CHAPITRE I
Retraite de MM. de Vermont et de Gondrecourt pendant l'assassinat. — Belle conduite de quelques esclaves. — Sépulture des victimes. — Acte de décès. — Collot se transporte aux Trois-Rivières et à la Capesterre. — Circulaire aux municipalités. — Résistance du gouverneur à la proposition d’une masse d’arrestations. — Approbation donnée à une liste de 27 proscrits. — M. Romain Lacaze. — Son domestique Piapia. — Passage de la rivière des Habitants. — Mort de M. Romain . Lacaze. — Cruelle situation des planteurs. — M. Billery. — Jacob, son domestique. — Continuation des arrestations, — Dénonciation contre Collot. — Émeute. — Justification. — Envoi en France de Thyrus : Pautrizel. — Les Jacobins des Antilles. — Projet d’imiter les massacres de septembre. — Le 7 juillet. — Massacre à la prison de la Pointe-à- Pitre. — Réaction. — Délibération de la municipalité de Sainte-Anne. — Députation: — Le mulâtre Auguste. — Saint-François suit l'exemple de Sainte-Anne. — Réunion de la commission générale et extraordinaire. — Débats tumultueux. — Manœuvre du comité de sûreté. — Départ de Sabathier-Saint-André pour Sainte-Anne. — Sa réception. — Auguste gagné à la faction. — André-Mane, Noël et Jean-Francois. — Révolte à Sainte-Anne. — Collot marche contre les révoltés. — Défaite. — Commission militaire. — Révélations contre Sabathier- Saint-André. — Collot demande son arrestation. — Il est élevé à la présidence de la commission générale et extraordinaire. — Bruit répandu de la fuite du gouverneur en pays étranger.
MM. de Vermont, de Gondrecourt, ainsi que le gendre de celui-ci, M. de Landrière, s'étaient rendus, pour passer la nuit du 20 avril, dans un lieu situé sur l'habitation Grande-Maison, non loin des établissements, derrière un morne dit à Mulets. Là, les cris poussés sur cette habitation arrivant jusqu’à eux, ils avaient compris ce qui s’y passait. Sans armes, plusieurs fois ils furent tentés de faire comme M. Désir Roussel, d'aller s'offrir en sacrifice. Le sentiment de la conservation lemporta.
Croyant que le massacre avait été général, ils gagnèrent les bois et parvinrent à la Capesterré, où ils se séparèrent. M. de Vermont alla au Petit-Bourg. Il y fut arrêté et conduit au fort Saint-Charles. MM. de Gondrecourt et de Landrière demeurèrent dans les hauteurs de Sainte-Marie. Plusieurs esclaves de M. de Vermont s'étaient admirablement conduits. Tandis que quelques-uns avaient essayé de soustraire leur vieille maitresse à la rage des assassins, d’autres avaient conservé les jours de madame de Maisoncelle, en la cachant dans une pièce de cannes. Les coutelas étaient déjà levés sur un jeune enfant de M. de Vermont qu'une servante tenait dans ses bras : elle lui sauva la vie, en faisant accroire que c’était son fils. « . Le dévouement sur l'habitation Gondrecourt fut le même. Une, servante fut blessée en voulant couvrir ses maïîtresses de son corps. Des nègres de l'atelier réussirent à dérober aux pillards un sac d’or, renfermant six cent dix portugaises — 21,749 fr. 40 cent. — qu’ils portèrent à leur maïtre, sitôt qu ils eurent connu le lieu de sa retraite. C’est au moyen de cet-or que M. de Gondrecourt put sortir de la colonie.
Les parents des victimes avaient été tués ou étaient en fuite. Sans parents et sans amis, car dans de semblables circonstances il est dangereux de prendre le titre d'ami, les cadavres des victimes gisaient sans sépulture dans les lieux où ils avaient reçu la mort. La municipalité ordonna de les enterrer. Sur chaque habitation on creusa une large fosse, dans laquelle on les descendit, sans aucune cérémonie religieuse. Il ne se trouva pas même quelqu'un pour faire connaitre l’âge et le nom de la plupart. des morts. On dressa l’acte de décès dans la forme que voici :.
