STE
pouvant plus se contenir, il éclata tout-à-coup par ces paroles foudroyantes : « Il est des hommes, Monsieur, qui ne devraient « jamais parler de la Guadeloupe, et vous êtes de ces hommes- « à! » Pautrizel se tut, salua et sortit. M. de Bovis avait été l'un des commissaires de la commission générale et extraordinaire chargés d'interroger les assassins des Trois-Rivières. De ces interrogatoires il ne reste nulle trace...
Dans une autre circonstance, Pautrizel discourant encore sur les affaires des colonies, l’une des personnes qui l’écoutaient se hasarda à lui dire que l'opinion publique, à la Guadeloupe , l’accusait d’avoir été l’un des instigateurs de la nuit du 20 avril. « Et quand cela serait, répondit-il, pourrait-on citer « un seul patriote qui ait péri ? »
Quant à M. Amic, le lendemain de sa déclaration au comité de sûreté, il épousait la demoiselle Geneviève Pautrizel.
La révolution avait fourni sa carrière. La France comme les colonies répudiaient les crimes de 93, et recherchaient d’autres principes. En 1802, les émigrés rentrés, les parents des victimes des Trois-Rivières replacés sur leurs propriétés,
l'affaire de la nuit du 20 avril se dressa devant M. Amic. Pour faire taire ces clameurs, ce bruit public, il eut recours à une enquête afin de constater un alibi. Cette enquête se fit devant le juge de paix Duvivier, le 6 novembre 1802 et jours suivants. Les témoins déclarèrent avoir vu M. Amic à Ja Basse-Terre, les uns dans la soirée du 20 avril et les autres le lendemain de grand matin , aussitôt qu’on eut battu la générale. La plus importante des dépositions est celle des témoins Deguise, Riquette et Frémont, reçue collectivement. Ils ont déclaré :
« Que le citoyen Demars, ci-devant chirurgien-major de
L« l'hôpital militaire, leur avait dit, il y a environ quatre ans,
« que, quoiqu'il ne fût pas l’ami de M. Amic, il entendait dire
« avec peine, par plusieurs personnes, qu'il était complice de
| « l'horrible action que l’on avait commise au quartier des
« Trois-Rivières ; et que si le médecin Amic l'interpellait, il
« ne pourrait pas refuser. de témoigner qu’ils avaient passé IT | 12
RC CS
« ensemble une partie de la nuit de l'affaire des Trois-Rivières « à l'hôpital, où ils avaient tous les deux leur poste. » Survinrent les événements de 1815. M. Amic fut renvoyé de la colonie à cause de ses opinions politiques. En 1816, sous l'administration du comte de Lardenoy, voulant y rentrer, la malheureuse affaire des Trois-Rivières s’éleva encore comme un obstacle. M. Amic, à la date du 12 août 14816, devant Courejolle, notaire à la Basse-Terre, fit dresser un acte de notoriété d’où devait sortir un alibi. Plusieurs témoins ont déposé l'avoir vu à la ville à une heure avancée de la soirée, et longtemps avant le jour, dans la nuit du 20 au 21 avril 1795. Fidèle à ce que nous avons annoncé, nous ne diseuterons les faits ni de l’une ni de l’autre enquête. Nous avons rapporté une déposition de la première, nous en rapporterons une de la seconde; c’est celle de la dame Babut. Elle a déclaré : « Que M. Babut, son fils, qui, lors de l'assassinat des Trois- « «. Rivières, était commandant en second de la garde nationale | « de cette ville Basse-Terre, lui avait plusieurs fois répété quel- « ques jours ou semaines après cet horrible égorgement : Ma- « man, on dit que le médecin Amic était parmi ces assassins : « c’est une calomnie atroce, abominable. Je puis certifier « qu'en revenant de faire ma ronde, et pendant qu’on battait: « encore la générale, je suis passé dans sa- rue : le médecin « « Amic était à sa fenêtre, et m’a demandé ce que c'était que « cette générale. Et certes il ne pouvait donc pas être aux“ « Trois-Rivières et à la Basse-Terre au même instant. M. le comte de Lardenoy permit à M. Amie de séjourner dans la colonie. Le 25 septembre 1817, il fut réintégré dans ses fonc-« tions de médecin du roi. A cette occasion le minisire lui écrivit la lettre suivante : | « Je me suis fait mettre sous les yeux, Monsieur, les récla- « mations que vous avez adressées à mon prédécesseur, à l'effet. « d'obtenir votre réintégration dans la place de médecin du roi « à la Guadeloupe.
« Les pièces authentiques que vous produisez prouvent qu il È « n'existe aucune espèse de fondement aux imputations vagues
« qui vous ont été faites d’avoir figuré, en 1795, dans l'affaire « atroce des Trois-Rivières. j __« Je vois que vous réunissez des suffrages honorables et de « nombreux défenseurs, et que vous avez en même temps des « ennemis acharnés. Ce n’est que par une sagesse et une modé- « ration exemplaires que vous pourrez calmer ces animosités. . « Jai cru devoir vous rendre un emploi que rien ne prouve « que vous ayez mérité de perdre, et dans lequel vos lumières « et votre expérience peuvent être encore d’une grande utilité; « et, en cela, je me suis conformé aux intentions de Sa Ma- « jesté.
