‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 74 sur 123 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Entrée en campagne de Leclerc à Saint-Domingue. — Circonstances qui auraient fait réussir la même tactique à la Guadeloupe. — Disposition d'esprit de Delgrès et des autres hommes de couleur. — Arrivée à la Basse-Terre d’un soldat noir fuyard de la Pointe-à-Pitre. — Son récit. — Son arrestation. — Récit de l'officier Noël-Corbet. — Perplexité de Delgrès. — La proclamation de Richepance achève de lever ses doutes. — Il se détermine à la résistance. — Ses ordres. — Disparition de Massoteau. — Arrivée d’Ignace à la Bassc-Terre. — Son cortége. — Effroi des blancs. — Allocution de Delgrès aux troupes noires. — Désarmement des soldats blancs. — L'agence municipale. — Mondésir Grippon. — Ses actes pour le maintien de l’ordre. — Proclamation de Delgrès. — Son ordre à la garde nationale. — Acte de probité du caissier Merville Rousseau. — Appartement qu'occufait Delgrès. — Il s’enferme dans le fort Saint-Charles,

Leclerc, arrivant à Saint-Domingue, présenta ses forces simultanément à Santo-Domingo, au Cap et au Port-au-Prince. Par cette tactique, étant maitre des grandes artères de circulation de l'Est, du Nord et du Sud, il avait saisi et comme embrassé l'ile tout entière. A la Guadeloupe, une même entrée en campagne eût été couronnée de succès. A l’arrivée de Richepance, excepté Ignace, Massoteau et quelques autres chefs moins en renom , dont le plan de résistance avait été contrarié, les hommes de couleur avaient de la méfiance, mais ne nourrissaient pas la pensée de repousser par la force les troupes européennes. Si donc, divisant ses forces, Richepance, avant d'avoir fait connaître son litre et ses projets, en même temps qu'il entrait à la Pointe-à-Pitre avec une partie de ses troupes, avait fait débarquer l’autre partie à la Basse-Terre avec l’un de ses généraux, Gobert, par exemple, il eût pris possession

du pays sans brüler une amorce, car la conduite de Delgres n'aurait pas été différente de celle de Pélage. Quant aux exaltés, qui voulaient se battre quand même, privés de chefs, pris à l'improviste, ils n'auraient pas eu le temps d'organiser leurs moyens de défense ni d’appeler à eux les mécontents. Il aurait fallu sans doute toujours en venir à disperser des rassemblements, à réprimer des révoltes partielles, mais on n'aurait pas eu à gémir sur cette guerre impie et terrible, souillée de tant de sang et de crimes.

En étudiant, dans leurs actions et dans leurs discours, les hommes qui ont marqué dans les troubles de la Guadeloupe de 1801 et de 1802, Delgrès seul apparait comme ayant apprécié les événements avec justesse. La passion ne l’aveugla point. Il ne se fit aucune illusion sur les conséquences de l’entreprise audacieuse de chasser de son poste le chef de la colonie. Il comprit que le Gouvernement de la métropole, en travail de relever l'autorité, ne souffrirait pas patiemment l’atteinte qui lui serait portée dans une des parties éloignées de l'empire. Aussi, loin d’avoir voulu rien entreprendre contre Lacrosse, il marcha avee lui jusqu’au dernier moment. Il tenta même de partager sa prison. L’attentat consommé sans sa participation, il cessa d’être sourd à l'appel de ses frères, il fut entrainé, passa dans leur camp, mais après leur avoir dit ce qu’il leur restait à faire : armer, montrer à la France force et puissance, afin de provoquer la considération et par suite d'obtenir un oubli du passé et des garanties pour l'avenir. Pour avoir son concours, on promit de suivre la voie qu'il avait tracée, mais on se jeta dans une autre.

Delgrès, après être entré franchement dans la rébellion, ‘ voyant les allures indécises de Pélage, était inquiet, irrésolu : il Jaissait voir la crainte que le chef que les hommes de couleur s'étaient donné, ne fût impuissant pour stipuler les intérêts de chacun et de tous. Lorsqu'on eut annoncé la prochaine arrivée de Richepanee avec une armée, il fut tourmenté de l'inquiétude que ce général ne venail pas pour exercer les fonctions de Capitaine-général, mais qu il avait pour mission

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de châtier les rebelles et de replacer Lacrosse dans son autorité. Il voulait rester fidèle à la France, mais non pas au prix de son honneur et de sa vie. En déposant toutes ses perplexités dans le sein de l'agence municipale, il semblait demander des raisons pour demeurer dans le devoir. A l'arrivée de Richepance, Delgrès n'avait aucun parti pris, mais il était dans cette disposition d'esprit où il suffit de la cause la plus légère pour faire pencher dans un sens ou dans un autre.

Le 7, un soldat noir, fuyard de la Pointe-à-Pitre, l'esprit troublé de ce qu'il avait vu, vint répandre, à la Basse-Terre, le bruit de l’arrivée de Lacrosse à la tête des troupes européennes; il ajoutait que ce Capitaine-général exerçait d’atroces vengeances ; qu’il faisait fusiller toutes les personnes à teint brun, sans épargner ni vieillards, ni femmes, ni enfants. Delgrès, dans l’excès mème de ses appréhensions, ne pouvait laisser entrer dans son esprit l’idée de ces scènes de massacre. Il fit mettre le soldat au cachot, sur le motif qu'il propageait une nouvelle évidemment fausse, mais capable de causer le soulèvement de la population.

