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CHAPITRE IX

La guillotine démontée. — Le Directoire. — Mariage de Victor Hugues. — Ses richesses. — Son intérêt dans les corsaires. — Spéculations commerciales. — La justice supprimée. — Le tribunal de commerce. — Despotisme inouï. — Victor Hugues dans les tripots. — Peines infligées aux filous.

La guillotine avait fait son temps. Cétait une machine usée, qui ne produisait plus à nos dictateurs blasés ni émotion ni beaucoup d'or. Le moment n'était donc pas éloigné où Victor Hugues n'en ferait plus usage. Les événements accomplis en France ne firent que hâter de quelques mois, dans la colonie, la mise à la retraite du bourreau.

Déjà le gouvernement de transition qui s'était formé entre celui de la terreur et le Directoire, averti par le cri de réprobation poussé par le peuple réveillé, avait montré par ses actes qu'il répudiait les doctrines sanguinaires du comité de salut public, tombé le 9 thermidor. Ce comité régénéré, instruit des massacres de Victor Hugues, n'osait pas l'en blâmer ouvertement, soit à cause des services rendus par ce délégué lors de la reprise de l'île sur les Anglais, soit parce que faire son procès c'eût été accuser indirectement la plupart des hommes encore au pouvoir ; cependant, dans une dépêche du 31 août 1795, dépêche remplie d'ailleurs des éloges exagérés de l'époque, il disait aux chefs de la colonie :

« .... Il sera glorieux pour vous, citoyens, de pouvoir « laisser à vos successeurs, quand ils seront désignés, « des colonies conquises l'épée à la main, et organisées, « au milieu de la guerre avec sagesse et humanité.

« La République entière, qui s'est délivrée du joug de

« ces hommes atroces par leurs principes barbares et « par leurs cruautés, de ces hommes qui, au nom de « la liberté, avaient déshonoré le nom français par leurs « brigandages sanguinaires, ne forme d'autres vœux, « n'a d'autre ambition que d'embellir ses lauriers par « des actes de justice, de bienfaisance et d'humanité. « Tels sont les principes des Français régénérés et déli- « vrés de la tyrannie décemvirale ; tels sont ceux de la « Convention nationale, qui attend de ses délégués la « profession de foi des mêmes principes, et elle est bien « convaincue que vos triomphes seront toujours ornés « des vertus qui accompagnent les victoires remportées « par de vrais républicains. »

On ne pouvait dire avec plus de ménagement, et toutefois d'une manière plus explicite, qu'il était nécessaire de changer de système.

L'établissement du Directoire était venu convaincre Victor Hugues, prévenu par ce premier avis, qu'une ère nouvelle devait luire, dans laquelle on chercherait à puiser des moyens d'administration ailleurs que dans la source unique de la guillotine.

Ce fut le 26 octobre 1795 que Génissieux, dernier président de la Convention, vint annoncer à la France l'abdication de la Convention, par cette déclaration d'apparat : « La Convention nationale déclare que sa mission est « remplie, et que sa session est terminée. »

Installé le 4 novembre, le Directoire faisait savoir dans une proclamation : « Qu'il était résolu à faire régner la « concorde, ramener la paix, régénérer les mœurs, rouvrir « les sources de la production, ranimer l'industrie et le

« commerce remettre l'ordre social à la place du

« chaos inséparable des révolutions. » Il ajoutait : « de « sages lois, secondées par les mesures d'exécution les « plus promptes et les plus énergiques, amèneront bien- « tôt l'oubli de nos longues souffrances. »

C'étaient les cinq régicides La Révellière Lepeaux, Letourneur, Rewbell, Barras et Carnot qui parlaient ainsi ; mais enfin ils disaient qu'ils ne voulaient plus tuer, et il fallait que Victor Hugues se conformât à ce désir, sous peine d'avoir un successeur dans l'administration de la

colonie. Malheureusement, la nouvelle des péripéties de la révolution, à cette époque de guerre maritime, ne nous parvenait qu'à plusieurs mois de leur date. Il en résulta que la Guadeloupe était toujours Convention lorsque depuis longtemps la France était Directoire. La colonie voulant constamment se modeler sur la métropole, son éloignement donnait lieu à bien d'autres étrangetés : ce qui, là-bas, avait cessé d'être recherché, ce qui était mis au rebut, conspué, atteignait ici l'apogée de la faveur. On déifiait encore Marat lorsque déjà le buste de ce scélérat, barbouillé de sang et de boue, avait été jeté dans un égout.

