‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 83 sur 123 · ARRÊTE · texte numérisé non relu

ARRÊTE

« Article 1°. Il sera formé une commission militaire com- « posée d’un- général de brigade, président, un chef de ba- « taillon, deux capitaines dont un rapporteur, un lieutenant « etun he

« Art. 2. Tout militaire convaincu d’avoir volé; ceux même

« qui es arrêtés porteurs seulement, ou receleurs d'effets « volés, seront fusillés.

€ Sont la même peine ceux qui seront. convaincus de « s'être introduits par la force dans les maisons, ou d’y avoir « commis quelque effraction.

« Art. 3. La commission militaire jugera les prévenus des « crimes désignés dans l’article précédent, sans désemparer,

« etses jugements seront exécutés dans les vingt-quatre heures.

« Art. 4. Tout arrêté renfermant des dispositions contraires « au présent est rapporté.

« Art. 5. Le présent arrêté sera lu à la tète des corps de « l'armée, distribué aux troupes, et envoyé aux autorités « constituées. « RICHEPANCE. »

Le pillage des propriétés mobilières ne constitua pas seul les maux de la cité. Plusieurs maisons avaient été incendiées, d’autres percées par des boulets ou écrasées par des bombes. IL y avait donc danger à rester chez soi, et, pourtant, dans la partie de la ville soumise aux insurgés, il fallait braver ce danger, car, en cherchant à le fuir, on s’exposait à en rencontrer un plus grand : des bandes d’assassins parcouraient les rues et égorgeaient impitoyablement les blanes qu’ils trouvaient sur leur passage. Quelques colons n’échappèrent à la mort qu’à l’aide de circonstances bizarres et heureuses.

M. Négré, au premier coup de canon, avait éloigné du théâtre de la lutte sa femme et ses enfants. Pour lui, pensant trouver sécurité dans sa qualité de boulanger de la République, il était resté dans sa maison avec le plus jeune de ses beauxfrères, M. Puëch. M. Négré, donnant du pain aux soldats de Delgrès, devait supposer, en effet, que celui-ci le couvrirait de sa protection. C'était bien l'intention de ce chef, mais avec la condition sous-entendue que le fournisseur ne passerait pas dans le camp opposé. Les choses en cet état, voilà que M. Négré recoit de Richepance l’ordre de confectionner une certaine quantité de pain pour l’armée française. Il se contenta de transcrire cet ordre sur son registre, en attendant que les circonstances lui permissent de l’exécuter, car, pour le moment, tous les ouvriers valides de la boulangerie ayant été se ranger sous le drapeau de la résistance, le chef de l'établissement était aussi bien empêché de faire manipuler de la farine pour Richepance que pour les insurgés. |

Delgres, ignorant cette particularité, mais étant informé de Ja commande de Richepance, donne ordre de lui amener le boulanger de la République. Comme toutes les autres maisons de la ville, celle de M. Négré était fermée. Il était dans une

A ONBE

chambre du premier étage avec M. Puëch. On frappe à la porte. Le jeune Puëch veut descendre pour ouvrir. — « Non, dit « M. Négré : en vous gardant près de moi J'äi promis à votre « mère que vous lui seriez rendu. C’est à moi d'aller. — M. Négré descendit l'escalier.

Les hommes qui frappaient étaient ceux qu ‘avait envoyés Delgrès pour arrêter M. Négré. Tandis qu’on le conduisait au fort, le chef de l’escouade lui fit les plus violents reproches sur ce que boulanger de la République il osait manipuler de la farine pour faire du pain destiné à nourrir les ennemis. M. Négré crut sortir d’embarras en niant la commande de Richepance. Mais les rebelles étaient parfaitement informés. À cette dénégation, on répondit au prisonnier que la commande était inscrite sur son registre. Il'est rare qu'une imprudence n’en amène pas une autre. M. Négré offrit de prouver le contraire par l’apport de son registre. Le chef de l’escouade le prit au mot: « Allez « chercher le registre, dit-il. » Les hommes de l’escorte se disposaient à retourner sur leurs pas pour accompaguer M. Négré dans sa demeure. « C’est inutile, dit le chef, je me fie à sa « loyauté. Attendons-le ici. » M. Négré se garda d’aller chercher un registre sur lequel était écrite sa condamnation. IL se jeta dans des rues détournées et fut assez heureux pour gagner la partie de la ville occupée par les troupes européennes.