« L'an mil sept cent quatre-vingt-treize, et dans la nuit du « vingt au vingt-un d'avril, ont été tués sur leur habitation,
« Le citoyen Pierre-Claude Brindeau, âgé d’environ qua- « rante-huit ans; |
« La citoyenne Marie-Adélaïde Ithier, son épouse, âgée « d'environ vingt-quatre ans;
« Et le citoyen Thomas-Hilaire Ithier, leur frère, âgé d’en- « viron treize ans. Leurs corps ont été enterrés sur la même
« habitation, par ordre de la municipalité de cette paroisse, les « mêmes jour et an que dessus;
« Sur son habitation, le citoyen JiibrMärie Fougas, àgé « d'environ quarante ans;
« Sur son habitation, 16 citoyen Jean-Gabriel Marre, âgé « d'environ quarante-six ans;
« Sur son habitation, la citoyenne veuve Roussel, âgée « d'environ soixante ans;
« Item, le citoyen Désir Roussel, son fils, sa femme et son « enfant;
« Item, le citoyen Duroc Roussel , son frère ;
« Sur l'habitation Hurault Gondrecourt, sa femme et ses « trois filles ;
« liem, le vieux Gimbal; - © Sur l'habitation Vermont fils, sa femme, sa mère, sa « sœur Galard et sa sœur Voltier Moyencourt.
« Personne ne m’a pu dire l’âge et le nom de baptême de ces « derniers, les maisons ayant été évacuées.
& PELTIER, Curé. »
Après le désarmement des assassins et les mesures propres à assurer la tranquillité de la ville, Collot se transporta aux Trois-Rivières. IL poussa jusqu’à la Capesterre, où avaient été observés quelques symptômes d’agitation. De là, et à la date du 99, il adressa à toutes les municipalités Ia circulaire suivante :
« Les Trois-Rivières offrent un spectacle effrayant. Puisse « cette scène tragique, qui me déchire le cœur, se borner là! « Mais d’après les avis que je reçois de toutes parts, je ne vois « que désunion et les traces du même orgueil qui a perdu et « anéanti Saint-Domingue. Au nom de ce que vous avez de plus « cher, ralliez-vous, formez une masse de forces pour dé- « truire l'esprit de sédition et de liberté que vos propriétés « pensantes pourraient avoir, par l'exemple de ceux des Trois- « Rivières. IL est temps, je vous en conjure, de sacrilier « l’amour-propre à l'intérêt général. Ne serait-il pas plus « glorieux, plus avantageux pour vous de vous réunir tous, de
« faire cause commune pour détruire un germe dangereux ?
« Ah!si vous aviez vu, comme moi, les malheurs de Saint- « Domingue, vous verriez que vous êtes au bord du précipice! « Là, ces êtres barbares ont commencé aussi par des assas- « sinats, pour ensuite arriver aux incendies et finir par tout « égorger |
« J'ai tout fait pour avoir une force active, prompte à venir « à votre secours. Mais j'ai trouvé des obstacles en tous « genres : la mauvaise volonté, la tiédeur, l’insouciance est à « son comble; chacun veut se diriger, chacun ne s'occupe que « de soi. C’est ainsi que la force publique désorganisée n’est « en force nulle part, et conséquemment il me sera impossible « de vous protéger ni d’éteindre cette étincelle, qui peut « causer un embrasement général. »
Les paroles de Collot, ses conseils, ses exhortations tombaient sans trouver un écho. Il n’en pouvait être autrement. Ceux qui auraient pu les entendre et y répondre, les planteurs, les prétendus riches, les magistrats, les chefs de troupes, tous les hommes enfin intéressés au maintien de l’ordre, au soutien de la société sapée de toutes parts et qui s’écroulait, étaient proscrits, réduits à chercher un asile sur la terre étrangère. Ceux d’entre eux qu’on souffrait dans l'ile offraient leur concours, mais on le repoussait. Collot lui-même refusera cet appui dans un moment suprême, alors qu'il s'agira de son autorité et de sa vie. Le brave général ne se croyait pas maitre des mouvements de son cœur et de son esprit. Il hésitait. IL avoue que son hésitation provenait de la crainte que la direction qu’il aurait pu imprimer à la marche des choses ne fût pas conforme aux vues de la métropole, qui le laissait sans instructions. Lui si intrépide, toujours prêt à exposer ses jours pour empêcher le erime, calme, imperturbable devant la gueule d’un canon ou sous le poignard des assassins, était sans énergie, perdait contenance, tremblait à la pensée que ses actes pussent n'être pas approuvés par un Robespierre où un Marat. Il vou- | lait une force publique, et, pour l’organiser, il demandait l'assistance d'hommes qui n’en voulaient point, ou plutôt qui en réclamaient une, mais établie sur des bases avouables
seulement à l’époque des crises sociales, dans ces temps malheureux où le crime est érigé en vertu et la vertu en crime. La milice que voulait Collot devait être protectrice de tous les intérèts, capable d'en imposer aux malveillants : de cette milice, les montagnards n’en voulaient point. Les soldats qu’ils äemandaient, c’étaient des satellites prompts à exécuter les ordres arbitraires et tyranniques du comité, à soutenir son plan de proscription et de pillage. Le comité, n'ayant pu armer les assassins des Trois-Rivières, s’efforçait de les remplacer par un corps de dragons révolutionnaires. Dans cette situation, il n'y avait pas à s'entendre. Loin de pouvoir rien organiser, Collot et le comité se surveillaient : l’un et l’autre étaient incessamment occupés, celui-ci à empêcher la formation de la milice de Collot, et l’autre à entraver les enrôlements du comité.
