‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 5)Chapitre 11 sur 140 · RUES · texte numérisé non relu

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profondes racines. Il avait pris naissance dans les idées d’égalité et de liberté qui commençaient à circuler. L’exécution de cinq des principaux chefs rétablit l’ordre et la tranquillité.

Dugommier devait faire un troisième voyage à la Martinique. Les chauds patriotes de Saint-Pierre entendaient l'égalité et la liberté pour les personnes comme la liberté commerciale ; ils les voulaient entières, absolues, mais pour eux seuls. Le 5 juin 4790, jour de la Fête-Dieu, on voulut faire parader à la procession le drapeau tricolore.-La milice était composée de blancs et d'hommes de couleur. Pour escorter le drapeau, les blancs seuls furent convoqués. Réclamation des hommes de couleur. Leur pétition fut portée par trois de leurs capitaines blanes, les sieurs Fournier, Duffan et Richemont. Pour ne pas accorder aux réclamants l’honneur de faire cortége au drapeau, on décide. qu'il restera renfermé dans son étui, qu’il ne sortira pas !

Pendant que la procession était dehors, quelques jeunes gens blancs se présentent devant le fort et veulent y entrer. La sentinelle, homme de couleur, s’y refuse ; c'était sa consigne. Les jeunes gens voulant forcer cette consigne, une lutte s’engage ; la sentinelle crie aux armes ! l'officier du fort accourt avec des hommes, repousse les jeunes gens et fait fermer la porte du fort. Les jeunes gens, en se retirant, appellent aux armes ! à la révolte! chacun répète ces cris. Tout le monde. court, se heurte ; la procession esthousculée ; onsonne letocsin. Sauf les jeunes gens auteurs du tumulte, toute la population en ignore la cause. Mais on se rappelle ke refus fait aux hommes de. couleur d'assister à la procession, et la fatalité veut qu'on attribue le désordre à une révolte d'hommes de couleur ! On se jette sur ceux qu’on rencontre ; on se bat, on se tue dans les rues. Les trois capitaines porteurs de la pétition sont trouvés. parmi les morts.

Plusieurs hommes de couleur avaient été arrêtés et emprisonnés. La municipalité, persistant à croire à une révolte de leur part, non-seulement ne voulait pas les mettre en liberté, maisencoreavait créé, malgré les réclamations du gouverneur, une chambre prévôtale, à l'effet de les juger. Ainsi , sous le pré-

texte de punir une prétendue révolte, la ville de Saint-Pierre se plaçait elle-même en révolte ouverte contre l'autorité !

Le gouverneur fut contraint de marcher contre cette cité rebelle. Elle ne se défendit pas ; occupée militairement, ses citoyens les plus turbulents, ceux qui s'étaient placés plus en avant dans la rébellion, craignant le juste châtiment des lois, abandonnèrent la Martinique et se réfugièrent à la Pointe-à- Pitre : immigration fâcheuse, qui transplantera dans cette ville les mauvais germes qui déjà avaient causé les troubles de la Martinique. D’autres citoyens compromis furent arrêtés. Conduits au Fort-Royal, les uns furent enfermés à la geôle de la ville, les autres au fortBourbon. Leur procès s’instruisait. Voilà que tout à couplatroupe, qui jusqu’alors s’était montrée si animée contre les Pierrotins, se lève pour défendre les prisonniers ; elle les entoure de sa protection et de son amour ! Quelle était donc la cause d’un changement si brusque et si complet ? Doiton l’attribuer, comme on l’a prétendu , à de l’or répandu, ou bien l'esprit de révolte a-t-il une puissance assez attractive pour qu’il ait suffi du contact des prisonniers avec les militaires pour déterminer chez ceux-ci des pensées d’insurrection.