M. Puëch, ne voyant plus revenir son beau-frère, pensa qu’il: avait été massacré. Plein d’anxiété, craignant que son tour ne vint, il alla se cacher dans un grenier obscur. Là, par une fente de la lucarne, il s’efforçait d'observer ce qui se passait au dehors. La première personne qu'il aperçut fut Jacques Ibo. Cet homme était un ancien ouvrier de la boulangerie. Accusé de vol et poursuivi, il avait été condamné à quelques années de fers sur la déposition du jeune Puëch. Ce condamné, comme tous les autres détenus, avait été mis en liberté. M. Puëch n'ignorait pas les sentiments de haine que Jacques Ibo nourrissait contre l’auteur de sa condamhation. Ibo, armé d’un long couteau qu'il brandissait, se dirigeait vers la boulangerie, en s’écriant : « Où est mon brigand pour que je lui fasse son compte une

« fois! » A cette vue et à ces paroles, M. Puëch se hâte d’abandonner le grenier, se précipite dans les escaliers, traverse le jardin et grimpe sur le mur pour se sauver par l'allée des Carmes; mais il se rejette en arrière et au bas du mur éncore plus vite qu'il n’y était monté. Dans le moment même les noirs fusillaient, à l'angle de la rue du Fort et de l'allée des Carmes, un pauyre diable qu’ils avaient rencontré dans la rue. C'était un vieil instituteur du nom de Brun. Après cette exécution, les négresses qui y avaient assisté crièrent : « Vive la mort! « Encore un vieux blanc de moins ! »

L’allée des Carmes étant moins que sûre, M. Puëch courut se cacher dans un appentis du jardin. Il y trouva blottis les époux Morisot. Le soir venu, ils entendent enfoncer les portes de la maison. Saisis de frayeur, ils quittent l’appentis, escaladent un mur, tombent dans une cour, ‘escaladent un autre mur et arrivent dans la ruelle Saint-Ignace. Dans cette ruelle est un égoût, ils y entrent. Toute la nuit et le jour suivant ils entendirent passer près d'eux des patrouilles ou des hommes armés dont les propos, étaient peu rassurants. Dans ce lieu froid et humide, les fugitifs, sous peine d’être,découverts, étaient contraints de garder le silence et même de veiller sur leurs mouvements. Ils n'avaient rien mangé depuis trente-six heures, et, pour apaiser leur soif, ils n'avaient que l’eau de l’égoût. Pendant la seconde nuit, l’agitation de la ruelle parut sensiblement diminuée. Nos trois fugitifs en profitèrent pour sortir de l'égout. Se glissant comme des ombres le long des murailles des maisons , ils gagnent le rivage de la mer. Là, ils se heurtent à des cadavres. Ils sont saisis de crainte et d'horreur; mais il ne leur restait que le choix entre le risque d’une mort violente et la certitude de celle qu'amènerait la faim en retournant à légoût. Ils passent sur les cadavres et marchent. Ils sont arrêtés par le cri de : Qui vive? Ils étaient devant un poste français.

La ville étant menacée d’être détruite par l'incendie, les autorités jugèrent prudent d'envoyer à bord du vaisseau /e Redoutable les minutes des notaires et les archives de la colonie.

Dans la partie de la cité qui était en la possession des troupes de Richepance, la plupart des femmes blanches, effrayées des projectiles qui tombaient sur les maisons ,-avaient été chercher un refuge à la Rivière-des-Pères. Les femmes de couleur, poussées par le même sentiment de frayeur, voulurent les suivre; on les en empècha. On avait remarqué que les révoltés ne faisaient pas à la ville tout le mal qu'ils auraient pu : supposant que c'était en considération de leurs mères, de leurs femmes et de leurs filles, on gardait celles-ci comme moyen de défense. |

Le plus grand danger que la ville ait couru fut dans l’ordre qu'avait donné. Delgrès de faire sauter le fort après que ses troupes en seraient sorties. Mais certains officiers qui d’abord avaient marché avec Delgrès, maintenant qu'ils voyaient perdue la cause de la révolte, ne voulaient pas aller plus loin. Ils firent part de cet ordre à Prudhomme auquel la qualité d'homme de couleur avait permis de renouer, de sa prison, avec d'anciens camarades, des relations un instant rompues. Prudhomme s’elforça de leur persuader qu’il fallait user de tous les moyens! pour faire échouer cet.affreux projet. C'était prêcher à des hommes convaincus, car lorsqu'on révèle de semblables desseins, c’est une preuve qu’on ne les approuve point; et puis ces officiers, qui devaient rester au fort en cessant. de suivre les révoltés, n'avaient pas envie de sauter avec la citadelle. D'un autre côté, le nègre Bernard, sergent dans l'artillerie, avait fait la même révélation aux prisonniers blanes, qui l’avaient conjuré de détourner de leur tête ce grand malheur.

