D'ARTS À AR
« Je finis en priant l’Étre supréme de m'accorder un repos que « j'ai vainement cherché pendant ma vie. | « THYRUS PAUTRIZEL. »
La nouvelle des événements accomplis en France au mois de juillet étant parvenue dans la colonie en septembre, y fut reçue avec des transports de joie par toutes les classes de la population. 11 semblait que la nouvelle cocarde düt apporter à chacun une réalisation de ses rêves de félicité. Tout le monde, hommes et femmes, voulut se parer du nouveau signe. Les citoyens de la Basse-Terre firent confectionner un magnifique drapeau tricolore. Après une cérémonie religieuse, un Te Deum chanté, il y eut dans la ville des fêtes, des illuminations. On envoya à la garnison six barriques de vin. Une autre barrique fut donnée aux hommes de couleur qui servaient dans la milice.
A la Pointe-à-Pitre, il y eut aussi une fête, des cocardes, un drapeau. A la vue de ce drapeau, emblème de la liberté, on se prit à se demander pourquoi il existait des restrictions à cette liberté? pourquoi elle n’était pas étendue à toutes choses ? Pourquoi, par exemple, la Basse-Terre, au préjudice de la Pointe-à-Pitre, aurait-elle le privilége de posséder un entrepôt? Tout à coup les exprits s’exaltent, entrent en fermentation, et les Pointus, réunis pour une fête, passent sans transition au tumulte d’une révolte. Des cris de fureur se font entendre contre le despotisme de la Basse-Terre : plus de relations avec cette ville! |
La Grande-Terre proclame sa scission avec la Guadeloupe. Elle veut avoir un gouvernement séparé, des députés à elle à l'assemblée nationale. Le vicomte d’Arrot, commandant en second, ayant voulu réprimer ce mouvement en ordonnant de dissiper les attroupements, se vit assiéger dans son hôtel, etne dut la vie qu’à l'intervention du gouverneur, alors à la Pointeà-Pitre, et dont l'influence sur les habitants de cette ville était toute puissante.
À la Basse-Terre, on croyait toutes les sympathies du baron de Clugny acquises à la Pointe-à-Pitre. On savait ses habitations
situées à la Grande-Terre; on connaissait toutes ses démarches pour faire transférer dans cet arrondissement le siége du gouvernement: on se laissa aller à supposer qu'il avait excité sous main les mouvements de la Pointe-à-Pitre, afin d'obtenir par linsurrection et la violence le but qu’il s'était efforcé d'atteindre par les voies légales. Cette accusation absurde, que la passion seule avait pu faire naître, atteignit cependant un tel degré de consistance que le gouverneur crut devoir s’en défendre par un écrit rendu public. |
Le commandant en second ayant voulu réprimer les mouvements de la Pointe-à-Pitre contre la Basse-Terre sera cher à cette dernière ville et odieux à l’autre; tandis que le gouverneur, qui s'était tenu dans une sorte de neutralité, demeurera en grande faveur là et inspirera de la défiance ici. Cette première impression, qui ne s’effacera plus, donnera l'explication de certains faits ultérieurs.
La fermentation continuant à régner à la Pointe-à-Pitre, le gouverneur, d'accord avec l’ordonnateur Petit de Viévigne, convoqua extraordinairement l’assemblée coloniale pour aviser aux moyens de calmer les esprits. Cette assemblée, réunie le 49 octobre 1789, déclina ses pouvoirs ; elle pensa qu’il n’y avait qu’une assemblée élue par le peuple qui püût s’arroger le droit de statuer sur les difficultés de la situation. La convocation d’une autre assemblée fut donc résolue. Cette décision connue, la Pointe-à-Pitre demanda que le lieu des séances de là nouvelle assemblée füt fixé dans son sein ; la Basse-Terre éleva la même prétention. Les esprits commencaientàs’échauffer. Dans les deux villes il y avait des attroupements tumultueux; la fermentation des esprits se produisait aussi par des affiches et des placards. Ces faits dénoncés au conseil supérieur par l’ordonnateur, cette cour, à la date du 22 octobre, rendait l’arrêt suivant : « Que. le peuple le plus doux et le plus généreux de l’univers sera « averti par toutes les voies de prudence et d'usage que les at- « troupements tumultueux, les placards, affiches et écrits sé- « ditieux et toute violence publique ou particulière sont. des « excès et des crimes, qui rendent les coupables indignes de
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« cette liberté légitime et précieuse vers laquelle tendent tous « les vœux et toutes les espérances; et que les tribunaux, « gardiens des lois qui assurent cette liberté, seraient dans « l'obligation de punir suivant la rigueur de ces mêmes lois.
