LES NÈGRES LIBRES, COLONS AMÉRICAINS
. Il n’était pas difficile de reconnaitre la source d’où sortaient de semblables pièces. Les hommes de couleur, en les lisant, le cœur ulcéré, songeaient aux représailles. Ces représailles seront du sang, qui coulera à flots à Saint-Domingue. . Tandis que s’agitaient en France les hommes de couleur de Saint-Domingue, ceux de la Guadeloupe, dans le calme et le silence, se bornaient à former des vœux. Les noirs, composés en partie d'individus récemment venus d'Afrique, moins malheureux dans la colonie que dans leur pays, n'ayant presque rien perdu de l'ignorance et de la barbarie des tribus africaines, courbés d’ailleurs sous le joug de l’esclavage, voyaient les événements, sans pouvoir encore en apprécier le but et la portée. Les blancs seuls se remuaient. Tout d’abord il n’y avait eu aucun dissentiment entre eux. Les principes avoués de la révolution étaient la réforme des abus, et tous les colons avaient accueilli ces principes avec faveur , enthousiasme même. Mais, le flot montant, montant toujours, menaçant de tout envahir, la division commencera, les uns voulant élever des digues, les autres, au contraire, ouvrir toutes les écluses. Alors on comptera deux classes d'habitants, celle des aristocrates et celle des patriotes, bien que l’une et l’autre pussent être fractionnées ,
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à cause des nuances assez tranchées dans les opinions sur les limites à poser à l'esprit d'innovation. La classe des aristocrates se composera principalement des grands propriétaires, de tous les hommes qui tenaient à l’ancienne société par la fortune ou la naissance: ceux-là consentaient bien à émonder le vieil arbre de nos institutions, mais ne voulaient pas qu'il fût abattu en le coupant par le pied ; aussi ils n’auront pas plutôt aperçu le but où tendaient les novateurs, que non-seulement ils s’arrêteront court,mais encore voudront rétrograder.Là commencera lalutte.
La classe des patriotes se composera de tous les hommes qui, placés au bas de l'échelle sociale, cherchaient à monter au
sommet; les ambitieux, les esprits chagrins ou inquiets, mar-
cheront avec eux. Pour atteindre au but, ces colons, ayant besoin du trouble et de l'agitation, s’appuieront sur toutes les passions, sans dédaigner les plus mauvaises.
Bientôt cependant nous verrons les patriotes reconnaitre pour chef un homme qui avait de la fortune, et qui appartenait à la classe des privilégiés, à celle des nobles. C'est que pour cet homme l'agitation était un besoin : dans les temps calmes, ne trouvant que le repos et ne pouvant s’y arrêter, sa vie avait été une torture. Son cœur était pourtant susceptible d'affection. IL aimait l’une de ses sœurs avec la plus vive tendresse. Cette affection avait même donné lieu à des propos que l’on doit supposer calomnieux. Le 45 novembre 1786, malade aux Grands-Fonds de la Grande-Terre, il faisait un testament: dans cette pièce on
trouve des pensées qui contrastent étrangement avec sa conduite”
ultérieure ; on en trouve d’autres qui servent à l'expliquer. En voici un extrait :
« Je veux et entends rendre mon dernier soupir dans la secte
« etreligion où je suis né. C'est celle de mon roi, c’est celle de
« de mes pères; cela ne demande donc aucune explication :..:2
« Je laisse et donne, en toute propriété et jouissance, à ma
« sœur Sophie Pautrizel, tous mes biens meubles etimmeubles,
« argent, maisons, habitation, esclaves, terres, bestiaux, les « sommes qui peuvent m'être dues par divers, enfin générale- « ment tout ce qui m'appartient........