CHAPITRE XII
La Soufrière.
Par suite des arrêtés pris contre les Américains, riche fut la proie de nos corsaires dans les premiers moments. Les armateurs firent des bénéfices énormes. Mais le temps des merveilles était passé. L'orage grondait et allait s'abattre sur la Guadeloupe. Tout se remuait avec menace contre la colonie. Au dehors les Américains et les Anglais aiguisaient leurs armes ; au dedans, se préparait la révolte de Marie-Galante et du Lamentin, dont nous avons rendu compte. La nature elle-même semblait irritée : en l'année 1797, la terre trembla cinq fois. La Guadeloupe a ensuite, au milieu d'elle, un ennemi qu'elle ne craint pas parce que, par l'habitude, elle s'est familiarisée avec lui : c'est le volcan, distant de la Basse-Terre de dix kilomètres trois cents mètres environ, d'après les observations du commandant du génie Daniau. Nous disons environ, parce que Daniau a pris pour bases de ses calculs le grand piton de la Soufrière et le mât du pavillon du fort Richepance, tandis que nous comptons de ce même piton à la ville, ce qui doit présenter une légère différence. On se joue avec ce volcan, on y monte, on se chaufife aux fumerolles, sans songer que la montagne est creuse, et que l'on a sous les pieds un grand atelier, qui, travaillant avec une prodigieuse activité, peut, en un moment, faire voler en éclats la voûte sur laquelle on marche. Celui qui écrit ces lignes s'est rendu au volcan un grand nombre de fois : il y a conduit des femmes et des jeunes filles.
Dans le siècle dernier, Peyssonel avait, le premier, vi-
site la grande caverne de la Soufrière. Après lui, d'autres savants, conduits par l'amour de la science, avaient pénétré dans ce lieu redoutable. L'entrée de cette caverne était située dans la partie nord-ouest de la montagne. Elle était basse, et l'on ne pouvait y passer qu'en se courbant. Entré dans la grotte, on se trouvait immédiatement dans une obscurité profonde. Après avoir fait environ vingt pas sur une pente assez rapide, vous retrouviez le jour, qui venait d'une fente placée sur votre tête et dans le flanc de la montagne. Ici, on jouissait d'une fraîcheur agréable. De cette première salle on passait dans une seconde, dans laquelle régnait une température chaude. S'avançant encore, on arrivait dans une troisième grotte : là, vous étiez saisi d'une chaleur insupportable, la respiration devenait difficile, la sueur vous inondait, les flambeaux étaient près de s'éteindre : en faisant deux pas de plus dans la direction où semblait être le foyer du calorique, les flambeaux s'éteignaient. Ce fut dans cette grotte qu'au mois d'août 1808 M. l'Herminier, chimiste distingué, père de notre modeste et savant médecin, a été asphixié, et aurait perdu la vie sans de prompts secours.
A gauche, la grotte continuait. Celui qui était assez hardi pour s'y aventurer, demeurait étonné de voir les flambeaux se raviver et de sentir une douce fraîcheur : en s'avançant encore, toujours en descendant, le froid devenait excessif. Personne n'a atteint les limites de la grotte. En 1797, les membres d'une commission nommée pour faire un rapport sur le volcan, voulant franchir l'espace où commence le grand froid et où s'était arrêté Peyssonel, entendirent le bruit d'une eau courante : effrayés, ils se hâtèrent de revenir sur leurs pas.
En 1791, une partie de la voûte s'étant écroulée, l'entrée de la caverne fut déplacée, et se trouva désormais à la fente par laquelle venait la lumière, après qu'on avait pénétré dans la première salle. Aujourd'hui il n'est plus possible de visiter la caverne : des éboulements, qui ont eu lieu lors du tremblement de terre du 8 février 1843, en ont bouché l'entrée.
La Soufrière est la plus haute des montagnes de la
Guadeloupe. On lui donne une élévation de seize cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Par sa position au milieu d'autres montagnes encadrant la commune de la Basse-Terre, elle dessine pour la ville le panorama le plus majestueux comme le plus pittoresque. A son sommet, la vue est enchanteresse. Cest à la fois le paysage le plus varié, le plus riche et le plus étendu. Là, pour la vue, les mornes et les vallons se convertissent en plaines. On a sous ses pieds, d'un côté la Basse-Terre, et de l'autre la Pointe-à-Pitre. La Grande-Terre, semblable à une carte de géographie étendue sous vos yeux, vous montre tous ses contours, ses champs de cannes à sucre, ses moulins à vent agitant leurs bras, ses îlots, sa Rivière-Salée, et le magnifique port de la Pointe-à-Pitre, animé par les navires à l'ancre, ou qui, sous voiles, y entrent ou en sortent. Les regards quittant cette riche campagne, pour se porter plus loin vers un horizon sans fin, s'arrêtent sur les îles des Saintes, de la Désirade, de Marie-Galante, de la Dominique, de la Martinique, de Mont-Serrat, d'Antigue, de Nièves et de Saint-Christophe.
Il arrive, quelquefois, qu'un nuage vient se placer audessous de l'observateur, et entre lui et l'une de ces îles ; alors cette île paraît être dans le ciel.
