redoutable, celle de l'extermination.
Des apôtres, venus de Saint-Domingue, sur le bateau le Voltigeur, arrivaient à la Guadeloupe dans le courant de janvier 1795. C'étaient Jean-Pierre, Jacques, Jean,
Azor, Baptiste, Jean-Louis, Daniel, Joseph, TEnflé, Lindor, Jean-Jacques et Sans-Nom.
Aussitôt débarqués, ils se répandirent dans les campagnes et commencèrent leur prédication. Jean-Pierre était leur chef et se disait envoyé par le général de Saint- Domingue. Il avait un petit livre qu'il montrait aux cultivateurs en leur parlant, et dans lequel il prétendait qu'était renfermée toute la doctrine à connaître. Rien d'ailleurs de plus simple que cette doctrine : le massacre des blancs de tout âge et de tout sexe, et la substitution de la race noire à la race blanche.
Voici quelques renseignements fournis sur Jean-Pierre au comité de surveillance révolutionnaire par les témoins Jean-Charles, Jean et Nabord, de l'habitation Forgé ; Louis et Zabeth, de l'habitation Dorzon. C'est Fournier qui interroge.
« D. — Si Jean-Pierre leur a donné quelques détails « sur Saint-Domingue ?
« R. — Oui.
« D. — Quels sont ces détails ?
« R. — Il a dit que les citoyens noirs de Saint-Domin- « gue avaient égorgé tous les blancs de tout sexe et de « tout âge ; qu'ils avaient pris tous les forts, et, après « y avoir massacré tous les blancs, ils s'étaient emparés « de leurs armes et qu'ils avaient pris leur place.
« D. — S'il leur a dit qu'il fallait en faire autant dans « ce pays-ci ?
« R. — Il a dit qu'il fallait en faire autant dans ce « pays-ci, et qu'il espérait que ce serait peut-être sous « peu.
« D. — S'il leur a dit qu'à Saint-Domingue ils étaient « armés ; et comment, à défaut d'armes, on pourrait « parvenir dans ce pays-ci à détruire les blancs ?
« R. — Il a dit qu'à Saint-Domingue ils s'étaient « servis, pour commencer le massacre, de piques de bois « et de roches, et peut-être ici on pourrait faire comme « à Saint-Domingue.
« D. — S'ils savent comment les citoyens de Saint- « Domingue ont pu faire pour venir dans cette colonie, « et quels en étaient les motifs ?
« R. — Jean-Pierre disait que le général de Saint- « Domingue l'avait envoyé avec une compagnie pour don- « ner secours aux citoyens noirs, observer la conduite des « sans-culottes, et faire d'eux comme on avait fait à « Saint-Domingue, s'ils ne tournaient pas bien.
« D. — Ce qu'ils entendaient par ces mots : S'ils ne « tournaient pas bien ?
« R. — Ont entendu que Jean-Pierre voulait dire que « si les habitants qui restaient encore dans le pays « n'étaient pas traités comme de vrais aristocrates qu'ils « sont, lui et ses compagnons en viendraient à bout com- « me ils en avaient fait à Saint-Domingue.
« D. — S'ils ont vu que Jean-Pierre avait un livre « à la main lorsqu'il leur parlait ?
« R. — Oui.
Tuer, massacrer, c'était évidemment empiéter sur les attributions de Victor Hugues ; l'ancien accusateur public n'entendait pas que personne lui fit concurrence. Il envoya donc les prédicateurs à Carpentier, qui en fit son affaire de concert avec le vengeur du peuple.
On a vu la façon dont l'armée de la Guadeloupe avait été recrutée, et la cause qui avait déterminé la nomination d'un grand nombre d'officiers et de sous-officiers. Les épaulettes données aux noirs avaient produit sur eux l'effet des jouets sur les enfants. Ils étaient pressés d'en faire parade. Les officiers quittaient leur compagnie pour aller àJa campagne, dans tout le brillant de leur uniforme, se montrer à leurs anciens compagnons de travail et d'esclavage. Entre tous, Jean-Baptiste, surnommé Chevalier, fait lieutenant des carabiniers, était le plus terrible dans ce genre de représentation. Il partait la nuit, se rendait sur les habitations, prenait d'autorité lés chevaux, parcourait plusieurs communes, et revenait au jour rejoindre sa compagnie.
