CHAPITRE X
Circonstances remarquables de l'administration de Victor Hugues. — Lettre du citoyen Désir Lacaze. — Nombre des déportés de la Basse-Terre. — Chiffre comparé de la population en 1790 et en 1795. — Les officiers de la division Duchène. — Scène sur la place de la Victoire. — Protestation. — Le deuxième bataillon des sans-culottes. — Etablissement d'une garde nationale. ■ — Refus de Victor Hugues de mettre à exécution la constitution de l'an III. — Calomnies contre les blancs et les noirs. — Arrêté sur le vagabondage. — Confiscation du décret du 4 février au profit de la République. — Insurrection à Marie-Galante. ■ — Révolte au Lamentin. — Répression. — Défense aux séquestres d'infliger des peines aux cultivateurs. — Suppression de la peine des fers en matière de vagabondage.
Parmi les faits de radministration de Victor Hugues, il en est deux qui sont plus particulièrement dignes de remarque. Le premier, c'est que, pendant la plus grande fureur égalitaire, tandis que les choses à cet égard étaient poussées jusqu'à la démence, les éléments de la population coloniale demeurèrent distincts et séparés : dans les actes publics, un blanc était dit un citoyen blanc ; un nègre, un citoyen noir ; un mulâtre, un citoyen de couleur.
L'autre fait, c'est que Victor Hugues, tout en peuplant l'armée de nègres et de mulâtres, n'en éleva aucun audessus du grade de capitaine ; et, sauf une exception en faveur du citoyen Corneille, qui fut délégué à Sainte- Anne, il ne convia ni les uns ni les autres aux emplois civils : ils ne furent ni maires, ni commissaires délégués dans les communes, ni membres d'aucun des tribunaux de commerce ou d'exception de la colonie.
A part cette observation de fait, il y avait égalité pour tous les citoyens, en exceptant cependant ceux qui appar-
tenaient à l'ancienne classe des nobles. Ceux-là étaient entachés d*un péché originel ineffaçable, qui les excluait de toutes fonctions publiques. Quelle que fût l'opinion politique par eux professée, quelques gages qu'ils eussent donnés aux idées du jour, ils ne pouvaient entrer dans la classe des sans-culottes pour jouir des privilèges accordés à ceux-ci.
Le citoyen Desconlombre de Jarlan, commandant, sous Collot, de la force armée des Trois-Rivières, avait été déporté par l'administration anglaise, à cause de ses principes révolutionnaires. Revenu dans la colonie avec les républicains, il pensait pouvoir reprendre ses fonctions, et le commissaire de la commune l'avait autorisé à les reprendre. Mais peu de jours après, à la date du 22 décembre 1794, ce même commissaire lui écrivait :
« Ayant été instruit, citoyen, par le citoyen Victor « Hugues, commissaire national, qu'il y avait un décret « qui interdisait tout homme en place tenant à la no- « blesse, et que l'on m'a assuré que tu avais le malheur « d'être de cette classe si détestée ; en conséquence de « ce tu es demi de ce moment, et je t'engage à te rendre « à l'armée républicaine pour y faire un service quel- <c conque.
« Le commissaire, Désir Lacaze. »
Ainsi on ne refusait pas d'employer les nobles absolument. On aurait même été bien aise d'en tirer un service quelconque, selon l'expression du commissaire Désir Lacaze. Saint-Just voulait, lui, qu'après les avoir dépouillés, on les fit travailler aux grandes routes. Les places qu'on leur interdisait étaient celles qu'ambitionnaient les sans-culottes.
Au surplus, dans la colonie, la classe si détestée des nobles avait cessé d'exister. L'émigration d'abord, la guillotine ensuite, puis la déportation, l'avaient complètement anéantie. Ce ne furent pas les nobles seuls que le proconsul déporta, mais aussi tous ceux qui pouvaient lui porter ombrage, soit par le caractère, la fortune ou les lumières, soit même par les services rendus. Pélardy luimême ne put se soustraire à cet ostracisme. Le 2 juillet
1795, il était renvoyé en France. La dénonciation n'épargnant aucune tête, ce général, la veille de son départ, crut nécessaire de se faire délivrer, par le comité de surveillance révolutionnaire, un certificat constatant que pendant son séjour dans la colonie il n'avait été l'objet d'aucune dénonciation.
Pour se former une idée de l'échelle sur laquelle s'exerça la déportation, il suffit que l'on sache qu'après l'émigration, qui avait enlevé à la Basse-Terre tout ce qu'il y avait d'hommes un peu marquants, on put encore trouver dans cette petite ville cent quatre-vingt-une personnes à déporter. Aussi l'élément européen de la population avait à peu près disparu de la colonie, à la campagne surtout. Les villes renfermaient encore quelques blancs, par trois raisons : 1° parce qu'un arrêté avait fait une loi aux femmes, aux filles et autres enfants impubères des émigrés de résider à la Basse-Terre ou à la Pointe-à-Pitre ; 2* parce que quelques petits planteurs qui n'avaient pas émigré, ne pouvant plus vivre à la campagne, étaient venus dans les villes demander au commerce et à d'autres professions la subsistance de leur famille ; 3** parce que c'est dans ces centres de population que s'étaient donné rendez-vous les flibustiers des autres îles, les chercheurs de fortune et d'aventures, transformés pour l'instant en démagogues, et quelques jacobins, queue de Robespierre, qui ne trouvaient plus en France à exercer leur industrie.