Le 26 janvier 1796, le Directoire prit un arrêté par lequel les commissaires Victor Hugues et Lebas étaient maintenus dans leurs fonctions, sous le titre d'agents du Directoire, avec jouissance d'un pouvoir égal au sien, pendant dix-huit mois, à compter du jour de la réception de l'arrêté.

Indépendamment des instructions du Directoire et de la lassitude, une autre cause aurait déterminé Victor Hugues à laisser le bourreau sans fonctions : c'est que ce terrible dictateur, si monté contre les riches, pouvait déjà, ainsi que nous l'avons fait observer, marcher de pair avec les plus opulents.

Pour parler de sa fortune, il faut dire quelque chose de son mariage. La dame Lacroix, dont il avait fait sa maîtresse à la manière du temps, par force, étant morte, il songea à se marier. Il jeta ses vues sur la citoyenne Angélique Jacquin, créole de la Martinique. L'acte de mariage fut dressé le 16 mars 1796. Un an et trois jours après, Victor Hugues avait un fils auquel il donnait les prénoms de : Amélius-Victor-Guadeloupe. Le prénom Guadeloupe n'est pas sans bizarrerie, mais la bizarrerie dans les noms et prénoms était chose à la mode. Sans parler de tous ces sans-culottes qui, bien qu'ils n'eussent pas grand'chose des vertus des premiers Romains, s'étaient débaptisés et se faisaient appeler l'un Brutus, l'autre Scaevola, le ministre des affaires étrangères, Lebrun Tondu, ayant eu une fille, la déclara sous les prénoms de : Cwilis-Victoire-Jemmapes-Dumourîez. Baptiste,

valet de chambre de Dumouriez, fut l'un des témoins du ministre.

L'acte contenant les conventions civiles de Victor Hugues et de la citoyenne Jacquin fait connaître que les biens du futur époux consistaient :

« 1° En diverses sommes déposées, tant en espèces « qu'en assignats, chez les citoyens Mautort, notaire à « Paris, Mallet père et fils, banquiers au même lieu, Ber- « trand fils aîné et Richard, négociants à Marenne, et « Delavigne, négociant au Havre ; évaluant le tout, à « cause du discrédit des assignats, y joignant les em- « placements des maisons brûlées au Port-au-Prince, en « une somme en argent de trois cent mille livres ;

ce 2* Une somme de soixante mille livres déposée chez « les citoyens veuve Hugues et fils aîné, négociants à « Marseille ;

« 3° Une somme de soixante mille livres en espèces « ou argent prêté à divers, suivant billets et contrats ;

« 4** Une somme de dix-huit mille livres qui lui sera « due, le 30 du courant, par le trésor national, pour ses « honoraires de représentant ;

« 5'* Enfin, un mobilier consistant en armoires, lits, « fauteuils, chaises, linge de table, argenterie, bijoux et « bibliothèque se trouvant dans trois appartements, rue « Favart à Paris, évalué à vingt mille livres argent de « France »

Comparant la situation de fortune de Victor Hugues lors de l'incendie du Port-au-Prince avec celle qu'il accusait, après vingt et un mois de son administration à la Guadeloupe, on n'aurait pas pu lui faire le reproche qu'il avait adressé au séquestre Richaud. Au moyen de l'argent comptant dont il disposait, il était plus riche que le gouvernement qu'il servait, lequel, dans le même temps, ne réunissait quelques pièces d'or qu'au prix de grands efforts, afin d'envoyer le général Bonaparte commencer sa prodigieuse campagne d'Italie.

Victor Hugues cependant ne disait pas tout dans son contrat de mariage. Il passait sous silence l'intérêt qu'il avait dans les corsaires et dans d'autres spéculations de commerce. Cet objet devait représenter une somme

énorme. Il avait un intérêt dans les corsaires le Beptsi, le Tom, le Sans-Pareil, la Bande-Joyeuse, et dans presque tous les autres. Dans le corsaire la Légère, il était intéressé pour un quart, Lebas pour un quart, Benoist-Cavay et Boudet pour un quart ; le commerce n'avait que le dernier quart.

Associé d'abord pour moitié dans le corsaire le Terroriste, il acheta la part de son associé Fuet et en devint seul propriétaire.

Il en fut de même pour la Dorade, Déjà intéressé dans ce navire, il en acheta la totalité au prix de quatre-vingt mille Hures, et lui donna le nom de Midi.

