CHAPITRE XL
Effet produit par la mesure de chasser de la colonie les hommes de couleur et les noirs qui avaient servi dans la force armée. — La crainte de la déportation fait des rebelles. — Ordre d'organiser la garde nationale des communes du Vieux-Fort, des Trois-Rivières et de Ja Capesterre, pour l’employer à la guerre contre les insurgés. — Formation d’un bataillon de Chasseurs des bois. — M. de Vermont nommé chef de ce bataillon. — Caractère de ce colon. — Mode de nomination des officiers et des soldats des Chasseurs des bois. — Répugnance à faire partie du corps des chasseurs. — Arrêté pour vaincre les résistances. — Les émigrés rentrés. — Lettre à leur égard du Capitaine-général. — Création d’un corps de trente dragons. — La chasse aux brigands.— Les insurgés pris sont fusillés ou pendus. — Sort des prisonniers tombés entre les mains des, rebelles, — Rapport du capitaine Dabel sur son expédition. à la Madeleine. — Lettre trouvée dans le camp Décidé. — Mise à mort des personnes désignées dans cette lettre. — Attaque de nuit des insurgés d’un poste du Lamentin. — M. Robert Durand. — Démarches de M. de Vermont près des chefs des insurgés pour les amener à déposer les armes. — Son entrevue avec Jacquet. — Les tribunaux spéciaux. — Exécution de Marthe-Rose, concubine de Delgrès. — Haine des hommes de couleur et des noirs contre la troupe et contre les hommes du pouvoir. — La nouvelle du soulèvement de Sainte-Anne arrive à la Basse-Terre.
Le fait d'arrêter et de déporter tous les hommes de couleur et les noirs qui avaient eu l'honneur de porter l'uniforme français pendant la révolution, c'est-à-dire cinq ou six mille hommes, ne pouvait s’accomplir sans remuer la colonie dans toutes ses profondeurs. Ce n'étaient pas seulement ceux qui. allaient être frappés qui s’agitaient, mais encore leurs parents et leurs amis. Cet expédient, qui, selon Ménard, devait faire rentrer le pays dans le calme et le repos, eut au contraire
le fâcheux effet de réveiller des passions qui sommeillaient, et de raviver le feu de la révolte. Les noirs, pour n'être pas arrêtés, abandonnaient les habitations où ils étaient rentrés et se réfugiaient dans les bois. Là, ils grossissaient les rangs des rebelles. Les insurgés devinrent trop nombreux pour qu’on pût espérer de les vaincre ‘avec les moyens qui avaient été jusqu’alors employés. D'ailleurs les volontaires sur lesquels on avait compté ne s'étaient présentés qu’en très-petit nombre. IL était à craindre qu’en les lançant dans les montagnes contre les rebelles, les rôles ne fussent intervertis, qu'ils ne fussent pris en cherchant à prendre.
Dès le 4 septembre, le général Gobert, jugeant insuffisante la mesure des volontaires, avait chargé M. de Vermont d’organiser la garde nationale du Vieux-Fort, des Trois-Rivières .et de la Capesterre, et de l’'employer à donner la chasse aux brigands. Mais le Capitaine-général pensa avec raison qu’une garde nationale recrutée dans trois communes seulement ne pourrait pas répondre aux exigences de la situation. D'un autre côté, pour servir utilement dans la guerre ou dans la chasse qu'on allait faire aux hommes des montagnes, il fallait des qualités qui ne se rencontrent pas chez tous les gardes nationaux : il était nécessaire que chaque homme, en joignant au courage la force et l’agilité, fût encore capable de supporter les privations et une longue fatigue. Alors, le 8 septembre, il décréta la formation d’un corps de 400 hommes, sous la dénomination de Chasseurs des bois. Les chasseurs devaient ètre recrutés dans toutes les parties de la Guadeloupe proprement dite, parmi les blancs et les anciens libres, hommes de couleur et noirs. M. de Vermont, fait chef de cette troupe, fut aussi chargé de l’organiser et de nommer directement les officiers, les sous-officiers et les soldats qui devaient la composer.
Cette marque de haute confiance montre que les émigrés n'étaient pas seulement rentrés, mais qu’ils étaient en grande faveur près’de l'autorité. M. de Vermont n'était pas l’un de ces : colons vulgaires que la peur avait éloignés de la colonie, et qui fussent venus se ‘courber sous le despotisme de Victor
Le SOIT
Hugues, si ce proconsul n'avait dû les accueillir à coups de guillotine. Ce planteur ne connaissait pas la crainte. Chez lui, l'amour du roi et des principes monarchiques était un culte de famille. Sans arrière-pensée, avec une foi vive et profonde, comme les anciens preux, il disait : « Dieu, le roi et mon « épée. » Cependant, comme beaucoup d’autres, il modifiera sa devise : reconnaissant des bienfaits du Premier Consul ‘et ébloui de la gloire de l'empire, au nom du roi il substituera celui de l’empereur.
Bien jeune encore, à dix-sept ans, il avait fait ses premières armes. C'était lors de la guerre de l'indépendance des États- Unis. En 1778, engagé comme volontaire dans la compagnie des grenadiers de la Guadeloupe, il se trouva à l’attaque de Sainte-Lucie. Il servit activement pendant toute la guerre. La paix conclue, il était rentré dans la vie privée.
Avec les idées de M. de Vermont, les principes républicains ne pouvaient avoir ses sympathies. Son esprit était trop élevé, - trop généreux pour repousser de simples réformes; il les admettait, mais il voulait qu'elles fussent compatibles avec la royauté. Lorsqu'il fut convaineu que les novateurs ne voulaient pas seulement amoindrir le pouvoir de Louis XVI, mais chasser ce monarque de son. trône, il se montra tout d’abord un de leurs adversaires les plus résolus. Ses compatriotes l'ayant envoyé siéger dans cette assemblée coloniale de 1792, qui avait cru un instant pouvoir résister au torrent révolutionnaire, il fut le dernier à abandonner son poste. Cette assemblée, devenue en quelque sorte déserte et réduite à sept membres, il signa le procès-verbal qui constatait l’incompétence et ne se pressa pas de sortir de la salle des séances. | M. de Vermont n'avait que de l’antipathie pour les répu- … blicains, mais ce sentiment se changea en haine profonde, après que les révolutionnaires, devenus jacobins, eurent fait égorger sa sœur, sa femme et sa mère. De ce moment, ce fut une guerre à mort entre lui et les hommes qui représentaient la société nouvelle. Ceux-ci étant les plus forts l’arrêtèrent et l'enfermèrent au fort Saint-Charles. Il aurait été sacrifié au