Cependant ces différentes sources, dans les villes, d'augmentation de population, n'avaient pas été suffisantes pour combler les vides faits par l'émigration, la guillotine et la déportation. Dans un de nos précédents chapitres, nous avons montré combien, avant la révolution, les dénombrements étaient loin de donner le chiffre exact de la population, surtout à l'endroit des blancs et des libres. Toutefois, malgré les lacunes, les omissions évidentes, nous avons vu que les paroisses de la Basse- Terre avaient présenté, en 1790, un chiffre de 9,371 individus dont 1,645 blancs. Un recensement des mêmes paroisses, érigées alors en communes, fait le 22 décembre 1795, n'accusa plus qu'une population de 5,223 têtes.
dont 1,092 blancs. Dans ce dernier chiffre, on comptait 255 hommes ; le surplus était composé de femmes, de filles et d'enfants. Ainsi les bienfaits de la révolution avaient réduit de près de moitié la population totale de la Basse-Terre et de ses environs. Et quant aux blancs spécialement, si Ton tient compte de ce que nous avons dit des causes de leur affluence dans les villes, on pourra apprécier ce qui devait rester des 1,645 individus dont la présence avait été constatée en 1790.
Il eût été intéressant de faire le même rapprochement pour les autres parties de la colonie, mais nous n'avons pu nous procurer, pour 1795, que le recensement de la Basse-Terre et de ses environs. L'année d'après, au mois d'août, Victor Hugues évaluait la population blanche de toute l'île à 3,000 individus.
Le même esprit de cupidité qui avait guidé Victor Hugues dans ses arrêtés sur les travaux des champs, prévalut dans son conseil à l'égard de l'administration des propriétés urbaines. Pour tout avoir, il compromit tout. Il avait refusé tout salaire aux cultivateurs : il défendit de faire aucune espèce de réparation aux maisons confisquées. Les champs restèrent en friche, et les maisons ne tardèrent pas à tomber en ruines. C'est qu'aux colonies on ne peut défendre les propriétés contre les effets du climat qu'à l'aide de soins et de travaux sans cesse renouvelés. Aussi les cent quatre-vingts maisons confisquées à la Basse-Terre sur les émigrés étaient tombées dans un tel état de délabrement que, le 24 mars 1797, elles ne furent estimées que 1,972,630 livres argent des îles, correspondant à 1,065,120 fr. 40 cent. On doit expliquer le fait du petit nombre de maisons confisquées, eu égard au nombre des émigrés, par la circonstance que, lors de la prise de la colonie par les Anglais, la moitié de la ville ou à peu près avait été détruite par l'incendie. Les terrains dont le Gouvernement s'était emparé n'étaient pas classés au rang des maisons. Au temps du despotisme paraissait à la Basse-Terre un journal intitulé les Follicules Caraïbes : ce journal, soumis à la censure, ne jouissait pas d'une grande liberté, mais enfin il donnait les nouvelles de l'extérieur et faisait connaître certains
actes de radministration locale. La liberté venue, les presses du journal avaient été brisées et ses rédacteurs forcés de prendre la fuite. Victor Hugues n'avait donc pas de contradicteurs ; autour de lui tout étant muet, il pouvait en toute liberté parler à la France de la prospérité de la colonie et du bonheur des habitants sous les bienfaisantes lois de la République une et indivisible.
Fait remarquable ! pendant tout le cours de l'administration si brutalement tyrannique de Victor Hugues, il ne s'est produit contre elle qu'une seule protestation. Tout à l'heure nous aurons à mentionner des dispositions à la révolte de la part de la force armée, des soulèvements de noirs à Marie-Galante et dans d'autres communes ; mais ces différents mouvements ont eu pour objet moins de réclamer la réforme des faits existants que de se prémunir contre des faits imaginaires.
Les officiers de la division Duchène, partis de France après la réaction contre les terroristes, furent surpris, en arrivant dans la colonie, d'y trouver la guillotine en pleine activité et les principes de Robespierre les seuls en faveur. Ils se demandèrent si les lois de la métropole ne régissaient point les possessions coloniales ? Le commandant de VHernoux ne s'était pas caché pour faire entendre des paroles de blâme, et sa voix avait trouvé de l'écho dans l'état-major de la frégate V Hercule, que montait Duchène. Victor Hugues, ayant eu connaissance des propos tenus, saisit, pour faire une sortie contre les officiers de la division, l'occasion du 10 janvier 1795, jour où il faisait reconnaître Leissègue comme contre-amiral.
C'était sur la place de la Victoire, en présence de la force armée et des marins de la division.
