GÉNÉRAL
Vous seul pouvez être mon bienfaiteur. Votre justice et « votre bonté sont trop bien COBues pour que tous les inno-. « cents ne se jettent à genoux à vos pieds et à tous ceux des « braves Français qui sont avec vous. Je suis mis au cachot le « lendemain de votre généreuse décision à mon égard, sans con- « naître de nouvelles causes. Je suis malade, avec la fièvre « journellement. Je ne puis supporter ces tristes lieux. Je pa- « raitrais toujours devant un tribunal, s’il y avait quelque « fausse dénonciation contre moi. En attendant, général, sou- « lagez ce malheureux qui réclame votre protection. Sa recon- « naissance sera éternelle. Pardonnez-moi, général, de toutes « ces libertés. Je suis forcé, dans ma triste position, d’avoir « recours à votre bon cœur.
« Je suis, avec tout l'attachement possible et dés sentiments « très-respectueux, « F. Ricaun.
« Au cachot, le 3 juin 1802 » (1).
(1) La vérité historique veut que nous prévenions le lecteur qu’en rapportant la lettre de Rigaud , nous avons pris la liberté, afin d’en faciliter le sens et la lecture, d’y ajouter deux monosyllabes : ce sont ceux écrits en caractères italiques ; que , de plus , nous avons orthographié et ponctué. Voici la lettre conforme à l'original:
« Francois Rigaud au général en chef.
« (GÉNÉRAL, « Vous seulle peut être mon biens fécteur votre justice et votre bonté
| Richepance connaissait la conduité de Rigaud. La bassesse de
cette lettre, au lieu d’exciter sa pitié, souleva son mépris. Le
lendemain, Rigaud lui adressa une nouvelle lettre, remplie
d'expressions tout aussi rampantes, et dans laquelle il accusait les noirs d'avoir pillé ses effets. Le général n’y tint plus; il appela l’adjoint à l'état-major, et lui donna l’ordre que celui-ci transmit au capitaine rapporteur dans une lettre dont voici les termes :
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La]
« Basse-Terre, le. 4 juin 1802.
L'adjoint à l'état-major général au citoyen Mahaut, capitaine « du génie, -rapporteur de la commission militaire séant à « la Basse-Terre.
« D’après les ordres du général en chef, je vous préviens, citoyen, de la part du général Gobert, que, demain 5 du courant, la commission s’assemblera, à l'effet de juger les nommés Rigaud, Francœur, Constant et Come, tous prévenus de crimes mentionnés dans l'arrêté du général, en date du 2 de ce mois.
«-À Ces quatre prévenus doivent être ajoutés, d’après les mêmes ordres, les nommés Doria, capitaine des troupes de la colonie, et Roseberne, secrétaire de Delgrès, prévenus d’être chefs de rébellion.
étros biens connué pour que tous les i, nocent ces Jette à genou avos piés et atous les bravé français qui sont avéc vous, je suis mit au cachot le l’andemen de votre généreux décision à mon e’gard, sans connaître dés nouveau cause , Je sui ma lade avéc les fievre journéllement je ne puis su porté ces triste lieux, je parretrai toujours dévan un tribunal si illi avée queque fosse denonciation contre moi à ’ la tandan général Soulager ces malheureux qui réclame votre protéction sa re connaissance séra éternel pardonné moi général de toute cés liberte je sui forces dans ma triste position d’avoir Re cour à votre
bons co’eur.
« Je sui avec toute latachement possible et les santiment tres respectueux.
« F. RIiGAUD.