Delgrès, avant d'évacuer le fort, fit placer une mèche à la

poudrière. Il n'avait désigné spécialement personne pour y

mettre le feu. Ce soin avait été laissé au plus résolu, à celui.

qui se sentirait le courage de dévouer.sa vie pour la sainte cause de la liberté. Dès que Delgrès fut sorti du fort, les mi-

litaires qui ne voulurent pas le suivre, au nombre desquels.

étaient Monnereau et Bernard, coururent ouvrir la prison de Prudhomme et de Losach, et tous ensemble se rendirent à la poudrière d’où fut retirée la mèche qui n'avait pas.été allumée.

De là ils allèrent mettre en liberté les autres détenus au nombre de cent cinquante environ, composés tant des soldats qui avaient été désarmés que des colons qu’on avait arrêtés et conduits au fort. Ces prisonniers et les déserteurs de la révolte, maintenant maîtres du fort, craignant qu’il ne prit à Delgrès l'envie d’y revenir, se hâtèrent de fermer la porte de la poterne par laquelle il était sorti, de lever le pont-levis et de s’armer. Prudhomme et Losach se rendirent sans retard près de Richepance pour lui annoncer cet événement.

Si, pendant le siége, la ville eut à subir de cruelles épreuves, celles des communes adjacentes, le Baillif, l’Extra-Muros, les Trois-Rivières, furent encore plus terribles. Là, tout était livré aux flammes, au pillage ou à la dévastation. Les colons qui n'étaient pas égorgés étaient arrêtés et conduits, les hommes, au fort Saint-Charles, les femmes et les enfants, à Dolé, dans le camp de Palerme.

Les Français descendus à terre et la lutte engagée avec les révoltés, M. Pinaud, fermier d’une habitation de la commune . Au Baïllif, ayant à veiller sur les jours de sa jeune femme et sur ceux de leur enfant presque naissant, délibéra sur le parti auquel il devait s'arrêter. Deux seulement s'offraient à lui : aller abriter sa famille derrière l’armée de Richepance, ou restér dans sa demeure à attendre les événements. L'un ou l’autre avait ses dangers. Sortir, tenter d’aller au milieu des Français, c'était se placer dans la nécessité de traverser la campagne alors couverte d’insurgés ; rester, c'était se soumettre aux chances de l'inconnu, courir les hasards d’une “aggression possible. M. Pinaud, confiant dans la solidité de - sa maison, construite en pierres, à étage, et dans laquelle il pouvait se tenir comme dans une citadelle, se détermina à ne pas l’abandonner. Il avait fait ce raisonnement : {a révolte ne sera pas plus tôt attaquée qu’elle sera vaincue. C’est donc un moment à passer. Je ne serai pas inquiété par des troupes régulières. Il n’y a donc qu’à se tenir en garde contre quelques … misérables assassins ou pillards, gens qui fuient lorsqu'on se défend. La résolution de M. Pinaud prise de ne pas quitter sa

maison, il barricada les portes, assembla des armes et des mu-

nitions, puis attendit. Il n’attendit pas longtemps. Bientôt parut une bande d’assassins et de pillards, armés de contelas et de piques. Ces malfaiteurs coururent à la porte de la maison principale et se mirent en devoir de l’enfoncer. M. Pinaud, se montrant armé d’un fusil à l’une des fenêtres du premier étage, les somma d’avoir à s’éloiguer. Ils ne tinrent aucun compte de la sommation. Alors, faisant usage de son fusil, l’assiégé coucha par terre le brigand qui paraissait le chef de la bande. Les

autres s’éloignèrent, mais pour reparaître tout aussitôt, plus

nombreux que la première fois. Toutefois ils se tinrent à distance et ne firent aucune démonstration hostile.