Cependant, dans la crainte de nouveaux malheurs, le gouverneur établit un système de signaux dans toutes les paroisses, afin qu’elles pussent correspondre entre elles et se prêter, dans le besoin, un mutuel secours.
Les montagnards prétendaient que toutes ces précautions étaient inutiles, n’obviaient à rien; que pour assurer Ia paix, l'ordre, la prospérité publique, il ne fallait qu'une mesure, mais indispensable : se saisir des ennemis du peuple. Et quels étaient les ennemis du peuple? — En France, les prêtres, les nobles et les riches, jeunes ou vieux, femmes ou filles, — à la Guadeloupe; les planteurs ! Une fois décrétés d'accusation, ces planteurs étaient dits des traîtres, de féroces conspirateurs, comme les égorgés de septembre. Alors on pouvait entrer dans les principes professés par Saint-Just : « Les propriétés des « patriotes sont sacrées ; mais les biens des conspirateurs sont « à pour tous les malheureux. La révolution nous conduit à « reconnaitre ce principe, que celui qui s’est montré l’ennemi . « de son pays ne peut y être proprictaire. »
Collot consentait bien à se prêter à l'arrestation des hommes hostiles à la république; mais pour ce qui était de la masse des citoyens contre lesquels on voulait sévir, il s’opposait à cet acte comme impossible, impolitique'et injuste. — Impossible, parce
qu’il n'y avait ni assez de prisons pour recevoir tant de pri- “sonniers, ni assez d'hommes pour les garder, et qu'il fallait aussi prévoir la résistance, les citoyens à arrêter étant peut-être aussi nombreux que ceux dont on pourrait disposer pour opérer cette grande arrestation. — Impolitique, parce que ce serait casser les jugements du peuple, qui avait confié des fonctions publiques à plusieurs de ceux dont il était question de se saisir; que tant d’arrestations d’ailleurs, en dépeuplant l'ile, la livreraient sans défense à l’ennemi dans le cas d’une attaque venant de l'extérieur. — Injuste, parce que le plus grand nombre des
individus désignés comme aristocrates ne pouvaient être consi-
dérés comme vraiment coupables d’aristocratie; que si, pour un moment séduits, ils s'étaient laissé entraîner, leur erreur reconnue, ils l’avaient abjurée, et depuis on les avait vus entrer franchement dans les nouveaux principes, et donner des gages de leur amour pour la république. Enfin, en supposant une mesure générale quelconque, il désirait, il voulait que les prisonniers fussent envoyés en France, où l’on déciderait de leur sort. Mais les montagnards, qui craignaient que leur proie
n’échappât, repoussaient cette pensée du gouverneur ; ils disaient
que les prisonniers pouvaient être pris pendant la traversée;
qu'ainsi c’élait courir le risque de les voir tout à la fois se dérober au juste châtiment qu’ils méritaient et aller grossir.
le nombre des ennemis des patriotes. :
Toutefois, après de longues contestations, le comité, sachant qu'il ne s’engageait à rien, feignit de ne vouloir s’en prendre qu'aux chefs des aristocrates, et réduisit à 27 planteurs la liste
des arrestations. Collot l’approuva. Mais cet accord entre | Collot et le comité n’empècha point la commission générale et
extraordinaire de prendre un arrêté pour la détention provi-
soire des suspects, arrêté qui, quoique non revêtu de l’approba-
tion du gouverneur, fut exécuté dans toute la colonie. Quelques
municipalités en profitèrent pour satisfaire les haines et les
petites passions de localité : des ennemis personnels devinrent des suspects, des ennemis du peuple.