Ce ravissant spectacle contraste avec la nature désolée que l'on foule du pied.
Lorsqu'on examine les grands déchirements de la montagne, ces larges excavations dans lesquelles le regard ne peut plonger pour en mesurer la profondeur, ces énormes quartiers de rochers jetés en désordre les uns sur les autres, ces roches calcinées : alors, par la pensée, se reportant aux anciens jours, on se fait une idée de l'effroyable activité qu'a dû avoir le volcan. A quelle époque cette activité s'est-elle ralentie ? C'est probablement ce que la science elle-même ne saura jamais.
Christophe Colomb nous apprend qu'après avoir découvert la Guadeloupe, il aperçut, au centre de l'île, un rocher pointu et d'une grande élévation, d'où sortait une grande quantité d'eau, et avec un tel bruit qu'on l'entendait de son bord, bien qu'il fût à douze kilomètres de la côte.
Il est probable que le volcan, dans ce moment, était en éruption.
De 1493 à 1645, nous traversons des années vides. Nulle part on ne trouve un mot sur le volcan. A cette dernière date vient Dutertre, et voici ce qu'il dit de la Soufrière :
« Au milieu de Tîle, tirant un peu vers le midi, est la « célèbre montagne de la Soufrière, dont le pied foule « les sommets des autres et qui s'élève fort haut dans la « moyenne région de l'air ; de sorte que si l'on était sur « le haut de cette montagne, on aurait le plaisir de voir « se former les nues et d'ouïr gronder le tonnerre sous « ses pieds. Cette montagne est presque ronde. Au des- « sus de la plate-forme s'élèvent deux petites éminences, « comme deux pointes de rochers, distantes de vingt à « trente pas, une du côté du sud et l'autre du côté du « nord. Celle-ci semble être une gueule de l'enfer ou une « cheminée du mont Gibel, fumante comme une four- « naise enflammée ; et dans les nuits les plus sereines, « on voit cette fumée entremêlée de petites flammes. »
Ainsi, du temps de Dutertre, le volcan, avec de la fumée jetait de petites flammes. A un demi-siècle de là, ces flammes n'étaient plus que des étincelles. En effet, Labat, qui a visité la Soufrière en 1696, nous en a laissé le récit suivant :
« Quand nous eûmes marché environ trois heures et « demie en tournant autour de la montagne, et montant « toujours, nous nous trouvâmes dans des pierres brû- « lées, et dans des cendres qui sentaient très-fort le « soufre. Enfin nous arrivâmes sur la hauteur. C'est une « vaste plate-forme inégale ; la terre fumait en bien des « endroits, et surtout dans ceux où il y avait des fentes « et des crevasses, où nous ne jugeâmes pas à propos « de nous aller promener ; mais nous prîmes de côté, « sur un amas de grosses pierres calcinées, appelées le « piton de la Soufrière. Comme il n'y avait ni cendres ni « fumée, nous y montâmes sans crainte, et nous vîmes « au-dessous de nous, du côté de l'est, la bouche de la « Soufrière : c'est un trou ovale qui me parut de dix-huit « à vingt toises de large dans son plus grand diamètre.
« Ses bords étaient couverts de grosses pierres mêlées de « cendres et de quartiers de soufre. Il en sortait une « fumée noire mêlée (^étincelles de feu. II y a une autre « bouche beaucoup plus petite que la première, et qui « paraît comme une voûte ruinée. »
Labat dit autre part que le volcan jetait des cendres de temps en temps, et qu*il en trouva plus d'un demi pied entre les roches brûlées qu'il rencontra en montant sur la montagne.
En 1696, la Soufrière lançait donc encore des cendres et jetait une fumée mêlée d'étincelles.
Depuis cette époque, non-seulement le volcan ne faisait plus d'éruption, mais encore on aurait dit qu'il allait s'éteindre. En 1797, il ne montrait sa vitalité, de même que de nos jours, que par des jets de vapeur, qui sortaient en sifflant de quelques crevasses de la montagne.
Le 28 septembre, sur les six heures du soir, par un temps calme et serein, le vent étant à l'est, un bruit sourd, semblable au grondement du tonnerre, se fit entendre à la Basse-Terre, dans les environs, et même dans quelques parties de la Grande-Terre. Ce bruit cessa sans qu'on pût en connaître la cause. A huit heures, il recommença, accompagné d'une légère secousse de tremblement de terre, et alla toujours en augmentant jusqu'à éclater comme la décharge d'une pièce d'artillerie. On fut certain alors qu'il venait du volcan. Vers minuit, les personnes qui dormaient furent réveillées par des mugissements profonds et étranges : on eût dit la grande voix de l'ouragan, mêlée et confondue avec le bruit de vagues en fureur se brisant contre des rochers. Ces mugissements, qui durèrent deux heures et demie, plongèrent dans un sentiment de grande terreur les habitants qui étaient le plus à proximité du volcan. Une forte odeur de soufre se répandant dans l'air et l'altérant, détermina la mort de quelques personnes déjà affaiblies par les maladies chroniques. Un nuage noir et épais enveloppa la montagne. Poussé par le vent d'est, il s'avança, tel qu'un immense crêpe funèbre, sur le Matouba et les Vieux- Habitants, plongea ces deux communes dans de profondes ténèbres, et s'étendit sur la mer à perte de vue. Il était
formé d'une cendre grise, rude au toucher, laquelle, tombant en pluie, couvrit la terre et les végétaux de tous les lieux sur lesquels passa le nuage.
