CHAPITRE XIIL
Départ de Lebas pour la France. — Guerre avec les Etats- Unis. — Décadence de la Guadeloupe. — Réflexions sur Victor Hugues.
L'arrêté contre les cinq capitaines américains fut le dernier acte un peu important auquel, dans la colonie, Lebas ait participé par sa signature. Son état de santé le contraignit à se rendre en France. Il partit dans les premiers jours de 1797, avec la pensée de ne faire qu'une absence de quelques mois ; mais il ne devait plus revoir la terre de la Guadeloupe : arrivé en Europe, il apprit, non sans surprise, qu'il n'était plus agent du Directoire. Lebas avait des raisons, en effet, pour ne pas s'attendre à ce brusque remercîment. Le Directoire, aux termes de la constitution, nommait des agents aux îles pour un temps dont la durée ne pouvait excéder dix-huit mois. A l'expiration de ce terme, les agents sortaient de fonctions, à moins que leurs pouvoirs ne fussent prolongés par un nouvel arrêté. Par application de ce principe, un arrêté directorial avait fixé au 22 juillet 1797 l'époque de la cessation des fonctions de Victor Hugues et de son collègue. Cet arrêté connu, les agents avaient mis de l'ordre dans leurs affaires et fait toutes leurs dispositions pour quitter la colonie. Le 18 septembre, Victor Hugues écrivait à Marc Solier, alors à Saint-Eustache.
« Je t'ai écrit plusieurs fois pour savoir l'époque de « ton retour dans notre colonie, afin de régler nos petites « affaires. J'ai vendu mon intérêt sur le Midi à Boudet « et à Cavay, et ce corsaire va sortir bientôt. Si ton inten- « tion n'était pas de te rendre ici, écris à Gaudrie notre « situation pour que nous puissions déterminer quelque « chose.
« Tu pourrais bien envoyer notre règlement pour
« la Beptsi, observant que c'est moi qui ai payé Tachât « en entier.
« Je voudrais aussi que tu m'enverrais une reconnais- « sance des vingt barriques de sucre qui ont été char- « gées sur D.
« Tu sens combien il est intéressant pour moi de ter- « miner toutes nos affaires, ou au moins d'y mettre de « Tordre. En outre, j'eus été bien aise de te charger de « Taffaire dont je t'ai déjà parlé. Tâche de remonter le « plus tôt possible.
« Je te salue fraternellement.
« Victor Hugues. »
Mais le Directoire, loin de donner des successeurs à Victor Hugues et à Lebas, avait, par un arrêté du 19 mars 1797, prolongé leurs pouvoirs pour dix-huit mois. C'est sur la foi de ce nouveau traité que Lebas avait quitté la colonie. Mais voilà que tout à coup le Directoire se ravise, rappelle les agents, et, par décision du 5 juin 1798, désigne pour leur succéder le général Desfourneaux. Ainsi Lebas était resté en fonctions lorsqu'il croyait en sortir, et il en sortait lorsqu'il croyait y rester. Il vécut à Bordeaux dans cette obscurité convenable à son caractère et au peu d'étendue de son intelligence, obscurité dont, pendant la tourmente révolutionnaire, il avait essayé de se dépouiller. Lebas ne fit à la colonie ni bien ni mal. Sa présence fut constamment voilée par celle de son collègue. Aussi, tout ce que Ton sait de lui, c'est qu'il a été d'abord commissaire de la Convention, puis agent du Directoire.
Le gouvernement de l'Union américaine, ému des pertes éprouvées par son commerce, envoya dans la mer des Antilles plusieurs frégates fines voilières, avec mission de chasser, de capturer et de conduire dans les ports des Etats-Unis les corsaires de la Guadeloupe. Ainsi furent capturés les corsaires la Croyable, de Saint- Domingue, et le Sans-Pareil, de la Guadeloupe.
Victor Hugues, qui faisait prendre par ses corsaires les navires du commerce américain, trouva fort mauvais que les frégates américaines prissent ses corsaires. En
conséquence, parut cet arrêté, qui équivalait à une déclaration de guerre :
« L*agent particulier du Directoire exécutif de la « République aux Iles-du-Vent.
