‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 102 sur 123 · ER LE · texte numérisé non relu

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faute d'argent pour payer une liberté déjà acquise. Le trouble des esprits était d'autant plus grand que le fait de la déportation ne s’arrêtait pas seulement aux esclaves devenus libres par suite du décret du 4 février, et qui avaient été enrôlés dans la force armée, mais s’étendait à tous les hommes de couleur et nègres anciennement libres. Tous n'étaient pas chassés, mais aucun n’avait la certitude de rester. Les personnes les plus considérables de cette classe par l’âge, la fortune et la famille,

étaient frappées au moment où elles s’y attendaient le moins.

Les réclamations qu'elles faisaient parvenir à l'autorité témoiguaient de leur désespoir. Jacques Duclos PRE à Ménard une lettre ainsi conçue :

« Le mulätre libre, Jacques Duclos, au général en chef de l’armée « de la Guadeloupe.

Mon Généra},

1 m'est impossible de vous exprimer la douleur dont j'ai « été pénétré .en recevant le congé que l'on m'a donné pour « Wil, Côte-Ferme ! congé qui me placé. parmi les hommes « que votre justice expatrie. Mon âge, ma très-nombreuse fa- « mille et surtout ma conduite intacte pendant cinquante ans, « réclament une exception en ma faveur. Veuillez me l’ac- « corder! Veuillez me faire rayer du nombre de ceux qui ont « si justement mérité le'châtiment que vous leur infligez. Les « témoignages honorables pour moi que je joins à ma prière, « justifieront votre justice en ma faveur. La plupart des per- « sonnes qui les rendent vous sont sans doute connues. Rendez- « moi la vie en me rendant l'honneur, sans lequel l’ homme « n'est rien.

Jacques DucLos. »

F. Raillon, étant à la Basse-Terre, écrivait à Lacrosse, alors au Moule :

« Je n’ignore pas qu'on n'a peint auprès de vous avec les

« couleurs les plus noires. On à surpris votre religion, « Monsieur le Général. Depuis plus de quatre mois je suis « dans les souffrances et les humiliations. C’est M. le com- < mandant Pillet qui m'a envoyé ici, chargé d’une lettre pour «, M. le général Ménard, que je n’ai pu remettre jusqu’à ce jour « pour raison de maladie.

« Je vous prie, Monsieur le Capilaine-général, en considé- « ration de l'humanité et de ce que vous avez de plus cher, en « considération de mon grand âge et de mes infirmités qui ne « me permettent plus d'agir, de me permettre de retourner « sur mes propriétés pour me faire donner des soins qui me « sont nécessaires et me rétablir, s’il est possible. »

En renvoyant cette lettre à Négré , le Capitaine-général, qui était sur l'habitation Maupertuis, du Moule, lui écrivait, # la date du 20 octobre :

« Je vous suis obligé, Mon Cher Commissaire, de l’avis que « vous me donnez, et j'en profite pour envoyer détruire ce « réceptacle de brigands.

« Continuez à maintenir l’ordre avec toute la vigueur que

« je vous connais, et renvoyez aux Saintes les nègres et mu- « lâtres qui vous gènent à la geôle et qui sont mis à la dispo- « sition du Gouvernement.

« Le nommé Raillon, coquin reconnu de la Grande-Terre, « m'écrit de chez vous; je vous envoie sa lettre. Faites re- « cherche de lui, et si vous le trouvez, mettez-le en prison, » jusqu à ce qu'on l’embarque pour la Nouvelle-Angleterre.

Je vous salue.

« LACROSSE

Bernier lui-même, qui avait rendu des services incontestables à la cause de l’ordre, fait tout le bien, empêché tout le mal qu’il avait pu, n’échappa pas à la proscription générale. Le 25 septembre, le Capitaine-général donnait à son égard l'ordre suivant :

« Le nommé Bernier, homme réputé (1) de couleur, ci- \ devant commissaire du Gouvernement à la Basse-Terrez

« ayant été un des plus grands provocateurs à la résistances.

-« qu'ont éprouvée les troupes de la République, lors de leur « débarquement à la Basse-Terre ; ; « Il est ordonné au citoyen Nègre, commissaire du Gouver-

« nement à la Basse-Ter re, de faire conduire, sur-le-champ, « cet individu à bord de l'aviso l’En/fant-Prodigue, pour être « porté en France et remis à la disposition du ministre de la

« marine et des colonies.

