‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 58 sur 123 · ANDREW COCHRANE JOHNSTON · texte numérisé non relu

ANDREW COCHRANE JOHNSTON

La proclamation dont parlait sir Cochrane était un arrèté concerté entre Lacrosse, Lescallier et Coster. Il portait la date du 26 novembre, était rédigé en anglais et en français, et adressé à tous les citoyens de la Guadeloupe et dépendances.

Dans un préambule, cette pièce commençait par énoncer que le gouvernement de la Guadeloupe établi par le Premier Consul était formé de Trois Magistrats, un Capitaine-général, un préfet colonial et un commissaire de justice; que Lacrosse avait été nommé Capitaine-général, Lescallier préfet colonial, . et Coster commissaire de justice; que là où étaient réunis les Trois Magistrats, là était le Gouvernement; que le préfet et le commissaire de justice ayant appris l'insulte faite au Capitainegénéral par quelques factieux qui avaient séduit la force armée, s’étaient réunis à lui à Roseau, île de la Dominique. En conséquence de ces principes, les Trois Magistrats déclaraient le gouvernement de la Guadeloupe établi à la Dominique et aux Saintes, jusqu’à l’arrivée des forces de terre et de mer attendues de France pour les mettre en mesure de faire respecter l'autorité nationale. En attendant, il était enjoint aux officiers de terre et de mer, aux magistrats, administrateurs et fonctionvaires de tous ordres de rester à leur poste, de continuer leurs fonctions, mais de ne déférer qu'aux ordres et aux instructions qu'ils recevraient de la Dominique. Les capitaines, maitres ou patrons de navires expédiés de la Guadeloupe sans Pattache des Trois Magistrats, étaient regardés comme gens sans

aveu, écumeurs de mer ou pirates, et devaient être poursuivis comme tels. Tout individu exerçant des fonctions sans le consentement du gouvernement. établi à la Dominique était dit traître à la patrie et était passible de toute la rigueur des lois sur les traitres

Cet arrêté, qui pouvait être juste, fondé en droit, était en fait, et eu égard à la situation de la colonie, aussi insensé que barbare. Demander à des fonctionnaires de rester en place et de ne pas obéir aux instructions des hommes qui avaient usurpé le pouvoir, mais qui l’exerçaient dans toute sa plénitude, appuyés sur l’armée et l'immense majorité de la population, c'était décréter la guerre civile. On se rappelle les sentiments d’hostilité qui avaient éclaté contre les militaires blancs sur ce qu'ils avaient seulement laissé percer leur mécontentement de se voir enlever leurs officiers ; jugez de ce qu'il fallait attendre si les fonctionnaires eussent été assez hardis pour repousser les ordres de Pélage et de Delgrès, et ne prendre que ceux qui leur venaient de la Dominique! Avec la haine furieuse existant contre Lacrosse dans le cœur du noir et de l’homme de couleur, la première tentative de ce genre donnait le signal d’un effroyable égorgement. Cet arrêté n'aurait pu se comprendre que si les fonctionnaires blancs, non partisans de la révolte, ayant par devers eux la force nécessaire pour résister à la puissance devant laquelle le Capitaine-général luimême avait succombé, refusaient d’en faire usage. Le contraire existait: Non-seulement les fonctionnaires, mais les simples citoyens blancs étaient très-persuadés que la cause de Lacrosse était en partie la leur. Ils n'auraient pas mieux demandé que de.le suivre, sauf à ne pas marcher aussi vite. Ils ne s’arrêtaient que devant une impossibilité. Résister, c'était se vouer à la mort, sans utilité ni pour le pays ni pour les Trois Magistrats, et ces Trois Magistrats leur ordonnaïent la résistance ! Soit, mais dans ce cas on aimerait à voir les chefs qui donnent des ordres si périlleux veiller à leur exécution, encourager leurs subordonnés par leur exemple : la Guadeloupe pouvait être bouleversée, le sang couler à flots, sans que les Trois Magis-

trats, relégués à la Dominique, en recussent une éclaboussure.

