CHAPITRE
Le capitaine Duval à la Convention. — Discours du président.— Mesures : décrétées.— Les commissaires civils. — L’escadre de Morard de Galles. — La frégate la Pique. — Expédition préparée à Rochefort. — Le tribunal révolutionnaire de cette ville. — Les conventionnels Laignelot et Lequinio. — Le livre des préjugés détruits. — Rapport de Génissieux sur le tribunal révolutionnaire de Brest. — L’accusateur public. —
Victor Hugues. — Départ de France.
Lorsque, le 24 septembre 1792, la Guadeloupe arbora le pavillon blanc, le capitaine Duval, commandant la corvette la Perdrix, était à la Pointe-à-Pitre avec son navire : il accueillit par un refus l'invitation qui lui était faite de changer les couleurs de son bâtiment, leva l'ancre et partit pour la France. Présenté à la Convention le 8 novembre, il rendit compte des événements dont il avait été le témoin. Son récit excita la colère de l’assemblée. Au discours de Duval, le président
répondit : |
« La Convention nationale, touchée de votre patriotisme éneggique, a entendu avec autant de sensibilité que d'indignation le récit affligeant que vous venez de lui faire. Au « milieu des désastres qui ont troublé la plus belle partie de l'Amérique française, les Iles-du-Vent semblaient s'être garanties des mouvements que les ennemis de la liberté cherchaient à leur imprimer depuis longtemps. La Guadeloupe
s'était distinguée par sa sagesse et son attachement aux lois . nouvelles de la Métropole. De cruels ennemis ont changé ses dispositions ; mais ce changement sera de courte durée, quand les habitants de’ cette colonie, un instant rebelle, apprendront les mauvais succès des contre-révolutionnaires d'Europe. Non, les drapeaux de l'aristocratie ne déshonoreront: pas longtemps les forts de la Guadeloupe. La France, libre à jamais par une grande victoire, et qui a couvert de ses trophées Nice, Chambéry, Mayence et Francfort, saura porter le même signal à travers les orages des mers, Les noms de Longwy et de la Guadeloupe seront honteusement réunis dans nos annales, jusqu’à ce que le génie de la liberté daigne les replacer un jour au rang des cités dignes du nom français.
« La Convention nationale s’occupera des mesures qu’elle doit prendre, et vous accorde les honneurs de la séance. » Les mesures annoncées furent décrétées dans la même séance
sur un rapport fait par Rouyer. Elles consistaient dans l'envoi aux Iles-du-Vent de quatre commissaires, dont un pour Cayenne : et trois pour les petites Antilles. Ces commissaires, munis des pouvoirs les plus étendus, devaient être appuyés de deux vaisseaux, quatre frégates ou corvettes, et de trois bataillons de gardes nationales de huit cents hommes chacun.
La Convention, ne voulant pas confier au ministre de ,la
marine la nomination de ces commissaires, décréta qu’elle les désignerait elle-même, sous la condition toutefois de les choïisir hors de son sein.
Chrétien, Coroller, Jeannet et Antonelle furent les commis-
saires désignés.
Alors dans le port de Brest fut armée une petite escadre,
composée de deux vaisseaux et de quatre frégates, sous le commandement du contre-amiral Morard de Galles. Sur cette flotte on fit embarquer des troupes; les commissaires mon= tèrent sur la frégate la Pique, commandée par le capitaine de vaisseau Leissègues, et le tout sortit de Brest le 8 nfars 17953: Mais le décret du 8 novembre avait servi à masquer une tenta-
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tive sur l'Irlande. L'escadre rendue à une certaine hauteur, la Pique seule devait s’en detacher, pour porter les commissaires aux Iles-du-Vent. L'expédition ayant été dispersée par une tempête, la Pique, par suite d'avaries considérables, entra en relâche à Rochefort. |
Antonelle, ci-devant marquis, n'ayant pu arriver aux Antillés, accepta les fonctions de juré au tribunal révolutionnaire de Paris. Là, comme directeur du jury, il rivalisa de férocité avec Hébert, dans les procès des Girondins et de Marie- Antoinette. Le juge donnant la mesure de ce qu’aurait été l'administrateur, remercions la Providence d’avoir soulevé les flots pour éloigner ce furieux de nos rivages.