« au ca chot le 14 preral l” 10. »
« Vous voudrez donc bien procéder de suite à l’interroga- « toire de ces individus, pour qu'ils puissent être jugés de- « Main. | « Je vous salue, « MARIE. »
Mondésir-Grippon, si arrogant et si fier, qui voulait tout pourfendre tant que le danger resta éloigné; lui qui gourmandait les soldats noirs sur leur làächeté, qui leur reprochait de ne pas savoir mourir pour la liberté, perdit toute contenance en face de la mort. Au pied de la potence, il montra une si grande frayeur que son supplice présenta quelque chose de bouffon. EUR
D’autres condamnés, au contraire, et ceux-ci furent le plus grand nombre, obscurs durant la révolte, entendirent prononcer leur sentence avec impassibilité, et montrèrent, en marchant à la mort, le stoïcisme le plus complet. Il y en eut qui, pendant le trajet fatal du tribunal à la batterie Républicaine, ne perdirent ni leur gaité ni leur présence d'esprit. Un maquignon de profession, connu sous le nom de Mylord, rendu devant la fontaine du Cours-Nolivos, demanda et obtint la permission d'y boire. S’adressant ensuite à ses compagnons d'infortune : « On prétend qu’il ne faut jamais dire ; Fontaine, « je ne boirai de on eau. Moi, je le dis, et je gage que j'aurai
« raison contre le proverbe. Qu’en pensez-vous, Messieurs? » Dix minutes après, son corps se balançait sur la potence.
Ce fut le 41 juin que Monnereau comparut devant la commission militaire avec quatre coaccusés, les nommés Hippolyte, Azer, André et Casimir-Avril. Sa jeunésse, son intelligence, ses avantages physiques, la franchise de ses explications et de ses aveux, son maintien pendant les débats, tout en lui avait conquis la bienveillance de ses juges. 11 avait combattu dans les rangs des rebelles contre les troupes de Richepance, mais comme se bat un brave soldat, sans se rendre coupable pi d’un crime ni d’un délit. On ne pouvait donc, aux termes de l’arrêté du général en chef, le condamner à la peine capi-
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fale que si l’on parvenait à le ranger parmi les chefs de la rébellion. Pour le faire entrer dans cette catégorie, on argu-
menait contre lui de la proclamation de Delgrès. On lui disait : vous n’étiez pas le secrétaire du chef des rebelles; il a signé sa proclamation, mais elle vous appartient dans le fond et dans la forme. Ayant rédigé cette pièce spontanément, vous vous êtes constitué l’un des chefs de la révolte en contribuant à l’organiser. La question ainsi posée, si l’on écartait la proclamation, Monnereau était sauvé. Le chef de brigade Depottre fit tout ce qui était possible à un juge, sans manquer à ses devoirs toujours pénibles, pour amener l'accusé à renoncer à la responsabilité d’une pièce dans laquelle était pour lui un péril si menaçant. On vous accuse, lui dit-il, d’avoir rédigé la proclamation du rebelle Delgrès. Vous êtes bien jeune pour-avoir conçu un semblable document. On avait cru tout d'abord que votre rôle s'était borné à servir de secrétaire à Delgrès, à n’être qu'un copiste. Le moment est venu de dire toute la vérité, de donner à la commission vos dernières explications.
Il était impossible d'indiquer à l'accusé plus clairement la voie dans laquelle il devait entrer. Mais soit que Monnereau crût qu'un honnête homme, même pour sauver sa vie, ne devait pas voiler la vérité, ou qu'il coûtât trop à son amourpropre d'auteur de répudier son œuvre, il persista à s’avouer l’auteur de la proclamation, à déclarer que seul il en avait conçu la pensée et la forme.
Le même jour il fut conduit à la batterie Républicaine avec ses autres coaccusés condamnés comme lui. Il était complétement vêtu de blanc. Au pied de la potence, il tira sa montre, et, la remettant au bourreau : « Tenez, c’est tout ce que j'ai. « Ne me faites pas souffrir. » Sur le haut de l'échelle, étendant sa main vers le soleil, qui allait se coucher, il dit : « Mes der- < niers vœux sont pour le bonheur des Français et le pardon « de mes accusateurs. » Puis, se retournant du côté des specfateurs, — car il y a toujours des spectateurs à ces horribles fêtes, — il salua et se livra au bourreau.
Chaque jour, on voyait passer le convoi des victimes, qui se dirigeait vers la batterie Républicaine. Tristes et cruelles représailles qui sont comme la clôture de toute révolte et de toute révolution, et qui devraient dégoûter des révoltes et des révolutions. |