‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 93 sur 123 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

État des esprits après que la révolte eût été vaincue. — Difficultés de la situation. — Politique de Richepance. — Désarmement de la colonie. — Cartes de sûreté. — Laissez-passer. — Passe-ports. — Noirs rendus à leurs anciens maîtres. — Moyens employés pour réduire les restes des révoltés. — Prix d’une tête. — Prix d’un fusil. — Suppression des agences municipales. — Commissaires du Gouvernement. — Départ de Pélage pour la France. — Séjour de Lacrosse à Marie-Galante. — Son retour à la Guadeloupe annoncé par une proclamation de Richepance. — Loi pour le maintien de l’esclavage dans les colonies restituées à la France par le traité d’Amiens. — Disposition législative spéciale à la Guadeloupe. — Arrêté de Richepance du 17 juillet. — Retour à l’ancien régime. — Les propriétés confisquées sur les émigrés leur sont remises. — Lacrosse reconnu comme Capitainegénéral. — Titre nominal. — Richepance gouverne. — Arrêté tou-

- chant la mise en vente des anciennes propriétés des religieux. — Opposition de Lescallier. — Maladie de Richepance. — Sa mort. — Le nom de Richepance donné au fort Saint-Charles. — Proclamation de Lacrosse.

Après toute grande insurrection, la partie du peuple qui s'était soulevée contre l'autorité, bien que vaincue par les armes, ne rentre pas immédiatement dans le calme et dans le repos; de la révolte, il reste encore des tronçons qui se remuent dans une pensée quelquefois fort éloignée de celle qui avait déterminé les premiers mouvements. Pour apaiser cette agitation, dernière convulsion de la crise, c'est moins le secours de la force qu’il faut emprunter que celui d’une politique conéiliatrice mêlée à une police active et intelligente. Dans cette nouvelle mission, où le général dépose l’épée pour s’armer de la science de l’administrateur, commencent pour lui des

difficultés délicates, car il est rare que ses moyens de pacification ne soient pas contrariés par ceux-là mêmes 4 l'ont aidé à vaincre.

Richepance, après avoir écrasé la rébellion et livré, pour l'exemple, les plus grands coupables au glaive de la loi, voulait ne pas voir les fautes des autres ; il souhaitait les ramener à la soumission par la voie de la clémence et en jetant sur les actions passées un voile d’oubli. Mais tout le monde, dans la colonie, ne goûtait pas cette politique sage et généreuse. Ceux qui avaient personnellement souffert de la rébellion voulaient user de représailles ; ils pensaient qu'avec les principes il fallait aussi proscrire les hommes qui les avaient mis en pratique. C’est alors que l’on vit de simples citoyens, sans mandat, usurper le droit de faire arrêter et conduire en prison des individus, coupables à leur point de vue. Dans l’arrondissement de la Basse-Terre, un habitant s'était livré à des actes de violence à l'égard de la dame Louis Plet, un autre envers le sieur Beauséjour. Des scènes pareilles et tout aussi regrettables avaient eu lieu à la Pointe-à-Pitre. En laissant faire, on allait retomber dans une situation semblable, quoique renversée, à celle d’où l’on sortait. Ces actes avaient surtout Le grave inconvénient de perpétuer la rébellion, du moins dans les esprits, en empêchant qu’on ne crût aux promesses de pardon et d'oubli du chef de la colonie. Richepance, voulant couper court à des violences toujours lâches lorsqu'elles s'adressent à des individus vaincus, fit paraitre, à la date du 26 mai, la proclamation que voici :

« Quelques hommes croient encore que chaque événement « aujourd'hui doit être regardé comme une réaction, comme « uninstant dont il faut que tel ou tel parti profite pour écraser + quelques individus, que souvent les circonstances, les in- « térêts ou la bizarrerie des esprits se sont plu à classer aussi, « et auxquels on s’est empressé de donner le nom de parti.