Il est une chose digne de remarque : c’est l’affinité qui exista, à cette époque malheureuse, entre la Guadeloupe et les tribunaux révolutionnaires de France: les administrateurs désignés pour cette colonie se font juges, ou bien on transforme en administrateurs les juges retraités de ces infàâmes tribunaux.
Pendant plusieurs mois, Le décret du 8 novembre resta dans l'oubli. On revint à son exécution dans les derniers jours de 1795. Mais ce n’était plus pour ramener les Iles-du-Vent à l’'obéissance. La Martinique et la Guadeloupe étaient rentrées dans le devoir, et on le savait en France. Dès le 11 mars 1795, le ministre de la marine avait annoncé cette bonne nouvelle à la Convention. L’exécution du décret avait pour but, en faisant passer des secours aux Iles-du-Vent, d'empêcher qu'elles ne devinssent la proie des Anglais. Alors on réunit à Rochefort les frégates la Pique et la Thétis, le brick l’Espérance et cinq bâtiments de transport. Sur ces navires, commandés par Leissègues, allaient être embarqués 4150 hommes de troupes de différentes armes. C'étaient toutes les forces dont la France, dans sa puissance, pouvait disposer pour aller au secours des îles menacées. C'est que déjà l'argent manquait. De tous les grands biens de la noblesse, recueillis des guerres et de la longue dilapidation des cours, des richesses du clergé incessamment amassées, depuis la naissance de la monarchie, de la piété des fidèles ou de l'ignorance des peuples, de tous ces
monceaux d’or et d'argent provenant de la dépouille des temples, il ne restait quasi plus rien : une courte administration des nécessiteux Marats et des Robespierres probes et rigides avait suffi pour dissiper tant de trésors. Ce que rendait, chaque jour, l’œuvre de la guillotine suivie de confiscation, suffisait à peine aux besoins pressants du moment. |
A cette époque, le tribunal révolutionnaire de Rochefort fonctionnait avec une redoutable activité. Établi par arrêté du 4 novembre 1795 des commissaires Laignelot et Lequinio, il s'était installé dans la chapelle de l’hospice Saint-Charles, après un aulo-da-fé, sur la place de la Liberté, de tous les livres de piété, des images et des emblèmes qui pouvaient rappeler le souvenir d’une religion désormais proserite, — « parce qu’elle « conduisait l’homme à Fl’abrutissement. »
On verra se reproduire des aberrations tout aussi ru lorsque le gouvernement sera livré aux faiseurs de livres. Lequinio mettait sa théorie en pratique. Il venait de publier un livre intitulé les Préjugés détruits, dans lequel il attaquait, comme étant des préjugés, la gloire, l'honneur, la religion, le royalisme, l’éloquence, la honte de la bâtardise, les terreurs de la mort, la diplomatie, le respect des tombeaux. Après avoir ainsi couché par terre tous les supports de là société, il ne faisait point connaître par quels moyens il comptait l’étayer: ce qu'il ne disait pas RE par ses actes : il ne voulait … que d’un seul appui... la guillotine!
