LEBAS
L'auteur de cette lettre pouvait, si cela lui plaisait, vous envoyer à la mort : sa volonté était la loi !
fort du Morne-Fortuné. Ce brillant fait d'armes eut lieu le 22 avril 1795.
Les Anglais, après avoir soutenu dans le Morne-Fortuné un siège de deux mois, s'embarquèrent sur leurs vaisseaux, dans la nuit du 18 au 19 juin. Par cette fuite de l'ennemi, l'île tout entière passa sous la domination de la République. Les limites dans lesquelles nous voulons nous renfermer ne nous permettent point de suivre Goyrand dans son administration, qui ne fut pas noyée de sang, comme celle de son collègue Victor Hugues.
Saint-Eustache et Saint-Martin furent également enlevés aux Anglais.
Pendant le même temps, les émissaires de Victor Hugues tentaient de révolutionner les autres îles. Leurs tentatives ne furent point toujours heureuses. Fourne jeune et Tiberge, envoyés à la Martinique, descendent sur l'habitation de Philippeaux. Là, ils trouvent un gardien qui a l'air de se charger volontiers de leurs lettres, moyennant une récompense ; mais au lieu d'aller les remettre à leur adresse, il court les porter à son maître. Philippeaux avait horreur de la révolution. L'éveil est donné. On se saisit des émissaires, qui sont fusillés.
Sur les assurances que donnèrent Gardier et Montai que les voies avaient été préparées r \t eux à la Dominique, Victor Hugues y fit passer le citoyen Carreau, créé lieutenant-colonel pour l'expédition. Carreau était accompagné de deux compagnies, l'une commandée par Delpi et l'autre par Fleur-d'Orange. Le chef de l'expédition n'avait pas reçu, avec les épaulettes de lieutenantcolonel, des talents militaires. Débarqué à la Dominique, il tomba dans un piège et fut fait prisonnier ainsi que sa troupe. Le vénérable M. Duperron, qui devint plus tard chef de bataillon, et que la Basse-Terre voit, depuis plus de trente ans, assis le soir sur le même banc du Cours- Nolivos, était au nombre des prisonniers. Quant aux deux missionnaires, on leur éleva une potence.
Les hommes de 93, tout en faisant parade de sentiments de fraternité universelle, professaient contre certains peuples, et surtout contre les Anglais, une haine
furieuse. On connaît cette proclamation de la Convention du 26 mars 1794, adressée aux armées républicaines : « Quand la victoire vous présentera des Anglais ou « des Hanovriens, frappez ! Il ne doit en revenir aucun « ni sur les terres liberticides de la Grande-Bretagne ni « sur le sol de la France ! Que les esclaves anglais péris- « sent, et TEurope sera libre ! »
Victor Hugues, sous le rapport de la haine contre les Anglais, ne le cédait à aucun autre jacobin. A Taide de ses émissaires, ayant soulevé les Caraïbes et les mauvais sujets de Saint-Vincent, le 15 mars 1795, de concert avec ses deux collègues, il écrivait à un nommé Toraille, capitaine d'occasion :
« Nous joignons ici la commission de capitaine et « une de lieutenant pour Mathieu Michel, ci-devant of- « ficier municipal.
« Nous attendons tout de votre courage et de votre « union avec nos frères les Caraïbes pour tomber sur « les Anglais de Saint- Vincent et les exterminer. Rap- « pelez-vous l'atrocité de leur conduite, et ne les épar- « gnez pas.
« Dites à notre frère le général Chatouillet que la na- « tion française lui rendra à lui et à sa nation les terres « que les Anglais ont usurpées sur eux. Nous vous en- « voyons à chacun un paquet de bardes et d'uniformes, « ainsi qu'aux deux frères Chatouillet. Agissez de conte cert. Et nous vous le répétons, n'épargnez aucun A/i- « glais. Il y a à bord de Modeste des fusils, de la pou- « dre, dont vous disposerez conjointement avec le géné- « rai Chatouillet, que vous regarderez comme votre chef « en tout.
« GoYRAND, Victor Hugues, Lebas. »
Il sera peut-être intéressant pour le lecteur de savoir ce qu'était le général Chatouillet, dont il est question dans la lettre des commissaires de la Convention.
Par un traité fait avec les Caraïbes en 1660, les îles de la Dominique et de Saint-Vincent furent désignées pour leur rester en propre. Les restes de ce peuple infortuné, dispersés, épars dans les autres colonies, se réu-
nirent pour la plupart à Saint-Vincent. Les autres se fixèrent à la Dominique. Tout à coup la population des Caraïbes de Saint- Vincent s'accrut d'une race d'Africains. Quelle est l'origine de ces nouveaux venus ? A cette occasion, on rapporte différentes histoires. On prétend d'abord que ces Africains proviennent des nègres que les Caraïbes enlevaient aux Espagnols, dans les premières guerres de ces Européens contre les Indiens. On dit ensuite que ces noirs sont des transfuges, qui ont déserté les plantations des colonies voisines. Enfin une troisième version veut qu'un navire négrier, destiné pour la Grenade, ayant à bord 500 Africains, ait fait côte sur Saint-Vincent et peuplé l'île de cette nouvelle race de sauvages. Quoi qu'il en soit, ces nègres adoptèrent les usages et les mœurs des Caraïbes. Nous ne parlerons pas des guerres de la nouvelle peuplade contre celle qui l'avait accueillie ; nous ne dirons rien non plus des différentes tentatives faites, tant par les Français que par les Anglais, pour s'établir dans une île que l'un et l'autre peuple avaient déclaré devoir être à toujours et exclusivement la propriété des Caraïbes ; il suffit que l'on sache que, par le traité de paix de 1763, Saint- Vincent resta à l'Angleterre. Les Caraïbes cependant avaient continué à y résider, et à l'époque de notre révolution ils reconnaissaient pour chef un nègre ou caraïbe noir du nom de Chateaugé ou Chatouillet. C'est à ce sauvage que Victor Hugues avait envoyé un uniforme et qu'il donnait le titre de général.
Ces sauvages, assez enclins d'eux-mêmes à la cruauté, excités par les leçons de Victor Hugues, massacrèrent tous les Anglais qui leur tombèrent sous la main. Mais le succès de la révolte fut court. L'insurrection fut comprimée d'une façon terrible. Triste résultat des conseils que l'ambition ou la haine dicte et que la crédulité accepte et exécute : les Caraïbes vivaient en paix, avec leurs mœurs, leurs usages, abrités sous les institutions britanniques, qui ne se montraient que pour la protection ; Hugues vint, et pour se donner la cruelle jouissance de faire un peu de mal à l'ennemi, il soulève par de fallacieuses promesses ces enfants de la nature, les
invite, les pousse à des crimes qui devaient infailliblement consommer leur ruine, les anéantir à jamais. Les Caraïbes vaincus, écrasés, chassés de leurs terres, purent méditer sur la foi d*un révolutionnaire qui, pour parvenir à ses fins, promet toujours, même l'impossible. Leur chef, le général Chatouillet, fut pris et pendu. Les terres promises, au nom de la France, ne vinrent point. Les restes de ces infortunés qui ne périrent pas dans la révolte, transportés, déportés dans les petites îles de Bonay et d*Aruba, n'y sont plus. Ils ont disparu. On aime à croire que de là ils ont gagné la terre ferme.