Quoi qu’il en soit, sur le point le plus élevé du fort Bourbon, on vit se déployer un pavillon tricolore, lequel fut salué

de deux coups de canon. C'était l’étendard de la révoite de la garnison, qui venait de mettre en liberté tous les prisonniers. Peu d’instants après, une députation de cette même garnison se rend auprès du gouverneur, et lui demande, au nom de la troupe, l'élargissement des autres prisonniers détenus à la geôle. Sur le refus de ce haut fonctionnaire, le fort Bourbon tire à boulets sur la ville. Le gouverneur s’enferme dans le fort Saint-Louis. Mais voilà que la garnison de ce fort suit l’exemple de celle du fort Bourbon. Les bourgeois de la ville euxmêmes se mettent en pleine insurrection. Le gouverneur, contraint de s’eloigner, se retire à la campagne , accompagné de la : seule compagnie de grenadiers, restée fidèle. Là, il fait un appel aux planteurs, qui, suivis d’une foule d'hommes de couleur et d'esclaves armés, s’empressent d’entourer sa personne.

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Saint-Pierre, en apprenant les événements du Fort-Royal, se précipite dans le mème mouvement. Les deux villes s’organisent révolutionnairement.

La guerre était donc déclarée entre les villes et la troupe, d’une part, et le gouverneur et la campagne de Fautre. Les habitants, après avoir séjourné quelques jours sur l'habitation La Trompeuse, allèrent prendre position au Gros-Morne.

Saint-Pierre fit un appel à toutes les villes des autres îles, disant qu’elle était menacée d’être envahie et saccagée par les planteurs, les mulâtres et les esclaves enrégimentés. Partout, la croyant victime, on s’empressa de lui envoyer des secours. Dugommier partit de la Basse-Terre Le 6 septembre, sur un brick américain, avec ses trois cents volontaires, deux cent cinquante hommes du régiment de la Guadeloupe, et douze artilleurs. 4

À la Guadeloupe, on commençait à s’agiter. L'assemblée générale coloniale, convoquée à la Basse-Terre pour le 45 juin, après une courte session, s'était ajournée. La grande majorité de cette assemblée, composée de planteurs, paraissait marcher d'accord avec le gouverneur. On savait qu’à la Martinique les planteurs s'étaient ligués avec le gouverneur contre les villes, et les esprits ardents, ceux qui se disaient déjà des patrioles, s’efforçaient d’inspirer de la défiance à la population de la Basse-Terre; ils lui disaient que, si l'on ne prenait pas garde, il arriverait à la Guadeloupe ce qui se produisait à la Martinique : une levée de boucliers de la campagne contre les villes , afin de les asservir. Les meneurs pensèrent qu'avant tout il fallait gagner la troupe; ils la gagnèrent. Le 1° septembre, — cette date est remarquable : c'était le même jour que la garnison de la Martinique levait l’étendard de la révolte, — les soldats du régiment de la Guadeloupe, conduits par les bas officiers, quittent le fort, et viennent prêter, entre les mains de la municipalité, le serment civique. Ces so/dats ciloyens, comme * on les appelait, furent accueillis et fêtés par les bourgeois. On se donna de part et d'autre le baiser de fraternité. Forts de l’appui de la troupe, les citoyens de la Basse-Terre, qui, depuis l'affaire de la Pointe-à-Pitre, n'avaient plus confiance dans le

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souverneur, se mirent à surveiller ses démarches. Cependant les meneurs ne restaient point inactifs : afin de provoquer l’irritation, ils faisaient parvenir à la municipalité et à d’autres citoyens de la ville des lettres anonymes sur les prétendus projets du baron de Clugny. | Le 10 septembre, quatre jours après le départ de Dugommier, un bateau, venant de la Martinique, débarque à la Basse-Terre deux passagers qui se rendent à l'hôtel du gouverneur. A la Guadeloupe, on le comprend, on était impatient d’avoir des nouvelles des faits accomplis à la Martinique. La foule, curieuse, suit les passagers. Après avoir stationné quelques instants à la porte du gouverneur, elle se détermine à envahir son hôtel; S'Y précipitant comme un ouragan, elle trouve le baron de Clugny lisant une dépèche, et exige que cette dépêche lui soit communiquée. Le gouverneur la livre. C’était une lettre du gouverneur de la Martinique, le vicomte de Damas. La foule se saisit encore d’une autre lettre dont les passagers étaient porteurs, laquelle était adressée par le chevalier du Rouil au sieur Bordier, directeur général du domaine. On conduit les passagers à la municipalité; les lettres y sont portées en triomphe. Une grande conspiration est découverte! À la municipalité, on donne lecture des lettres au peuple, et chacun crie à la trahison! Que renfermaient donc ces lettres pour exciter ainsi la colère des patriotes de la Basse-Terre? IL faut les rapporter pour que le lecteur en juge. Voici d’abord celle du vicomte de Damas :