« Il a été dit en France, il y a deux ans, que la révolution « était finie, et cela fut prouvé aussitôt. Que quelques agita-

e:teurs, à vla Guadeloupe, ne croient donc pas prolonger plus « longtemps, dans ce petit coin de la République, ces mouve- « ments convulsifs du corps politique; ils ne peuvent plus « servir qu'à faire anéantir à l’instant ceux que cela pourrait « amuser. | -« Plusieurs rapports me parviennent que de simples citoyens,

« sans fonctions, sans autorité, sans motifs que leurs petites « vindictes, se permettent d’insulter, de frapper, de faire ar- « rêter même des personnes qui ont le malheur de leur dé- « plaire. Cette conduite est des plus blämables, des plus pro- « pres à prolonger l’erreur des malheureux qui se sont laissés « séduire par des fourbes, qui ne les sacrifient aujourd’hui que « pour leurs intérêts personnels, à $ervir enfin les scélérats, « qui, au nom de la République, de la colonie, de Bonaparte, « portent la flamme et le poignard de l'assassin dans tout ce « qu'ont de plus cher les beaux noms qu'ils profanent.

« Tous ceux qui se rendront coupables des torts que je dé- « nonce ici, peuvent donc s'attendre aux punitions les plus « exemplaires. |

« L'armée a été chargée de combattre, elle l’est donc de « vaincre; ce sera encore à elle à punir ou à pardonner. »

Richepance n'avait pas fait une vaine menace : lés personnes, qui n’écoutèrent point ses avertissements, furent arrêtées et internées à Marie-Galante.

Après avoir montré aux réacteurs ce qu’ils avaient à attendre de leur conduite, le général en chef se retourna contre les partisans de la révolte, afin que les uns et les autres fussent maintenus dans les limites au delà desquelles était le désordre. Le désarmement général de la colonie fut ordonné. On ne laissa d'armes qu'entre les mains des personnes qui composaient la garde nationale. Cette mesure n’était qu’un préliminaire pour établir les voies par lesquelles on voulait arriver d'abord au rétablissement de l’ordre, et ensuite au retour de l’ancien système colonial. Richepance, pour la mise en œuvre de son projet, avait besoin du concours des propriétaires. Le plus

grand nombre, au moment des troubles, craignant pour leur personne, avaient émigré dans les petites îles voisines de la Guadeloupe, ou étaient venus s’abriter dans les villes. Plusieurs servaient dans. l’armée comme volontaires. Tous recurent l’ordre de retourner, sous deux jours, dans leur demeure de la campagne. Pour les protéger, le général en chef envoya un détachement dans chacune des communes qui pouvaient être en butte aux incursions des rebelles.

Ces dispositions faites, parut l'arrêté du 14 juin. Par lui, tous les habitants de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre étaient tenus de se munir, sous deux jours, d’une carte de sureté, portant : le signalement du porteur, ses nom, prénoms, âge, profession, domicile, et le numéro de la maison qu'il habitait. Elle n’était délivrée par la municipalité, et sous sa responsabilité, qu'aux hommes de moralité reconnue.

Sous trois jours, conséquemment le lendemain au plus tard de celui où la carte de sûreté avait dù être délivrée, tout chef de famille, ou principal locataire, était oblige de fournir au commissaire du Gouvernement de sa commune l’état nominatif des individus qui composaient sa maison ou qu’il logeait, avec indication de sexe, d'âge et de profession.

Passé neuf heures du soir, il n’était plus permis de circuler dans les rues, sans porter soi-même un fanal, ou être précédé d’une autre personne qui le portait.

A la campagne, un cultivateur ne pouvait se rendre d’une commune dans une autre sans un laissez-passer, délivré par le propriétaire ou le géreur de l'habitation sur laquelie il était attaché. Tout cultivateur rencontré sans le laissez-passer, dont chaque chef de poste avait le modèle, était arrêté. Pour aller de la Guadeloupe à la Grande-Terre, et réciproquement, il fallait être muni d’un passe-port délivré par la municipalité et visé par le commandant des troupes. |

Quiconque se servait du passe-port, du laissez-passer, ou de la carte de sûreté appartenant à un autre, était réputé complice des rebelles. Traduit devant la commission militaire, il devait être condamné à la peine édictée contre les brigands.

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