« LACROSSE

En vertu de cet ordre, Bernier fut immédiatement arrêté et conduit à bord. Ne pouvant rester à Ja Guadeloupe, il fit faire près du Capitaine-général des démarches infructueuses pour être du moins autorisé à choisir le lieu de son exil et à se retirer avec sa famille dans une île étrangère. Le 25 septembre, le navire qui devait l'emporter, étant sur le point de lever l'ancre, il écrivait à Négré :

«Il paraît décidé que je dois suivre ma destination, malgré « les diverses démarches que j'ai fait faire près du Capitaine- « général pour obtenir mon élargissement et la permission « d'aller dans une île neutre avec ma famille. J'espérais ce- « pendant que vous auriez réussi auprès de lui, m'ayant promis « de vous employer pour moi. Permettez que j'aie l'honneur « de recommander à votre humanité et à votre bienveillance | « ma famille infortunée, ma femme et mes enfants, en atten- | « dant qu’ils puissent sortir de la colonie. Vous êtes époux et « père; ces titres m'assurent que vous voudrez bien vous y « intéresser.

Salut et respect. | SEX? « BERNIER. »

(1) Le mot réputé a été ajouté après coup et au-dessus de la ligne. Bernier était en effet un homme de couleur de la Martinique, mais il n’y avait rien chez lui qui pût faire soupçonner son origine,

Te

* Indépendamment de son arrèlé sur les patentes, Lescallier battit monnaie avec une traite d’Africains toute faite. On se rappelle que les corsaires tant des particuliers que du Gouvernement avaient pris et conduit dans les ports de la Guadeloupe un grand nombre de navires ennemis chargés d’Africains. Ces noirs avaient été répartis sur les habitations de la République, c'est-à-dire dans toutes les parties de la colonie, car, aïnsi qu'on l'a vu, Victor Hugues, à quelque chose près, avait confisqué toute l’île. De ces habitations, ces noirs se sauvaient et étaient recueillis par des particuliers qui les gardaient à leur service. En faisant la répartition, les fonctionnaires qui avaient des habitations gardaient pour eux la meilleure part. Ce fut même pour quelques-uns de ces fonctionnaires la source d’une grande fortune. Ils avaient tous les bras qu’ils souhaitaient et du travail saus rétribution. Ce fut sur tous ces noirs que Lescallier posa la main pour les convertir en argent. En effet, le 9 septembre, jour même de l’arrèté sur les patentes, paraissait l'ordre suivant :

«Le conseiller d'État, préfet de la Guadeloupe el dépendances,

€ Ordonne : à tous les habitants, propriétaires ou domiciliés « des bourgs et villes, et à tous citoyens quelconques, de dé- « clarer (dans un délai de quinze jours après la réception du « présent ordre) les individus noirs ou de couleur, de tout âge « et de tout sexe, qui pourraient être chez eux, soit employés «+ à la culture, ou comme domestiques, ouvriers ou locataires, « lesquels ne leur appartiennent pas, et qui leur proviennent « des prises, des propriétés nationales ou domaniales, des « autres colonies, ou des autres habitations de cetté même « colonie.

« Les déciarations seront adressées, signées et certifiées, au « commissaire du Gouvernement de la commune dans laquelle «réside le déclarant; et par le commissaire transmises au « préfet colonial avec ses observations.

« Ceux qui ont des noirs sur lesquels le Gouvernement a

« cp droits, seront admis à prendre des arrangements avec

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« l'Administration pour les conserver à demeure ou à loyer, « etle préfet s'empressera de faciliter ces arrangements toutes .« les fois qu’ils pourront avoir lieu sans nuire aux intérêts de «, la République, ou à ceux de quelque individu.

« Ceux qui n'auront pas fait la déclaration exigée ci-dessus, . « dans le temps prescrit, seront sévèrement recherchés, et « punis des mêmes amendes et peines qui sont réglées contre « les receleurs des divaguants ou contre les détenteurs des « propriétés de l'État.

« Les commissaires du Gouvernement dans les communes « sont chargés de l'exécution du présent ordre.

« LESCALLIER. »

Rien n’est curieux à étudier comme les efforts faits par les détenteurs de ces noirs pour les garder. sans en payer le prix. Les uns les avaient recus de Victor Hugues en récompense de services rendus à la chose publique, les autres les avaient trouvés sur le rivage de la mer, couverts de plaies, et avaient dépensé pour eux en soins beaucoup au delà de leur valeur; Les noirs de ceux-ci étaient poitrinaires, les noirs de ceux-là dange- ; reusement malades. Depuis les paralytiques et les lépreux de la Judée, jamais on n’avait vu sur la térre autant d’infortunés atteints de maladies incurables. On aurait dit que tous les infirmes, tous les hydropiques et tous les maniaques du monde s'étaient donné rendez-vous à la Guadeloupe. On peut se deman-" der l'intérêt qu’on aurait eu à garder près de soi des gens si embarrassants. Mais ces moyens ne servaient à rien, car il fallait produire les noirs que l’on avait devant une commission qui les visitait et en déterminait la valeur. Voici l’un des procès-verbaux de la commission. Il montrera la façon dont les choses se passaient :

« Proces-verbal d'estimation de huit noirs vendus au | « citoyen Negre.

