‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 2 sur 123 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Comme dans nos deux précéden ts volumes, le lecteur trouvera dans le troisième un nombre assez considérable d’actes authentiques, de pièces officielles et de copies d’autographes. Ces do- cuments, placés dans le corps même de l'ouvrage, nuisent, sans

aucun doute, à la rapidité du récit. C’est une conséquence que nous avons prévue et appréciée. Pendant un moment, elle nous a fait hésiter sur le parti à prendre. Il nous semblait que les nécessités de notre narration demandaient la suppression de ces pièces. Nous les avons conservées par une considération à laquelle, selon nous, devaient céder toutes les autres. Rapportant des circonstances complétement ignorées , ou qui ne vivent que dans quelques souvenirs qui s’éteignent, il ne nous a pas suffi de rester dans la vérité : nous avons voulu que les faits importants marchassent, en quelque sorte, avec leur preuve. D'ailleurs, lorsque nous nous sommes décidé à écrire les annales de la colonie, il n’est nullement entré dans notre pensée d’offrir au public une pièce d’éloquence ou une œuvre de littérature. Le fond, non la forme du livre, nous a préoccupé. Pour faire passer nos récits, nous n’avons pas songé un instant à recourir à des artifices de style, Si l’on rencontre cà et là quelques pages dont Ja teinte soit plus colorée, l’honneur, en supposant qu’il en existe, appartient plus à la matière qu’à l’ouvrier, qui ne s’est appliqué, lui, qu’à être clair afin d’être compris de tous ses lecteurs. Le but a-t-il été atteint? Nous l’ignorons. Nous disons nos intentions, |

Des voyageurs assurent que les Islandais sont pleins d’amour

pour leur patrie; qu’ils n’imaginent rien de préférable à leur

sol dépouillé d'arbres, incessamment remué et bouleversé par les éruptions de leurs douze volcans en activité, à leurs montagnes couvertes de neige et de glace éternelles, et à leurs lacs dont la plupart exhalent des vapeurs et de la fumée. Presque tous les peuples ressemblent aux Islandais. L'effet que produit sur le Suisse, éloigné de ses montagnes, l’air du Ranz-des-Vaches, est devenu proverbial. Ce ne sont certainement pas les modulatons de cet air en elles-mêmes qui l’affectent; ce qui l’émeut, c’est le souvenir que la cornemuse éveille des châlets, de la patrie absente. On sait que cette absence de la patrie agit assez puissamment sur l’organisation de certains individus pour déterminer chez eux une affection grave connue en médecine sous le nom de nostalgie ou mal du pays. L'éducation ou une raison plus éclairée peut affaiblir ce sentiment, mais ne le détruit jamais complétenent. Pour tout homme, la terre natale est la terre de prédilection. Il s’en éloigne avec regret, il y revient avec plaisir. Quelle est la personne, qui, après une longue absence, pourrait, sans se sentir émue', revoir les lieux de sa naissance? Le rocher au haut duquel nous avons grimpe, la voûte qui nous a garanti de la pluie, l'arbre dont le feuillage nous a abrité des ardeurs du soleil, excitent en nous toute la joie que nous éprouvons en rétrouvant de vieux amis. Nous les touchons, nous les examinons dans tous les sens pour découvrir les changements que le temps y a apportés; les quitter de nouveau nous fait éprouver dans l’âme un certain je ne sais quoi qui l’attriste. Quel est “celui de nous, qui, sans’un sentiment pénible, douloureux, a vu passer dans des mains étrangères la maison, fût-elle une masure, dans laquelle a vécu son vieux père, où sa mere, en le bénissant, à rendu son dernier soupir; quel est celui qui n’a : pas fait tous ses efforts pour garder dans son domaine une si : pieuse relique ! |

C’est cet amour du foyer qui constitue l’amour de la patrie. Partant du toit paternel, il s'étend d’abord au clocher; puis au village, et finit par embrasser tous les individus qui parlent la ‘même langue et vivent sous la même loi.

Je subis, sans doute, moi aussi, l'influence du sentiment dont

je viens de constater l’existence chez les peuples comme chez les individus : j’aime la Guadeloupe... je l’aime comme un fils aime sa mère. Ses souffrances, ses malheurs passés excitent en moi un sentiment de tristesse ; j’éprouve au contraire une douce joie en me reportant aux époques où elle semble vouloir atteindre les limites de la richesse et de la splendeur. C’est une espérance. Je me demande pourquoi ces beaux jours ne reluiraient plus. Je suis glorieux et fier de ses hommes de mérite,

fier de tous ceux de’ses enfants qui se distinguent à des titres quelconques, par des traits de courage, des actes de probité, les qualités de lesprit.

Je trouve que la Guadeloupe est un beau pays. Elle renferme dans son sein toute la sève de la vie et de la jeunesse. Il faut même que les germes qui sont en elle ne puissent pas mourir, pour qu’après avoir résisté aux coups des éléments en fureur, ils ne se soient pas desséchés au souffle empoisonné des luttes politiques. La tempête passée, et dès qu’apparaissent des jours . sereins, ils poussent des rameaux qui reverdissent et fleurissent. Voir se développer tous les principes de prospérité et de richesse que la Providence a déposés dans le sol fécond de la colonie forme le plus ardent comme le plus constant de mes vœux. Ce développement, selon moi, ne peut s’accomplir que dans la paix, dans l’union et dans la concorde de la population, Mon hvre, en montrant les fautes, les erreurs et les torts du passé, servira peut-être d'enseignement au présent et à l’avenir, Qui sait si mes compatriotes éclairés sur les maux qui ont été le résultat de ces fautes, de ces torts et de ces erreurs, ne s’étudieront pas à n’y plus retomber? Telle à été la pensée de mes travaux : c’est elle qui m'a soutenu au milieu de mes recherches arides et desséchantes, et non la petite satisfaction d’ajouter un livre à la masse de ceux qui s’impriment. Le titre d’auteur n’a jamais formé l’objet de mon ambition. Loin de là, lorsqu'il m'est arrivé de publier une vérité que je croyais utile, ce fut toujours en me cachant avec soin. Ce procédé m'a genéralement reussi, et je ne l’eusse pas négligé, s’il avait pu être appliqué à un ouvrage aussi étendu que l’histoire de la Guade-