La Rivière-Noire, dont la source est voisine de la Soufrière, charria pendant douze heures une boue épaisse et noire, qui avait une forte odeur de gaz hydrogène sulfuré.
La Soufrière et les montagnes voisines, trois jours entiers, restèrent plongées dans un océan d'épaisses vapeurs. Le volcan jetait une telle quantité de fumée que le soleil en était pâle ; on le voyait comme au travers d'un verre de couleur. Les habitants, n'apercevant plus la montagne, croyaient qu'elle s'était abîmée pendant l'éruption.
En effet, lorsqu'elle se montra, on vit que la configuration n'en était plus la même. Outre les deux éminences placées sur celui des bords de la montagne qui regarde la Basse-Terre, il en existait une autre au lieu qu'on appelle aujourd'hui la Grande Découverte, et que Labat désigne sous le nom de piton de la Soufrière. Sur le sommet du volcan, mais au bas du piton, était un plateau qui, s'élevant en terrasse, menait, par une pente assez facile, jusqu'au haut de ce rocher. Hapel-Lachenaie, distingué par ses connaissances en chimie et en histoire naturelle, donnait à ce piton une élévation d'environ cinquante mètres ; il pensait qu'à sa base il avait cent-vingt mètres de circonférence. Ce piton avait disparu et jonchait la montagne de ses débris. Dans certains endroits on évaluait que le terrain s'était abaissé de trente à quarante mètres.
Les effets de l'éruption ne s'étaient pas fait sentir seulement à la Soufrière : les sources des Galions en furent profondément altérées. Ces sources sont situées au pied du morne l'Echelle, au sud-est et à trois cents mètres environ de la partie du volcan la plus rapprochée. Elles se composaient de sept jets d'eau chaude. La principale, qu'on voyait sourdre de la grosseur d'un homme, et deux autres, d'un volume moindre, étaient taries.
Pendant plus de six mois, le volcan continua, de temps en temps, à faire entendre des grondements et à lancer
des cendres, lesquelles, un jour, atteignirent les hauteurs de la Capesterre.
Le 22 avril 1798, sur les deux heures de l'après-midi, on compta une nouvelle éruption. Elle se manifesta par un bruit pareil à celui de l'explosion d'un caisson de poudre, bruit qui continua environ deux minutes. La montagne s'ouvrit dans le nord-est, et le volcan lança au loin une énorme quantité de pierres. Ces pierres furent lancées avec une telle puissance, que de petites éminences trouvées sur leur passage furent emportées et devinrent des plateaux ; elles broyèrent les plus gros arbres ; le morne voisin, contre lequel elles allèrent principalement se heurter, fut dépouillé de sa verdure, et comme labouré. La masse de ces pierres fut si considérable, qu'elle combla une ravine profonde où la Rivière- Noire prend sa source. Cette rivière, pendant trois jours, cessa de couler. Le volcan demeura tranquille jusqu'en décembre 1836, époque à laquelle il jeta encore des cendres (1).
(1) Lors de l'éruption du 28 septembre 1797, Victor Hugues et Lebas, à la date du 3 octobre, nommèrent une commission à l'effet de visiter le volcan et de faire un rapport sur les causes et les effets de l'éruption. Cette commission était composée des citoyens Peyre, inspecteur général des hôpitaux ; Amie, médecin de l'hôpital militaire de la Basse-Terre ; Hapel-Lachenaie, chimiste-pharmacien de P^ classe ; Fontelliau, chirurgien de 1" classe ; Codé, chirurgien de 2™* classe, remplissant ses fonctions auprès de la force armée.
La commission remit aux agents un mémoire très-intéressant, qui fut adressé à l'Institut. Voici sur quelle hypothèse elle fonda la cause de l'éruption :
« A la Guadeloupe, nous avons éprouvé dans la même année
« cinq tremblements de terre Ces tremblements de terre
« auront ébranlé la montagne ; il se sera fait des éboulements « partiels, qui auront donné passage à l'eau des pluies déposées << dans les réservoirs qu'elle renferme dans son sein ; cette eau « se sera précipitée sur le foyer du volcan : c'est à sa masse, « c'est à son expansion subite, c'est à celle plus considérable « encore que fournit sa décomposition lorsqu'elle se trouve dis- « persée et en contact avec les matières embrasées, qu'on doit « attribuer la cause de ce grand événement. On serait tenté de « croire que le réservoir qui se trouve dans le grand cratère a « contribué à en fournir la matière, et qu'il concourt encore à « l'entretenir. »
Fait remarquable ! La commission explique ici la force et la puissance de la vapeur, force et puissance qui alors n'étaient pas connues, du moins à l'état usuel.
Prise du Fort Fleur d'Epée