Au nombre des 27 était M. Romain Lacaze, ancien député
de la colonie à l'assemblée législative. Les jacobins regardaient ce planteur comme l'ennemi le plus dangereux de la faction, et non sans motif, car il venait de publier un écrit dans lequel il mettait à découvert leurs manœuvres et leur but. Décrété d’accusation, il avait pris la fuite et s’éfait réfugié dans la paroisse de Bouillante, en attendant une occasion favorable pour quitter la colonie. Sa retraite ne fut pas assez cachée pour n'être pas soupconnée. Le 29 avril, un arrêté de la municipalité de Bouillante requit le commandant de la force publique d'employer toutes les forces de la paroisse pour appréhender cet ennemi du peuple, en quelque lieu que ce füt, en ajoutant que l'arrestation intéressait le salut public. Aussitôt le commandant de la garde nationale ordonne à vingt hommes, commandés par Abraham Lesueur, de fouiller la paroisse. Le plus grand secret est observé. Le 50, dans la soirée, par une pluie battante, la patrouille se met en marche. Elle arrive, vers minuit, sur l’habitation Desmarais. La maison est entourée. Fouillée, on se saisit de M. Pontevès d’Amirat. L’ordre ne portait pas l’arrestation de ce citoyen, mais c'était un ci-devant noble, partant un suspect; on s’assure de sa personne. Dans le même moment, on voit fuir un autre homme; on ie poursuit. Dans la crainte qu'il ne s'échappe, le citoyen Jean-Baptiste Brie lui tire un coup de fusil. On entend pousser un cri. On le croit blessé, maïs il fuit toujours. On lâche un second coup de fusil dans la direction d’où est parti le cri; on cherche: plus rien; le fugitif avait disparu dans l'obscurité. C'était M. Romain Lacaze, accompagné de Piapia, son fidèle domestique. Après une course forcée, tous deux arrivent à la rivière des Habitants. Grossie par la pluie, cette rivière était devenue un torrent effroyable. M. Lacaze voulait la mettre entre lui et ceux qu’il supposait encore à sa poursuite; mais à la vue du torrent il hésite. « Maitre, lui dit Piapia, — faisant allusion aux coups de « feu qu'on venait de leur tirer, — mourir par l’eau ou par le « feu, c’est tout un. Ici nous avons la chance de nous sauver. : « Essayons. Soyez assuré du moins queje ne vous abandonneraï « point. Nous périrons ensemble. » Le maitre et l’esclave se
prennent par la main, afin de se soutenir l’un l’autre, et tous deux entrent dans le torrent , Piapia marchant le premier pour sonder le fond de la rivière. Pendant un instant, se prètant un mutuel appui, ils résistent aux flots. Mais Piapia est ébranlé ; son maitre, voulant le soutenir, perd:l’équilibre, et tous deux sont entraînés. Le jour allait s’ouvrir. On aperçut sur la rive deux corps inanimés. On les relève. Celui de M. Lacaze n’était plus qu’un cadavre. Piapia respirait encore et fut rappelé à la vie. M. Lacaze était remarquable par la beauté de ses formes. M. Levanier, maire des Habitants, contemplant,le cadavre, s’écria : « Quel dommage qu’un si bel homme se soit jeté dans « le mauvais parti! » Le cercueil, fait à la hâte, était trop court. Plusieurs personnes ont assuré avoir entendu faire la proposition « de couper les pieds du mort; que ce serait toujours ça, « puisque, vivant, on n'avait pu lui trancher da tête. » Intolérable était la situation des planteurs. Des arrêtés, des proclamations leur faisaient une loi de rentrer sur leurs habitations, sous peine d’être considérés comme émigrés et d’avoir
leurs biens confisqués : lorsqu'ils rentraient, ils étaient arrêtés .
comme suspects. Les prisonniers de la Guadeloupe étaient déposés au fort Saint-Charles, etceux de la Grande-Terre à la geôle de la Pointe-à-Pitre.