; , loupe, et s, en outre, un historien pouvait jamais se soustraire à la responsabilité de son œuvre. |

On l’a dit souvent : l’historien ne doit être d’aucun parti. Ayant le bonheur d’être libre de préjugés, j'ai pu apprécier les hommes non d’après leur origine, mais d’après leurs actes.

Les trois volumes publiés forment, comme je le disais dans ma causerie, la première partie de l’histoire de la Guadeloupe. Pour compléter cette œuvre, il faudrait conduire le lecteur jusqu’en 1892. Les annales d’une contrée ne doivent pas, ce me semble, embrasser tous les faits qui s’y sont accomplis, mais seulement ceux de ces faits qui ont de l'intérêt. Sous ce rapport, 1l y a en peu à recueillir de 1816 à 1848. Aussi un seul volume suffit-il pour contenir la période de quarante-cinq ans, comprise entre 1803 et 1848. Cependant, bien qu’à compter de 1816 l’histoire du pays ne présente pas de grandes péripéties, ce serait une erreur de supposer qu’elle est dépourvue d'intérêt. C’est une histoire morale. Après avoir indiqué com: ment on était arrivé à pousser dans ses dernières conséquences le fait politique appelé système colonial, il s’agit de montrer le travail qui se fait dans les esprits pour le renverser et le détruire. Les travaux du Conseil colonial offrent aussi à l’histoire des pages intéressantes,

Un cinquième et dernier volume embrasserait les faits de 1848 à 1852, faits connus en partie de la plupart des lecteurs.

Ces deux volumes peuvent-ils être publiés actuellement? Je voudrais que le public, si bon appréciateur de lopportunité et de la convenance des choses, répondît pour moi à cette question. Il me revient que certaines personnes pensent que le volume qui va jusqu’à 1848 pes voir le jour sans inconvénient, mais qu'il n'en serait pas de même pour le dernier ; que nous sommes encore trop rapprochés des événements qu’il doit faire connaitre. Ilest évident qu’il ne serait pas possible d'écrire l’histoire de faits en cours d’exécution , d’événements qui marchent. Sommesnous dans cette hypothese? Il s’agit de l’histoire d’une République et nous vivons sous un Empire. Un demi-siècle aurait-il pu créer entre les deux époques un gouffre plus profond que

celui qu’a creusé la différence des idées et des institutions? Mais

la question des hommes vivants, de ceux qui ont joué un rôle

dans notre république éphémère, si vite frappée à mort par

l’impéritie de ceux mêmes qui l’avaient enfantée! Entendons-

nous. Ne convient-il pas de distinguer? Qui donc pourrait re-

douter les révélations de l’histoire? Est-ce celui dont la conduite

durant l’orage n'aurait manqué ni de loyauté, ni de courage,

ni de noblesse? Évidemment nôn. La peur de la verité ne saurait être là : elle est ailleurs. Eh bien! si l’histoire est un ensei-

gnement, s’il est vrai qu’elle est destinée à éclairer les citoyens qui viennent, pour empêcher qu'ils ne tombent dans les fautes de leurs devanciers, n’est-il pas utile que les actions blâämables soient blâmées du vivant même de ceux qui-les ont commises.

Ce procédé, s’il était constamment suivi, deviendrait un frein ; il pourrait détourner de la mauvaise voie l’homme politique, de même que la crainte des châtiments de la justice maîtrise quel-

quefois le’ malfaiteur, l’arrête au moment où il va se rendre

coupable d’un grand méfait. Si les pervers avaient l’assurance

de n’être jugés qu'après leur mort, leur nombre ne tarderait pas à prendre un développement menaçant : la société sentirait qu’elle est assise sur des bases chancelantes. |

D’un autre côté, l’histoire, quand elle n’est pas l’œuvre d’un homme de parti, offre plus de garantie si elle est écrite du vivant même des personnages qu’elle met en scène. L’historien, ayant en face de lui des acteurs qui peuvent le contredire, est tenu à plus de scrupule : il ne fait état que de faits parfaitement établis. Et puis celui dont les actes ont été mal appréciés a cet avantage

de pouvoir faire rectifier des erreurs dont sa mémoire resterait entachée si elles n'étaient produites qu'après sa mort.

Voilà mes appréciations. Avant la publication de mon dernier volume, les temps vont encore marcher. Les hommes sages et éclairés du pays pourraient, soit par la voie des journaux, soit par de simples lettres, me dire ce qu’ils pensent sur la question. Je recevrais également avec plaisir et reconnaissance les docu-. ments que chacun jugerait utile de m'adresser soit dans son intérêt particulier, soit dans l'intérêt général.

= AU RSS

Je ne donnerai pas plus d’errata pour le troisième volume que je n’en ai donné pour les deux qui l’ont précédé. Une pièce de ceite nature n’est jamais consultée. Et ne serait-ce pas douter de l’intelligence du lecteur que de l’avertir qu’ici se trouve un mot estroplé par une lettre en plus ou en moins, que là un membre de phrase a été sauté. Le lecteur n’a pas besoin d’un tel avertissement : son intelligence corrige en lisant.

DE

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