Dans les opérations de commerce en participation, l'intérêt de l'agent du Directoire était en général plus grand, du double au moins, que celui du plus fort des autres associés. Une opération faite avec le Barcelo nous en donnera la proportion. Ce bâtiment, armé de douze canons, monté de cinquante hommes d'équipage, ayant une commission en course et en marchandises, fut expédié pour Curaçao et la côte d'Espagne avec un chargement de marchandises sèches et de poudre. La valeur du bâtiment et de sa cargaison se montait à deux cent cinquante-sept mille sept cent cinquante-quatre Hures sept sous six deniers. Voici la part pour laquelle amendait chaque associé :

Léon Valeau 40,000 1

Garnaud 25.000

Peyre 15,000

Boudet et Benoist-Cavay 20,000

Piéferme 20,000

Paris 10,000

François Simon 13,200

Menet 13,200

Aubrée 6,600

Fourniols 10,000

Victor Hugues 84,754 7 s 6 d

Somme égale 257,754 7 6

Si Victor Hugues n'avait plus la guillotine, il avait encore la détention sans jugement, la déportation et la séquestration des biens. Il en usait de la façon la plus

large. Mais là où Tabus du despotisme apparaît dans toute sa hideuse nudité, c'est à l'endroit de ce qu'il lui plaisait d'appeler un tribunal de commerce.

Pour l'intelligence de la situation, il est nécessaire de revenir sur nos pas et de prendre les choses de plus haut. Victor Hugues, à son arrivée, ayant fait guillotiner tous les membres des cours et des tribunaux dont il avait pu se saisir, et les autres s'étant dérobés à la mort par la fuite, il ne chercha pas à les remplacer. Il supprima la justice. Il avait compris que, pour la mise en action de ses théories, il ne lui fallait pas de juges, ou plutôt il se fit juge unique et souverain, avec des instruments dociles appelés tour-à-tour Chavidan ou Conseil, Piaud ou Carpentier. Aussi bien, alors même que le proconsul se fût abstenu de dicter les sentences, la morale, l'équité, les sentiments de l'honnête et du juste étant pris à l'envers, le magistrat intègre, érudit, vieilli dans le devoir, habitué à se conformer aux règles de l'éternelle raison, eût été fort embarrassé ; il n'aurait pas su trouver les nouveaux principes : un sans-culotte valait mieux.

Ce que nous venons de dire ne regarde que la justice criminelle. La justice civile fut supprimée par d'autres motifs. Hugues pensa que la population, étourdie et comme hébétée par ce qu'elle verrait, tremblant pour sa tête incessamment menacée, aurait assez de la préoccupation de se défendre de l'échafaud, sans se jeter encore dans le soin de ses intérêts civils. D'un autre côté, Hugues, sous le nom de la République, s'étant emparé, à quelque chose près, de la totalité des propriétés, il ne fallait pas qu'il y eût un tribunal qui pût le contraindre à rendre ce qu'il avait pris. Quant aux difficultés à naître sur les partages et successions, une fiction pouvait les aplanir : c'était de supposer, qu'au rebours de César qui avait institué le peuple romain son héritier, les habitants de la Guadeloupe testaient en faveur de la République. Hugues commençait par tout prendre, et repoussait les réclamations en disant qu'il n'y avait pas de tribunaux pour juger ces sortes de contestations.

La famille Gillet se composait de quatre personnes, trois frères et une sœur. A l'arrivée de Victor Hugues, il

déporta l'un des frères, qui peu après décéda ; au autre, craignant pour sa tète, prit la fuite ; la sœur, elle aussi étant morte, toute cette famille ne se trouva plus représentée dans la colonie que par un seul membre. La République tenant la place de l'émigré, en poussant la fiction jusque dans ses dernières conséquences, tout ce qu'il était possible de décider, c'était que le partage de la succession se ferait concurremment et pour moitié entre la République et le frère survivant. Mais Victor Hugues avait tout pris. Le frère resté à la Basse-Terre disait : il est juste que la République garde les biens de mon frère émigré ; elle a peut-être raison de détenir ceux de mon frère mort déporté ; je ne veux pas examiner si je n'aurais pas droit à la succession de ma sœur : mais moi, je ne suis ni émigré, ni déporté, ni mort, pourquoi prendre ce qui m'appartient ? Laissez-moi au moins mon quart ! Les biens consistaient principalement en des maisons de ville, que la République avait données à loyer. Le citoyen Gillet, ne sachant à qui porter sa réclamation, s'adressa à la municipalité. La municipalité, ne supposant pas une difficulté possible, invita Benoist-'Cavay à laisser Gillet percevoir le quart des loyers. Cette invitation n'était pas une décision judiciaire ; la municipalité ne faisait que constater un fait, afin de mettre l'Administration à même de réparer un tort. L'invitation de la municipalité, rédigée en forme de procès-verbal, en date du 8 mai 1795, fut remise à Gillet, qui la porta à Benoist-Cavay. Celui-ci en référa à Victor Hugues, qui écrivit au bas :