Les planteurs poursuivis, traqués comme des bêtes fauves, quelques-uns trouvèrent, dans leur infortune, de rares dévoue-
ments parmi leurs domestiques esclaves. Nous avons vu celui
de Piapia. Jacob poussera son amour envers son maïtre jusqu'à l’homicide. M. Billery avait été arrêté et enfermé dans le fort Saint-Charles. Jeune, leste, intrépide, il s’évada en sautant du haut des remparts. Réfugié dans les bois de la Peinte-Noire avec quelques autres planteurs, comme lui proserits, Jacoballait leur chercher leur subsistance. Par les acquisitions que faisait Jacob, le citoyen Gentil, homme de couleur, se doute de quelque chose : il épie ce fidèle serviteur, le suit et découvre la retraite de M. Billery. Il revoit Jacob, et a l’imprudence de lui faire savoir qu’il a surpris son secret. Gentil, grand partisan des idées révolutionnaires, blâme les aristocrates, gourmande
so de ne
Jacob de leur prêter assistance, et finit par déclarer qu'il se rend à la mairie pour dénoncer leur retraite. Jacob cherche à détourner Gentil de ce dessein, maïs celui-ci s’y montre résolu. Jacob ne lui dit plus rien, mais épie Gentil à son tour, suit ses traces et le voit prendre le chemin de la mairie. Son maître sera de nouveau arrêté, fusillé peut-être. Une pensée terrible lui passe par le cœur et se fixe dans son esprit : Gentil mort, la dénonciation n'a pas lieu, et M. Billery et ses autres compagnons d’infortune sont sauvés. Jacob court à Gentil et le tue! Le meurtre révolte toujours, mais dans la dénonciation il y a tant d’infamie qu'ici on serait presque tenté d’excusér le meurtrier. IL en fut tout autrement à l’époque où le fait s’accomplit. Jacob parut d'autant plus coupable qu’il avait commis l'attentat Sur la personne d’un citoyen occupé à l’accomplissement d’un acte vertueux. Les commissaires de la Pointe-Noire, Amic, Jacquet et Monnerot, mirent sa tête à prix. Une récompense de cinquante moèdes fut promise à l’homme libre, et la liberté à l’eselave qui le livrerait à la justice. Mais on ne put se saisir de Jacob, qui partagea le sort de son maitre et le suivit dans l’'émigration.
Les arrestations continuant toujours , Collot crut pouvoir en arrêter le cours en traitant avec la commission générale et extraordinaire. Il offrit de sanctionner celles déjà faites, sous condition qu'il n’en serait plus fait denouvelles. Cette proposition fut acèueillie avec des restrictions dont Collot se contenta. En conséquence, à la date du 8 mai, intervint un arrêté de la commission approuvant les arrestations faites, mais déclarant qu'il n’en serait plus fait de nouvelles, si ce n’est pour le fait du projet de livrer la colonie à une puissance étrangère, de pousser les esclaves à la révolte, ou tous autres délits ultérieurs.
Les termes vagues de cet arrêté autorisaient encore bien des actes arbitraires, mais il marquait une limite à l’injustice, et les montagnards crièrent à la trahison. Collot, qui l’avait provoqué, fut un traître. C’en était fait : ce gouverneur serait toujours un obstacle à la démagogie, et le comité de sûreté résolut de s’en défaire. Les affidés prévenus, on fit semer le bruit que, le 45, le
comité révèlerait à la commission générale et extraordinaire des faits importants, intéressant tous les citoyens, mais plus particulièrement les hommes de couleur. Le comité comptait apparemment qu’il n’est pas de calomnie, si absurde qu’elle soit, qui ne trouve créance auprès du peuple. Dans l'attente où l’on était du rapport du comité, le 15, de bonne heure, toutes les salles de l’assemblée furent envahies par-une foule compacte, composée en grande partie d'hommes de couleur. La commission entre en séance, et Le comité de sûreté se présente en corps pour dénoncer le gouverneur. Dans un rapportartificieusement rédigé, il l’accuse d’aristocratie, de soutenir les planteurs , avec lesquels il est en correspondance, de ne pas vouloir de la loi du 4 avril, et d’avoir même expédié un navire tout’exprès pour # France afin d’en demander le rapport. .,
A cette accusation, un long cri d’indignation s'élève de la foule des hommes de couleur. Ils sortent en tumulte de Ja salle de l’assemblée, crient aux armes! et exhalent leur fureur dans des paroles de haine contre Collot. Ils parlent de faire tomber sa tête et celle de tous Les citoyens qui partagent les mêmes idées. La plus grande confusion règne dans la ville : les femmes poussent des cris et se sauvent; on ferme les portes. Les hommes
qui ne sont pas montagnards, pensant être attaqués, s’arment
pour la résistance. Il ne fallait qu’un incident pour que l’on en
vint aux mains; et il aurait suffi peut-être que quelqu'un en eût.