Il dit : que les officiers de marine devraient savoir que les lois de la France ne sont pas faites pour la colonie ; que professer une opinion contraire, c'était émettre des idées contre-révolutionnaires ; mais qu'il n'était pas étonnant que les officiers de la division fussent contre-révolutionnaires, puisqu'ils arrivaient d'un pays livré à la contre-révolution ; aussi que son parti était pris de renvoyer en Europe le capitaine Duchène avec tous les autres officiers commandants de la division. Il termina son allô-
cution par ces paroles : « L'administration de Brest n'est « composée que de coquins. Il n'y avait à excepter qu'un « seul homme, et il est mort ! On a bien fait de me ren- « voyer de Brest, car je les aurais fait tous guillotiner, à « commencer par Villaret. »
Puis, marchant derrière le commandant de VHernoux, il le saisit par le bouton de l'habit, et l'arrachant, il s'écria : « Voilà un de ces coquins ! » Le commandant se retourna vivement et Victor Hugues mit la main à la poignée de son sabre.
Le même jour, l'ancien accusateur public prit, ah irato, un arrêté par lequel il déféra Duchène à une commission spéciale. Cet arrêté avait pour motifs : « Le commissaire « de la Convention, considérant que la conduite du « citoyen Duchène, commandant de la division venant « d'Europe, lui paraît extrêmement criminelle, arrête « qu'il sera nommé une commission, pour juger des « faits et des manœuvres dudit citoyen. »
La commission n'ayant pu constater que la conduite de Duchène fût extrêmement criminelle, Victor Hugues, à la date du 13 février, prit un nouvel arrêté par lequel, attendu que le commandant de la division ne pouvait avoir sa confiance, il l'exila au Port-Libre, d'où il le fit partir pour la France.
Cependant la scène du 10 janvier avait profondément impressionné les officiers de la Division. Retournés sur leurs navires, ils se communiquèrent les sentiments qui les agitaient. Legenty, instituteur à bord de l'Hercule, voulant rendre la pensée de chacun et de tous, rédige un écrit dans lequel il rappelle, pour les flétrir, les actes les plus saillants de l'administration du proconsul. Cet écrit, soumis à la plupart des officiers de la division, reçoit leur approbation. Descendu à terre le 8 février, le lieutenant Barada l'affiche à la porte du café du citoyen Méy, café situé sur les quais, dans le lieu le plus appa« rent de la Pointe-à-Pitre. Cette pièce était signée : L'homme libre.
Ce fut tout un événement. La ville en fut remuée. On ne pouvait croire à tant de hardiesse. Les témoins appelés pour constater le crime déclarèrent qu'ils ne pou-
valent rapporter le contenu de l'affiche, parce que dès les premiers mots ils s'étaient enfuis épouvantés. Legenty, Barada et les autres officiers qui avaient approuvé récrit, ceux qui l'avaient lu, ou même entendu lire, furent déférés à la commission militaire. Legenty se défendit carrément : il soutint les faits par lui avancés et se retrancha derrière l'article 7 de la déclaration des droits de l'homme, permettant à tout citoyen de manifester librement sa pensée par la voie de la presse ou autrement. Soit que cette manière si nouvelle de se défendre en imposât aux juges, soit, ce qui est plus probable, quje Victor Hugues, qui dictait toutes les décisions du tribunal, reculât devant l'envoi à l'échafaud de tant de jeunes militaires, la commission s'abstint de statuer, et renvoya les accusés à la disposition du maître, pour qu'il prononçât sur leur sort disciplinairement. Victor Hugues se contenta de renvoyer en France ceux qui, comme Duchène, n'avaient pas sa confiance, c'est-à-dire qui n'étaient pas franchement sans-culottes.
Après l'affaire des officiers de marine vint celle du deuxième bataillon des sans-culottes, commandé par Bures. Ce bataillon, composé au neuf-dixième de noirs, était animé d'un mauvais esprit. Il n'était pas révolté, lui, comme les jeunes officiers de la division, des iniquités de l'Administration : il poursuivait un autre but, et, pour l'atteindre, appelait à son aide le mensonge et la calomnie. Il était en garnison à la Pointe-à-Pitre. On crut, en l'arrachant à ses habitudes, qu'il serait plus facile de faire naître dans son sein des idées d'ordre et de discipline.
Dans les premiers jours de novembre 1795, on le fit venir à la Basse-Terre. Ce changement de garnison offrit au bataillon un texte de plus à sa propagande anarchique. Les soldats, divisés par petites bandes, se répandent à la campagne et font accroître que Victor Hugues, de concert avec les municipalités de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre, avait arrêté la vente de la colonie aux Anglais ; que le marché devait se conclure à la Pointe-à- Pitre, et que c'était pour cela qu'on avait éloigné de cette ville le deuxième bataillon, parce que l'on savait que ni
officiers ni soldats n*auraient souffert une pareille trahison.
D'autres militaires allaient plus loin. Ils disaient que l'argent, prix de la trahison, était déjà rendu au bord de mer, prêt à être porté sur un navire, lorsque Lebas, instruit de la perfidie de son collègue, l'avait fait arrêter et le tenait prisonnier à bord de l'Hercule ; que, quant à eux, ils étaient bien déterminés à faire main basse sur tous les blancs, grands et petits, comme à Saint-Domingue.
Ces soldats montraient leur mauvais esprit dans toutes les circonstances. Ils ne se cachaient point pour dire : « qu'on avait tort de croire qu'on les mènerait comme « on avait mené le premier bataillon ; qu'ils avaient « leurs sabres, et qu'ils sauraient en faire usage. » Les factionnaires, sans motif, brutalisaient, maltraitaient les passants blancs.