« Il est bien étonnant que la municipalité veuille « s'arroger le pouvoir judiciaire auquel nous n'avons pas « osé toucher par les dangers qu'il y a. C'est à la Con- « vention ou au Gouvernement à déterminer les fonc- « lions des tribunaux. C'est à eux à qui les plaignants « doivent s'adresser.

« Victor Hugues. »

Les rapines du proconsul auraient en effet couru de grands dangers avec l'existence d'une justice régulière.

Cependant un tribunal dit de commerce avait été créé aussitôt l'arrivée des Français dans la colonie. Mais ses

attributions étaient circonscrites dans la mission de statuer sur la validité des prises faites par les corsaires de File. Bourdichon en avait été nommé président, et Saint-Gassies et Pénicaut juges. Ces deux derniers cumulaient ainsi les fonctions de juges avec celles de membre du comité de surveillance révolutionnaire. Ce tribunal, malgré son origine, avait pris ses fonctions au sérieux : il s'imaginait avoir été institué pour juger, c'est-à-dire pour condamner ou absoudre, selon le fait et le droit. Une prétention de cette nature ne pouvait convenir à Victor Hugues. Pour que les bénéfices des intéressés dans les corsaires fussent grands et sûrs, il ne fallait pas d'éventualité ; il était nécessaire, au contraire, qu'un navire capturé, à tort ou à raison, fût un navire condamné.

A l'époque de notre récit, les corsaires n'avaient pas encore le droit de courir sur les bâtiments neutres. Cependant, le capitaine de corsaire Ameline avait capturé et conduit à la Baie-Mahault le brick le Pruth, navire américain. Dans les papiers du capitaine, on avait trouvé une expédition américaine pour un bâtiment de 104 tonneaux, et, dans le coffre du second, une expédition anglaise pour un navire de 210 tonneaux. C'est en s'appuyant sur cette seconde expédition que l'on demandait au tribunal de considérer le navire comme propriété anglaise et d'en prononcer la confiscation. Le capitaine américain soutenait que cette expédition n'avait aucun rapport avec son bâtiment, et qu'il ignorait par quel hasard elle s'était trouvée dans le coffre du second. Le tribunal pensa qu'il y avait un moyen simple de vérifier le dire du capitaine, c'était celui de faire jauger le navire. En conséquence, le 6 avril 1795, le président étant malade, les deux juges, de concert, écrivirent aux commissaires de la Convention pour leur demander, comme un avant faire droit au jugement, le déchargement du navire et son jaugeage. Hugues, agissant comme s'il n'avait pas reçu la lettre de Saint- Gassies et de Pénicaut, fit écrire au tribunal par Lebas, pour lui demander son jugement sur le brick le Pruth, Les juges répondirent en renvoyant à leur lettre du 6 avril, par laquelle ils demandaient le jaugeage du navire.

Alors Hugues, comme toujours, efifaçant ses collègues, et se présentant seul, écrivit au tribunal, à la date du 13 avril, la lettre que voici :

« Victor Hugues, commissaire délégué, au tribunal de « commerce.

« Mes collègues viennent de me faire passer une lettre « dudit tribunal. Je pensais qu'une autorité ne pouvait « s'exprimer que par l'organe de son président.

« Il ne m'a pas été difficile de deviner le motif criminel « des deux signataires, ayant en ma possession une ving- « taine de lettres portées par le capitaine à la Dominique, « lors de son dernier voyage, où il est fortement recom- « mandé par Darluc, Roussignol, Larue, Rafet, Cadiot « (tous émigrés) à Messieurs Pénicaut et Saint-Gassies, « etc., au cas que les scélérats sans-culottes l'arrêtassent. « Mes principes n'ont jamais été de chercher des crimi- « nels, mais de punir sévèrement le crime.

