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Bientôt une vole se détacha des flancs de la frégate la Pensée et se dirigea vers la terre. À bord était le général en chef. Pélage, à la tête de son élat-major, se porta rapidement sur le lieu où elle allait atterrir. La musique commença l'air : — Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? La foule, de son côté, emportée par la curiosité, se mit en mouvement pour voir de plus près le nouveau chef de la colonie. Toutes ces choses, exécutées en même temps, produisirent une certaine agitation tant sur les quais que sur la place de la Victoire. On ne sait comment Richepance interpréta cette agitation, mais on l’entendit distinctement s’écrier : « Au large ! » Et la vole, sans toucher la terre, retourna à bord de la Pensee.
A ce nouvel affront, Pélage pâlit, ses traits se contractèrent et il revint à petits pas, la tête baissée, sur la place de la Victoire. Quelles réflexions agitaient alors son àme? Allait-il dévorer jusqu’au bout toutes les humiliations? Tout à coup débarque le général Sériziat ; il demande le commandant Pélage, court à lui, lui saute au eou et l’embrasse. Cet acte de Sériziat fit du bien à Pélage; à l’instant, on vit son visage s'épanouir. Faitesmoi connaître la ville, lui dit Sériziat, en passant son bras sous le sien. L’aide de camp de Sériziat, imitant son général, prend le bras de l’aide de camp de Pélage et tous quatre s’éloignent. |
Pendant ce temps, on achève d'opérer le débarquement des troupes. Les officiers venus de la Dominique et de Marie- Galante étaient aussi descendus à terre. Voulant user de représailles, ils inspirent les actes les plus regrettables : la musique des troupes coloniales est renvoyée avec ignominie et brutalité ; les soldats noirs, relevés de quelques postes, sont désarmés, déshabillés et embarqués à bord des frégates.
Ricliepance ne débarqua qu'après toutes les troupes. Pélage vint l’assurer de l’entière soumission de ‘toute la colonie. La conduite actuel de ce chef de brigade fit changer de disposition à son égard. On le laissa libre. Bien plus, le général en chef l’employa, lui donna l’ordre de faire relever les garnisons des forts Fleur-d’Épée, l'Union et la Victoire, des redoutes
Stiwenson et Baimbridge, de réunir ensuite toutes Les troupes dans la plaine de Stiwenson , où 1l voulait les passer en revue le soir même. Pélage partit pour aller donner des ordres conformes à ceux du général en chef. Mais déjà parmi les troupes coloniales s'était répandue la nouvelle du traitement fait à la musique et aux hommes de l'armée en relevant les postes. Lorsque Pélage arriva au fort la Victoire, il y trouva de l’agitation. Ignace vint à lui. Il avait l’air triste.
— « Commandant, lui dit-il, où en sommes-nous ?
— « Nous en sommes au comble de nos vœux. Tout se passe à notre satisfaction. Nous sommes militaires et Français ; nous ne devons connaître que l’obéissance. Soyez certain qu'on nous rendra justice. |
— « Oui, mais en attendant la troupe est mécontente. On n'a pas daigné regarder ses officiers. On la chasse des forts et des casernes d’une manière honteuse. Les compagnies disent qu’elles n’évacueront pas.
— « Qu'osez-vous me dire? Je vous eroyais de l'honneur, vous, militaire français! Je vous croyais attaché à votre femme et à vos enfants, vous, père de famille! Songez à vos sérments, songez à votre patrie, songez à tout ce que vous avez de plus Cher au monde. »
Pélage, après avoir échangé ces paroles avec Ignace, donna ses ordres pour que les troupes se rendissent dans la plaine de Stiwenson, et il se retira pour aller faire exécuter ailleurs d’autres ordres. Mais ses exhortations n’avaient pas fait changer la résolution d’Ignace. Il le regarda s’éloigner et on l’entendit murmurer : « Traître! »
Un détachement de troupes européennes, commandé par le capitaine Rougier, s’étant présenté au fort la Victoire, fut arrêté par le eri de qui vive ! poussé par Le factionnaire, et par d’autres démonstrations hostiles. Richepance, ayant été informé de cet incident, donna l’ordre au capitaine de battre la charge et d'arrêter Ignace avec sa troupe. Rougier fit en effet battre la charge et croiser la baïonnette. Mais Ignace se retira avec sa garnison par une porte opposée à celle par laquelle entrait le
détachement. Les soldats d'Ignace, comme on le pense bien, ne se réunirent point dans la plaine de Stiwenson. C'étaient déjà des ennemis, battant en retraite pour le moment.
