PS M CE
« m'est pas un d'eux qui soit gouverneur de Saint-Domingue ; « ils se permettent de dire : C'est mon pays, et non pas le sien ; « pourquoi nous donner des blancs pour gouverner, pour admi- « nistrer notre pays! » |
D'autres blanes, aussi ambitieux et non moins pervers que Rodrigue, animaient les mulâtres contre les blancs. Laveaux croyait que c'était là la cause de l’animosité des premiers contre ceux-ci. Il écrivait :
« De là vient la haine pour les blancs de la part des mulâtres ; « car le noir aime le blanc et beaucoup, et le chérit, a grande « confiance en lui; et, sans le blanc, le mulâtre serait sacrifié « par le noir. Il faut le blanc pour maintenir la balance entre « les deux. » |
Le plus grand de nos prophètes n'aurait pas mieux annoncé Soulouque (1). EE
Enfin Rodrigue et ses amis ne gardent plus aucun frein. Ce chef de brigade quitte son régiment sans congé et reste douze jours absent. À quoi avait-il employé le temps de son absence? A soulever les habitants des campagnes et des bourg voisins. La mesure était comble. Laveaux se décide à le faire arrêter, déposer à la geôle, puis il envoie à Villatte l’ordre de conduire à bord d’un navire en partance pour la France ce pertubateur de la paix publique. Au lieu d’obéir à cet ordre, Villatte vient dire au gouverneur que les officiers du régiment de Rodrigue veulent connaître les motifs de l’arrestation. Laveaux répond qu'il ne doit compte de ses motifs qu’à la Convention.
Villatte se retire, se rend seul à la maison d'arrêt, et fait
(1) Nous sommes loin de partager l'opinion qu’émettait Laveaux sur . les sentiments des hommes de couleur à l'égard des blancs , opinion qui réside encore dans beaucoup de têtes. Les blancs, en général, croient que les hommes de couleur les détestént, comme ceux-ci sont persuadés qu'ils sont l’objet de la haine des premiers. C’est un préjugé. Le colon à teint brun ne haït pas le colon à teint clair : les effets qu’on remarque chez lui prennent leur source plutôt dans un sentiment contraire. Le blanc est une femme que le brun aime et qu’il veut épouser, et, comme son amour n’est pas agréé, lui, sans voir la cause du refus, montre un dépit qu’on prend pour de la haine.
GT Pons UE
sortir Rodrigue. Après quelques pas dans la rue, des officiers enlèvent Rodrigue. La ville est remplie de trouble, le désordre monte à son apogée. L'émeute commandant, Laveaux est obligé de rétracter l’ordre d'embarquement lancé contre Rodrigue. Les conjurés, et Villatte à leur tête, croyaient avoir trouvé dans l'arrestation de Rodrigue l’occasion de mettre leur projet à exécution : la rétractation du gouverneur, enlevant le motif de l'insurrection, la fit ajourner. Il faut encore écouter Laveaux : « Le complot était formé; il fallait un motif pour se « soulever, pour soulever le peuple. On croyait que j'allais « employer des moyens de rigueur; on le désirait, on l'atten- « dait. J’ai déjoué tous les projets perfides, én mettant la « municipalité et les officiers dans l'intention de me demander « la grâce de Rodrigue, ce qu’ils ont fait; et s'ils l'ont fait, « c'est qu'ils attendaient un refus formel, suite de mon an- « cienne fermeté. Quel a été leur étonnement et leur surprise, « lorsque j'ai prononcé que Rodrigue sortirait de prison, et. « que j'oublieraïs son erreur, son manquement à la loi! Oui, « malheureusement je dois le dire, les trois quarts des visages « en ont pâli de regret... leurs noirs projets par là étaient « échoués..….. J'en étais averti du matin, et mon plan de par- « don était tout fait. »
IL ajoute : « On avait déjà nommé des commissaires de « quartier.... Le meurtre était déjà préparé ainsi que les « victimes désignées. » |
Mais pour avoir ajourné leur projet de substitution, Villatte et ses complices n’y avaient pas renoncé; seulement, ils cherchaient une occasion, épiaient un prétexte. Cette occasion ne se présentant point, ils prirent le parti d'agir sans l’attendre. Il s'agissait simplement de remplacer Laveaux par Villatte, par un homme à qui, selon les émeutiers, appartenait le pays.
En un jour, et presque à la nième heure, tous les militaires et fonctionnaires blancs du Cap qui ne prêtaient pas la main pour affranchir la colonie de l'autorité de la France furent arrêtés et jetés en prison. |
C'était le 20 mars 1796, à dix heures du matin; le gou-
L'Urty SERR
verneur, dans son cabinet, travaillait avec l'ingénieur Galley
à des plans de fortifications. Tout-à-coup.... mais laissons
parler Laveaux, car nous ne rapportons ces faits que pour arriver à démontrer que l'agent des consuls, instruit par sa propre expérience, ayant été mis à même d'apprécier les personnes et les choses coloniales, ne pouvait être coupable des faits dont l’accusaient ses collègues. L'enseignement pour lui deväit être trop profond. C’est lui qui parle : « On entre chez « moi par deux côtés différents; à l'instant, ma chambre est « remplie d'hommes de couleur. Je leur demande ce qu'ils « veulent, ils me répondent : Tuvwasvoir. Un nommé Beaussière « me lance un coup de poing dans la tête : je pare le coup; je « le renverse. Un autre saute dessus moi; tous alors m’accablent « des sottises les plus grossières. On veut m’enlever de chez « moi. Enfin ces scélérats m’accablent de coups et me trainent « dans un cachot.
« J'arrive à la geôle: quelle fut ma surprise d’y voir aussi « mes aides de camp et Fressinet, adjudant-général; tous ont « été accablés de coups de bâton! | « Cette surprise fut bien plus grande encore, en apprenant « que Perrond, l’ordonnateur, venait d'être trainé dans un « autre cachot.
«< On m'enferme sous cadenas, seul et éloigné de tous les « autres!.... On amène après plusieurs autres prisonniers. » - Les mulâtres, parvenus au faite, pensaient pouvoir marcher seuls. Ils ne prenaient pas garde que plus bas étaient d’autres
hommes, qui, eux aussi, voulaient monter et qui, trop faibles par eux-mêmes, devaient s’accrocher à ce qui restait à la France
de puissance et d'autorité dans la colonie. On aurait dit qu'ils n'avaient pas entendu le cri de Dieudonné et de ses compagnons, de ne jamais reconnaitre les mulätres pour chefs. Les noirs ne commettaient pas la maladresse de vouloir, pour le moment, répudier les’ blancs. Ils disaient : « qu’ils voulaient
4 que l'égalité régnât parmi toutes les couleurs, et que les
« citoyens de couleur ne voulaient pas que les noirs fussent « leurs égaux ; que, dans toutes les villes de la colonie apparte-