Lequinio avait encore des idées à lui sur l'intelligence hu- | maine. Dans un rapport sur l <oLcatEeS fait à la Convention le 2 juillet 1795, il disait : À
« L'homme est en général si peu fait pour penser , la rér « flexion est un travail pour lui si pénible, que si l’on ne prend « soin de l’y habituer dès sa tendre enfance, il reste toujours « insouciant sur son état, ne soupconnant pas qu’il est fait « pour être libre. » 4
Alors, pour donner à l'homme le goût des réflexions et pour lui montrer qu'il est fait pour être libre, Lequinio, envoyé commissaire dans le département de l'Aisne, prit un arrêté,
confirmé par la Convention, à l'effet « de faire mettre en état « d’arrestation tous les ci-devant nobles du département, « excepté les femmes de plus de cinquante ans, les hommes de « plus de soixante, et les enfants au-dessous de dix-sept. »
Laignelot et Lequinio, après avoir monté leur mécanique, s’aperçurent qu'il y manquait une pièce essentielle, — le bourréau. Ilsexposèrent ce besoin à la société patriotique; et,comme la nation était alors divisée en deux camps, les guillotineurs et les guillotinés, et que les fonctions de guillotineur emportaient moïins de danger, tout le monde, à Rochefort, dans la société patriotique, voulut être guillotineur. I fallut, toutefois, en céder la gloire au citoyen Ance, qui s'était prononcé le premier. Mais nous sentons que nous ne pourrions rendre cette scène patriotique avec le bonheur d'expressions et d'idées qui furent à la disposition des citoyens Laïgnelot et Lequinio ; nous allons donc les laïsser parler. Ils s'adressent à la Convention :
« Nous avons formé ici un tribunal révolutionnaire comme « celui de Paris, et nous en avons nommé nous-mêmes tous < les membres, excepté celui qui doit clore la procédure, le « guillotineur. Nous voulions laisser aux patriotes de Rochefort « là gloire de $e montrer librement les vengeurs de la Répu- < blique, trahie par des scélérats; nous avons simplement « exposé ce besoin à la société populaire : — Moë, s’est écrié avec un noble enthousiasme le citoyen Ance, c’est moi qui « ambitionne l'honneur de faire tomber la tête des assassins de « ma patrie! — À peine a-t-il eu le temps de prononcer cette & phrase que d’autres se sont levés pour le même objet, et ils ont réclamé du moins la faveur de l'aider ; nous avons proclamé le patriote Ance quillotineur, et nous l'avons invité à venir, en dinant avec nous, prendre ses pouvoirs par écrit, et les arroser d’une libation en l'honneur de la République. « Nous pensons qu’en peu de jours les jugés le mettront à même « de donner la preuve pratique du patriotisme avec lequel il « wient de se montrer si au-dessus des préjugés.
« La destruction des préjugés en ce pays rend encore un « grand service à la République: c’est que l'on n'y a plus peur
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« des revenants; en conséquence les biens des émigrés s’y ven- « dent très-bien.... Ça va el ça ira.»
Après avoir fini de travailler à Rochefort, Laignelot se transporta à Brest avec une partie du matériel et du personnel de la machine révolutionnaire. Le 10 février 1794, il écrivait à la Convention :
« Le glaive de la loi commence à frapper ici les têtes cou- « pables; le tribunal révolutionnaire vient de condamner à la « mort trois officiers de la marine de la station de cet infâme « Rivière. qui a livré nos vaisseaux à l'ennemi auxIles-du-Vent. « Les grands conspirateurs du Finistère vont être jugés, et, à « l'exception de quelques riches, le peuple entier applaudit au « sort qui les attend. 1} est impatient de voir déployer la justice « nationale. » |
Or, voici ce qu'était cette justice nationale, d'apres un rapport EE à la Convention, le4° juin 1793, par Génissieux, au nom des comités de sûreté générale et-de législation.
« Deux des juges et trois des jurés étaient en même temps « membres du comité révolutionnaire, et tous l’étaient de la « soeiété populaire, d’où, en peu de temps, ils parvinrent à « chasser quiconque ne se déclarait pas, par ses dicours et « ses actions, pour être un robespierriste ou un maraliste « forcené. HE
« Les dénonciations prenaient naissance dans le sein de la € société populaire ; de là elles étaient portées au comité révolu- « € tionnaire, qui, après leur avoir donné une espèce de forme « légale, les envoyait au tribunal révolutionnaire, où elles“ « étaient définitivement jugées. | À
« Ainsi il arrivait par là que, dans une même affaire, le « même individu remplissait à l& fois les fonctions de dénon-« « ciateur, d’officier de police et de juge souverain: Vous sentez
« combien une pareille eumulation de fonctions devait être | « alarmante pour les citoyens contre qui le tribunal révolu-« « tionnaire de Brest avait principalement été établi; mais ce « qui devait leur paraitre plus redoutable encore, c'était « de voir lexécuteur des jugements criminels, le. nommé
« Hanss(), qui,s’emparant des dépouilles, avait naturellement « intérêt à multiplier les exécutions, jouer un des principaux « rôles, non-seulement dans la société populaire, mais dans le « comité révolutionnaire même.