Les Anglais à la Guadeloupe, c'était le retour à l'esclavage. Aussi les bruits répandus, faisant craindre aux cultivateurs pour leur liberté, déterminaient à la campagne une vive agitation. Les noirs, désertant les champs, se réunissaient pour se concerter sur les résolutions à prendre.
Le trouble jeté dans les esprits par le deuxième bataillon était d'autant plus redoutable qu'il se produisait précisément au moment où la colonie était menacée d'être envahie par le formidable armement conduit par le général Abercromby et le commodore Hugt Christian. Il fallait arrêter les meneurs dans leur propagande anarchique. Aux fausses nouvelles répandues, Victor Hugues répondit par l'arrêté suivant, du 24 novembre 1795.
« Article P'. Toute personne qui publiera une fausse « nouvelle, tendant à corrompre l'esprit public, à désor- « ganiser les ateliers, à fomenter l'insurrection, à ébran- « 1er la fidélité des officiers, soldats, marins et autres « citoyens, sera traduite devant la commission militaire « et punie de mort.
« Art. 2. Tout atelier qui, par suite du délit prévu « dans l'article premier, quitterait le travail, en s'at- « troupant, et qui ne se dissiperait pas au nom de la
<( loi, les chefs et les trois premiers pris seront punis de « mort. »
Victor Hugues ne faisait pas de vaines menaces : on le savait. L'arrêté du 24 novembre fît rentrer dans le devoir les hommes de la force armée. Mais comme il arrive quelquefois, ce furent des innocents qui payèrent la faute des coupables. Le commissaire de la Convention, voulant éloigner de l'esprit des cultivateurs le soupçon du rétablissement de l'esclavage, redoubla de rigueur contre les blancs. Il relégua à Saint-Eustache tous ceux que, par mesure de sûreté, on détenait dans les prisons de la colonie. Furent aussi exilés dans la même île quelques-uns des rares planteurs qui n'avaient pas pris la fuite à l'arrivée des républicains. Parmi ceux-ci étaient MM. Bouscaren père, et Lanaspèze, ancien notaire.
Cependant l'attitude prise par les ateliers et les soldats du deuxième bataillon avait été pour Victor Hugues un sujet de réflexions. Après avoir donné satisfaction aux émeutiers, il songea à prendre contre eux des mesures de précaution, à dresser une batterie que l'on pourrait démasquer dans des circonstances extrêmes : il arrêta la formation d'une garde nationale dans les villes de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre. Les officiers furent nommés le 16 décembre 1795. C'étaient, pour la Basse-Terre, Ribaut, commandant ; Gilardin, commandant en second ; Bores, Bernier et Blanc, capitaines ; L'Espitalerie, Marc Solier et Joseph Marfin, lieutenants ; François Hamel et Louis Jacquin, sous-lieutenants. Ces divers chefs appartenaient à la population blanche. Les sous-officiers et soldats furent recrutés également parmi les blancs ou parmi les anciens libres.
L'établissement d'une garde nationale fut précédé d'une mesure très-importante, celle de désarmer tous les citoyens qui ne faisaient pas partie de la force publique. L'organisation de la garde nationale venant ensuite, on n'armait que les colons qui inspiraient confiance. Cet acte était sage. Supposons deux hommes, dans une île, nécessaires l'un à l'autre, mais celui-ci faible et celui-là fort ; que de ces deux hommes le faible seul comprenne
le besoin de son compagnon, à ce point que loin de méditer rien contre sa sûreté, son désir ardent soit d'avoir un grand nombre de compagnons semblables, doués de la même force et des mêmes aptitudes ; que Thomme fort, au contraire, ne soupçonne point Tutilité de son compagnon ; qu'il soit importuné de sa présence, parce que, à tort ou à raison, il craint que le faible ne veuille empiéter sur ses droits ; dans cette disposition des esprits, s'il est un troisième homme chargé de veiller à la conservation des deux autres, convaincu qu'il sera que le faible n'attentera pas aux jours du fort ; que s'il possède une arme il s'en servira pour se défendre et non pour attaquer ; par contre, craignant chez le fort les emportements de la jalousie et les mouvements de la colère, dans sa prudence il devra enlever à l'homme fort les moyens de nuire à son compagnon et mettre celui-ci à même de résister. A Saint-Domingue, Santhonax marcha dans une autre voie : il désarma le faible et arma le fort : le faible fut égorgé.
Depuis la révolution, les idées avaient varié sur la manière de régir les colonies. Au temps du Directoire, on était pour une assimilation à la France. Victor Hugues fut donc invité à mettre à exécution à la Guadedoupe la constitution de l'an m. Mais le montagnard, le jacobin de 93, comme d'ailleurs le vrai jacobin de toutes les époques, ne veut une constitution qu'autant qu'il n'est pas au pouvoir : pour peu qu'il soit le maître, qu'il gouverne, il ne connaît qu'une constitution, sa volonté. Il rédigera bien toutes celles qu'on voudra ; elles seront démocratiques, sociales ; la liberté, l'égalité, la fraternité, rien n'y manquera ; mais sous la condition de ne pas s'en servir. Tel fut le sort de celle de 93. Nous savons qu'on la laissa dormir et qu'à la place on mit le gouvernement révolutionnaire, c'est-à-dire le bon plaisir des montagnards. Le 9 thermidor venu, et l'autorité arrachée des mains des jacobins, ils se cramponnèrent à la constitution dont ils n'avaient pas voulu : ils organisèrent des émeutes dont le mot d'ordre était : du pain et la constitution de 93 !
