ANDRÉ
« Secrétaire général de l'agence. »
Les croisières américaines réunies aux croisières anglaises, poursuivant nos corsaires avec acharnement, s'emparèrent du plus grand nombre. On ne voyait entrer dans nos ports que de rares captures. L'état florissant de la Guadeloupe s’éclipsa. Les choses de première nécessité, les bois, la farine, la morue, le bœuf, s’élevèrent à des prix fabuleux. Les armateurs de corsaires firent de grandes pertes. Victor Hugues écrivait à Marc Solier. « J'espère qu’aussitôt mon arrivée vous tiendrez mon « compte prêt, pour que nous puissions terminer nos affaires < du Midi, de la Beplsi et du Tom, dont j'ai appris la vente « indirectement. Les pertes que j'ai éprouvées me mettent à « même d’avoir besoin de tous mes moyens. »
Le règne de Victor Hugues allait finir. La Providence avait disposé les choses pour qu'il remit seul à son successeur les rènes d'une administration que seul il avait faconnée. Cette administration, c’était la négation de tout ce qui constitue une société civilisée. La religion détruite, Dieu méconnu,. ses temples souillés, prostitués aux usages les plus vils, servant d’écurie; tout ce qui était noble, généreux, éminent, proscrit;
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l'instruction bannie ; aucune institution, aucune école ; la jeunesse croupissant dans l'ignorance, suçant les principes d’une morale pervertie. Le mariage avait cessé d’être un acte sérieux, entraînant des obligations et destiné à avoir de la durée.
L'homme honnête et paisible, abandonné sans garantie contre la perversité, pouvait être privé de sa liberté, jeté dans les cachots et conduit à l’échafaud sous le soupçon le moins fondé, sous Ja dénonciation la plus calomnieuse ; la masse du peuple vivant dans la crainte, courbée, abrutie sous un despotisme dont, quelquefois, l’inintelligence n’était comparable qu’à la brutalité ; pas de lois, pas de tribunaux, pas de justice, l’arbitraire . partout ; aucune culture suivie, les champs en friche, les routes défoncées, devenues impraticables, perdues faute d’entretien ; les propriétaires en fuite, les propriétés tombant en ruines ; la . concussion, la piraterie, le pillage : tel était le gouvernement de la Guadeloupe, modifié dans les derniers temps par la guillotine en moins et un peu de culture en plus.
* Cependant Victor Hugues fut peut-être l’un des hommes les plus extraordinaires qui aient été mis en lumière par la révolution. Sans nulle connaissance de la guerre et de l’administra- . tion, il accepte la mission d’aller organiser une colonie sur laquelle on voulait faire fleurir la liberté, l'égalité, la fraternité ou la mort. Elle est au pouvoir de l’ennemi, défendue par une garnison nombreuse que soutenait une flotte formidable. Il n’en est pas ému. Avec une poignée d'hommes, il conçoit le périlleux projet d'enlever cette colonie au Léopard britannique. Ce ne fut point une simple aventure glorieuse. Par la puissance de son énergie, de son indomptable courage, de sa fermeté opiniâtre, inébranlable, et de son activité prodigieuse, privé de tout, ses généraux morts, il trouve le moyen de tout créer sur les lieux, non-seulement pour replanter le drapeau de la France sur le sol de la Guadeloupe et pour enlever aux Anglais jusqu’à la pensée de l’attaquer, mais encore pour porter dans les autres possessions britanniques la terreur du nom français. Au travers de ses mille défauts scintillaient des qualités essentielles. S'il déchaïîna toutes les passions, il s’en servit contre l'ennemi,
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et, lorsqu'il n’en eut plus besoin, sa main de fer fut assez forte pour les comprimer et empêcher que la colonie ne Fe dans la dévastation et dans le sang.
Sans éducation, ses manières étaient rudes et grossières, son langage ignoble. Mais il possédait une imagination ardente, une conception vive; d’un coup d'œil prompt et sûr il démêlait le mérite des hommes qu’il voulait employer. Sorti de bas, monté ‘avec le flot démagogique, il eut, comme tous les parvenus, cette haine jalouse contre tous ceux qu'il trouva élevés lorsque luimême parvint au soumet; mais cette haine n’embrassa pas toute une classe et se borna aux individus; jamais, comme Burnel, à Cayenne, il n'aurait concu l’infâme projet de fournir des armes aux noirs pour leur faciliter les moyens de massacrer les blancs. Son âme était inaccessible à la crainte. Les plus grands dangers n’avaient pas la puissance de l’émouvoir. Dans ce cœur : dur, impitoyable, cruel, on surprenait parfois des mouvements de clémence et de générosité. Marié, il fut aussi tendre époux que bon père. | |
Pour ce qui est de ses opinions politiques, il les résumait dans une haine fanatique contre le nom anglais. Lorsque la révolution le saisit pour en faire un chef de peuple, il est pro=-. bable qu’il n’avait jamais réfléchi sur la meilleure forme de gouvernement. Libre de choisir, ses instincts lui auraient indi- qué la forme despotique : ce fut sa tendance constante. Du M reste, avec le même zèle il rétablit l'esclavage à Cayenne comme il avait décrété la liberté à la Guadeloupe. En 1814, au Palais- Royal, il se fit remarquer par l’énormité de sa cocarde blanche. « Eh quoi! cette cocarde à votre chapeau! » lui dit le citoyen Lehoult, qui l'avait connu au temps où il faisait guillotiner ceux qui avaient porté ce signe rebelle, « Que voulez-vous, répondit « l'ancien jacobin, les Bourbons sont nos souverains légi- « times. » "
Il mourut à Cayenne, en 1826, privé de la vue.