« Avant l'établissement du tribunal révolutionnaire de Brest, « c'était la municipalité de cette commune qui avait la police « des prisons; le tribunal révolutionnaire s’en empara, sous « prétexte d’une plus grande surveillance, mais en effet pour « des vues beaucoup moins louables; car à peine s’en fut-il « saisi qu'il commença par faire dépouiller les prévenus de « tout ce qu'ils possédaient. Or, argent, bijoux, aSsignats, tout « ce qui lui parut avoir une certaine valeur, il le NES de « bonne prise, et il le fit porter à son greffe, sans inventaire ni « description préalable.
« La personne des prévenus ne lui fut pas plus sacrée que « leurs propriétés; il affectait de les-traiter avec la dernière
« inhumanité, les laissant manquer de linge, de vêtements,
« des choses les plus nécessaires à la vie, précipitant les uns « dans des cachots obscurs, sans autre motif qu'un caprice « tyrannique, et entassant les autres dans les lieux les plus « infects et les plus malsains; tellement que plusieurs d’entre ‘« eux, empoisonnés par l’air méphitique qu’on Y respirait, « périssaient en peu de jours.
’« Sourd à toute espèce de réclamation, il ne leur permettait « pas d'en adresser à d’autres; si, au mépris de ses défenses, « ils essayaient d'en faire parvenir au dehors, il les inter- « ceptait en chemin, et on n'en entendait plus parler; enfin, « pour achever de désespérer les prévenus, il avait introduit
« parmi eux une délation sourde, qu’il avait soin d’entretenir «et de fomenter, non-seulement par l’appât des récompenses, « mais encore par la perspective des peines, menaçant de la « guillotine quiconque ne chargerait pas ceux qu’on voulait
n (1) Dans les documients que nous possédons le nom de ce personnage est écrit indifféremment Hanss ou Ance ; mais il signait Ance, du moins à la Guadeloupe.
perdre. Un jour, il se tint sur cela, chez le président Raguey, en présence de tout le tribunal assemblé, un discours si fort et si énergique, que des prisonniers, auxquels il fut rapporté, rétractèrent sur-le-champ des attestations avantageuses qu’ils
avaient données à leurs officiers, qu on accusait de conspira- ‘
tion contre l’État.
« Vous concevez, d’après cela, que les détenus devaient
naturellement avoir en horreur un pareil séjour ; mais, pour en sortir, il fallait passer par le tribunal révolutionnaire; il n’y avait pas d'autre porte, et les chances que l'on courait
dans ce tribunal n'étaient assurément rien moins que ras-
surantes. Il semblait qu’il eût été établi pour marquer les victimes plutôt que pour discerner l'innocence d'avec le crime; les prévenus n'étaient presque jamais ‘interrogés que
. sur des choses vagues ou indifférentes, en sorte qu'ils arri- : . vaient aux débats sans savoir précisément ce qu'on leur imputait. Dans la même vue, on ne leur signifiait leur acte
d'accusation que la veille de leur jugement, et à l'heure & laquelle on savait que la lumière était éteinte dans la prison ; et le lendemain, dès le grand matin, on les envoyait chercher pour paraitre au tribunal; ce qui ne leur donnait ni Le. temps de se recueillir, ni de préparer leur défense.
« L’accusateur public avait à sa disposition une caisse, qu'on avait soin de tenir pleine, et où il puisait à volonté pour payer les témoins plus ou moins largement, selon qu'ils
appuyaient plus ou moins ses actes d'accusation. A voir les M individus qu'il appelait en témoignage dans les. différentes affaires, on aurait été tenté de croire qu'il avait des témoins à ses ordres, comme on a des mercenaires à gage, pour leur
faire faire ce qu’on veut.
« Les témoins à charge étaient toujours les RAR : quelque absurdes, quelque. évidemment fausses même. que fussent leurs dépositions, on ne les rejetait jamais. En vain.
les accusés et leurs conseils les dénançaient-ils comme faussaires, On n ‘admettait ni reproches, ni accusations contre eux; ils avaient là faculté de mentir et de calomnier impuné- 4
ment. L'un d’entre eux, nommé Gauthier, ayant chargé un accusé d’un délit grave, et cet accusé s'étant pleinement lavé d’une pareille imputation, en montrant qu'il était absent au moment où Gauthier supposait que ce prétendu délit avait été commis, sans se déconcerter il lui répondit froidement par ce vers d’un apologue très-connu :
« Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ?