La auit venue, ils se glissèrent dans le moulin, la sucrerie, les cases à bagasse, les cases à nègres, partout enfin où il y avait une construction, et l'incendie éelata sur tous les points à la fois. La maison de M. Pinaud, enlacée dans un réseau de feu, ne pouvait manquer de devenir la proie des flammes. Les malfaiteurs, retirés à l’écart, contemplaient leur œuvre et guettaient leur proie. Lorsque le feu se manifesta sur le toit d’aissantes de la maison, ils firent entendre un long hourra de victoire. I failut abandonner cette maison en flammes. Malheureusement, l'incendie ayant produit le jour, M. Pinaud ne pouvait sortir sans être aperçu des assassins. Lorsqu'une porte de la maison s’ouvrit, les bandits poussèrent un cri sauvage.

M. Pinaud, après avoir déchargé ses armes à feu, se défendit

avec son sabre. Il tomba percé de coups. Il paraitrait qu’au

moment suprême M°° Pinaud avait pressé son enfant contre

son sein : le lendemain, sous son fichu, on trouva une petite

main d'enfant. M. Pinaud qu’on avait éru mort, respiraith

encore : il fut rappelé à la vie.

Dans la commune de la Basse-Terre (extra muros), les assas=

sinats succédaient aux assassinats. Joachim, après avoir coupé la tête de M. Guilbert, l'avait donnée à Marcel, qui transportaith

partout cet horrible trophée. Hippolyte le rencontre et lui demande où il va avec cette tête ? — Je l’ apporte au camp, 'épons

Marcel.

Une autre bande, conduite par Jean-Pierre, avait arrèté le sieur Lagarde sur son habitation. Ces scélérats, après lavoir lié et garrotté le conduisaient en l’accablant d’outrages et de coups. La négresse Marie, les rencontrant, ose leur adresser des reproches sur leur inhumanité. — « Ne prénez pas sa « défense, répond Jean-Pierre, c'est un coquin qu’il faut tuer. » — Marie demande ce qu’on a à lui reprocher. — « Comment, « réplique Jean-Pierre, je lui demande trois moëdes et il ne « veut pas me les donner ! Il ne m'en offre qu’une avec sa « tabatière et me renvoie à sa femme pour les deux autres ! « C’est un coquin qu’il faut tuer. » |

Lagarde, méritant la mort, aux veux de Jean-Pierre, fut égorgé.

Pierre Biby, l’un des détenus mis en liberté, ne cherche pas, lui, à se battre contre des soldats; il se rend à la campagne dans les environs de la ville, excite au massacre des blancs, en disant que c’est l'ordre de les tuer tous, et que, quant à lui, il en a déjà expédié trois. Il se dirige avec sa bande chez le sieur Carreau. Celui-ci, voyant venir les assassins, va se cacher au grenier. Tou mari, dit Biby à la dame Carreau. — Il est sorti, répond-elle. — Biby fouille et trouve Carreau. — Des armes ! lui dit l’assassin. — Je n’en ai aucune, répond l’infortuné. — Je vais t’en faire trouver ! — Et il le frappe à coups de sabre. Entendant le bruit, M°° Carreau et la négresse Marie-Louise, sa domestique, ont le courage de monter au grenier. A la vue de son mari tout sanglant, la malheureuse femme, fondant en larmes, se met à genoux à la porte, implore la pitié de Biby. Marie-Louise joint ses sollicitations aux sollicitations de sa maïitresse. Le scélérat répond à ces deux femmes en les couchànt en joue avec son fusil. Effrayées, elles prennent la fuite. Biby fait descendre dans le salon Carreau moitié mort. Là, étaient réunis les complices du brigand. Ils veulent que le mourant leur procure des armes. Il jure qu'il n’en a aucune. On l’achève.

Cardonnet est arrêté sur sa propriété par la bande de Noël. L'un des brigands tire sur le prisonnier un coup de pistolet qui lui ‘casse le bras. Malgré cette blessure on veut le conduire

au fort. Mais, après quelques instants de marche, le blessé, perdant beaucoup de sang, s’affaiblit, ne peut plus avancer. Pour le contraindre à marcher, les conducteurs emploient les mauvais traitements, les coups. Il vint un moment où il aurait fallu porter le blessé. Noël sut s’affranchir de cette peine, en. arrachant au moribond le peu de vie qui lui restait.