« Aujourd'hui, 48 novembre 1802 ; « Les citoyens Bossant, commissaire de marine chargé du

service, Couturier Saint-Clair, directeur général des domaines nationaux, et Courejolle, chargé du contrôle de la marine, à la Basse-Terre, s’étant réunis en la maison de la préfecture, en vertu de l'invitation du préfet colonial, en date du 17 de ce mois, il a été par eux procédé à l’estimation de la valeur des noirs appartenant au Gouvernement, épaves, ou provenant des prises, qui sont en la possession de divers particuliers, ainsi qu'il suit :

Le citoyen Négré, négociant, s’est présenté avec sept noirs et une négresse, qui sont en sa possession, lesquels ont été examinés, désignés et estimés comme suit :

« Alcindor, congo, peau rougeñtre , front plat, yeux à fleur de tête, nez épaté, grosse bouche, visage uni, taille de einq pieds un pouce environ, àgé d'environ vingt-quatre ans;

« John, congo, âgé d'environ trente-deux ans, taille de cinq pieds, front rond; avee deux cicatrices, dont l’une à droite et l’autre au milieu du front, yeux à fleur de tête, nez épaté et retroussé., menton pointu, visage ovale;

« Bastien, dit la Mort, capelaou, âgé d'environ trente-deux ans, taille de cinq pieds trois pouces, visage long, front rond, petits Yeux, nez épaté, petite bouche, grosses lèvres, ayant une cicatrice à l'articulation de l’épaule gauche ;

« Lubin, congo, âgé d'environ trente ans, front plat, marqué entre les deux yeux des marques de son pays, grosses lèvres, yeux à fleur de tête, taille de cinq pieds;

« Moco, de nation moco, âgé d’environ trente ans, taille de cinq pieds trois pouces, visage ovale, front rond, yeux petits, avec des marques de chaque côté, nez épaté, narines très-ouvertes, petite bouche, grosses lèvres, marqué d’une grande fleur de son pays sur la poitrine, et d'une autre au- . dessus du nombril ;

« Jean-Pierre, congo, âgé d'environ trente ans, taille de cinq pieds un pouce, visage ovale, petit front plat, une ci- - catrice sur le sourcil droit, nez pointu , ayant des écrouelles du côté de l'oreille droite ;

« Cook, du Mozambique, âgé d'environ vingt-deux ans, « taille de quatre pieds dix pouces environ, visage long, front « élevé, marqué de points au milieu, petits yeux, nez épaté, « petite bouche, grosses lèvres; « Théotiste, ibo, âgée de dix-huit ans environ, taille de cinq « pieds, visage rond, front rond, avec une tache de petite vé- « role au milieu, yeux moyens, nez écrasé, petite bouche, « grosses lèvres.

Lesquels, après avoir été dûment examinés, nous avons « estimés valoir la somme de quinze mille livres, argent co- « Jonial. | | « Et le citoyen Négré nous ayant déclaré accepter la pré- € Fa estimation, lesdits noirs lui ont été remis pour rester « en sa possession ; et il a signé avec nous. « Soumettons à cet effet ladite estimation à l’ approbation du < nr colonial.

« Fait en la maison de la préfecture les; jour, mois et an une < à autre part.

BossanT, COUTURIER SAINT-CLAIR, COUREJOLLE, NÉGRÉ. « Vu et approuvé la présente estimation :

« Le Préfet de la Guadeloupe et GONE « LESCALLIER. »

J'ai recu de M. Négré la somme de quinze mille livres, « argent colonial, pour le prix de huit noirs mentionnés dans « le procès-verbal d’adjudication d'autre part, dont quittance. « À la Basse-Terre (Guadeloupe), le 17 mai 1805.

« Le receveur général de la colonie, «Pn. REISET. »

Lescallier vendait aux colons, pour le compte du Gouvernement, des noirs à raison de mille, douze francs cinquante centimes pièce. S'il-avait été chargé de racheter ces mêmes noirs, pour quél prix aurait-il exigé qu'ils lui fussent rétrocédés? Cet administrateur savait trouver des raisons pour

vendre cher et acheter bon marché. Il aurait été bien capable, vu que des acquisitions d'esclaves constituent des actes d’immoralité, de déclarer faire une faveur en remettant moins de la moitié des sommes qu'il avait reçues.

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