« À ces mots, tout ie monde se récria contre l’effronterie de l’impudent faussaire. Vaine réclamation ; le tribunal reste immobile, le témoin se retire tranquillement chez lui, et . l’accusé est envoyé à l’échafaud. . .
e Vous avez vu le tribunal de Brest dans les prisons, sur son siége; il faut présentement que vous le voyiez hors de son enceinte, pour que vous puissiez vous en former une idée complète.
« Il avait établi deux guillotines permanentes sur une place tellement voisine des prisons que les détenus pouvaient, de leurs chambres, entendre et compter le nombre des têtes que l’on faisait tomber à chaque exécution. Dans les derniers * temps, il avait suspendu l'exercice de l’une de ces deux guillotines, en la faisant lier avec un ruban aux trois couleurs. |
€ Une jeune religieuse avait été condamnée et exécutée à mort, sur la foi d’un traître, pour des propos prétendus inciviques ; les chirugiens de l’hospice obtinrent son corps pour le disséquer; deux des juges du tribunal l’ayant appris, ils se transportent à l’amphithéâtre, et là se livrent, sur le cadavre de cette malheureuse fille, à des actes qui décèlent la * plus profonde comme la plus horrible des dépravations.
« L’exécuteur des jugements criminels faisait son métier si négligemment que, souvent, il arriva au même condamné d'être frappé jusqu’à trois fois du couteau fatal sans être mort; dans d’autres circonstances, au lieu de jeter les têtes * dans le panier à mesure qu’elles tombaient, il les arrangeait symétriquement sur l'échafaud, et les montrait ainsi avec
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« complaisance aux regards du peuple. Cela: lui arriva surtout « dans l'affaire des membres du département, qui étaient au « nombre de dix-neuf. Le tribunal savait tout cela, mais, au « lieu de l’empècher, il l’autorisait souvent par sa présence. »-
L’accusateur publie près de ces tribunaux se faisait remarquer par l’exaltation de ses principes et le cynisme de’ses réquisitoires. Petit de taille, marqué de la petite vérole, ce révolutionnaire avait dans le ton et les manières quelque chose de brusque et de saccadé, rendu plus apparent par un accent provençal fortement prononcé. Jamais il ne vous regardait en face; mais lorsque, par hasard, ses petits yeux gris se ren-eontraient avec les vôtres, on y lisait un certain je ne sais quoi qui commandait la crainte, ou provoquait un sentiment répulsif.
Cet hommé était Victor Hugues (1). Né à Marseille, le 24 juillet 1762, de l’obscure boutique d’un boulanger, rêvant l’air et l'espace, bien jeune encore il s’était élancé sur l'océan, Embarqué d’abord comme marin, il parcourut la mer des Antilles, puis comme commerçant il visita Les différents ports du golfe du Mexique, et finit par se fixer à Saint-Domingue. La révolution le surprit établi au Port-au-Prince et à la tête d’une assez brillante fortune. 11 était membre de l’assemblée provinciale, provisoirement administrative de l’ouest, lorsqu’éelata l’in- .cendie qui réduisit en cendres la seconde ville de la reine des Antilles. |
Dans ce désastre, il n’eut pas seulement à souffrir de la Dec de sa fortune : il lui fallut encore pleurer son frère, le compa-. gnon de ses travaux, làächement assassiné par! les nègres et les mulâtres. | |
Ces épreuves ne parvinrent pas à affaïblir sa foi aux idées
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(1) Victor Hugues n’a pas été accusateur public à Brest durant tout le temps que fonctionna le tribunal révolutionnaire. Devant se rendre à la Guadeloupe, il céda la place à un confrère. Le nouvel accusateur publie … fut tout aussi terrible aux accusés que l’ancien. Il faut croire que c'était une condition du métier. à
nouvelles. Il se rendit à Paris. À son arrivée, en octobre 1799, il alla frapper à la porte de Monge. Cette porte restant close pour l’ancien marin, il écrivit au ministre. Sa lettre avait pour objet de dénoncer la trame du gouvernement espagnol , consistant à procurer aux émigrés et aux prêtres le moyen de passer à Saint-Domingue, afin de soustraire cette partie de l'empire à la domination de la France. Il la terminait ainsi : « Si vingt ans « de colonie, une connaissance locale de toutes les colonies « Ctrangères et du continent de l'Amérique, ayant navigué pen- « dant douze ans dans cette partie, et du côté des possessions « espagnoles; si ces connaissances, citoyen ministre, peuvent « être de quelque utilité à la République, disposez de ma for- « tune et de ma vie, elles sont à ma patrie. »