Victor Hugues, excellent jacobin, au dire de Lequinio
et aussi par les faits que nous avons rapportés, ne voulait pas d'une constitution qui aurait enlevé quelque chose à son despotisme. Il se refusa à la mettre à exécution. Les motifs sur lesquels il s'est appuyé sont renfermés dans une dépêche du 9 août 1796, dont voici les parties les plus saillantes :
« Plusieurs raisons nous ont empêché de mettre jus- « qu'à présent la constitution en activité dans cette co- « lonie ; nous allons vous les déduire
« La constitution, qui offre tant d'avantages en Fran- « ce, ne présente que des difficultés dans ces contrées ; « la promulguer, la mettre aujourd'hui en activité, le « lendemain il n'y a plus de colonies. En effet, qui « pourra contenir 90,000 individus forts et robustes, « aigris par de longs malheurs, par des tourments hor- « ribles et par des supplices affreux ? Qui pourra con- « tenir la férocité naturelle aux Africains, accrue par le « désir de la vengeance ? Qui empêchera les funestes « effets de l'ignorance et de l'abrutissement où l'escla- « vage les a plongés ? Sera-ce 3,000 personnes, dont « 2,000 détestent autant l'ordre de choses actuel que le « gouvernement républicain, et dont 500 sont enfants ou « valétudinaires ? A l'exception de 200 ou de 300 hom- « mes à principes, venus d'Europe, le reste des blancs « est ennemi aussi juré des noirs que les noirs le sont « des blancs. Les passions et les haines ont été conte- « nues jusqu'à présent, parce que nos proclamations, en « recommandant l'union et l'oubli des anciennes querel- « les, ont prononcé des peines sévères contre ceux qui y « contreviendraient, et parce que, toujours en présence « de l'ennemi, menacés à chaque instant d'être attaqués « par lui, on s'est uniquement occupé de le repousser et « de le vaincre. Nous vous le répétons, citoyen ministre, « la constitution, loin d'être un bienfait pour la colonie, « dans la situation où elle se trouve, sera sa perte : « Saint-Domingue n'est-il pas une preuve de ce que nous « avançons ? Ici, comme dans ce malheureux pays, les « nombreux amis des Anglais intrigueraient dans les « assemblées primaires ; ils chercheraient à faire re- « naître les ferments de division à peine apaisés, et pro-
« fiteraient de ce moment pour leur livrer la colonie une « seconde fois ; mais, quand nous n'aurions pas à « craindre les dangers que nous prévoyons, pouvons- « nous contrevenir à l'article 8 de la constitution : Est « citoyen français, qui paye une contribution directe, « foncière ou personnelle ? Personne ne paye de contri- « bution dans la colonie ; par qui les assemblées pri- « maires y seront-elles formées, puisqu'une des qualités « essentielles pour y être admis, et pour être citoyen « français, est de payer une contribution ? L'article 314 « de la constitution nous ôtant le pouvoir d'en établir, « il nous est impossible de remédier à cet inconvénient ; <i le Directoire exécutif peut seul le lever par un mes- « sage au Corps législatif ; alors, citoyen ministre, ne « penserez-vous pas qu'il serait juste d'exempter d'im- « positions pendant un certain temps les habitants de « cette colonie, pour les indemniser de la perte qu'ils « ont éprouvée par le décret du 16 pluviôse ?
« Un autre obstacle contrarierait encore la mise en « activité de la constitution, le manque de lois ; et, « depuis vingt mois, nous ne cessons de les demander.
« L'ordre de choses pour la culture est tel, qu'il n'a « pu être changé jusqu'à ce jour ; la volonté du Gouver- « nement serait-elle de distribuer les propriétés natio- « nales aux Africains ? Nous croyons devoir vous dire « avec assurance que la République perdrait de grands « capitaux, et n'en retirerait aucun avantage, par la « paresse naturelle à tous les individus qui habitent un « pays où les besoins de la vie sont comptés pour rien.
« L'homme attaché aux travaux de la terre peut, sans « se gêner, se procurer en dix jours l'existence d'une « année ; il n'a pas de besoins ; les vêtements lui sont « inutiles ; l'indolence et la paresse sont le suprême « bonheur pour lui ; il n'est mû par aucune des pas- « sions qui peuvent porter l'homme au travail ; l'ambi- « tion lui est inconnue ; le retour dans sa patrie ou « dans tout autre climat, loin d'être une récompense, « serait un châtiment. Or, il ne peut s'adonner aux tra- « vaux de la culture du sucre et du café que par la con- « trainte. Est-ce là l'esprit de la constitution ? Ne présu-
« mez pas, citoyens ministre, lorsque nous parlons de « contrainte, que nous voulions nous servir de nouveau « de celle qu'on exerçait dans le cruel ancien régime : « loin de nous cette pensée ! Nous entendons par con- « trainte les moyens à employer, en se conformant aux « principes qui nous sont dictés par la constitution, pour « empêcher le cultivateur de rester dans l'oisiveté.