La redoute de Stiwenson n’était pas armée. Mais la revue des troupes noires devant avoir lieu au pied de cette redoute, Richepance, afin de se prémunir contre toute démonstration hostile, avait envoyé Gobert l’occuper avec six cents hommes.
Une troupe de forcenés s’y étaient refugiés et voulaient en
HÉQUIER l'entrée aux soldats conduits par Gobert. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que Pélage pus les déterminer à descendre dans la savane.
La savane de Stiwenson est située à un kilomètre de la Pointe-à-Pitre, à partir du pont des Abimes. Lorsque Richepance s’y rendit il était sept heures du soir. A cette heure, à la Guadeloupe, dans les premiers jours'de maï, la nuit est presque close. Toutefois il trouva beaux et très-bien sous les
armes les bataillons noirs rangés en bataille. IT leur dit que son :
intention était de se rendre le lendemain à la Basse-Terre, et qu’étant bien aise de les avoir près de lui, il avait ordonné qu'ils fussent de suite embarqués. 11 termina ainsi son allocution : « Les guerriers que je vous amène ont vaincu Pu- « nivers par leur obéissance : obéissez ! »
Pour que les bataillons noirs crussent aux paroles de Richepance, il aurait fallu les faire conduire aux embarcations avec armes et bagages, musique et tambour en tête. A bord, on ne laisse pas aux soldats leurs armes, lesquelles sont: placées dans des caisses disposées exprès. Le désarmement des troupes
coloniales étant arrêté, cette mesure se serait opérée natu-,
rellement sans éveiller le soupçon, sans provoquer la défiance. Mais il fallait que les destins s’accomplissent, conséquemment - qu'aux fautes on ajoutât de nouvelles fautes, afin de rendre la révolte inévitable. Le général en chef ayant fini de parler, on commanda aux soldats de poser les fusils par terre. C'était le
désarmement immédiat: Beaucoup d’entre eux, excités par les
officiers qui leur donnèrent l’exemple, au lieu d'obéir, se répandirent dans la campagne en conservant leurs armes.
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Ceux qui s'élaient montrés dociles furent embarqués la nuit même sur les frégates. On avait entendu les soldats noirs dire, en se sauvant, que Pélage était un traître. Bientôt ce chef de brigade alla avertir Richepance qu'il lui manquait plusieurs officiers et-nombre de soldats, et que, vu l'influence de ces officiers, ils pourraient occasionner beaucoup de mal.
Bien que ce qui venait de se passer fût une preuve évidente de la loyauté de Pélage et des autres membres du Gouvernement provisoire, Richepance, tout en rendant à la liberté les otages retenus à bord de la frégate la Pensée, conserva pourtant assez de défiance contre Pélage pour le faire garder à vue dans sa propre maison par un détachement de vingt-cinq hommes et deux officiers. Le lendemain de bonne heure, une femme de couleur vint prévenir Pélage que, pendant la nuit, elle avait vu s’embarquer, au Petit-Canal, pour passer à la Guadeloupe, Ignace, Massoteau, Palerme, Codou et quelques autres officiers avec environ cent cinquante soldats, tous armés. Pélage demanda à ses gardiens la permission d’aller faire part de cet avis au général en chef.
Ce même jour, 7 mai, Richepance faisait RE la proclamation suivante :
« Richepance, général en chef de l’armée de la Guadeloupe, « aux habitants de cette colonie.