‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 70 sur 123 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Richepance s’attend à rencontrer de la résistance. — Forces dont il dispose. — Ses dispositions pour entrer en campagne. — Les membres de la députation du Gouvernement provisoire à bord de la frégate a Pensée. — Entretien avec Richepance. — Entrée des frégates dans le port de la Pointe-à-Pitre. — Débarquement des troupes. — Conduite des officiers à l'égard de Pélage. — Le général Sériziat. — Les soldats noirs brutälisés. — Paroles échangées entre Ignace et Pélage. — Velléité de résistance à Stiwenson et au fort la Victoire. — Revue des

- troupes noires à la Savane de Stiwenson. — Désarmement. — Pélage gardé à vue. — Avertissement donné à Richepance du passage d’Ignace et de Massoteau de la Grande-Terre à la Guadeloupe. — Proclamation du général en chef. — Troupes dirigées sur la Basse- Terre par terre et par mer.

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La France, trompée sur les événements de la Guadeloupe par les rapports qui lui étaient venus de la Dominique, avait donné à Richepance des instructions qui le jetèrent dans l'erreur. Ce général arrivait avec l'esprit prévenu : il croyait que Pélage représentait à la Guadeloupe Toussaint-Louverture à Saint-Domingue; qu'il trouverait ici les mêmes obstacles, la même résistance que Leclerc avait rencontrée là. Or, tandis que Pélage et les autres membres du Gouvernement provisoire ne négligeaient rien pour accueillir comme des frères les soldats de Richepance, celui-ci, à bord des vaisseaux, ordonnait le branle-bas de combat.

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Les forces que le Premier Consul envoyait, non pour prendre possession de la colonie, mais pour en faire la conquête, étaient

composées :

Du troisième bataillon de la 15° demi-brigade de ligne, chef de bataillon Merlen, fort de........... 680 hommes. Des deuxième et troisième bataillon de la 66°, chefs Cambriels et Brunet...... 1,605 D'un bataillon expéditionnaire commande parnPulétinns.h ru. 1 70m 480 … De cinq compagnies de la 37°, ayant à leur tête le chef de bataillon Grenier... 980 De deux compagnies de la 82 D commandant Monnerot.,...... ...... 180 D'une compagnie du 6° régiment d’artillerie à pied, capitaine Gélion........ 405 D'un détachement du 1° des chasseurs à cheval, lieutenant Charaman...:..... 40 Et d’une escouade d'ouvriers... .... +. 20

24 Total 2 .. 3,470 hommes.

Cette troupe, formée avec de vieux soldats tirés presque en totalité de l’armée du Rhin, était commandée par Richepance, général aussi intrépide qu'intelligent. IL avait pour lieutenants les généraux de brigade Gobert et Dumoutier, et, pour chef d'état-major, l’adjudant-général Ménard. L'armée avait été embarquée sur une escadre, commandée par le contre-amiral Bouvet, laquelle était composée de dix voiles, savoir : deux vaisseaux, le Redoutable et le Fougueux ; quatre frégates, la . Volontaire, da Consolante, la Didon et la Romaine; la flûte {a Salamandre et trois bàtiments de transport.

L’amiral et le général en chef montaient le vaisseau le Redoutable. |

Le Premier Consul avait supposé que ces forces étaient plus que suffisantes pour châtier l’insolence d’une petite colonie, qui avait osé se montrer mécontente du chef qu’il lui avait donné. Il se trompait. Si Pélage et les hommes qui marchaient

avec lui avaient pu soupconner l'intention du chef de l’état de replacer la colonie sous le régime de 4789, ou même de lui imposer Lacrosse pour un temps quelconque, la résistance aurait été générale, et alors le brave Richepance et ses valeureux soldats, au lieu de cueillir de nouveaux lauriers dans les champs de la Guadeloupe, v’y auraient trouvé qu’un tombeau. Par les faits qui vont s’accomplir à la Basse-Terre, bien que l'armée expéditionnaire doive être appuyée par une partie des troupes du pays, on jugera de ce qui se serait passé, si le héros de Hohenlinden avait été reçu en ennemi à la Pointe-à-Pitre où était le gros des forces de la colonie.

Le 5 mai, l’escadre avait reconnu l'ile de la Dominique.

Richepance, avant d’atterrir à la Guadeloupe, voulut entrer en communication avec Lacrosse. À cet effet, il lui dépécha la frégate la Romaine: Cette frégate rallia l’escadre le lendemain, ayant à son bord le préfet Lescallier, le commissaire de justice et plusieurs officiers de la suite de Lacrosse. D'un autre côté, aussitôt qu'il avait eu connaissance de l’arrivée de la division, le général Sériziat avait été à sa rencontre sur la frégate la Pensée, qui était à Marie-Galante. La Pensée, donnant une voile de plus à l’escadre, sert à expliquer le fait des onze na- .vires aperçus de la Guadeloupe.