« La cour invite tous les citoyens à joindre au secours des « lois le pouvoir du bon exemple. »
Pour concilier les prétentions rivales des deux villes, on arrêta que l'assemblée se réunirait au Petit-Bourg. Elle fut convoquée pour le 1% décembre. Chaque paroisse devait élire trois députés. Ces paroisses étant au nombre de trente-deux, l’assemblée allait être composée de quatre-vingt-seize membres, nombre considérable, eu égard à la population de la colonie.
L'assemblée se réunit éftécéyenent au Petit-Bourg le 1° dé- cembre; avant de commencer ses travaux, elle convint de rédiger un règlement sur sa police intérieure. Dugommier avait été nommé l’un des commissaires rédacteurs. Dans la séance du 2 il prit la parole. Ici nous allons rapporter les termes mêmes du procès-verbal de la séance.
M. Dugommier dit : « Messieurs, voici un article que j’au- « rais désiré mettre sous vos yeux avant le discours de M. le « général ; il est question de convenir qu'il ne sera jamais parlé « parmi nous de la scission..... Au mot scission, M. Blin, e électeur de la Basse-Terre, secondé par MM. ses collègues, « s’est écrié avec cet élan du cœur qui naît du moment : Il n’y « à point de scission!..... Nous devons être et nous sommes « tous frères. Oui, Mestre: nous le sommes, et vous l’êtes « comme nous!
« Alors tous les électeurs de la Grande-Terre, emportés « subitement par le mouvement du sentiment répandu dans « tous les cœurs, ont répété le même cri : Oui, nous sommes « tous frères; plus de serment, plus de scission, embrassons- « nous!..... Un Te Deum! Faisons serment d’être à jamais « inséparables ! Et chacun de courir dans les bras l’un de l’autre. « Enfin c'était à qui imaginerait un moyen nouveau d'expri- « mer son enthousiasme patriotique. M. le général versait
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« des larmes de joie. Plusieurs électeurs y mélaient les leurs ; « tous étaient émus, attendris, et le désordre du plaisir | n'a « commencé à se calmer qu'après le Te Deum. »
A la suite de cette séance, l'assemblée, pour montrer qu’il n'existait plus de division dans les esprits, qu'aucune partie de la colonie ne songeait à avoir une représentation séparée, que les députés réunis au Petit-Bourg représentaient toutes les paroisses, prit le titre d’assemblée générale coloniale. Aïnsi ce titre, loin, comme on l’a prétendu, d'avoir eu pour cause un, sentiment d’orgueil, ne fut, au contraire, aue le résultat d’une pensée de concorde et de conciliation.
Les premiers troubles de la colonie n'avaient eu pour motif qu'uné rivalité de commerce entre les deux villes de la Basse- Terre et de la Pointe-à-Pitre. Dans la séance du 9 décembre, l'assemblée générale coloniale ayant extirpé ce germe de discorde en décidant que les deux villes se partageraïent l’entrepôt, en autres termes qu'il y en aurait un à la Basse-Terre et un autre à la Pointe-à-Pitre, le calme se rétablit.
Comme nous l'avons dit, la colonie ne voulait pas reconnaître pour ses députés ceux que quelques-colons avaient élus à Paris. L'assemblée du Petit-Bourg avait été convoquée pour en élire cinq, dont quatre pour la Guadeloupe et un pour Marie- Galante; mais alors on ne connaissait pas le décret du 22 septembre de l’assemblée nationale, fixant à deux députés la repré: sentation de la colonie. Ce décret connu, il ne fut fait élection que de trois députés, dont un pour Marie-Galante et deux pour la Guadeloupe. Le choix de l'assemblée se fixa sur MM. Chabert de Lacharrière, Nadal de Saintrac et Robert Coquille. Il fut « alloué à chacun un traitement de dix-huit mille livres. 4
L'assemblée procéda encore à l'élection de dix commissaires , chargés de rédiger des cahiers pour les députés, et de formerun comité permanent pour correspondre avec eux.
Partis de la Basse-Terre le 25 avril 1790, les députés de la Guadeloupe n’arrivèrent à Paris que le 22 juin. M. dé Lacharrière avait reçu du gouverneur pour le ministre de la marine e la lettre que voici : |