« Au Gros-Morne, Martinique, le 6 septembre 1790. « Jen'ai pu jusqu'à cejour, Monsieur, faute d'occasion, vous < informer de la situation fâcheuse où se trouve cette colonie. « La révolte a éclaté dans la garnison le 1° de ce mois. On a « délivré les prisonniers de toute espèce. J'ai donné ordre tout « de suite au bataillon en garnison à Saint-Pierre de se rendre « au Fort-Royal. | « Le même jour, 4* septembre, je me suis retiré dans le « Fort-Royal : on tirait à boulets du fort Bourbon sur la ville. « Le lendemain 2, le bataillon de Saint-Pierre est arrivé au

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Fort-Royal. Il paraissait, en arrivant, dans de bonnes dispositions. Mais bientôt l'esprit d’insurrection s’est glissé dans cette troupe; grand nombre sont montés pour se joindre aux révoltés du fort Bourbon, qui, pendant la journée, a tiré à boulets sur le Fort-Royal. On a négocié inutilement avec les révoltés. Il n’a pas été possible de les amener à aucun terme raisonnable. Le désordre était à l’excès dans le Fort-Royal. La compagnie des grenadiers seule est restée fidèle ; mais elle a déclaré qu’elle ne pouvait pas rester dans le Fort-Royal. Elle est sortie dans la nuit pour aller joindre les habitants, qui s'étaient promptement réunis à la campagne. Elle occupe dans ce moment le fort de la Trinité, et nous assure la possession de ce fort. Les habitants sont dans ce moment réunis au Gros-Morne, qui en est à peu de distance. Dès que les grenadiers ont eu quitté le Fort-Royal, j’en suis sorti pour me réunir aux habitants, et aviser avec eux aux moyens de sauver la colonie, menacée d’une ruine totale.

« Le jour de l'insurrection, je fis une chute grave. Il s’est formé un dépôt à la cuisse; il a fallu l'ouvrir. La blessure est profonde, et je serai vraisemblablement longtemps retenu dans mon lit.

« On a convoqué pour jeudi prochain l’assemblée coloniale au Gros-Morne. On y travaillera aux moyens de rétablir l'ordre dans la colonie. Les habitants se bornent à se tenir sur la défensive, et ne sont réunis que pour protéger leurs propriétés, bien résolus de ne rien faire d’hostile s’ils ne sont attaqués. Ils sont en sûreté dans le poste où nous sommes : on y.a arboré le drapeau national; c’est sous cette enseigne que les habitants de la colonie veulent se tenir toujours réunis.

« MM. de Laubenque et de Chabrol et la plupart des officiers sont restés au Fort-Royal. Ils travaillent tant qu’ils peuvent à empêcher que le désordre ne soit porté au dernier excès. « Le 4, la station a mis sous voile. On a tirésur elle, du Fort- Royal et du fort Bourbon, à boulets et à bombes. Elle est restée à louvoyer à l'entrée de la baie : et M. de Braye m'a

imandé qu'il garderait aussi longtemps qu'il pourrait cette position, et qu'il espérait pouvoir y rester jusqu’au temps à peu près où son départ pour l’Europe était fixé.