« Instruit par les relations extérieures et par les « papiers américains même, que les bâtiments de cette « nation ont pris le corsaire la Croyable, capitaine « Silvestre, de Saint-Domingue, ayant commission du « citoyen Hédouville, agent particulier du Directoire « exécutif, et Font conduit aux Etats-Unis, où le capi- <( taine et Téquipage ont été constitués prisonniers ; « qu'une frégate et une corvette de cette même nation « ont également pris le corsaire le Sans-Pareil, de cette <( colonie, au vent de la Martinique, et en ont agi comme « à regard de celui de Saint-Domingue ;
« Considérant que ces actes hostiles dénotent une in- « tention bien formelle de la part de ce gouvernement de « déclarer la guerre au gouvernement français, ou de « porter celui-ci à la lui déclarer ; qu'il est possible même « que cette déclaration a lieu de part ou d'autre ; mais « que, n'ayant à cet égard aucune certitude, il ne peut « ni ne doit agir d'après des conjectures ; que cepen- « dant il est essentiel de fixer l'opinion publique sur la « conduite à tenir envers les Américains, afin de prévenir « les abus et les vexations qui pourraient résulter de la « conduite perfide qu'ils tiennent envers les bâtiments « français, et prendre des mesures qui offrent une garante tie des effets de leurs hostilités, dans le cas où la guer- « re serait déclarée, arrête :
« Article 1". Les lois et règlements faits sur la course « relativement aux neutres, et notamment aux Améri- « cains, continueront d'être exécutés en toutes leurs « dispositions.
« Art. 2. Les bâtiments américains relâchés par le « tribunal de commerce seront séquestrés provisoire- « ment, leurs cargaisons vendues à la diligence de l'Ad- « ministration, pour les fonds en provenant être versés « dans la caisse de la République, où ils resteront « déposés, pour être remis dans la suite à qui de droit, « suivant les ordres du Directoire exécutif.
« Art. 3. Le tribunal de commerce sera tenu de donner « avis de suite à Tagence de la mainlevée qu'il accordera « desdits bâtiments américains.
« Art. 4. Les capitaines et équipages desdits bâti- « ments américains ne pourront sortir de la colonie « qu'ils ne souscrivent l'obligation de se faire échanger, « dans le cas où la guerre serait déclarée entre les deux « puissances.
« Art. 5. L'Administration, le général en chef de la « force armée, sont chargés de l'exécution du présent « arrêté, qui sera imprimé, lu, publié, affiché et enre- « gistré sur les registres de toutes les autorités consti- « tuées, qui sont aussi chargées de son exécution.
« Au Port de la Liberté, le 28 septembre 1798 de la « République française, une et indivisible.
« Victor Hugues.
« André.
« Secrétaire général de Vagence. »
Les croisières américaines réunies aux croisières anglaises, poursuivant nos corsaires avec acharnement, s'emparèrent du plus grand nombre. On ne voyait entrer dans nos ports que de rares captures. L'état florissant de la Guadeloupe s'éclipsa. Les choses de première nécessité, les bois, la farine, la morue, le bœuf, s'élevèrent à des prix fabuleux. Les armateurs de corsaires firent de grandes pertes. Victor Hugues écrivait à Marc Solier. « J'espère qu'aussitôt mon arrivée vous tiendrez mon « compte prêt, pour que nous puissions terminer nos « affaires du Midi, de la Beptsi et du Tom, dont j'ai « appris la vente indirectement. Les pertes que j'ai « éprouvées me mettent à même d'avoir besoin de tous « mes moyens. »
Le règne de Victor Hugues allait finir. La Providence avait disposé les choses pour qu'il remit seul à son successeur les rênes d'une administration que seul il avait façonnée. Cette administration, c'était la négation de tout ce qui constitue une société civilisée. La religion détruite, Dieu méconnu, ses temples souillés, prostitués aux usages les plus vils, servant d'écurie ; tout ce qui était noble.
généreux, éminent, proscrit ; Tinstruction bannie ; aucune école ; la jeunesse croupissant dans Tignorance, suçant les principes d'une morale pervertie. Le mariage avait cessé d*être un acte sérieux, entraînant des obligations et destiné à avoir de la durée.
