CHAPITRE NÜL
Le nègre Sans-Peur. — Delgrès au Matouba. — Sa double armée. — L’officier Courterey. — Circonstances du meurtre du juge Amaury. — Entretien de Kirwan avec la dame Amaury. — Suicide de Kirwan. — Le lieutenant Firmin. — Assassinat de M. Lafon et de son fils. — Visite de Mme Lafon à Delgrès. — Dispositions de Richepance pour emporter le dernier retranchement des rebelles. — Proclamation. — Le chef de bataillon Cambriels chargé de forcer le passage de la Rivière-Noire. — Le chef de bataillon Delacroix chargé de forcer le passage de Saint-Louis. — Combat au morne Fifi-Massieux. — Le sergent Ducanchez. — Combat sur l'habitation Lasalle. — Delgrès blessé. — Sa retraite à d’Anglemont. — Jonction au Presbytère de Cambriels et de Delacroix. — Préparatifs de Delgrès pour se faire sauter. — Combat à d’Anglemont. — Explosion de la mine préparée par Delgrès. — Mort de ce chef.
Le Matouba n’avait pas cessé, depuis l’arrivée de Richepance, de rester en la possession des insurgés. Cette partie de la colonie obéissait aux ordres d’un nègre vulgairement connu sous le nom
. de Sans-Peur. C'était un homme singulier au physique et au moral. Déjà âgé, affreusement laid, et mème difforme, à ses disgraces naturelles se joignait encore un accident : il était borgne. Ancien soldat dans le bataillon des sans-culottes, il s'élait battu avec courage contre les Anglais. Mais, les ennemis chassés, il s’ennuya de la vie de caserne et quitta sa compagnie. Libre de son temps, ses mauvais-‘instincts n'étant plus distraits par les combats, ou contenus par la discipline militaire, il commit de nombreux méfaits. Arrêté, il passa devant un conseil de guerre, qui le condamna aux fers pour le double délit dé désertion et de vols. Ses chaines brisées par l'insurrection, il s'était fait reconnaitre capitaine de troupe
et chef suprème sur le Matouba. Il avait établi son quartiergénéral sur l'habitation Limonon. Là, il laissa apparaitre toutes les bizarreries de son caractère. Aïnsi, tandis qu'il mettait la désolation dans le quartier de Saint-Louis, promenant partout le pillage, le massacre et l'incendie, il veillait avec attention pour empêcher qu'il ne füt porté la plus légère atteinte aux personnes et aux propriétés du Matouba. Cette contrée lui obéissant, il lui semblait que ce fût son bien. La famille Lafon était surtout l’objet de toutes ses sollicitudes. II avait pour elle des attentions délicates, l’entourait de ces soins, de ces égards qu’on ne rencontre d'ordinaire que chez l'homme bien élevé. Cette protection, cette bienveillance, il les étendait à toutes les personnes, qui, dans le danger commun, avaient abandonné leur demeure et s'étaient réunies à la famille Lafon, afin de résister ensemble ou de périr ensemble. | |
Grâce à Sans-Peur, le Matouba, avant l’arrivée de Delgrès, n'avait été souillé d'aucun crime. L'ancien soldat de Victor Hugues pris les armes à la main, sa double conduite ira se dé-
rouler devant la commission militaire. Un témoin de Saint-
Louis sera appelé : il déposera d’un forfait. Viendra le tour d'un témoin du Matouba : il fera le récit d’une belle ou d’une bonne action. Ici Sans-Peur avait mérité l’échafaud, là une couronne. Malheureusement pour lui, il ne sera pas devant un
tribunal chargé de décerner des récompenses : on ne verra.
que ses crimes. | Nous n’avons pas oublié les fortifications naturelles que présente la position du Matouba, les difficultés à vaincre pour y pénétrer, et, par contre, les facilités qu’on y trouve pour repousser une invasion. C’est ce lieu que Delgrès avait choisi pour dernier boulevard de la rébellion. Mais, il ne s’y était pas rendu seul. Il y avait autour de lui comme deux corps de troupe bien distincts : l’un se battant en soldat, c’est-à-dire
avec vaillance et loyauté, décidé à périr, ou à obliger Ri-
chepance à se rembarquer, après l'avoir vaincu; l'autre, moins solide au combat contre des hommes armés, làchant
pied, mais ardent au pillage, à l'incendie et à l'assassinat. Ces braves contre la propriété et les gens sans défense s’étonnaient que Delgrès laissât paisibles sur leurs habitations les blancs du Matouba. M. Amaury, ancien juge du tribunal eriminel, avait surtout le don d’exciter leur fureur. Le laisser vivre était chose qu’ils ne pouvaient comprendre. Ces misé-
rables songeaient-ils qu’un jour il leur faudrait rendre compte
à la justice de leurs méfaits, et, dans leur égarement, pensaient-ils pouvoir abolir la justice, en tuant les juges?
Delgrès, importuné des réflexions pleines de sang que l’on faisait autour de lui touchant le juge Amaury, s’écria : — Mais qui done aurait le triste courage d'aller de sang-froid commettre un tel assassinat?
— Moi! répoudit l'officier Courterey.
— Vous!
— Oui, moi! :
À celte réponse à laquelle il ne s'attendait point, Delgrès parut ému. Il hésita. On s’aperçut que sa pensée flottait indécise, qu il était embarrassé sur le choix d’une résolution.
— C'est bien, dit-il enfin. Je vais le faire venir. Vous l’entendrez. I s’expliquera. Nous verrons la détermination qu'il conviendra de prendre.
Et, se mettant à une table, il écrivit le billet suivant :
« Citoyen, ayant à répondre à une sommation du général
«< Richepance, je vous invite à vous rendre près de moi pour
« me servir de secrétaire.
« L. DELGRES. »
Ce billet fermé, Delgrès y mit la suscription, puis le présentant à Courterey : Tenez, dit-il, portez cela au citoyen Amaury. Il va se rendre ici. Vous l’accompagnerez.
Il s'agissait de porter un billet à un juge, et Courterey se init en marche comme pour une expédition guerrière. Il prit vingt-cinq hommes et partit. Il était huit heures du soir lorsqu'il arriva sur l'habitation Lafon, où s'était réfugié M. Amaury avec sa dame. L'ancien magistrat était en robe de chambre et