Ils ne s’arrêtèrent pas toutefois à ce premier acte. Quelques jours après, le 5 décembre, ils publièrent contrée la Guadeloupe un manifeste qu'ils adressèrent à tous les gouvernements amis ou alliés de la République. Ce document avait pour objet principal de soulever, d’exciter les gouverneurs des îles anglaises contre l'administration de la Guadeloupe, et par ce moyen de procurer aux Trois Magistrats des auxiliaires dans la guerre impie qu'ils voulaient faire à la colonie Cette pièce est trop curieuse pour ne pas la rapporter dans son entier.

« MANIFESTE adressé aux gouvernements des puissances « amies ou alliées de la République française, à tous les « amiraux el commandants de terre et de mer desdites puis- « sances dans Les colonies, aux commandants des vaisseaux « el bâtiments de guerre des différentes nations en station « dans les colonies environnantes ou naviguant dans ces « mers, par les Trois Magistrats, soussignés, nommés par « le Premier Consul de la République française pour .com- « poser le Gouvernement de l'ile de la Guadeloupe et dépen- « dances.

« Il y déjà plus d’un mois que quelques faetieux, ennemis « de tout ordre social, sont parvenus à s'emparer, à la Gua- « deloupe, de tous les pouvoirs. Pour faire réussir leur projet, « ils ont calomnié l'autorité légitime du Capitaine-général , le « contre-amiral Lacrosse, chargé seul alors provisoirement, « par le Premier Consul Bonaparte, des pouvoirs civils et « militaires ; ils ont séduit ou égaré la force armée, ont jeté « dans les cachots tous les officiers fidèles à la métropole, « et ont enfin porté leurs mains criminelles sur le Capitaine- « général et l’ont expulsé de son gouvernement, après l’avoir « tenu plusieurs jours en prison.

« Embarqué impérieusement pour Copenhague sur un bâti- « ment danois, le Capitaine-général a été rencontré par une « frégate anglaise, la Tamer, commandée par le capitaine de

vaisseau Western, dont il a réclamé la protection; et il a

{trouvé asile auprès du gouverneur de la Dominique.

« Dans ces entrefailes, on a appris aux Antilles la nouvelle de la paix générale-et maritime, dont les préliminaires venaient d’être conclus et ratifiés. On crut un moment que cette nouvelle, en faisant entrevoir aux révoltés leur prompte punition, suffirait pour les ramener à leur devoir; mais en vain un parlementaire anglais, expédié de la Dominique le 25 novembre 1801, a-t-il été leur notifier cette paix, le 24 novembre : ils lui ont refusé toute croyance, et ont maltraite-l'officier anglais porteur de cette nouvelle. I fallait qu'ils se comportassent ainsi pour pouvoir mettre en mer des corsaires, ou les laisser en croisiere, el pour continuer de recevoir leurs prises. Les Magistrats composant le Gouvernement ont entre les mains une lettre de marque expédiée le 25 novembre, un jour après avoir reçu la nouvelle de la paix. On a su qu'ils ont autorisé, depuis, la prise de plusieurs bâtiments appartenant à des sujets de S. M. Britannique, qui ont été conduits dans les ports de la Guadeloupe; ce qui ne peut être traité que de piraterie.

« Le Premier Consul ayant fait expédier de Brest la frégate la Pensée, capitaine Valteau, pour apporter dans ces îles la nouvelle de la paix, y a fait passer en même temps le préfet colonial et le commissaire de justice, destinés à former et à compléter, avec le Capitaine-général, le gouvernement de la Guadeloupe et dépendances. Sur la connaissance qu’ils ont eue, à leur attérage sur la Désirade, de l’état de rébellion de la Guadeloupe, ils se sont réunis, le 24 novembre 1501, au Capitaine-général, au Roseau de la Dominique, ile de S. M. Britannique, de l’agrément de Son Excellence l'honorable Andrew Cochrane Johnston, gouverneur de ladite île.

