CHAPITRE LL
Situation de la France. — Idées dominantes au moment du départ de Victor Hugues.
. Lorsque Victor Hugues quitta la France, la nation ayant voulu embrasser un fantôme, l'égalité et la liberté absolues, était tombée dans les étreintes des assignats, du maximum, de la loi des suspects et des tribunaux révolutionnaires. La terreur était à l’ordre du jour. On aurait dit qu’une portion notable du peuple, frappée de vertige, avait perdu le sentiment du bien et du mal : elle applaudissait à la proscription de la vertu et à la glorification du crime. La fureur du meurtre et le dévergondage de la pensée débordaient, menaçant de noyer la civilisation dans une mare de fange et de sang. Des hommes, naguère ecclésiastiques, préchaient la loi agraire; d’autres, l’inutilité du mariage. « Femmes et filles, disait le capucin Chabot ,:croissez « et myltipliez. Vous n’avez besoin pour cela ni de prêtre ni de « ministre. » La citoyenne Momoro avait été promenée dans Paris, sous le nom de la déesse Raison. Lasource développant à la tribune ces principes, base fondamentale de toute société : — sûreté des personnes, respect des propriétés, indépendance des opinions, — celui qui allait devenir le dieu du jour, s’était écrié : « C’est indécent! » Sous peine de mort, il n’était pas permis de sortir du territoire de la République. Malheur au marchand, qui, ruiné par les assignats et le maximum , cessait son commerce ou même apportait moins d'activité dans ses opérations ! c'était un suspect, partant un condamnable à mort. Les détenus étaient gardés et nourris à leurs frais. L’arbitraire fixait la quote de chacun. Certains prisonniers étaient
taxés à quarante-cinq livres par jour. Sans communication
avec le dehors, dans l'impossibilité de veiller sur ses biens et de
les défendre du pillage, il fallait payer, ou, déjà suspect, ledétenu le devenait encore plus, et la guillotine le réclamait. La demeure du citoyen avait cessé d’être un asile inviolable. On pouvait la fouiller à tous les instants du jour et de la nuit. Plus de confidences, plus de ces épanchements du cœur de l’ami à son ami, du père au fils, de la mère à la fille : la violation du secret des lettres avait été autorisée par décret. IL était même dangereux de penser avec soi-même, de confier au papier, dans le silence et le secret du cabinet, sa pensée la plus intime, car la visite domiciliaire était là, toujours menaçante, ét ce papier sàisi “c'était la mort.
Le sentiment fraternel était un crime. Encouraït la mort la sœur qui faisait passer des secours à son frère proscrit et malheureux. Crime aussi était l'amour paternel. Sans égard pour soixante-dix-neuf ans de probiié et de vertu, Angran d’Allerey ést envoyé à Fouquier-Thinville, sous l’accusation d’avoir procuré de l’argent à ses enfants émigrés. Angran fait l’aveu du délit. « Ignores-tu, lui crie l’accusateur public, la loï qui le « défend? — Non, répond le vieillard, mais j'en connais une « plus sacrée, celle de la nature, qui ordonne aux pères de « nourrir leurs enfants. » — II est conduit à l’échafaud.
Indirectement si l’on veut, mais en réalité, le législateur avait côté au nombre des crimes, la piété filiale. Sans étre rangée parmi les émigrés et sans mériter la mort, passé quatorze ans, la jeune fille ne pouvait suivre sa mère, se dévouer à-soni vieux père : résistant à leurs ordres, faisant taire ses sentiments dé tendresse, elle devait se priver de leurs conseils, dédaigner lear exemple et se lancer seule, sans appui, tête baïssée, au milieu d'une société sur laquelle Chaumette, Hébert et leur général Ronsin avaient soufflé l’athéisme et l’immoralité. Elle n'en pouvait sortir que souillée, la honte aù front, mais qu’importe? Elle avait le choix : le déshonnéur, labnégation de tous lés sentiments qui ériaient au fond de son cœur, ou la mort!