Ceux des blancs qui tombèrent entre les mains des brigands et qui ne furent pas massacrés, eurent à subir de grandes et de cruelles épreuves. Aux Trois-Rivières, le même Noël et ses complicés Maximin et Anatole, après avoir assassiné les sieurs Rammé père et fils, se rendent chez le sieur Charles Cointre où ils trouvent la dame Turenne. Ils s’en saisissent. Noël lui dit qu’elle n’a pu se rendre chez Cointre, au bord de la mer, que dans l'intention de se sauver ; que Cointre n'étant pas chez ” lui, il n’y a pas à en douter, il a été chercher un canot. La dame Turenne s’en défendait lorsque l’on vit apparaitre Cointre. Apercevant les malfaiteurs, au lieu de continuer à ramer à terre, il pousse au large. — A {erre , brigand! lui crie Noël. — Cointre s’en éloigne au contraire en appuyant sur les rames de toute la force de ses bras. Noël lui tire deux coups de fusil qui ne l’atteignent point. Alors, il fait lier la dame Turenne et Ja place sur une grosse pierre du rivage. Survient le nègre Ignace. Cet homme, comprenant qu'il s’agit de faire un mauvais parti à la pauvre femme, se met à faire de la morale aux malfaiteurs. — « On voit bien, lui répond le chef des brigands, « que tu es de la bande de Lacrosse. Attends! » — Aiïdé de ses complices, il lie ce malheureux, le fait asseoir auprès de la dame Turenne; puis, s’éloignant de quelques pas, lui tire un coup de fusil. Ignace n’est que blessé. Tandis que Noël recharge tranquillement son fusil, il dit à Maximin d'achever le blessé à coups de baïonnette, et cet abominable meurtre s’accomplit. Son fusil chargé : — « A ton tour maintenant, dit-il « à la dame Turenne. » — Puis il l’arrange, la dispose, lui fait tourner la tête vers la mer, comme l’on fait du point de mire sur lequel on veut tirer, prend sa distance et lâche son coup. Mais Noël n’était pas fort habile tireur : visant à la tête,”

sa balle n avait fait qu'excorier le cou. Mais, sauf Anatole dont le fusil était chargé, les bandits n’avaient plus de poudre. Noël dit à Anatole de venir près de lui pour ajuster la victime. La dame Turenne les conjure de n'en rien faire, disant qu’elle craint d’être blessée et d’être achevée, comme Ignace, à coups de baïonnetle; que, puisque sa mort était résolue, elle les suppliait de ne pas la faire souffrir et de lui tirer un coup de fusil à bout portant.

Ces hommes se retirent à l'écart et ont l’air de se concerter ; que vont-ils faire? Ils s'avancent sans mot dire, délient la pauvre femme et s’éloignent en gesticulant.

Delgrès et plusieurs de ses lieutenants étaient loin d'approuver ces horreurs. On leur doit cette justice de dire qu’ils les empêchèrent toutes les fois qu'ils le purent.

Une bande d’assassins portant l'uniforme et armée de fusils,

se transporte sur l'habitation Dain, au Gommier. On se saisit de toute la famille Dain composée du père, de la mère, et de cinq enfants, dont un jeune homme, une jeune fille, et trois garcons en bas âge. Après d’épouvantables vociférations, on place tout ce monde au bout de la terrasse, sans omettre l’enfant le plus jeune, et on allait fusiller ces infortunés en masse lorsque survient le nègre Timothée, lieutenant, qui s'oppose à cet assas- | sinat. — « Nous avons l'ordre de tout saccager, de tout brüler, » lui fait observer un sergent qui paraissait le chef de la bande. — « Soit, répond Thimothée, mais l’ordre de brüler n’est pas « l’ordre de tuer. D'ailleurs, mes instructions sont plus ré- « centes. Tous les hommes arrêtés doivent être conduits au « fort, les femmes et les enfants au dépôt de Dolé. C’est l’or- « dre de notre chef à tous, Delgrès. Je place donc toute cette « famille sous votre responsabilité. Conduisez les hommes au « fort, les femmes et les enfants à Dolé. Vous vous ferez re-. « mettre un reçu que vous m'apporterez. »