Les soldats, regardant faire les chefs, ne résistaient point à la tentation de les imiter. Il y en eut qui, ayant vu comment se faisait un capitaine, voulurent le devenir par les mêmes moyens. Nous avons dit que, dans les premiers temps, pour être fait capitaine, il suffisait de
conduire cent hommes au camp de Victor Hugues. Mathurin, enrôlé dans la compagnie de Laurent, préférant le métier de chef à celui de soldat, abandonne son corps, court la campagne, se dit capitaine, lève des hommes, commet toute espèce de brigandages, procède à des arrestations ; puis, lorsque sa troupe s*est grossie, qu'il commande à cent brigands, il vient à la Pointe-à-Pitre, présente son monde à Pélardy, et lui demande la confirmation du grade de capitaine. Mathurin pensait que ce n'était pas plus difficile que cela. Aussi grand fut son étonnement d'entendre tout à la fois ordonner son arrestation et le licenciement de sa compagnie. Conduit à Fleur-d'Epée, il s'en échappe, ramasse une nouvelle bande, avec laquelle il parcourt, pille et dévaste la campagne. Mais se rappelant le premier accueil de Pélardy, il se garda cette fois de venir se présenter à lui.
Les noirs avaient apporté sous les drapeaux les mœurs et les goûts de l'esclavage, désormais non contenus. Ils se livraient au jeu et à la danse avec fureur. Dans leurs bals se passaient les scènes les plus violentes : souvent les danseuses en sortaient meurtries, avec des bras cassés. Ils se rendaient pas escouades sur les habitations et se faisaient livrer des cannes et du vesou. Ce délit était puni de six mois de détention et de trois heures d'exposition sur la place du marché. Mais le nombre des délinquants était si grand qu'on ne punissait personne. Destinés à maintenir l'ordre, ces militaires, non encore rompus à la discipline, le troublaient sans cesse. Fiers de leur uniforme, de leur titre de défenseurs de la patrie, ils exigeaient dans les marchés qu'on les servît avant tous les autres citoyens. Cette prétention occasionnait des contestations et des rixes chaque jour renaissantes. S'agissait-il d'une mesure contre une femme avec laquelle un militaire était en relations intimes, le militaire intervenait ; cette mesure était-elle dirigée contre un soldat, c'était le chef qui intervenait. Lorsque l'on conduisait en prison l'un de leurs amis, ou de leurs parents, ils l'enlevaient des mains des gardes. Un arrêté voulait qu'en arrivant à la ville tout citoyen se rendît à la municipalité pour expliquer le motif de sa venue :
si c'était un parent ou un ami des hommes de la force armée, ils raccompagnaient en foule, afin d'empêcher, par intimidation, que la municipalité ne songeât à recourir à des actes de rigueur.
Mais pour apaiser le trouble et le tumulte occasionnés par les soldats, il n'était besoin souvent que de prononcer le nom de Victor Hugues. Au milieu de Teffervescence quelqu'un n'avait qu'à crier : « Victor Hugues ! » et tout, comme par magie, rentrait dans le repos. Mais ce que son nom n'opérait point sa présence l'accomplissait toujours. Averti du désordre, il se rendait sur le lieu du rassemblement sans nul signe distinctif de sa qualité, un cigare à la bouche, marchant sans se presser, les mains derrière le dos. Lorsque l'attroupement, à sa vue, ne s'éparpillait point comme une volée de bécassines posées près d'un étang et surprise par le chasseur. « Tas « de coquins, criait-il, que faites vous ici ? au Fort ! » Et quand on n'obéissait point au gré de son désir, il s'emparait de n'importe quoi trouvé sous sa main, un tâton, un morceau de bois quelconque, et tombait à grands coups sur les mutins. Pierre-le-Grand usait quelquefois des mêmes procédés ; mais entre lui et Victor Hugues il y avait cette différence, c'est que le despote du nord ne prononçait jamais les mots liberté, égalité, fraternité, que le proconsul de la Guadeloupe avait sans cesse à la bouche.