Dans la soirée, arrive l'officier Noël-Corbet, qui, lui aussi, vient dire ce qu’il prétend avoir vu. D'après son récit, on ne met pas à mort les gens de couleur, mais les officiers qui ne sont pas arrêtés, sont chassés avec ignominie, les soldats déshabillés, battus, jetés aux fers à bord des vaisseaux. L'attitude de ce militaire, l’altération de ses traits, ses paroles qui peignent le plus profond désespoir, tout imprime à sa narration le cachet de la vérité. Delgres ne doute plus; ses craintes se sont réalisées. On lui apporte la proclamation de Richepance ; elle le confirme encore plus dans ce qu’il croit la vérité : Lacrosse conserve son titre, le nouvel envoyé n’est qu'un général d'armée, chargé de le rétablir dans ses fonctions. La France, en approuvant la politique du Capitaine-général, révèle sa pensée : elle veut le retour à l’ancien régime. Pélage à manqué à sa mission ; ayant livré, sans condition . lui et les siens, äl ne reste à ceux qui ne sont pas encore désarmés, que cette alternative : conrber la tête, accepter la dégradation, l’es-

clavage, ou mourir dans une lutte désespérée. Delgrès choisit la mort. Sa détermination est prise : il repoussera les troupes européennes, ou ne leur livrera que son cadavre.

Dans la nuit même tous les ordres sont donnés pour organiser la défense. Jacquet est chargé de défendre le poste de Dolé. On fait rentrer à la Basse-Terre les détachements qui étaient placés dans des lieux éloignés. Des officiers reçoivent la mission de se rendre dans les communes voisines et d'y prècher l'insurrection. Grand nombre d'ateliers, à qui l’on dit que Lacrosse est revenu avec la charge de remettre les noirs dans l’esclavage, se soulèvent et demandent des armes.

Les nègres qui hésitent, sont entrainés, contraints de marcher.

La ville se remplit d’une multitude de noirs.

Ignace, Massoteau et les autres chefs s'étaient embarqués, comme nous l'avons dit, au bourg du Petit-Canal. Les pirogues rendues au Lamentin et leurs passagers mis à terre, les chefs s’assemblent pour se concerter : Massoteau ne parait pas. On l'appelle, on s’informe; nul ne peut donner des renseignements : personne ne l’a vu. I avait disparu pour toujours. I n'a pas élé possible de savoir ce qu’il est devenu. On à supposé que, pendant l’embarquement fait à la hâte et dans l'obscurité, il est tombé à l’eau sans qu'on s’en soit aperçu.

Ignace continua sa route par les communes sous le vent de l'ile et traversa Sainte-Rose, Deshaies, la Pointe-Noire, Bouillante, les Vieux-Habitants et le Baillif. Le 8, dans la soirée, trainant à sa suite une masse de nègres et de négresses, il vint fondre sur la Basse-Terre, comme un ouragan. Ces barbares, par leurs vociférations menacçantes, jetèrent la ville dans le plus grand émoi. Les blancs crurent que leur dernière heure allait sonner. Quelques-uns, pendant la nuit, conduisirent leurs femmes et leurs enfants à bord des navires américains qui étaient sur rade. |

Le 9, de grand matin, Delgrès fit assembler toutes les troupes sur le Champ-d’Arbaud. I dit aux soldats noirs et de couleur : « Mes amis, on en veut à notre liberté; sachons la défendre en « ges de cœur, et préférons la mort à l’eselavage! »

Bois,

PQ

Puis, s'adressant au petit nombre de militaires blancs qui étaient sous les armes : « Pour vous, je n’exige pas que vous com- « battiez avec nous contre vos pères, vos frères, qui peut-être « se trouvent dans la division française; déposez vos armes; je « vous permets de vous retirer ensuite où bon vous semblera. »

Il exprima la même pensée à la garde nationale.

A cette époque de troubles, l'agence municipale eut.à accomplir une tâche délicate et laborieuse. Sur les cinq membres dont elle était composée, deux faillirent à leur mission. Artaud, aussitôt que l’orage eut commencé à gronder, craignant la tempète, déserta son poste et courut chercher un abri; Mondésir Grippon passa à la rébellion. S’érigeant en premier magistrat de la cité, il commença par faire désarmer et conduire au fort un détachement de grenadiers blancs, lequel servait de garde à l’agence municipale. Il disait que les officiers municipaux, entourés de l'amour du peuple, n'avaient pas besoin de soldats pour les garder; qu’il se chargeait, lui, de maintenir le bon ordre dans toutes les parties dela ville, et d'obtenir pour les autorités, obéissance et respect. Afin d'assurer l’ordre qu’il promettait, Mondésir Grippon s’avisa d’un expédient singulier : décoré de son écharpe, il se rendit à la geôle et fit mettre en liberté indistinctement tous les détenus. Ce furent principalement lesscélérats relächés par Mondésir Grippon qui commirent les crimes les plus révoltants. Les autres membres de l’agence municipale, Bernier, Boniface et Jacques Lamode, firent tout ce qui, dans le moment, était possible pour garantir la vie des personnes et pour inspirer le respect des propriétés.

Le lendemain 40, dans la matinée, quelques instants avant

que l’escadre française n’eüt été signalée, Delgrès fit publier . une proclamation qu'avait rédigée le jeune Monnereau, créole de la Martinique, adjudant de place. Ce manifeste était ainsi CONÇU : -

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