la pensée pour que l’on se transportât à l'hôtel du gouverneur,
et que cette scène de désordre fût couronnée par un assassinat !
Cette comédie jouée, l'assemblée s'était hâtée de lever sa séance. Collot, informé de ce qui se passe, et contre l'avis des
personnes qui l'entourent et le conjurent de ne pas se montrer
avant que la fermentation ne soit calmée, convoque une nou-
velle assemblée pour quatre heures après-midi. À l'heure in-
diquée, il sort de son hôtel accompagné de son état-major. Il |
traverse le Cours-Nolivos, la tête haute. La foule, voyant l'air
fier du gouverneur, se met à chanter : « Ça ne durera pas tou- « jours! » Collot trouve l'assemblée présidée par Thyrus Pautrizel et remplie d'hommes de couleur armés. Pour avoir l'image
de ce qui eut lieu dans cette séance, il faudrait remonter dans l’histoire et aller puiser des exemples dans les petites républiques grecques. Le sort de Collot dépendait des résolutions quiallaient être prises. Il le comprit, et demanda le peuple pour juge ; il voulut en conséquence qu’il fût admis à donner son avis sur la justification qu’il allait présenter de sa conduite. Le peuple fut flatté de cette déférence, et l'assemblée, qui invoquait sans cesse le nom du peuple, qui proclamait ses droits, sa souveraineté, n’osa pas témoigner de la défiance contre son jugement. Mais le nombre des assistants ne permettant pas de recueillir toutes les voix, le peuple nomma douze commissaires pour le représenter, voulant que le jugement de ces commissaires fût réputé son propre jugément. Collot parlait avec facilité. I entreprit sa défense, et après la séance la plus orageuse, malgré les discours des membres du comité qui essayèrent de lui répondre, et en dépit des murmures, des cris, des vociférations de ceux qui voyaient leur projet avorté, il sortit victorieux de l'épreuve à laquelle il s'était soumis. Sa conduite fut unaniment approuvée par les douze commissaires. Le peuple, toujours juste lorsqu'il est abandonné à ses instincts, passant, avec sa mobilité ordinaire, d’un excès dans un autre, quitta encore l’assemblée avec le même tumulte, mais cette fois pour reconduire en triomphe à son hôtel celui dont , un instant auparavant, il demandait la tête.
Collot profita de la circonstance pour se débarrasser de Pautrizel, qu'il rencontrait toujours sur sa route. ]l lui demanda, devant le peuple, de vouloir bien devenir l'organe de la colonie, d'aller porter ses vœux, faire connaitre ses besoins au gouvernement métropolitain. Pautrizel avant accepté cette mission, la commission générale et extraordinaire lui donna une pièce constatant qu'il était l'élu du pays. C’est ainsi qu’il entra à la Convention, et que, dans l'affaire du 20 mai 1795, il sera accusé d’avoir marché avec les hommes des faubourgs contre la Convention. À cette occasion, les accusations pleuvant sur lui, un membre, Clauzel, rappellera à la Convention que le député de la Guadeloupe, après avoir vu promener la tête de Féraud, avait proposé l'abolition de la peine de mort.