Par l'émigration, la déportation et la guillotine, la Guadeloupe aurait été en grande partie dépeuplée, sans l'échange de population qui se fit, à cette époque, entre cette colonie et les autres îles. La Martinique, qui avait reçu la presque totalité des émigrés de la Guadeloupe, c'est-à-dire les hommes riches, nobles, bien élevés, lui avait envoyé en retour ses hommes inquiets, turbulants, courant après la fortune et le hasard d'une situation. Ceci est dit pour ce qui a rapport aux blancs. Mais cette même colonie et les autres îles donnèrent à la Guadeloupe une masse d'hommes de couleur et de noirs, population mélangée, dans laquelle on comptait des hommes de bien et des brigands. Cette dernière immigration s'explique par les principes du gouvernement de la Guadeloupe
comparés avec les principes du gouvernement des autres colonies. A la Guadeloupe régnait le despotisme, mais c'était un despotisme égalitaire ; à Texception des anciens nobles, qui avaient été transformés en parias, aucune classe de la population n'obtenait de préférence sur une autre ; la couleur ne constituait point un privilège. Les mulâtres, courbés dans les autres colonies sous une inégalité injuste, devaient désirer venir à la Guadeloupe, et ils y venaient. Pour les noirs c'était mieux encore : iî s'agissait pour eux d'échanger l'esclavage contre la liberté. C'était à la vérité une liberté étrange, mais enfin ce n'était pas l'esclavage, et puis il y avait le nom, qui souvent exerce plus d'influence que la chose. Aussi mulâtres et nègres affluaient-ils à la Guadeloupe ; ils s'y rendaient par cargaisons. Le 10 février 1795, il en vint seulement à la Basse-Terre, et sur un seul navire, deux cent trente.
Cette nouvelle population pouvait devenir un danger. Hugues l'avait enrôlée et pensait à distraire au dehors son humeur inquiète. Une circonstance vint favoriser ses desseins. La canonnière la Cruelle, expédiée à l'avance, vint lui annoncer le départ de Brest d'une division qui lui amenait des troupes, des armes et des munitions de guerre. Cette division, commandée par le capitaine de vaisseau Duchesne, était en effet sortie de Brest le 17 novembre 1794. Elle était composée du vaisseau rasé l'Hercule et de quelques transports. Autant pour la renforcer que dans la crainte qu'elle n'allât se heurter contre les^ croisières ennemies, Hugues envoya à sa rencontre la frégate la Pique et la corvette la Carmagnole, avec mission de lui indiquer le point d'attérissage. Tout ne réussit pas à la guerre. La Carmagnole fut obligée de se jeter à la côte sur la Désirade après un combat sanglant contre la frégate anglaise la Blanche, et la Pique fut amarinée par deux vaisseaux, à la suite d'une lutte meurtrière avec la même frégate.
La division abandonnée à elle-même entra dans le port de la Pointe-à-Pitre le 6 janvier 1795. Elle débarqua le bataillon de la Réunion, fort de 700 hommes, ayant pour chefs Chauron et Fouché, et celui des Antilles, formé de 500 blancs et 200 hommes de couleur, commandé par le
chef de bataillon Cottin ; et une compagnie d'artillerie de 120 hommes.
Au nombre des 200 hommes de couleur était Magloire Pelage, alors capitaine de grenadiers.