Thimothée ne put faire plus que d’arracher cette famille à la mort. Il fut obligé d’être le témoin de l'incendie que le sergent fit allumer. M. Dain et son fils furent conduits au fort; M°° Dain, sa fille et ses trois autres enfants à Dolé. Là, le fac-

tionpaire voyant passer celte jeune fille et ces enfants, dit : « Voilà de la viande fraiche : nous allons faire boucherie au- < jourd'hui. »

Pour bien montrer la situation de la campagne pendant cette période calamiteuse, nous devons faire connaitre le résultat des constatations faites dans lacommunede la Basse-Terre (extra muros), par une commission instituée par arrêté du préfet Lescallier, en date du 16 juin 1802. Cette commission était composée des arbitres Pons, B° Raby et Bouvet, auxquels on avait adjoint le citoyen Verdon, commissaire du Gouverne- ment. |

Il est nécessaire de prévenir que la commune de la Basse- Terre (extra muros) était plus étendue qu'elle ne l’est de nos jours : qu’on y comprenait ce qu’on appelle aujourd’hui la commune Gourbeyre. Quoiqu'il en soit, sur le nombre de cent cinquante-trois habitations, grandes ou petites, dont cette commune était composée, vingt-cinq avaient été complétement incendiées, soixante et douze pillées ou dévastées, et une avait sauté par l’effet de la poudre.

Vingt et une personnes avaient été assassinées.

La même commission a estimé le dégât à la somme de 1,445,628 livres coloniales, lesquelles réduites en monnaie de France, au change de l’époque (He 2/5 ) donnent une somme de 867,577 fr. 20 centimes.

Malheureusement le pillage, la dévastation, l'incendie et l’assassinat ne se sont pas bornés à la seule commune de la Basse- Terre. Ils se sont étendus à toutes celles traversées par Ignace, . depuis les Trois-Rivières jusqu’à la Pointe-à-Pitre. Le moment est venu de raconter la marche et la fin de ee chef de rebelles.

CHAPKTRE VE,

Marche d'Ignace sur la Grande-Terre. — Soulèvement au Gosier. — Le capitaine Richaud. — Inquiétude des habitants de la Pointe-à-Pitre. — Ignace à Belle-Plaine. — Sa proclamation. — Le chef de bataillon : Vabe envoyé contre lui. — Vabe battu. — Gobert à la poursuite d’ignace. — Le poste de Dolé. — Les prisonniers de Palerme. — Discussion sur le genre de mort à leur infliger. — La femme Solitude. — Les Français à Dolé. — Délivrance des prisonniers. — L'armée au Petit-Bourg. — Gobert à la Pointe-à-Pitre. — Son retour au Petit--

Bourg. — Pélage à la Pointe-à-Pitre. — Dispositions faites pour marcher contre Ignace. — Ce chef aux portes dela ville. -— Nouvelle que lui donne une femme noire. — Il s’enferme à Baimbridge. — Description de cette position. — Efforts de Pélage pour l'emporter d'assaut. — Il en forme le siége. — Arrivée de Gobert. — Baimbridge emporté. — Mort d’Ignace. — Exécution des prisonniers. — Arrivée du général Boudet à la Pointe-à-Pitre.

Ignace avait pour plan de campagne d’entrainer les ateliers du vent de la Guadeloupe, comme il avait entraîné ceux des quartiers sous le vent, de marcher avec eux sur la Grande- . Terre, de soulever cette partie de la colonie, de s'emparer de la Pointe-à-Pitre, gardée par une faible garnison, et de livrer cette ville au pillage et aux flammes.

Dans la nuit même de sa sortie du fort, il traverse le poste retranché de Dolé où commandaient Palerme et Jaquet, n’a qu’une courte conférence avec ces chefs, et continue sa marche, qu’il marque par le pillage et l'incendie. IL s’était fait suivre par la presque totalité des négresses qui étaient sorties avec lui du fort. Il se servait de ces femmes autant pour sa propagande que pour le transport des vivres et des bagages de ses soldats. Prévoyant

LRU

qu’il ne pourrait passer la Rivière-Salée sur le bac, parce que ce passage serait gardé, il avait ramassé toutes les pirogues trouvées sur le littoral, et, après y avoir placé les bagages, il les faisait trainer par les négresses.