Le bon sens du peuple rompait quelquefois le fil de la trame des montagnards; mais, à l’aide d’une de ces calomnies , d’une. de ces nouvelles que la multitude si crédule peut seule accueillir, ils le renouaient et continuaient leur œuvre. Les clubs avaient atteint le paroxisme des idées révolutionnaires. Celui de la Pointe-à-Pitre se distinguait par l’exagération de ses doctrines. IL avait échangé son premier titre contre celui de Jacobins des Antilles. Collot a prétendu que pour être recu membre de cette société'il fallait avoir donné des gages aux idées à l’ordre du jour ; que les titres qui obtenaient le plus de faveur étaient ceux qui établissaient qu’on avait commis ou proposé quelque meurtre. Cette société singulière n’avait de vénération que pour une chose, le bonnet rouge. En correspondance avec les sociétés de même nature établies en France, les Jacobins des Antilles s’étudiaient à reproduire dans ce qu’ils avaient de plus hideux les actes des frères et amis de la métropole. 11 n’y aura pas une abomination consommée là qui ne sera tentée ici. | |
La commune de Paris, on le sait, avait osé faire l’éloge des massacres de septembre et avait poussé le cynisme jusqu'à inviter la nation à s'empresser d'adopter ce moyen si utile et sinécessaire. Cette invitation avait été entendue par les frères Jacobins de la Guadeloupe, et ils ne cachaient pas leur affreux projet dese faire les juges et les bourreaux des prisonniers. Ils n’attendaient qu’une occasion. Le moyen de déplacer les prisonniers , de les faire passer d’un lieu dans un autre, avait été couronné à Versailles d’un grand succès. Nos Jacobins voulurent l'essayer. Dans les derniers jours de juin, un orateur demanda que les” prisonniers de la Pointe-à-Pitre fussent transférés à la Basse- Terre. On fit observer que les prisons de cette ville étaient déjà” encombrées, et que d’ailleurs il ne serait pas juste de surcharger ses citoyens de la garde des prisonniers de la Pointe-à-Pitre. Alors on s’écria: « Puisqu’il en est ainsi, il n’y a qu’à leur couper « le cou! » Un autre orateur, peignant la situation de la colonie, fit entendre cette phrase : « J'ai parcouru vos cimetières, ils sont « vides: j'ai visité vos prisons, elles regorgent de prisonniers. »
Dans le même temps, à la Basse-Terre, une démarche était faite près des détenus du fort Saint-Charles. Verdelet se rend dans leur prison. Là, d’un ton paterne, il leur parle de leur délit, maïs leur fait remarquer qu’il n’a rien qui blesse l’honneur. Le comité de sûreté est dans l’obligation de les tenir enfermés, mais c’est une obligation qui lui pèse; aussi ne veut-il rien faire pour aggraver leur détention : tout ce qui est en dehors du fait utile, nécessaire pour empêcher une évasion, il le rejette; si done les prisonniers ne se trouvaient pas bien au fort, ils devraient le dire, parcequ’il serait facile de les en faire sortir et de les loger dans la maison du citoyen Pedemonte.
Les prisonniers furent touchés de la bienveillance de Verdelet. Quelques-uns voulaient accepter ses offres immédiatement. Ils s’accordèrent cependant pour demander vingt-quatre heures de réflexion. La minorité, Beauvallon à sa tête, demandait à quitter le fort; mais la majorité fut assez bien avisée pour se rappeler le {imeo Danaos et l'appliquer aux circonstances.
Collot instruit du crime médité, bien qu’il n'y ajoutàt pas trop de foi, parce que d'ordinaire le forfait ne s'annonce pas ouvertement, ne négligea pas toutefois les mesures de précaution. Il fit doubler la garde de la prison de la Pointe-à-Pitre et défendre toute communication du dehors avec les prisonniers.
Le 7 juillet, au matin, un homme de couleur, en faction dans la prison, se prend de querelle avec un détenu. Une rixe s’ensuit. Le factionnaire est blessé à la main. Cet homme était-il initié au complot ? Quoi qu'il en soit, il quitte la prison, et, la main ensanglantée, se présente dans la rue, disant que les prisonniers ont voulu l’assassiner. L'occasion cherchée ctait trouvée. Les meneurs excitent la multitude. En un instant il se forme un grand rassemblement. On crie : À la prison ! Mort aux prisonniers ! Les uns trouvent des armes dans le magasin du sieur Perrin, armurier; d’autres prennent des haches ou des barres de fer : tous courent aux portes de la prison. Le maire Courtois et le commandant des troupes Lafolie, informés de ce qui se passe, se rendent sur les lieux. Hs prient, ils exhortent : leur voix est étouffée sous les vociférations, leur autorité méconnue.