Indépendamment de cette troupe, la division avait apporté deux nouveaux commissaires, Goyrand et Lebas. Le premier avait été juge au tribunal révolutionnaire de Rochefort, et le second substitut de l'accusateur public, lequel était Hugues. La même division ayant mis à terre Ance, le guillotineur, non cette fois en la qualité qui lui avait valu les éloges de Lequinio, mais avec les épaulettes de lieutenant, il en résultait qu'à peu de choses près l'ancien tribunal révolutionnaire de Rochefort avait passé dans l'administration et dans l'armée de la Guadeloupe.
Victor Hugues est connu. Quelques mots pour peindre le caractère de ses anciens collègues au tribunal de Rochefort.
L'intelligence de Lebas n'était pas seulement sans portée, mais encore était complètement inculte. Ce représentant de la France ignorait les rudiments de la langue française. Avec un corps débile, souffreteux, Lebas aimait le plaisir, était très-occupé de sa toilette et du soin de plaire au beau sexe. Un tel homme allait à Victor Hugues. Le proconsul avait compris qu'à la Guadeloupe, de même qu'à Rochefort, Lebas ne serait que son substitut (1).
(1) Voici dans son style, dans son orthographe, dans son accentuation et dans sa ponctuation, une lettre que Lebas écrivait au citoyen Rigaud, officier de santé :
« Le vinaigre dont tu m'avois indiqué lusage n'ayant pas une 4 vertu différente de l'extrait de saturne dont je faisois usage je « me déterminé hier soir a froter ma dartre avec de longuent ci- ■« trin toute la nuit ce diable donguent m'a occasionné une cuisson
< et une démangeaison affreuse et ce matin en me levant j'ai « trouvé qu'il avoit causé une irritation considérable. J'ai sur •« le champ fait venir Peyre qui me conseille le petit lait, le jus
< de cerfeuil les bains etc et qui me dit qu'il faudra peut être « que jaille a la ravine chaude tout cela ne sarrange pas avec « mes affaires et mes courses Si tu pouvois me préparer de ton
< remède ou m'indiquer qui pourroit me le préparer tu me ferois
Ance, ne pouvant cumuler ses fonctions de lieutenant d'une compagnie avec son ancien métier de guillotineur, essayera encore de faire guillotiner en remplissant le rôle de dénonciateur. C'était toujours cela. Mais lorsque le chaos se débrouillera, que le sens moral commencera à exercer son empire ; qu'à l'idée démagogique succédera une pensée d'ordre, de bienséance et de respect humain, l'armée s'indignera de compter un bourreau dans ses rangs ; elle demandera son expulsion, et Ance sera chassé. Qu'il s'éloigne, afin que nous n'ayons plus à nous en occuper.
Goyrand avait de l'intelligence, du courage et de la fermeté. Un homme de ce caractère aurait réclamé sa part d'autorité, et pouvait être un embarras pour Victor Hugues, qui voulait garder pour lui seul la toute-puissance. Aussi Hugues s'empressa-t-il de l'éloigner en lui persuadant d'aller cueillir à Sainte-Lucie la gloire que lui-même avait récoltée à la Guadeloupe. Il se débarrassa ainsi et de Goyrand et d'une partie des hommes turbulents de la force armée, qu'il eut le soin de comprendre dans l'expédition.
Bien que les Anglais eussent fait la conquête de Sainte- Lucie, les Français y avaient conservé un parti, qui se maintenait à l'aide de la guerre des bois. Kermené et Sabathier Saint-André étaient à la tête de ce parti. Le reste de l'île, déjà travaillé du temps de Lacrosse, excité par les émissaires de Victor Hugues, ne demandait qu'à se soulever. Goyrand part du port de la Pointe-à-Pitre avec des troupes. Parmi les officiers qui l'accompagnent on remarque Pelage. Trompant la vigilance des croiseurs ennemis, Goyrand aborde Sainte-Lucie ; sa présence électrise, soulève toute l'île. Profitant de l'enthousiasme, il attaque l'ennemi, le bat après lui avoir mis hors de combat 700 hommes, et le contraint de s'enfermer dans le
« plaisir. Je présume qu'il ne mastreindra a aucun régime. Adieu « amitiés a ta femme.