Le génie, l'éloquence, la vertu, le courage, la générosité,
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l'amitié, le dévouement étaient proscrits. Lavoisier, Vergniaud, Bailly, André Chénier, M°° Roland, Malesherbes, l’abbé de Fénélon, M®° Élizabeth étaient partis pour la sanglante place, ou, dans les prisons, attendaient leur tour. Les services rendus aux idées qui semblaient dominer ne faisaient point obtenir grace : Rouget de l'Isle, l’auteur de la musique et des paroles de la Marseillaise, avait entendu tirer sur lui les verroux d’un cachot. Il n’y avait de refuge que dans les camps, et encore! La hache révolutionnaire s’est abattue sur plus de généraux que le canon ennemi n'en a tué. Sur les soixante-deux généraux qui commandèrent en chef pendant la révolution, quatre sont morts sur le champ de bataille ou des suites de leurs blessures, et onze sur l’échafaud. La liste de cette sorte de victimes n’était pas elose, car c’est le 9 thermidor qui ouvrit à Hoche les portes de la prison. | Nous avons prononcé le mot de prison. Ce qui s’y passait paraît incroyable. Le curé Joseph Lebon, connu avant la révolution par son fanatisme religieux, et, depuis, par son fanatisme révolutionnaire, avait établi dans Arras le régime de la terreur, et institué .un tribunal révolutionnaire. Lorsque, par hasard, un prisonnier trouvait grâce devant ce tribunal, Lebon, qui ne marchait jamais sans un sabre nu à la main, deux pistolets à la ceinture et un bonnet rouge sur la tête, le faisait reconduire en prison, et le jour même, ou le lendemain, le malheureux était ramené au même tribunal, qui le condampait. Dans les prisons de Lebon, à une abominable cruauté on mêlait les plus révoltants outrages à la pudeur des femmes et des jeunes filles. Le soin de les fouiller était confié à des hommes. Ces misérables, après avoir fouillé sous tous les vêtements ordinaires, fouillaient sous d’autres vêtements plus secrets. | Dans la même ville d'Arras, la directrice de la prison la Providence s’emparait des effets, des aliments, du vin et des liqueurs appartenant aux femmes que le tribunal envoyait à la guillotine. Cette mégère, avec d’autres mégères semblables à. elle, passait en orgie les nuits qui suivaient les exécutions. :
Pour faire ses invitations, elle avait une formule : elle disait à ses convives : « Aujourd’hui, je crache du sang. »
Dans ces prisons, dont le sol de la République était couvert, périssaient plus d’infortunés, par la misère et les privations, qu’on n’en voyait monter sur l'échafaud. Des femmes, des enfants, des vieillards, entassés les uns sur les autres, ne tardaient pas à développer des maladies pestilentielles qui en emportaient des milliers. Écoutez le médecin Lahannette, déposant dans le procès du monstre Carrier : « Ce sont les brigands, jetés en « foule dans les prisons, qui ont infecté ces maisons de déten- « tion. Comme médecin, j'ai été appelé pour les traiter; je les « aifait mettre en plein air, et ils n’en avaient pas moins «l’odeur du cadavre portée à un tel point qu’ils empoisonnaient « le lieu de leur résidence et les environs, et exhalaïent au « loin la putréfaction dont ils étaient atteints. »
Écoutez encore Legendre dans la séance de la Convention du 6 octobre 1794 : « J’interpelle mon collègue Bourdon de « dire si, en visitant les prisons, nous n’y avons pas trouvé un « très-grand nombre d'individus qui ressemblaient plus à des « spectres qu’à des hommes; des vieillards aux yeux caves et .« renfoncés, qui étaient couverts de la crasse de la misère, des « sourds, des muets accusés de conspiration?
« Bourdon (de l'Oise.) — Tout cela est vrai; on avait empri-
« sonné ces hommes, parcequ'’ils étaient vieux et riches. »
Parce qu'ils étaient riches, voilà le secret des emprisonnements et même des condamnations. Amar et Jagot écrivaient au comité de la section de Guillaume Tell : « Vous oubliez, « citoyens, en nous envoyant la liste des individus que vous « mettez en état d’arrestation, de mettre en marge, et à côté « de leur nom, la quotité de leur fortune. Cet oubli est très-
« préjudiciable à la chose publique; il met les juges dans l'im= 4
« possibilité d'asseoir leur jugement. »
Riche, on vous supposait tous les crimes. Amar, dans le département de l'Ain, avait fait jeter en prison une dame sous « l’accusation d’avoir entretenu une correspondance avec son
fils émigré : l'infortunée n'avait jamais été mère!