« Néanmoins je voulais, dans cette occasion, en lais- « sant aller cette affaire à sa fin, convaincre mes collè- « gués de ce que je leur ai dit si souvent : que nos plus i< grands ennemis étaient dans l'intérieur. Mais l'arrivée « d'un de mes collègues m'a fait rompre le silence sur « cette affaire. Il est étonnant que le tribunal puisse « demander un jaugeage lorsque, pour frauder des droits « ou pour gagner des primes, jamais aucun bâtiment « n'a été jaugé au juste. C'est ce que peut juger le trice bunal non pas en jaugeant la prise, mais tous les amé- « ricains qui sont dans le port et qui ne sont pas en « contravention. D'ailleurs, il n'est nullement besoin de « décharger le bâtiment pour le jauger.

« Vous suspendrez votre jugement jusqu'au remplaceft ment de ces deux juges. Vous vous conformerez en « tout aux lois, et vous devez prononcer en votre âme « et conscience sans jamais avoir recours à nous, car « les scélérats ne manqueraient pas de dire que nous « influençons vos jugements,

« Vous enregistrerez ma lettre au tribunal et déclarerez « à ces deux juges qu'ils sont indignes de la confiance de « la nation. Nous nous réservons de faire constater leur

« délit par un tribunal compétent et leur appliquer la « peine due à leur forfaiture.

« Vous appellerez les citoyens Normandie et Laudeville « pour remplir provisoirement les deux places de juge.

« Salut et fraternité.

« Victor Hugues. »

Le proconsul ne veut pas peser sur les décisions du tribunal, et lorsque ce tribunal marque de l'hésitation pour prononcer une confiscation, qu'il cherche à s'éclairer, il en menace les membres d'un tribunal compétent ; il les destituera en masse, il changera le lieu des séances ; il prononcera lui-même la confiscation des navires relâchés !

Ce que Victor Hugues disait des relations des juges Pénicaut et Saint-Gassies avec des émigrés n'était qu'un moyen de les effrayer afin de s'assurer pour l'avenir de leur parfaite docilité. Cinq jours après la terrible lettre, qui avait dû faire trembler les juges pour leur tête, le tribunal en recevait une autre non moins étrange, à cause du démenti que celle-ci donnait à l'autre.

« Liberté, égalité.

« Les commissaires délégués par la Convention natio- « nale aux Iles-du-Vent,

« D'après l'examen de l'affaire du brick le Pruth, « enjoignant au tribunal de commerce de biffer sur ses « registres la lettre relative aux citoyens Saint-Gassies « et Pénicaut, lesquels sont réintégrés dans leurs fonc- « tions, tant audit tribunal qu'au comité de surveil- « lance.

« Victor Hugues. »

On remarquera que cette lettre, quoique écrite au nom des commissaires de la Convention, est signée par Victor Hugues seul. Il est probable que, dans l'intervalle, les juges, redoutant le tribunal compétent, s'étaient expliqués et avaient promis, pour l'avenir, de ne plus voir des neutres dans les navires capturés.

Pendant assez longtemps, les choses marchèrent au gré du proconsul. Mais enfin on déféra au tribunal un

navire américain, dont les pièces parurent si conformes au bon droit que la majorité des juges penchaient pour un acquittement. Victor Hugues, en apprenant cette hésitation, écrivit au tribunal :

A la Basse-Terre, le 15 juillet 1795.

« Ce n'est pas sans étonnement, citoyens, que nous « apprenons que la majorité du tribunal refuse de pro- « noncer la condamnation en faveur de la République « de la goélette Polly.

« Nous ne taxerons ici les juges que de défaut d'at- « tention, car ce bâtiment est si suspect que, dussent « les juges en prononcer l'élargissement, nous sommes « décidés à le détenir...

« Après un nouvel examen de l'affaire de la PoUy, si « la condamnation n'en est point prononcée par le tri- « bunal, nous demandons le motif de chacun des juges « par écrit, pour être envoyé au Directoire exécutif à « l'appui de l'arrêté de condamnation que nous avons « pris de ladite goélette. »

« Lebas, Victor Hugues. »

Que penser après cela de ce que Victor Hugues disait aux juges dans sa lettre du 13 avril : « Vous devez « prononcer en votre âme et conscience sans jamais « avoir recours à nous, car les scélérats ne manque- « raient pas de dire que nous influençons vos juge- « ments. »

Cette velléité du tribunal de juger d'après son âme et conscience fit que Victor Hugues en renouvela tout le personnel. Les nouveaux juges, instruits de ce qui s'était passé à l'égard de leurs collègues révoqués, n'osaient relâcher aucun navire, alors qu'ils n'apercevaient pas un motif de condamnation. Avant de statuer, ils consultaient le proconsul, et son avis était le jugement.