Les militaires de l'entourage de. Lacrosse, avant suivi la mauvaise fortune de léur chef, ayant été, comme lui, chassés de la colonie avec mépris et brutalité, le cœur gros de ces vexations, exercèrent une influence fâcheuse sur l’esprit déjà prévenu de Richepance. Ils lui persuadèrent que les hommes qui avaient usurpé le pouvoir à la Guadeloupe n'étaient que des brigands sans-foi ni moralité, et contre lesquels il fallait toujours se tenir en défiance. Comme mesure préliminaire et indispensable, l'arrestation de Pélage fut décidée. |

On s'attendait si bien à rencontrer de la résistance qu'il fut arrêté que, tandis que les frégates forceraient la passe du port de la Pointe-à-Pitre, les vaisseaux iraient jeter l'ancre au Gosier: Le chef de bataillon Brunet, commandant les troupes placées sur les vaisseaux, avait recu l’ordre d’en opérer le

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débarquement immédiat et d’aller, sans perdre une minute, prendre position au morne Mascot, qui commande le fort Fleur-d'Épée. En conséquence de ces dispositions, le général en chef et le contre-amiral Bouvet passèrent sur la frégate la Pensée, laquelle devait tenir la tête de la ligne.

Ces préparatifs de guerre étaient faits lorsque la députation du Gouvernement provisoire et l’aide de camp de Pélage arrivèrent à bord de la frégate sur laquelle flottait le pavillon amiral. C'était le 6 mai, à midi. La réception que Richepance fit aux uns et aux autres fut froide et sèche. Toutefois, les paquets lui ayant été remis, la dernière proclamation du Gouvernement provisoire parut l’impressionner; il en fit remarquer les termes aux officiers qui-se trouvaient près de lui. Mais bientôt les premières préventions reprirent le dessus. On lui avait insinué que, pour déterminer Lacrosse à se rendre à la Pointe-à-Pitre, les protestations par écrits et par paroles n'avaient pas été épargnées. Dominé par cette fausse idée que les hommes de la Guadeloupe devaient être assimilés aux hommes de Saint-Domingue; sachant que, Boudet, arrivant au Cap, les noirs lui avaient crié: « Nous sommes amis, ne « tirez pas; » que, pleins de confiance, les Français s’étaient approchés l’arme au bras et avaient été accueillis par une décharge de mousqueterie et de mitraille, exécutée presque à bout portant, qui avait abattu 200 d’entre eux, les uns tués, les autres blessés ; livré, en outre, aux suggestions de son entourage, Richepance se montrait défiant. IL ne voulut pas se contenter d’écrits et de paroles. Se tournant du côté de Frasans, il lui dit : — « Ce gage que vous venez de me donner « de la soumission des habitants de la Guadeloupe ne me « suffit pas. » gi

Frasans eut beau protester sur tout ce qu’il avait de plus cher et de plus sacré que la force armée, comme tous les citoyens, le recevrait avec une profonde soumission ; qu’à la - Guadeloupe, chacun se faisait un point d'honneur de prouver sa fidélité à la métropole... « Ces assurances ne me suffisent « point, répéta le général. » e

Alors, par un mouvement spontané et d’une voix unanime, Frasans, Darboussier, Prudhonime, Sévin et.Monroux s’offrirent en otage.

« J'accepte, dit Richepance. Vos têtes me répondront du « premier coup de fusil qui sera tiré. » Puis, il les fit conduire dans lé carré de la frégate.

Excepté les deux vaisseaux, tous les navires de l’escadre entrèrent dans le port de la Pointe-à-Pitre et vinrent mouiller fort près de, terre. On ne découvrait pas l'apparence de la plus légère hostilité. Chaque bâtiment qui jetait l'ancre était salué par les cris de : Vive la République! Vive Bonaparte!

Pélage et ses collègues, les officiers de l'état-major et tous les fonctionnaires publics étaient réunis sur la place de la Victoire pour complimenter, à son débarquement, le nouveau chef de la colonie, et former son cortége. Quarante hommes d'élite, ayant à leur tête le chef de bataillon Ignace, avaient été commandés pour lui servir de garde d'honneur. Les quais étaient couverts des habitants de la ville et des environs. Ea musique militaire n’attendait qu'un signal pour mêler ses fanfares aux cris d’allégresse des citoyens. La joie était dans tous les cœurs. |

Le débarquement des troupes commença immédiatement et avec lui les inquiétudes de l'inconnu. Les soldats, étant dans les chaloupes pour descendre à terre, on les avait vus charger leurs fusils. On ne sut plus ce qui allait se passer. La foule des curieux devint moins compacte. À mesure qu’un officier supérieur sortait des embarcations et sautait à terre, Pélage lui faisait le salut d'usage, mais c’est à peine si on le lui rendait. Le général Gobert débarquant à son tour, Pélage alla lui demander ses ordres. Pourquoi ces troupes? demanda le géuéral, eh indiquant les quarante hommes commandés par Ignace. — C'est une garde d'honneur destinée au général er chef. — C'est inutile. Faites-les rentrer, reprit Gobert. — Pélage obéit, fit rentrer la garde. Mais l’altération de ses traits laissait voir combien il était sensible aux actes de défiance, aux humiliations dont il venait d’être l’objet.

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