« Rien de plus pénible que les travaux de la culture « dans les colonies ; il n'est aucune richesse au monde « qui puisse dédommager le cultivateur de ses peines « sous un ciel aussi brûlant, et nous mettons en fait « qu'un forçat, condamné à vingt ans de fers, ne se résou- « drait pas à échanger sa peine contre un an de travail « à la culture du sucre : ce n'est donc que par gradation « qu'on peut amener ces infortunés, par l'instruction, « par le besoin, par les vices même de la société, à l'état « où le Gouvernement veut les appeler.
« D'ailleurs, citoyen ministre, comment concilier la « constitution avec les instructions que vous nous avez « données, faire des règlements sévères pour la culture, « dites-vous ? Eh quoi ! donner la liberté à un homme à « qui il ne faut que dix jours dans une année pour se « procurer tous ses besoins et vivre agréablement sans « nuire à la société, suivant l'esprit de la constitution ; « il est donc contre ce même esprit de l'assujettir, par « des règlements, à travailler pour les autres ! »
Lorsqu'il n'était pas question de mettre la constitution à exécution, Victor Hugues la trouvait admirable, la recommandait à l'amour des colons. Voici une lettre circulaire qu'il adressait à tous les fonctionnaires, à l'occasion de la fête du 21 janvier.
Port de la Liberté, 12 janvier 1796.
« L'anniversaire de la punition du dernier tyran des « Français est l'époque la plus mémorable de la fondait tion de notre liberté. Nous devons à cet heureux jour « une constitution républicaine qui a illustré nos armes, « vaincu de puissants ennemis et forcé les plus acharnés « contre nous à nous respecter et à nous craindre ? Que
« notre joie et notre reconnaissance se renouvellent le « 21 janvier pour célébrer le plus beau jour des fastes « de notre révolution.
« Vous voudrez bien, citoyens, suspendre pour ce jour « les travaux de vos fonctions.
« Victor Hugues, Lebas. »
Par la nature des éléments qui composent la population coloniale, la liberté politique dans ces contrées éloignées, lorsqu'elle ne se traduira pas par l'extermination, sera toujours l'oppression d'une classe par l'autre. Partant, toute constitution qui aura pour base l'élection populaire y produira fatalement des effets regrettables. Aussi, à l'endroit des colonies, nous sommes un peu comme le jacobin monté au pouvoir, nous n'aimons pas les constitutions. Victor Hugues était donc dans le vrai en refusant à mettre à exécution la constitution directoriale. Il appuyait son opinion de quelques bonnes raisons, et il aurait pu en donner d'autres, sans avoir besoin de calomnier les colons noirs et blancs.
Le nègre est naturellement indolent : lorsqu'il n'est pas en mouvement, il dort. Mais il n'est pas vrai qu'il faille la contrainte pour le pousser au travail. Comme tous les autres hommes, il a des besoins et des passions : qu'on les exploite, et l'on obtiendra du nègre des efforts soutenus, impossibles aux blancs. Nous avons vu des nègres ramer, dans une pirogue, pendant dix heures consécutives. Grager du manioc à la manière du nègre, c'est quelque chose d'infernal : c'est à la fois un travail des bras et une danse de tout le corps. Leur danse est connue. On sait que, composée de sauts et de gambades, elle doit être horriblement fatigante. Eh bien ! on voit des nègres grager du manioc toute la nuit du samedi au dimanche, faire leur farine le lendemain, danser toute la nuit du dimanche au lundi, et ce jour se trouver au travail de l'atelier ! La contrainte était nécessaire à Victor Hugues, pour la raison qu'il exigeait un travail qu'il ne voulait pas rémunérer. Il est encore moins vrai que la férocité soit de l'essence du caractère du nègre. Afin ne pas travailler autrement et plus qu'il ne veut, il aime.
il chérit sa liberté ; en lui faisant craindre pour cette liberté, ce qui est facile parce que sa crédulité est extrême, on peut le pousser à des excès. Mais dans les temps calmes et ordinaires, lorsque des scélérats n'ont pas intérêt à l'exciter, le nègre est l'homme le plus doux, le plus facile à conduire de la création. Assez disposé à reconnaître la supériorité du blanc, il est si peu son ennemi qu'il tient à grand honneur d'avoir une affinité avec lui. Quant au blanc, il est exact de dire qu'il haït le noir comme de prétendre que la tête déteste le bras.
Les hommes à principes de Victor Hugues étaient les huissiers Gauguery et Carpentier, Ance, le guillotineur, Trinchard, ce terrible juré du tribunal révolutionnaire de Paris, et cette bande d'égorgeurs et de pillards qui l'avaient suivi ou qui étaient venus le rejoindre.
Cependant, tout en écrivant au ministre qu'il ne mettrait pas la constitution à exécution, Victor Hugues avait bien voulu lâcher quelque chose du gouvernement révolutionnaire. Il créa à la Pointe-à-Pitre un tribunal criminel provisoire, et institua des notaires, au nombre de six, dont trois pour la Pointe-à-Pitre et trois pour la Basse- Terre. Selon les instructions du ministre de faire des règlements sévères pour la culture, il prit un arrêté sur le vagabondage. « Etait vagabond tout individu attaché « à la culture à l'arrivée des Français, et qui ne travail- « lait pas actuellement sur une propriété rurale. »
Le vagabond était puni de deux mois de fers, à prononcer par la municipalité de la commune où il était arrêté, érigée à cet effet en tribunal.