Le but était partout le même, le pillage; mais 1e moyens pour l’atteindre différaient selon les lieux et les circonstances. Jci on vous envoyait à l’échafaud, et la confiscation des biens s’ensuivait; là, après vous avoir incarcéré, on vous mettait en liberté, moyennant rétribution. La société Jacobite et Monta- . gnarde de Sedan avait trouvé un moyen simple de faire passer d’un seul coup toutes les propriétés de la France entre les mains des sans-culottes. Voici la règle générale qu’elle voulait faire établir. Elle écrivait à la société des Jacobins de Paris :
« Il semble que la révolution n’a produit d’autre effet que de faire succéder les hommes qui ont de l'argent à ceux qui « ont des parchemins. Les patriotes de Sedan, convaincus que les riches ne valent pas mieux que les nobles, et que c’est à l'aristocratie des premiers que nous devons les troubles du Calvados, la guerre de la Vendée, la trahison de Toulon et la révolte de Lyon, vous proposent de faire passer le projet de décret suivant à la Convention nationale :
« 1° Lorsque, par les machinations des citoyens opulents d’une ville quelconque, il y sera élevé des mouvements de révolte, cette ville sera déclarée en rébellion.
« 2° Cette déclaration servira d'invitation pressante aux bons citoyens de cette ville de combattre les auteurs de la rébellion « et de sauver la chose publique.
« 5° Les citoyens qui seront parvenus à étouffer la révolte seront déclarés avoir bien mérité de la patrie; ils obtiendront,
pour récompense, la moitié des biens meubles et immeubles appartenant aux auteurs de la révolte; l’autre moitié sera « confisquée au profit de la République.
« 4 Les autorités constituées seront chargées, sous leur responsabilité, de faire le partage égal de ces biens.
« 9° Les chefs reconnus de la rébellion seront punis de « mort. |
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© VAROQUIER, PLINS, MARET. »
Des mouvements de révolte! K est inutile de faire observer que, pour les simuler, les moyens n'auraient pas manqué à. | Il | 19
ceux qui étaient les maitres, et qui ne voulaient pas plus des riches que des nobles.
Le pillage s’exerçait encore sous le prétexte de‘rechercher et de détruire les emblèmes proscrits. Des commissaires de section, faisant une fouille dans le domicile du beau-père de Camille Desmoulins, trouvent sur la cheminée ‘une pendule, et, dans un coin, une vieille malle. La malle est couverte de fleurs de lis; l'aiguille de la pendule représente un trèfle. Mais la malle est sans valeur et la pendule vaut quinze cents livres. Les commissaires soutiennent que le trèfle est une fleur de lis; ils emportent la pendule et laissent la malle.
Et les commissaires aux accaparements! rien ne leur échappait. On en vit un qui enleva érente-six œufs à un ne de famille qui avait sept personnes à nourrir. |
Une partie de ces rapines allait remplir les caisses de la Répu- . blique ;. puis venaient d’autres voleurs qui volaient les voleurs. La preuve de ces faits déborde dans le Moniteur. Contentonsnous de quelques lignes d'un rapport de Saint-Just : « Trois
« milliards, volés par les fournisseurs et par les agents de « toute espèce, sont aujourd’hui en concurrence avec l État « dans les acquisitions. L'administration des armées est pleine” « de brigands; on vole les rations des chevaux. On n'y recon- « pait point de subordination, parce que tout le monde vole et « se méprise. »,
Les églises avaient été transformées en Temples de raison. Aux voûtes, on voyait suspendu un niveau, symbole de l'égalité absolue. On niait Dieu, et des honneurs divins étaient rendus à Marat. Ce monstre était appelé le Caton français, l'immortel législateur. Le peintre David — à quoi donc sert 1e génie! — le comparait à Aristide et à Socrate. On demandait que son corps embaumé fût montré à tous les départements; mieux encore, on voulait que toute la terre vit les restes de ce | grand homme. Les rues étaient encombrées de processions è faites en mémoire du saint. On l’invoquait dans une chapelle * sépulcrale, dressée sur la place du Carrousel. L’envieux Ro= bespierre, importuné par tout bruit, tout éclat, toute pompe