Richepance, sans inquiétude sur la Pointe-à-Pitre et sur la Grande-Terre dont la population n'avait laissé percer aucun sentiment hostile à l’arrivée des Français, avait cru pouvoir dégarnir cet arrondissement de la plus grande partie de ses troupes pour les transporter à la Basse-Terre, foyer de la révolte. Cependant cinq jours après l’arrivée de la division, le 42 mai, les hommes turbulents de la Grande-Terre, et à leur tète Édouard, Louis Bureau et René Gayan, apprenant qu'on se battait à la Basse-Terre, étaient parvenus à soulever la commune du Gosier. Les habitants, pour résister à la révolte, s'étaient assemblés en armes sur l'habitation Lafaye. Là, ils eurent à soutenir un combat contre les rebelles, qui leur tuërent quelques dragons. Après ce combat, après l'incendie d’un certain nombre de propriétés et le meurtre de quelques colons surpris isolément dans leur demeure, les révoltés avaient été s'établir sur l'habitation Leroux. |

Il fallait arrêter ces premiers mouvements qui pouvaient s'étendre par la contagion. Dumoutier ayant fait appeler Richaud, vieux capitaine de Victor Hugues, lui donna l’ordre de marcher contre les révoltés avec la compagnie des conscrits et quelques soldats européens. Richaud, voyant le faible détachement à la tête duquel on voulait le placer, répondit à Dumoutier qu'il n’en prendrait le commandement qu'autant qu ‘on Jui donnerait six tambours.

— Que diable, dit le général, voulez-vous faire de six tambours ?

— C'est pour compenser le monde que vous ne me donnez pas. A l'égard de l'ennemi contre lequel vous m’envoyez, six tambours valent une compagnie.

Les six tambours furent donnés à Richaud.

On arrive sur l’habitation Leroux.

— « Ah ça, dit le vieux capitaine à ses hommes, mes amis,

« pas un coup de fusil que je ne vous le dise. » Il y avait uné lisière qui longeait les établissements de cette propriété. Ri- Chaud fait filer sa troupe derrière, homme par homme, les espaçant d'un mètre. Du côté opposé, là où étaient les insurgés, on voyait bien de la troupe à travers le feuillage de la lisière, mais on ne pouvait savoir combien d'hommes composaient le front de la colonne, qui paraissait fort longue. Les insurgés faisaient pourtant contre la lisière des décharges continuelles, - qui blessèrent quelques hommes. Le capitaine Richaud fut légerement atteint. En partie cachés par la lisière, les hommes du détachèment s'approchèrent des établissements. Richaud leur commanda de choisir chacun une case à nègre, de s’abriter derrière et de ne se remettre en mouvement que lorsqu'ils entendraient battre la charge. Les six tambours battirent la charge et les soldats s’élancèrent des cases à nègres et de la lisière, à la course, la baïonnette en avant.

Les nègres, entendant le bruit dè tous ces tambours, voyant fondre sur eux les hommes de Richaud, s’imaginent qu’ils ont affaire à un bataillon, abandonnent leur position et prennent la fuite. — « Tirez maintenant, s’écrie Richaud! »

La déroute des insurgés fut complète.

L'insurrection du Gosier apaisée, la Pointe-à-Pitre était rentrée dans le calme. Mais le 25, en apprenant qu'Ignace s’avançait avec son armée de pillards, d’incendiaires et d’assassins, les alarmes de chacun jetèrent la ville dans la plus grande agitation. On pouvait, par l'incendie, suivre la marche des brigands sur le littoral de la Guadeloupe. De moment en moment l'incendie s’approchait. Le général Dumoutier, qui n'avait que fort peu d'hommes à opposer à l'ennemi, était plein d’inquiétude. Il fit doubler le poste de la Gabare, afin de défendre le passage de la Rivière-Salée. Mais Ignace n'avait pas l'intention de forcer ce passage. Dans la nuit du 25 au 24, il se contenta d’y faire une fausse attaque, et, continuant sa marche, il alla passer la rivière à trois kilomètres environ plus loin, sur les pirogues qu’il trainait à sa suite. Débarqué à la Grande- Terre , il vint s'établir dans la commune des Abymes » SUT l'ha-

bitation Belle-Plaine. Là, il fit répandre la proclamation suivante : | « Habitants de la Guadeloupe, | |

« Je vous somme de vous réurir à moi pour renvoyer les bri- « gands de Français qui sont venus troubler votre repos et votre « tranquillité. Si dans vingt-quatre heures vous n’avez pas exé- « cuté cet ordre, vos villes et vos campagnes seront en cendres.

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