L*homme honnête et paisible, abandonné sans garantie contre la perversité, pouvait être privé de sa liberté, jeté dans les cachots et conduit à Téchafaud sous le soupçon le moins fondé, sous la dénonciation la plus calomnieuse ; la masse du peuple vivant dans la crainte, courbée, abrutie sous un despotisme dont, quelquefois, l'inintelligence n'était comparable qu'à la brutalité ; pas de lois, pas de tribunaux, pas de justice, l'arbitraire partout ; aucune culture suivie, les champs en friche, les routes défoncées, devenues impraticables, perdues faute d'entretien ; les propriétaires en fuite, les propriétés tombant en ruines ; la concussion, la piraterie, le pillage : tel était le gouvernement de la Guadeloupe, modifié dans les derniers temps par la guillotine en moins et un peu de culture en plus.
Cependant Victor Hugues fut peut-être l'un des hommes les plus extraordinaires qui aient été mis en lumière par la révolution. Sans nulle connaissance de la guerre et de l'administration, il accepte la mission d'aller organiser une colonie sur laquelle on voulait faire fleurir la liberté^ Végalité, la fraternité ou la mort. Elle est au pouvoir de l'ennemi, défendue par une garnison nombreuse que soutenait une flotte formidable. Il n'en est pas ému. Avec une poignée d'hommes, il conçoit le périlleux projet d'enlever cette colonie au Léopard britannique. Ce ne fut point une simple aventure glorieuse. Par la puissance de son énergie, de son indomptable courage, de sa fermeté opiniâtre, inébranlable, et de son activité prodigieuse, privé de tout, ses généraux morts, il trouve le moyen de tout créer sur les lieux, non-seulement pour replanter le drapeau de la France sur le sol de la Guadeloupe et pour enlever aux Anglais jusqu'à la pensée de l'attaquer, mais encore pour porter dans les autres possessions britanniques la terreur du nom français. Au travers de ses mille défauts scintillaient des qualités
essentielles. S'il déchaîna toutes les passions, il s'en servit contre l'ennemi, et, lorsqu'il n'en eut plus besoin, sa main de fer fut assez forte pour les comprimer et empêcher que la colonie ne s'abîmât dans la dévastation et dans le sang.
Sans éducation, ses manières étaient rudes et grossières, son langage ignoble. Mais il possédait une imagination ardente, une conception vive ; d'un coup d'œil prompt et sûr il démêlait le mérite des hommes qu'il voulait employer. Sorti de bas, monté avec le flot démagogique, il eut, comme tous les parvenus, cette haine jalouse contre tous ceux qu'il trouva élevés lorsque lui-même parvint au sommet ; mais cette haine n'embrassa pas toute une classe et se borna aux individus ; jamais, comme Burnel, à Gayenne, il n'aurait conçu l'infâme projet de fournir des armes aux noirs pour leur faciliter les moyens de massacrer les blancs. Son âme était inaccessible à la crainte. Les plus grands dangers n'avaient pas la puissance de l'émouvoir. Dans ce cœur dur, impitoyable, cruel, on surprenait parfois des mouvements (Je clémence et de générosité. Marié, il fut aussi tendre époux que bon père.
Pour ce qui est de ses opinions politiques, il les résumait dans une haine fanatique contre le nom anglais. Lorsque la révolution le saisit pour en faire un chef de peuple, il est probable qu'il n'avait jamais réfléchi sur la meilleure forme de gouvernement. Libre de choisir, ses instincts lui auraient indiqué la forme despotique : ce fut sa tendance constante. Du reste, avec le même zèle il rétablit l'esclavage à Gayenne comme il avait décrété la liberté à la Guadeloupe. En 1814, au Palais- Royal, il se fit remarquer par l'énormité de sa cocarde blanche. « Eh quoi ! cette cocarde à votre chapeau ! » lui dit le citoyen Lehoult, qui l'avait connu au temps où il faisait guillotiner ceux qui avaient porté ce signe rebelle. « Que voulez-vous, répondit l'ancien jacobin, les Bour- « bons sont nos souverains légitimes. »
Il mourut à Gayenne, en 1826, privé de la vue.