« J'informe de ma'décision M. le comte de Lardenoy, gou- « verneur et administrateur de la Guadeloupe et dépendances, « par les soins de qui vous parviendra la présente lettre. « Vous ne recevrez point sans une vive sensibilité cette « preuve personnelle de l’équitable bonté du roi. Vous règlerez « constamment sur les obligations qu’elle vous impose votre « conduite publique et privée; et vous inspirerez votre recon- « naissance à votre famille et à toutes les personnes de la co- -« lonie qui ont pris intérêt à votre malheur. Ce sera contribuer « de la manière la plus heureuse à la paix et à l’union que le roi « veut faire enfin régner parmi tous ses sujets, en les confon- « dant indistinctement dans son affection paternelle. C’est par « de telles dispositions, Monsieur, non moins que par les nou- « Neaux services que vous saurez rendre dans l’exercice de « votre profession, que vous achèverez de vous montrer digne « dudouble bienfait d’avoir été d’abord rappelé dans vos foyers « du propre mouvement de M. le comte de Lardenoy, et d’être « aujourd'hui réintégré dans vos fonctions par le ministre. » Rentré à la Guadeloupe, M. Amic consacra ses jours à la | bienfaisance. Médecin habile, non-seulement il donnait ses soins gratuitement à tous les malheureux, mais encore il les aidait de sa bourse. Il mourut à la Basse-Terre en janvier 1819. La population de la ville le pleura et le conduisit à sa dernière demeure.
. M. Amic avait succombé à la dyssenterie. Cette maladie,
alors à l’état épidémique, désolait la Guadeloupe. Au mois de février, la commission de santé de la Pointe-à-Pitre adressa au gouverneur un rapport sur l’état sanitaire de la colonie. De ce rapport, rédigé par M. Vatable, médecin du roi, nous extrayons le passage suivant :
« C’est à la bienveillance de M. le docteur Amic, médecin en « chef de la marine, que nous devons, à la Pointe-à-Pitre, la « possession du virus-vaccin...... Lorsque nous recûmes le « précieux virus...... nous étions loin de prévoir que celui « qui s’occupait avec tant de sollicitude de la conservation des « hommes allait, dans peu de jours, devenir la victime d’une « de ces maladies désespérantes contre lesquelles ses talents « même avaient été inutiles. Enlevé au service de son pays, au « bonheur de sa famille, à la confiance de ses concitoyens, il « manque encore au progrès de notre art dans les Antilles. « Déjà il l’avait enrichi de plusieurs moyens thérapeutiques, « « essayés avec autant de succès que de sagacité. Doué des plus « heureuses dispositions pour la médecine, il avait suivi, à « l’université de Montpellier, les leçons de Charles Leroy, de « Venel, de Sauvage, de Lamure, de Barthez, dont les noms, « associés à la gloire de cette ancienne école, rappellent ses « jours de splendeur et de célébrité. Nourri des doctrines en- « seignées par ces grands maitres et de la lecture des classiques, « qu’il aimait à méditer, ce digne disciple d'Hippocrate cultivait « les sciences médicales avec ce goût pur et sévère qui écarte « de leur étude les vaines hypothèses, et n’accueille que les idées « saines et utiles. Un esprit observateur, longuement exercé « dans les hôpitaux, une connaissance profonde des maladies, « de leur génie, de leur marche et de leur terminaison; un « coup d'œil prompt à en saisir les causes les plus obscures, « un choix judicieux des moyens propres à les combattre, un « pronostic presque toujours confirmé par l'événement, lui « avaient fait une grande réputation dans toutes les Antilles, « et le plaçaient parmi les médecins cliniques les plus distin-" « gués de nos jours. Près d’un demi-siècle d'expérience et de« « méditation le recommandait au respect et:à la considération «
de ses confrères, qui, dans les cas difficiles, recouraient à ses lumières et profitaient de ses conseils. On le consultait de toutes parts, même des lieux les plus éloignés. Les malades qui ne pouvaient se rendre auprès de lui réclamaient son avis sur les mémoires qui lui étaient adressés.
« Ce médecin si renommé, dont le savoir et les talents ho- noraient notre profession, n’était pas moins recommandable par les qualités de son cœur et une bonté de caractère qui rendait heureux tout ce qui l'entourait. Il était doux, modeste, affable, obligeant, désintéressé. L’on ne pouvait le voir sans se prévenir en sa faveur. Dès qu’on l'avait connu, on le chérissait. Le pauvre qui implorait le secours de son art contre ses maux trouvait aussi un ami qui soulageait sa misère. Qui croirait que cette âme sensible, compatissante, généreuse, si prompte à ressentir l’infortune et les souffrances des autres, a été outragée de la manière la plus cruelle ! Ne pouvant contester les talents du médecin, on a cherché à flétrir l'honneur du citoyen par d’infâmes calomnies. Notre digne confrère les a supportées avec la noble résignation de l'innocence, qui ne peut quelquefois se justifier devant les hommes, mais qui se tourne toujours avec confiance vers celui qui lit dans les cœurs et connait les actions les plus secrètes. Les témoignages du plus tendre intérêt, qui lui ont été prodigués pendant sa maladie, ont dû le consoler de linjustice de quelques ennemis. Le calme de ses derniers moments a répondu à leurs odieuses inculpations. Ses amis le pleure- - ront toujours. Il vivra dans le cœur de ses concitoyens, dont la plupart ne peuvent oublier qu’ils ont dù à ses talents et à ses soins généreux le rétablissement de leur santé ou la conservation de quelque personne chérie. Son nom, honoré chez l'étranger, sera prononcé, dans la colonie, avec attendrissement et reconnaissance. Il réveillera toutes les affections et amènera tous les respects, avec le souvenir du meilleur des pères, du bon parent, de l'excellent ami, de l'habile médecin, du citoyen paisible et bienfaisant.
« L'autorité administrative, qui avait su apprécier le mérite
« de ce grand praticien, nous pardonnera sans doute de rap « peler, parmi les pertes de ce mois, celle que les amis de l'humanité ont signalée comme une calamité publique.
€ Pourrions-nous rester insensibles au milieu de l'affliction « générale, et refuser quelques larmes à la mémoire d’un con- « frère qui nous aimait et que nous chérissions ! »