Hugues avait perdu à peu près tout ce qu’il possédait dans l'incendie du Port-au-Prince ; il l’avouait dans sa lettre au ministre ; il ne mettait pas moins, toutefois, sa fortune à la disposition de la République. C’est qu'avec la vie lorsqu'on offre aussi sa fortune, cela pose bien, malgré la conviction de chacun qu'une offre pareille est une demande, ne veut dire que ceci : employez-moi avec salaire, appointements. Pour l'instant, le ministre ne voulut pas user des talents de Victor Hugues. Mais lorsque l’année suivante on vint à montrer la machine homicide des tribunaux révolutionnaires, la dénonciation devant en être l'âme, on dut naturellement songer à l’homme, qui, au retour de longs voyages, s’était révélé par une dénonciation, et on en fit un accusateur public. Soit hasard , ou un effet de la volonté de Victor Hugues, qui voulut offrir un sacrifice aux mânes de son frère assassiné, le premier homme qui comparut devant le redoutable tribunal de Rochefort, et qui fut livré à Ance, afin qu’il donnât la preuve pratique de son patriotisme, fut un mulâtre.
Cette victime ayant montré que la machine fonctionnait au gré des proconsuls, on fit approcher Chancel et Coureau, deux jeunes gens, l’un et l'autre touchant encore à l'adolescence. Leur crime provenait de la gaîté et de l’irréflexion de: leur jeune âge. Ils s'étaient égayés aux dépens d’un brave sans-culotte :
qu’on voyait rôder çà et là, cherchant de la pâture au tribunal révolutionnaire.Ïl fallait de l’habileté pour exposer le délit et de l'audace pour demander la mort de ces infortunés : Hugues ne recula pas devant la'tâche. Son réquisitoire indiquera les raisons qui suffisaient au tribunal de Rochefort pour mettre Ance à même de clore La procédure. Cette pièce est courte et peut être rapportée en entier. La voici :
« Chancel et Coureau étaient chargés de conduire les tra- « vaux de construction des vaisseaux de la République : le peu « de zèle qu’ils ont mis à suivre les travaux est une preuve qu'ils « sont vendus à Pitt, et qu’ils veulent que la nation n'ait pas « de forces suffisantes à opposer à ses ennemis. D'un autre « Côté, ils ont osé, sur les chantiers, blämer l’amour patrio- « tique, l'enthousiasme républicain des hommes sous leurs « ordres, et ils se sont permis de fowrner en dérision les bons « sentiments des citoyens Les plus recommandables de la commune. « Lechâtiment ne peut être assez sévère pour des hommes dont « toutes les actions sont une critique révoltante de la sainte . « cause que nous défendons, et un appel au retour du gouver- « nement monarchique. »
Le tribunal livra à Hugues les têtes qu’il demandait.
Mais c’est surtout à l’occasion de: la grande hécatombe des officiers et marins du vaisseau l’Apollon que se manifesta le triomphe de l’accusateur publie, et qu’il fut placé haut dans l'esprit des Jacobins. Aussi, en rendant compte de cette exécution à la Convention, les commissaires Laignelot et Lequinio ne purent s’empêcher d'élever des trophées au tribunal et à son . accusateur public.
« À la chüte de chaque tête, des chants patriotiques: et des
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membres qui le composent. Nous saisissons cette occasion « pour en rendre un très-authentique à Hugues, l'accusateur public, excellent Jacobin, dont le civisme, les talents etr activité se trouvent au dezvé le plus désirable. »
Tel était l’homme auquel on allait confier sans transition le gouvernement de la Guadeloupe, avec des pouvoirs illimités»
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cris de Vive le tribunal! ont rendu un juste hommage aux
ne relevant que de Dieu, qu’il niait, et de sa conscience révolutionnaire. Il partit. Il avait pour collègue le citoyen Chrétien ; et, comme auxiliaire, outre les onze cent cinquante hommes de troupes, une guillotine neuve, et le décret du 4 février 1794, portant abolition de l’esclavage dans les colonies françaises.