L'arrêté sur le vagabondage joint aux autres règlements déjà existant sur la culture, et notamment la défense aux cultivateurs de sortir de l'habitation sur laquelle ils étaient attachés sans un congé du séquestre ou du géreur, sous peine d'être arrêtés comme vagabonds amenèrent plus d'ordre et plus de régularité dans les travaux des champs. A la même époque, les petites habitations, enlevées à l'administration improductive des séquestres, furent affermées. Sous la protection de ces différents actes, la terre fut remuée, les champs en friche s'éloignèrent des bâtiments, la culture reçut une
nouvelle vie. Mais il faut bien le dire, ce fut aux dépens de la liberté proclamée avec tant de fracas, ce fut par la confiscation du décret du 4 février au profit de la République. Car qu'était-ce qu'une liberté qui vous enlevait le droit de choisir le genre de vos occupations, qui forçait le cultivateur à prendre racine sur la terre où le hasard l'avait jeté, et soumettait même son déplacement momentané aux caprices d'un séquestre ou d'un géreur ? Par l'absence de tout salaire, le cultivateur ne pouvait même pas se bercer d'illusions, supposer que son temps était à lui et qu'il ne faisait que le prêter. Victor Hugues, fidèle image de son temps et des hommes qu'il servait, ne savait pas garder de mesure. D'une extrémité, il sautait à l'autre extrémité. Le but était toujours dépassé. Ayant produit le chaos et voulant le débrouiller, au lieu de prendre un moyen terme entre ce qui avait été détruit et ce qui existait, il ne trouva rien de mieux que de revenir au point du départ. C'est ainsi que procèdent les hommes qui agissent d'après leurs intérêts et non par conviction. Lorsque le Directoire le pressait de faire des règlements sur la culture, un jour, à sa table, on le surprit à dire : « J'ai été envoyé ici pour détruire « l'esclavage et je l'ai détruit ; qu'on m'envoie l'ordre « de le rétablir et je le rétablirai. » Parmi les convives étaient des hommes de couleur, et il y avait à la porte un factionnaire noir, nouveau libre.
Une fois que l'on fut persuadé que le Gouvernement voulait sérieusement du travail et que, pourvu que les champs fussent cultivés, il était disposé à ne pas écouter les plaintes des travailleurs, les séquestres abusèrent de l'autorité qui leur était laissée sur les ateliers. Ils ne se donnèrent plus la peine de dénoncer les manquements ; ils s'attribuèrent le droit de punir : ils faisaient mettre aux fers les cultivateurs, et allaient même jusqu'à les frapper. Le mécontentement devint général. De sourdes rumeurs préludaient à la tempête. Victor Hugues n'entendait pas, ou feignait de ne pas entendre.
^ Dans les derniers jours de décembre 1797, presque tous les noirs de Marie-Galante se mettent en mouvement, parcourent la campagne et arrêtent tous les blancs
qu'ils rencontrent. Dans le même temps, ceux de la commune du Lamentin lèvent Tétendard de la révolte. Victor Hugues, à la date du 6 janvier 1798, se hâte de mettre la colonie en état de siège.
On ne démêlait pas bien la cause de la rébellion. Ici l'on croyait saisir que les révoltés exigeaient qu'il leur fût abandonné trois jours par décade ; là, ils semblaient faire entendre qu'ils appréhendaient que la colonie ne fût livrée aux Anglais par les blancs.
Conduits par le mulâtre Goyote et les noirs Adon et Jolicœur, les nègres de Marie-Galante, après avoir couru la campagne, vinrent, au nombre de cinq à six mille, hommes et femmes, cerner la ville, qui n'avait alors pour toute garnison qu'une compagnie de noirs, commandée par le mulâtre Lapoterie.
Les insurgés étaient armés comme on l'est dans une insurrection, c'est-à-dire de tout ce qu'ils avaient pu saisir. Bon nombre d'entre eux cependant avaient des fusils.
C'était alors P. Piaud qui était commissaire délégué. Il avait succédé à Gauguery, devenu odieux par sa tyrannie. Il envoie aux insurgés des parlementaires et ouvre avec eux une négociation. Il leur fait de grandes promesses, et ne refuse que ce qui est nécessaire pour traîner les choses en longueur et donner au secours qu'il avait demandé à la Guadeloupe le temps d'arriver. Ce que voulait Piaud surtout, c'était que ceux qui étaient à la tête de la révolte se fissent connaître. Il fit comprendre aux insurgés qu'on ne pouvait traiter définitivement sans l'intermédiaire des chefs, et s'y prit de telle sorte qu'il persuada aux meneurs de se mettre en évidence et de prendre même les insignes du commandement. Ce ne fut qu'après trois jours d'anxiété que le secours demandé arriva. Goyote, Adon et Jolicœur, furent saisis, jugés et condamnés dans les vingt-quatre heures par une commission militaire. On les fusilla sur la savane Bosredon.
Cet acte de vigueur calma l'insurrection. Les noirs rentrèrent sur leurs habitations respectives.
On doit dire à la louange des noirs de Marie-Galante qu'ils ne commirent ni meurtre, ni pillage, ni incendie.