Lettre du 20 octobre 1796. (Il s'agit du navire le Rébecca.)

« Nous vous invitons à nous aider de vos lumières

« pour asseoir un jugement qui ne puisse porter atteinte « aux droits des parties intéressées.

« Laudeville, Matheï, Pohl. »

Autre lettre du 6 décembre 1796.

« Il résulte de ces interrogatoires, ainsi que de

« Texamen que nous avons fait des papiers que vous « avez envoyés au tribunal, que nous ne trouvons aucun « motif de condamnation du bâtiment pris .... Nous « avons cru, citoyens agents, devoir vous faire part du « résultat de notre délibération sur cette prise, avant « de porter un jugement qui la relâche. »

« Matheï, Pohl, Laudeville. »

Victor Hugues avait l'hypocrisie de la probité. La manière de faire des nouveaux juges était justement ce qu'il ne voulait point. Il voulait que les juges condamnassent toujours, mais sous leur propre responsabilité, et sans que lui eût l'air d'avoir dicté leur jugement. Les demandes d'avis du tribunal avant de prononcer une condamnation injuste lui valurent d'être destitué en masse ; le lieu de ses séances fut en outre transféré à la Basse-Terre.

Le nouveau tribunal, constitué par arrêté du 17 décembre 1796, était composé comme suit :

Croisier, président ; Romain, Bonjour, Costes, juges ; Ribaut, Bazin, Fabry, suppléants ; Sérane, commissaire du Directoire ; Latrière, greffier.

Le tribunal ainsi composé se permit de relâcher quelques prises. Hugues, furieux, lui écrivit, à la date du 10 novembre 1797.

« Nous venons de nommer de nouveaux juges pour « vous remplacer. Ainsi, à compter de ce jour, vous « voudrez bien vous abstenir de connaître d'aucune « affaire quelconque. »

L'homme essentiel du tribunal était le commissaire du Directoire. Donnant des conclusions verbales, discutant, commentant les pièces, l'acquittement ou la condamnation dépendait en grande partie de son habileté. Hugues crut avoir trouvé ce qu'il cherchait dans Carpentier.

Le proconsul ne prenait pas garde qu*à force de chercher des juges sans conscience il finirait par en rencontrer qui auraient intérêt à acquitter, comme lui avait intérêt à faire condamner.

Le corsaire le Scœvola avait capturé un navire américain chargé de peaux d'ours et d'huile de poisson. Le tribunal relâcha cette prise. Aussitôt la prononciation du jugement, Hugues écrivit au tribunal :

14 juin 1798.

« La clameur publique est, citoyens, que le tribunal a « reçu cinq cents moëdes pour relâcher le bâtiment pris « par le Scœvola, chargé de peaux d*ours et d'huile de « poisson ; comme il m'importe essentiellement de faire « cesser ces bruits, je vous engage à m'envoyer un « extrait de toute la procédure. »

Le tribunal, justement blessé d'une pareille missive, envoya au despote la procédure suivie contre le navire américain, et lui fit demander en même temps les noms des auteurs de la calomnie, afin de les poursuivre et d'exiger la réparation due à sa probité, à son honneur outragé. Hugues répondit à Carpentier délégué près de lui : « qu'il avait vu les lettres de change qui avaient « servi à l'acquittement ; que les juges devaient porter « la honte de l'infamie de la justice vendue. »

Cette réponse portée au tribunal, les juges accusés, Morin, Toulouzan, Négré et Benoist, écrivirent à Hugues que, sous le coup d'une accusation si énorme, ils ne pouvaient plus se permettre de monter sur le siège.

Il répond aux juges que, lorsqu'il leur avait écrit sa lettre du 14 juin, il avait de la forfaiture les présomptions les plus graves ; que toutefois avant d'asseoir une opinion définitive, il avait voulu s'éclairer, et que c'était pour cela qu'il leur avait demandé les pièces de la procédure. Il ajoute : « Je pensais que l'examen de ces piè- « ces allait dissiper mes doutes. Mais quel fut mon éton- « nement de voir un jugement bassement et servilement « rédigé, contraire aux principes, aux arrêtés du Direc- « toire et à ceux de ses agents ; jugement rendu avec une

« telle partialité, que je me crois obligé d'en donner « connaissance au Directoire exécutif. »

Et, sans autrement parler de la démission du tribunal, il termine sa lettre en disant que le commissaire du Directoire étant destitué, l'un des juges en remplira les fonctions.