Les brigands somment Ie concierge d'ouvrir les portes. Sur son refus, ils font le siége de la prison. Les portes brisées à coups de hache, ils font entendre un long cri de victoire, entrent, se précipitent, parcourent les salles et les galeries en poussant d’affreux hurlements. Tous les prisonniers qu'ils rencontrent tombent assommés de coups de barre de fer, ou mutilés par la hache. Ainsi périrent MM. d’Othémars, ancien maire des Abymes, chevalier de Saint-Louis; — d’Othémars-Joubert, capitaine de milice, chevalier de Saint-Louis ; — Picou-Balance, officier de milice; — de Bragelogne-Norville; — de Bragelogne- Jouy; — le chevalier de Saint-Pierre; — Boiïtaut, médecin.
Les autres prisonniers durent la vie au concierge, le sieur Jean-Baptiste Dupiexis, homme de couleur. Il put les soustraire à la fureur des assassins en Les faisant entrer dans des cachots que connaissaient les seuls initiés aux êtres de la prison. Il sauva le sieur Pendellé en le descendant dans un puits.
La Pointe-à-Pitre avait sans doute horreur de ces abominables meurtres; mais telle était la frayeur qu’inspiraient les montagnards, que les efforts réunis du maire et du commandant des troupes ne purent mettre en mouvement la force armée, commandée à l'effet de s’opposer aux assassinats; ces fonctionnaires furent condamnés à assister, impuissants, à cette scène de cannibales. Il en fut de même des commissaires nommés pour instruire sur les auteurs et fauteurs du crime : l'instruction terminée, ils n’osèrent pas présenter leur rapport. Peu après, les pièces de la procédure disparurent. |
Ces scènes cruelles ne modéraient point la fureur des montagnards. Malgré l'engagement pris avec le gouverneur et l’arrêté du 8 mai, les arrestations continuaient. Tout le monde les ordonnait, la commission générale, le comité de süreté, les municipalités. Mais comme en révolution le flot monte toujours, qu'aux parlements avait succédé Mirabeau, à Mirabeau les Girondins, aux Girondins Robespierre et Marat, les premiers révolutionnaires de la Guadeloupe, voyant étendre le cercle des arrestations, commencèrent à craindre pour eux-mêmes : ils voulurent s'arrêter pour offrir une digue au torrent, sauf à être
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emportés, comme Danton. La paroisse de Sainte-Anne, la première, entre dans la voie de la modération. Le 4 août, tous les citoyens se réunirent sous la présidence d’Ancelot, naguère fougeux démocrate , à l'effet d’aviser aux moyens de ramener la tranquillité dans la colonie. Plusieurs discours furent prononcés, tendant tous au même but, la cessation des arrestations. Un orateur fit la peinture de ce qui se passait dans la paroisse et dans toute la colonie. « Citoyens, s’écria-t-il, jetez un coup- « d'œil sur ce qui vous environne! Le quartier est couvert de « deuil et de tristesse. Aucun citoyen ne se croit en sûreté. Les « habitants sont errants et fugitifs. Les bois sont leur asile. Les « femmes, même les enfants, se croient forcés de quitter leur « foyer pour chercher au milieu des cannes et des halliers une « retraite dangereuse. La crainte des arrestations est la cause « de ces maux ; il faut l’attaquer dans sa racine. Des républi- « cains doivent être des observateurs religieux de la loi. Osons « ramener la confiance en forçant ceux qu’un zèle trop indiscret « à pu égarer à rentrer dans la loi. » L’orateur, continant son discours, cite les différentes proclamations des gouverneurs accordant amnislie à tous les citoyens, et l'arrêté de la commission générale et extraordinaire du 8 mai, qui déclare qu'il ne serait plus fait de nouvelles arrestations. Ce discours, vivement applaudi, entraine tous les suffrages, et les citoyens, réunis en assemblée de commune, prennent l'arrêté suivant : « Considérant que l'arrêté de la commission, en date du « 8 mai dernier, annonce qu'il ne sera fait aucune réquisition « d’arrestation, si ce n’est pour faits relatifs au projet de livrer « la colonie à une puissance Ctrangère, de mettre les esclaves « en insurrection, et tous autres délits ultérieurs; « Considérant que les proclamations de Lacrosse, Rocham- « beau et Collot, et autres pièces, ayant rappelé dans leurs « foyers tous les citoyens, en leur promettant sûreté et pro- « tection au nom de la loi, ce serait une déloyauté manifeste « que d’exciler aujourd’hui, par des motifs particuliers, des « mandats d'arrêt, au mépris de ces mêmes proclamations; « Considérant que tous les citoyens de cette paroisse se sont