« En conséquence de l'exposé ci-dessus et des deux imprimés ci-joints, dont lun est l'acte du gouvernement de la République française, qui règle et constitue les autorités militaire, civile et judiciaire de la Guadeloupe et dépen-

dances, et dont l’autre est une adresse des Trois Magistrats qui composent le gouvernement de la Guadeloupe aux citoyens de cette ile,

Les Trois Magistrats susdits, seuls composant le Gouvernement légal de la colonie, s’empressent de remplir un devoir essentiel, en annonçant à toutes les puissances amies ou alliées de la République française l’état de rébellion contre la métropole dans lequel se trouve la Guadeloupe, par le fait de quelques factieux subalternes ei sans titre, qui ont osé usurper le Gouvernement et tous les pouvoirs civils et militaires ;

« Déclarent qu'aucun acte de la part desdits rebelles ou raté hé ne peut être approuvé ou avoir son effet; que les corsaires de la Guadeloupe qui ont continué après la nouvelle de la paix, ou oseraient encore continuer de faire des prises, ne peuvent être regardés que comme des pirates, contre lesquels il doit être sévi avee toute la rigueur des lois ;

Invitent, et en tant que de besoin, requièrent les gouvernements des puissances alliées, ou leurs gouvernants et représentants et commandants de leurs escadres et vaisseaux de guerre, d'empêcher qu'il ne soit expédié des pays de leurs dépendances, ou qu’il n'arrive aux rebelles aucunes armes, poudre à feu, ou autres munitions de guerre et de bouche, dont l’introduction sera sévèrement prohibée sous les peines de droit;

Déclarent qu'aucune expédition maritime de guerre ou de commerce, sortant de ladite ile et dépendances, ne peut être légale, sans l’attache et la signature du Capitaine-général pour les bâtimerits de guerre, et du préfet colonial pour ceux du commerce; invitent et requièrent en conséquence les autorités des ports où il aborderait des bâtiments sortant de la Guadeloupe, sans lesdites signatures et approbations, de faire séquestrer les bâtiments, leurs cargaisons, et de faire arrêter leurs capitaines, équipages et passagers; de faire également arrêter tous passagers sortant de la Guadeloupe, sans

« passe-port du Capitaine-général, qui passerait sur des neu- « tres; pour être lesdits bâtiments et chargements, et les in-

« dividus ainsi arrêtés, remis à la disposition des Magistrats « susdits composant le gouvernement de la Guadeloupe, ou « des commissaires des relations commerciales de la REBRE « blique, dans les pays où il y en a d’établis;

« Annoncent que le lieu fixé pour Fe et le mouillage « des bâtiments destinés pour la Guadeloupe est aux Saintes, « par autorisation du gouvernement anglais, jusqu'à nouvel « ordre, où l’on trouvera les moyens de communiquer avec « l’autorité légale, et des secours ;

« Le tout provisoirement et jusqu'au moment où le gou- « vernement français aura envoyé dans ces îles les moyens «. suffisants pour réprimer le brigandage et la rébellion, et « jusqu’au rétablissement de l'ordre, que l’on s'’empressera « d'annoncer par la même voie, comme important essentiel- «+ Jement à tous les gouvernements.

« (4u Roseau de l'ile de la Dominique, le 5 décembre 1801.

Le Capitaine-général, « LACROSSE.

« Le Commissaire de justice, Le Préfet colonial, « COSTER. LESCALLIER. »

Ce Manifeste en imposait aux gouverneurs des îles étrangères. À la Guadeloupe, on ne s’était pas révolté contre l’autorité dé la France : on ne s’était soulevé que contre un agent qui n'avait pas l'intelligence des choses du pays. Pélage avait coutume de dire: « Je remettrai le gouvernement dé la colonie « au premier caporal envoyé par le Prémier Consul. » Il n’est pas non plus vrai que les armements en course aient continué après la notification de la paix avec l'Angleterre: ils furent défendus au contraire au premier soupcon que le Gouvernement provisoire eut de la cessation des hostilités. Mais pousser les choses à l'extrême, menacer de châtiments terribles, de la vengeance de la métropole ceux qui s'étaient révoltés contre le Capitaine-général, était une voie sûre pour

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