Les juges restèrent sur leurs sièges ! Quatre jours après Hugues écrivait au tribunal :

« Le citoyen Carpentier, commissaire du Directoire « exécutif, est réintégré dans ses fonctions, ou, pour « mieux dire, il est censé ne les avoir point quittées. »

Carpentier, digne à tous égards de servir un tel maître, reprit ses fonctions.

Des hommes chargés de rendre la justice, parvenus à cet excès de l'oubli de leur honneur et de leur dignité, donnent le degré de démoralisation dans lequel se vautrait la population sous un despotisme brutal, sanguinaire et avide de richesses.

Après ce qui s'était passé, et les juges étant restés en place, Hugues a pu leur écrire le 16 août 1798 :

« Liberté, égalité.

« Je vous défends expressément, citoyens, de pronon- « cer sur la validité ou invalidité des prises qui seront « conduites à Puerto-Rico. »

On cite toujours Louis XIV allant au parlement faire enregistrer un édit, en habit de chasse et un fouet à la main, mais la manière de faire de Victor Hugues vaut mieux. En fait de despotisme, un montagnard n'a pas d'égal.

On a vu que Victor Hugues prétendait ne pas vouloir toucher au pouvoir judiciaire, par les dangers qu'il y avait. Mais lorsqu'il avait besoin d'un tribunal, il le créait pour la cause. On imagine l'espèce de garantie que devaient offrir à la partie adverse des juges choisis par Hugues.

Lorsqu'il ne voulait pas se donner la peine de créer un tribunal, il jugeait lui-même. L'article 19 de son règlement sur la course portait : « Tout homme embarqué « pour une place qu'il ne sera pas dans le cas de remit plir sera réduit à trois quarts de part, d'après un

« procès-verbal signé du capitaine, de Tétat-major et des « premiers maîtres. »

Le capitaine et les officiers du corsaire le Furet avaient jugé que quinze hommes de Téquipage, embarqués comme matelots, n'étaient pas aptes à en remplir les fonctions. Mais personne à bord n'étant pas assez habile pour rédiger le procès-verbal, cette pièce fut dressée à terre à la fin de la croisière, et portait cependant la mention d'avoir été faite en mer.

Victor Hugues, se faisant juge du fait et de la peine, rendit cette décision :

« Considérant que ce procès-verbal contient un faux « qui, conformément aux lois, serait puni de cinq ans « de fers, s'il y avait des tribunaux ; mais que de pa- « reils délits ne peuvent rester impunis ; arrête que le « capitaine François Moquet et Rotureau, commis aux « vivres, subiront huit jours de prison, et seront con- « damnés à une amende équivalente au quart de ce qui « leur revient ; que François Penot et Petit, second, « payeront cent livres, et subiront vingt-quatre heures « de prison. Lesdites amendes seront retenues par le « quartier-maître et remises à la municipalité pour les « indigents, et ce sous la responsabilité dudit quartier- « maître. Enjoint à la municipalité de faire dépôt de « ladite pièce.

« Basse-Terre, le 22 janvier 1798.

« Victor Hugues. »

Outre ses spéculations sur la course, Victor Hugues faisait un commerce consistant en marchandises achetées pour être revendues. On comprend avec quel avantage il pouvait faire concurrence aux autres commerçants. Laissons parler Marc Solier, l'un de ses associés ordinaires.

26 décemubre 1796.

« Solier de la Basse-Terre à Solier et compagnie de « Marseille.

« J'ai eu le plaisir de vous écrire les 3 et 14 courant « par la frégate la Sémilliante, et je vous confirme l'en-

« tier contenu de ces deux lettres. La présente m'a été « suggérée par le citoyen Victor Hugues, agent du Di- « rectoire ici, qui m'a engagé de vous proposer une ex- « pédition de Marseille pour la Basse-Terre, sous pavil- « Ion neutre, de compte à quart entre vous, lui, son « frère de Marseille et moi. J'ignore si cette proposition « vous conviendra, mais il est certain qu'une cargaison « de Provence, bien assortie, bien achetée, ayant beau- « coup d'articles et peu de chaque, offre dans ce mo- « ment une belle perspective. Je pourrai même m'en « sortir avec plus d'avantage que tout autre, et vous « devez en sentir les raisons sans que je sois obligé de « vous les détailler.