« On a été obligé de distribuer aux soldats la plus grande partie de l'argent qui était dans la caisse, qu’ils voulaient piller. Il paraît certain que c’est à force d’argent distribué parmi les soldats de la garnison du fort Bourbon qu’on les a portés à méconnaitre toute autorité légitime, et qu’on les a égarés en leur donnant des idées fausses sur les décrets de

l'assemblée, comme si les habitants de la campagne n’étaient D

pas autant la nation que les habitants des villes.

« J'ai cru devoir vous informer de ces désordres dans un

détail suffisant pour empêcher que de faux bruits ne présen-

tassent cet événement sous un faux jour. Dans cet état des

choses, vous voyez, Monsieur, que je ne puis vous fournir

aucune sorte de secours. Je ne doute pas que vous ne fassiez

tout ce qui sera en votre pouvoir pour conserver votre colonie à la Métropole, et la préserver des maux qui accablent celle de la Martinique. Je n’ai aucun moyen de faire connaitre au ministre l'événement qui met en si grand danger le salut de cette colonie. Je ferai tout ce qui sera possible pour la conserver à la France. Si vous trouvez quelque occasion, je vous prie d'en profiter pour informer le ministre de notre position. Vous sentez combien les Iles-du-Vent se trouvent exposées par cette insurrection, et combien il est urgent que la Métropole leur envoie des secours. Mandez tout cela au ministre, si vous en trouvez le moyen.

« J'ai l'honneur, etc.

« Damas. »

Voilà toute la lettre du gouverneur de la Martinique. Celle du

sieur du Rouïil était ainsi concue :

« N'ayez aucune inquiétude, Monsieur, sur Madame du Rouïl. Elle est en sûreté. Je n’ai pas le temps de vous détailler tous nos maux; nous espérons que notre constance et notre accord pourront les adoucir. Nous ne céderons du moins qu'à des forces très-supéricures. IL faut espérer que l'on ouvrira

« enfin les yeux pour s'opposer à toutes les horreurs que l’on « veutcommettre. Au premier moment, je vous enverrai tout « le détail. Mes respects à M. de Clugny. Je suis bien fâche de « n'avoir pas la possibilité de lui rendre les comptes que je lui « dois; mais le Directoire colonial m'a dit l’avoir fait.

« J'ai l'honneur, etc.

« Du Rouiz.

Il fallait être véritablement patriotes pour trouver dans ces lettres la preuve des projets hostiles du gouverneur contre la Basse-Terre. Cependant, pour ces patriotes, la conspiration est évidente : ils la proclament. Ce qui complétait leur conviction, c'était celte phrase de la lettre de M. de Damas: dans un tel état de choses, vous voyez que je ne puis vous fournir aucune sorte de secours. Is disaient : le gouverneur de la Guadeloupe n’a pu demander des secours à celui de la Martinique que pour mettre à exécution des projets liberticides. La même phrase donnait aux patriotes l'explication d’une lettre anonyme reçue par la municipalité au mois d'août. D’après cette lettre, un vaisseau et une frégate, partis de la Martinique et portant une armée expéditionnaire de trois cents mulètres, partisans des planteurs, devaient venir mouiller à la Basse-Terre le jour de la Saint-Louis, à une heure du matin; ces mulâtres débarqués, tous les braves patriotes auraient été arrachés au sommeil, des bras de leurs femmes, de leurs enfants, et jetés dans les fers. On avait vu passer la Saint-Louis, et les deux navires, aussi mystérieux que redoutables, étaient encore à venir. C'était égal : le secours demandé par le gouverneur ne pouvait être que les vaisseaux et les mulâtres!

Les deux passagers interrogés ne donnent aucune > lumière. La foule retourne au gouvernement : elle veut avoir copie de la lettre en demande de secours à laquelle répond le vicomte de Damas. Le gouverneur proteste n’en avoir pas gardé copie, et d’ailleurs n’avoir rien écrit en dehors d’une demande d'argent. On se refuse à croire à cette protestation. La Basse-Terre est trahie, c’est évident ! Le chef de la colonie est retenu prisonnier dans son hôtel. On place à sa porte une garde avec con-

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