qui n’avait pas sa personne pour objet, avait seul compris avec quel parfum- il convenait d’encenser le nouveau Dieu... du sang ! IL disait à ses séides des Jacobins : « J'ai le droit de « m'étonner que votre énergie s’épuise ici en de vaines décla- « mations et que vous ne songiez qu'à de vaines pompes. Le « meilleur moyen de venger Marat, c'est de poursuivre impi- « toyablement ses ennemis. »
Les ennemis de Marat! c’étaient les deux cent mille têtes de choix que, de son vivant, il n’avait cessé de demandér. Les hommes qui donnaient à ce régime toute leur approbation étaient des citoyens vertueux; ceux qui ne l’admiraient point étaient des ennemis du peuple; et Robespierre faisait la part revenant aux uns et aux autres : « Aux bons citoyens, le *« gouvernement doit toute la protection nationale; aux enne- « mis du peuple, il ne doft que la mort. » En conséquence, on tuait le père qui ne se prosternait point devant des lois si justés, une morale si parfaite; et , afin d’inspirer au fils Pamour de la République, on lui enlevait son héritage. Après cela, s’il osait encore ne pas paraître content, on l’envoyait rejoindre son père. « Il fallait, dit Camille Desmoulins, montrer de la *« joie de la mort de son ami, de son parent, si l’on ne voulait « s’exposer à périr soi-même. » Camille ne sut pas faire usage pour lui-même du conseil qu’il semblait donner aux autres; il périt. D'ailleurs son talent d'écrivain était incontestable, et ce talent était un crime. Robespierre posait comme maxime gouvernementale « qu'il fallait proscrire les écrivains comme « les plus dangereux ennemis de la patrie. » La réponse faite à Lavoisier n’est que la consécration de la maxime du maitre. Ce savant, condamné, demanda quelques jours de répit pour compléter des expériences utiles à l'humanité; on lui répondit : « La France n’a plus besoin de savants. »
C'était la liberté des montagnards que Vergniaud a caractérisée avec sa grande et belle parole. « Telle est, s’écriait-il, la « nature du mouvement qui nous entraîne, que déjà, depuis « longtemps, il n’est plus permis de parler du respect pour « les lois, pour l'humanité, pour la justice, pour les droits de
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« l’homme, dont la conquête nous coûte cependant quatre « années de combats, sans être qualifié au moins d’intrigant, «et plus souvent encore Ü'aristocrate et de contre-révolution- « paire; qu'au contraire, provoquer au meurtre, exciter au « pillage, c’est un moyen sûr d'obtenir des hommes qui se sont « emparés du gouvernail de l'opinion les palmes du civisme et « le titre glorieux de patriote …
« On a vu se développer cet étrange système de liberté, « d’après lequel on vous dit : Vous êtes libre; maïs pensez « comme nous sur telle question d'économie politique, ou
« nous vous dénoncerons aux vengeances du peuple. Vous êtes « libre; mais courbez la tête devant l’idole que nous encensons, « ou nous vous dénoncerons aux vengeurs du peuple. Vous êtes « libre; mais associez-vous à nous pour persécuter les hommes
« dont nous redoutons la probité et les lumières, ou nous vous « désignerons par des dénominations ridicules, et nous vous’
« dénoncerons aux vengeances du peuple. »
Mais, à l’époque où nous sommes parvenu, ce n’est plus aux vengeances du peuple qu’on vous déférait; c'était à Fouquier- Tinville, qui, pour donner à ses victimes un avant-goût du
supplice, avait fait monter une guillotine dans la salle même.
du tribunal. Pour mériter l’échafaud., il n’était pas besoin de penser autrement que les seigneurs et maitres de la France :
votre nom quelquefois constituait tout votre crime. Mandat, commandant de la garde nationale de Paris, monire, le matin
- du 40 août, quelque velléité de défendre la royauté contre l’'insurrection : on l’égorge. Le règne des sans-culottes venu, sa
nièce est envoyée au tribunal révolutionnaire. Fouquier-Tin-
ville lui cherche un crime, et vient avouer au tribunal qu'il n’a rien trouvé; « mais, ajoute-t-il, elle s'appelle Mandat : je con- « clus à la mort. » Les juges furent de l’avis de l’accusateur public. | ES
Tuer semblait être un besoin, un plaisir. On avait proscrit
la tragédie de Mahomet de Voltaire, à cause de ces deux vers: à
Exterminez , grands Dieux ! de la terre où nous sommes, Quiconque-avec plaisir répand le sang des hommes.