L'autorité métropolitaine avait eu connaissance du brigandage de Victor Hugues. Après l'avoir remplacé par Desfourneaux, et avant que ce nouvel agent eût quitté la France pour se rendre à son poste, le Directoire prenait, à la date du 31 juillet 1798, un arrêté ainsi conçu :

« Tout agent, ou tout autre délégué dans les posses- « sions neutres pour y juger la validité des prises faites « par les corsaires français, et qui serait soupçonné « d'avoir des intérêts directs ou indirects dans les ar- « mements en course ou en guerre et marchandises, sera « immédiatement rappelé. »

Ce désir immodéré d'acquérir des richesses, qui faisait qu'on ne reculait devant aucune turpitude, partant d'en haut, s'était infiltré, par contagion, dans toutes les couches de la société coloniale. Tous les fonctionnaires, même les militaires, étaient intéressés dans les armements en course, ou faisaient le commerce. Quelques-uns ne craignaient pas d'acheter le succès à l'aide d'actes et de manœuvres que réprouve la morale la plus vulgaire. Montrons, dans une lettre de Gaterau, capitaine d'artillerie, la morale du temps.

27 avril, à 6 heures du soir.

« Je n'ai que le temps, mon cher Solier, de te donner « avis qu'il vient d'entrer dans notre port un brick, sous « pavillon danois, chargé de vin de Ténériffe, qui a été « pris par le Sans-Pareil, il y a cinq jours.

« Le citoyen Lebas a envoyé tous les papiers trouvés « dans cette prise à son collègue. Vois-le, et fais de ton « côté ce qu'il convient de faire pour que cette proie ne « soit pas réclamée. Je ferai de mon mieux pour qu'elle « subisse le sort que je désire pour ton intérêt.

« J'ai invité le capitaine de prise et le capitaine date nois à venir dé jeûner avec moi demain ; ei tu ne dois « pas douter de mon empressement à mettre en usage (K toutes les ruses analogues à la circonstance,

« Donne-moi tes avis après avoir vu le citoyen Hugues, « et compte sur mon zèle pour tes intérêts.

« Gaterau. »

On n'a pas encore inventé, que nous sachions, un nom pour l'espèce de vol que le capitaine d'artillerie méditait dans l'intérêt de Solier, qui lui fournissait de l'argent lorsqu'il en avait besoin.

Gaterau, familier avec la ruse, habile à dresser des pièges pour y faire tomber.... le coupable, fera un excellent capitaine rapporteur dans une commission militaire. Nous le verrons à l'œuvre.

Disposant, sans contrôle, de la presque totalité des produits de la colonie, Victor Hugues, avec son système d'exaction et ses spéculations à coup sûr, aurait réalisé une fortune fabuleuse, s'il n'avait poussé jusqu'à la fureur la passion du jeu. Beau joueur, il perdait avec un sangfroid imperturbable, et souvent contre des filous, des sommes considérables. Les sociétés dans lesquelles le chef de la colonie se rendait pour tenter la fortune des cartes étaient très-mêlées. L'écume étant montée audessus et le nouveau monde n'ayant pas eu encore le temps de s'épurer, on trouvait des escrocs là où en temps ordinaire il n'est pas d'usage d'en rencontrer. C'est ainsi que Jean-Baptiste Riot, natif de Bordeaux, capitaine au 4* bataillon, fut surpris filant la carte. Hugues le dégrada et le renvoya de la colonie. Des commerçants, des armateurs de corsaires furent également pris sur le fait, jouant à la marseillaise avec des cartes marquées. Hugues condamnait à des amendes les filous appartenant à cette catégorie. Duval et Dutour furent condamnés, pour faits

de filouteries, à 38,843 livres d'amende. Ces faits, qui se produisaient fréquemment, n'empêchaient point l'agent du directoire de fréquenter ces tripots avec assiduité. Il y allait seul, et retournait à l'hôtel du gouvernement à une heure très-avancée de la nuit. Comme Sylla, on aurait dit qu'il pensait que ses crimes mêmes dussent lui servir de bouclier. Il ne lui venait pas à l'esprit qu'il pût rencontrer sur sa route un père, un frère ou un fils de ses nombreuses victimes. Malgré ses pertes au jeu, on a prétendu qu'il lui était resté assez de richesses nonseulement pour faire passer sur sa conduite à la Guadeloupe, mais encore pour lui faire obtenir le gouvernement de Cayenne.

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