NON
Les MM. Vatable, craignant l’exécution de celte menace, songent à se procurer un autre gite. Ils pensent à la demeure de la dame Vitalis, leur parente. Dès qu'il commence"à faire sombre, le médecin ayant pris des habits de femme et l’autre frère ceux d’un vieillard, accompagnés des dames Coussin, ils sortent et traversent la ville sans être reconnus. Rendus chez la dame Vitalis, on les cache dans le galetas, en compagnie d'un nègre, accusé comme eux de patriotisme. Dans ce galetas était un plafond, avec lequel on pouvait communiquer à l’aide d’une petite trappe, placée à deux mètres soixante-six centimètres audessus du plancher. Ce plafond était considéré par les proscrits comme une dernière ressource dans le cas d’une fouille dans la maison. De sorte que, tout le jour, ils s’essayaient, l’un après l’autre, à grimper au plafond avec promptitude, en se servant d’une chaise, que le dernier à monter devait jeter au loin d’un coup de pied. |
Les MM. Vatable, assurés que le domestique ne devait pas - donner suite à sa menace, déguisés comme là première fois, retournèrent chez la dame Coussin. L'un de ces jeunes gens, le médecin, ignorait, sans doute, qu'un décret de la Convention nationale, du 7 août 1795, punissait de mort « celui qu était « trouvé déguisé en femme. »
De même que les MM. Vatable, une foule de colons, à la Basse-Terre ou à la campagne, pour cause de refus du serment au roi Georges, étaient contraints de se tenir cachés, vivant dans la crainte continuelle que leur retraite ne fût découverte.
Par l'abandon de Mascot, l'ennemi avait pu concentrer toutes ses forces à la Guadeloupe. Malgré une épouvantable fièvre jaune qui moissonnait les Européens, l’armée anglaise, incessamment recrutée, était, comparativement à celle des répu- - blicains, nombreuse, bien nourrie, bien armée. Les Anglais s'étaient fortifiés encore plus à Saint-Jean, position qu'ils avaient fait soutenir par un camp, placé en arrière, sur l'habitation Berville. Le: passage de la Rivière-Salée était gardé avec du canon et par deux compagnies d'hommes de couleur, commandées l'une par M. Druault et l’autre par M. de Vermont.
Le corps des émigrés, ayant pour chef M. de Richeboïs, était | posté entre la Baie-Mahault et le Lamentin. Maîtres de la mer, les Anglais, par des vaisseaux mouillés en dehors des passes, tenaient la Pointe-à-Pitre étroitement bloquée. Une surveillance active et soutenue autour des côtes interceptait toute communication du dehors avée da Grande-Terre. Pour rendre le blocus plus efficace, l'amiral Jervis avait fait signifier à toutes lés nations, que, « l'ile de la Guadeloupe étant en état de « siège, serait capturé tout bâtiment qui s'en approcherait à « quatre lieues. » Les Français ainsi cernés, enlacés de toutes parts, Grey était persuadé qu'aucun ne lui.échapperait. C'était uné proie qu’il croyait lénir, sous la seule condition de Ja guetter. Ne voulant plus s’exposer aux éventualités des combats, il remettait au temps le soin de nous vaincre, convaincu que si, dans le délire de notre fièvre révolutionnaire, nous tardions à nous dévorer nous-mêmes, le moment n’était cependant pas éloigné où nous devions nous rendre, vaincus par la famine. Dans le dénüment où Grey nous supposait réduits, il redoutait si peu, de notre part, une entreprise quelconque contre la Guadeloupe, qu'après avoir installé le baron de Clairfontaine à la tte de l’administration, et confié les opérations de la guerre au général Graham, il crut pouvoir, en toute sécurité, aller passer le reste de la saison de sut CE à la Mar linique, avec les gros vaisseaux de l’escadre.
En effet, notre position à la Pointe-à-Pitre pouvait paraître désespérée à tout chef qui n'aurait pas eu l’indomptable courage de Victor Hugues, sa volonté de fer, où qui, avec ce courage et cette volonté, aurait cependant reculé devant la mise en œuvre de certains moyens révolutionnaires. Les munitions de guerre et de bouche apportées de France, ou conquises sur l'ennemi, diminuaient chaque jour et étaient à la veille de manquer. Pour la poudre et les boulets, l'intérieur de la colonie n’offrait aucune ressource, et, en fait de provisions alimentaires, il n’y avait pas à attendre de grands secours de la campagne dévastée on inculte. Il fallait donc tourner les regards au dehors, et la mer paraissait fermée par une barrière infranchissable ! Ce n’est pas
tout : notre armée, menacée de manquer d'armes et de pain, était sans chef.
Victor Hugues vit sa position, resta calme et jura, par la République, de vaincre tous les obstacles. Donner un chef à l’armée était la chose la plus urgente. Il y avait dans l’armée de la Guadeloupe un capitaine d'artillerie du nom de Pélardy : nous l'avons déjà montré au lecteur partant de France avec Victor Hugues dans le bataillon des sans-culottes. Naguère simple canonnier , il est probable qu’il n’eût jamais quitté ses épaulettes de laine, sans une révolution qui avait pu transformer en chefs militaires des hommes comme Henriot, Ronsin et le brasseur Santerre. À une intelligence peu étendue et à un caractère faible, propre à se laisser dominer ; Pélardy joignait une absence presque complète d'instruction. C’étaient là ses défauts; mais il avait des qualités. Dans l’armée, il n’y avait pas un soldat plus brave: la route qu’il avait à suivre étant tracée, il allait droit de- Yant lui, sans voir le danger, ou le dédaignant. Par ses défauts comme par ses qualités, Pélardy était l’homme de Victor Hugues, qui, voulant conserver pour lui le monopole de la pensée, ne demandait à ceux qu’il employait que leurs bras et une obéissance passive. Le 5 juillet, notre capitaine d'artillerié, d’un bond, fut fait général de division, commandant en chef de la force armée.
Quelques jours après, Boudet, chef de bataillon, fut promu au grade de général de brigade, et RCI adjudant-major, à celui de lieutenant-colonel.
Victor Hugues sut communiquer aux hommes dontilse servait le courage, l'énergie et l’activité dont lui-même était animé. Malgré la rigueur du blocus, il parvint à tirer des îles neutres et des États-Unis des munitions de guerre et de bouche. Des bâtiments légers, montés par des hommes audacieux et habiles, sortaient la nuit, passaient au milieu des croisières ennemies ; se rendaient à Saint-Barthélemy, puis revenaient également la nuit avec de précieuses cargaisons de farine, de poudre et de boulets. Le plus ordinairement ils se chargeaient sans avoir besoin de toucher à aucune ile. Ce furent les navires du com-