Durant tout le désordre, M. Reynal de Saint-Michel seul fut blessé d*un coup de pique au bras. Les nègres se contentaient d*arrêter les blancs et de les faire leurs prisonniers. Ayant probablement à se plaindre de M. Langlois, après l'avoir arrêté, ils lui rasèrent la tête, le placèrent sur un cheval, la tête tournée vers la queue de ranimai, et le conduisirent jusqu'au bourg de la Capesterre, où la municipalité parvint à le faire mettre en liberté.
Au Lamentin, les faits ne s'accomplirent pas aussi paisiblement. Là, les insurgés avaient formé toute une organisation civile et militaire. Ils avaient nommé leurs généraux, leurs officiers et jusqu'à ceux qui devaient représenter les agents du Directoire. Pendant la nuit du 29 au 30 décembre 1797, ils vinrent au nombre de deux à trois cents, attaquer le bourg. Sur la route, ils avaient rencontré et égorgé les sieurs Hubert et Raphin, ainsi qu'un marin du corsaire V Italie-Conquise. Fort heureusement que se trouvait dans le bourg, en changement d'air, le brave Modeste, capitaine de corsaire, homme de confiance de Victor Hugues. Il rassemble les habitants de toutes couleurs, se met à leur tête, et repousse cette bande d'insurgés.
Dès le premier avis de l'insurrection, le général Boudet, qui se trouvait à la Pointe-à-Pitre, s'était rendu sur les lieux, précédé d'une compagnie de dragons et suivi des carabiniers de Pérard. Deux heures après la jonction des troupes au bourg du Lamentin, Boudet fut averti qu'il se formait un rassemblement considérable dans les environs de la Ravine-Chaude. Il envoya à la découverte son aide-de-camp Rush Rezeville, avec un guide et deux dragons. Cette reconnaissance alla se heurter contre l'arrière-garde des insurgés, forte d'une quarantaine d'hommes. Rezeville, les deux dragons et le guide, sans hésiter, firent une charge ventre à terre contre les insurgés, qui jetèrent leurs armes pour mieux fuir dans les cafés. Rezeville apprit que les insurgés, dont il venait de mettre l'arrière-garde si facilement en déroute était en marche, divisés en deux colonnes, pour aller attaquer le bourg. Son retour près de Boudet se trouvait ainsi inter-
cepté. Tandis qu'il hésite sur le parti à prendre il entend une vive fusillade. Il pousse au galop dans cette direction, mais à son arrivée les insurgés étaient en fuite ; il vint à temps cependant pour faire un prisonnier.
Boudet, après le départ de son aide-de-camp, informé que les insurgés s'avançaient, avait marché contre eux. Arrivé sur l'habitation Flachard, il avait tourné la lisière et les avait trouvés rangés en bataille. S'avançant seul, il les somme de déposer les armes. A cette sommation les insurgés répondent par deux coups de pistolet. Il fallut recourir à la force. Les greiiadiers de Pérard ouvrirent le feu. Après quelques instants d'une fusillade bien nourrie, les insurgés, chargés par la compagnie de dragons, furent mis en déroute, laissant sur le champ de bataille trente à trente-cinq morts. Les chefs faits prisonniers, livrés à une commission militaire, furent condamnés et fusillés.
La prompte répression de ces premiers mouvements arrêta le soulèvement général de la colonie, car l'esprit d'insurrection planait sur toute l'île. Dans plusieurs communes, nombre de noirs, compromis dans la révolte et craignant d'être recherchés, se retirèrent dans les bois. La colonie toujours en état de siège, le général Boudet, à la date du 20 mai 1798, écrivait à Bartouilh, commissaire délégué à la Pointe-Noire : « Les agents doivent « prendre quelques dispositions pour les hommes retirés « dans les bois. Ils vont vous les faire connaître. »
Mais aucune mesure ne fut prise contre ces fugitifs. Après avoir puni les chefs et rétabli l'ordre, les agents ne voulurent pas voir les autres coupables, séduits, entraînés avec d'autant plus de facilité qu'ils avaient des sujets réels de mécontentement. Contrairement à ses habitudes, Victor Hugues, pour prévenir de nouvelles révoltes, pensa qu'il était plus simple et plus juste d'écarter la cause des soulèvements que de contenir la population par l'effroi des châtiments. Le 8 janvier, en transmettant aux délégués des communes l'arrêté sur l'état de siège, les agents leur disaient : « Instruits que « des séquestres se permettent, de leur autorité et sans « même vous en donner connaissance, d'infliger des
« peines aux cultivateurs, nous profitons de cette cir- « constance pour vous recommander également de faire « cesser cet arbitraire, et d'éviter vous-même de pro- « noncer aucune peine. Il faut qu'elles émanent des « municipalités, auxquelles vous déférerez les coupa- « blés : elles seules ont le droit de prononcer des peines « correctionnelles. »
Ils défendirent en outre aux municipalités de prononcer la peine des fers pour le délit de vagabondage. Cette peine était évidemment hors de proportion avec le délit, surtout eu égard aux faits qui constituaient un cultivateur en état de vagabondage. Aux fers fut substitué l'emprisonnement.
Capitulation des Anglais devant Victor Hugues