‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 5)Chapitre 94 sur 140 · CITOYEN PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

CITOYEN PRÉSIDENT

Quoi que je puisse faire pour assujettir tout citoyen à son « habitation respective, rien ne peut réussir. Il y en a déjà « beaucoup, surtout de l'habitation Duclerc, au Port-de-la- « Liberté. Hier encore, il en est parti, sans permis, cinq ou six « de cette même habitation, qui se sont retirés avec armes et « bagages au Port-de-la-Liberté, ou dans la commune des « Abymes. Tous les ateliers se débandent quand on leur parle du « travail; et tous les jours il en manque un nombre considé- «rable aux travaux. Je charge de la présente le citoyen Hylaire, « surveillant de ladite habitation Duclerc, qui. malgré les « peines énormes qu’il se donne, ne peut réussir à ramener « l'atelier à l'ordre. Donnez-lui, je vous prie, toutes les ins- « tructions possibles pour découvrir au moins les citoyens « attachés à l'habitation dont il a la surveillance. Si l’on ne « remédie promptement à cet abus, toutes les habitations seront « abandonnées.

TaëËry fils.

Les remèdes employés furent impuissants. Malgré les proclamations‘et les arrêtés de Victor Hugues, la partie la plus valide de la population trouvait le moyen de se soustraire aux travaux des champs. Les hommes s’embarquaient sur les corsaires ; les jeunes femmes suivaient l'armée, ou, dans les villes, menaient une vie de vagabondage et de prostitution. Le 18 mai 4795, on arrêta, sur le Champ-d’Arbaud, une masse de ces citoyennes occupées à regarder la manœuvre des troupes. Elles n'avaient pas un autre emploi de leur temps. Le même jour, une visite faite au fort Saint-Charles en fit découvrir trente autres qui avaient suivi ie deuxième bataillon venu de la Pointe- .

à-Pitre pour tenir garnison à la Basse-Terre. Ces femmes étaient renvoyées sur leurs habitations respectives, qu’elles abandonnaient tout aussitôt. C'était toujours à recommencer.

Un grand nombre d’entre elles se refusaient au travail de la

terre, donnant pour raison qu'elles n’y étaient pas habituées ; que, sous l’esclavage , on les employait comme domestiques de maison. Victor Hugues, qui devait voir les tristes résultats de sa politique, ne persistait pas moins à vouloir allier la violence à la liberté, à forcer les noirs au travail et à les maintenir sur les habitations, sans que sur chacune il y eût un pouvoir immédiat et dominant. En conséquence, pour envoyer au travail des champs les femmes qui se disaient domestiques, le 29 avril 1795, il écrivit aux maires la lettre-cireulaire suivante : « Tout individu doit son travail à la société dont il est mem- « bre, à plus forte raison le républicain. Il existe dans cette « colonie une classe de citoyennes qui ne reconnaissent point « ces principes. | « Les citoyennes noires, domiciliées dans les habitations, se « refusent à travailler à la terre, sous prétexte qu’elles étaient « ci-devant uniquement employées à des occupations purement « domestiques; cet abus entraîne après lui de si funestes con- « séquences, que nous devons émployer tous les moyens pos- « sibles pour le faire cesser.

« Si donc, après avoir engagé fraternellement ces citoyennes « à aller travailler à la campagne, comme tous les autres ci- < toyens cultivateurs, vous ne pouvez les y déterminer, l’inten- « tion de la République étant que chacun s'occupe et travaille, « vous les ferez conduire, sous escorte, au Port-de-la-Liberté, « où on les emploiera aux travaux de l'arsenal. « Nous pourrions, ainsi qu'il s’est pratiqué en France, où « les femmes et les hommes, qui depuis longues annéés avaient « abandonné les travaux champêtres, pour se livrer au service « domestique dans les villes, ont été mis en réquisition pour « l’agriculture; nous pourrions, mettant cette loi en vigueur, « les contraindre aux travaux de la terre. .

« Mais nous ne croyons pas encore devoir user de ces « moyens. Cependant vous ne laisserez pas ignorer à ces ci-: « toyennes que les travaux que nous leur réservons ne sont pas « moins pénibles que ceux des champs.

« Nous nous persuadons encore qu'elles se rendront à vos :

« exhortations et à vos remontrances, et qu’elles se détermi- « neront à payer de quelques sacrifices ceux que nous avons °« faits pour elles en leur apportant la liberté. « Nous nous flattons que, loin de s’opiniâtrer à rester dans

« l'oisivité. elles se feront au contraire remarquer par l'assi- « duité au travail et leur bonne conduite.

« Mais si ces moyens sont inutiles, si nos espérances sont « trompées, nous sommes déterminés à employer une der- « nière mesure, qui nous est dictée par le désir de voir cette « colonie, la première conquise à la liberté, donner l'exemple « à toutes celles qui le seront par la suite.

« Vous direz donc à ces citoyennes que, puisqu'elles veulent « se modeler sur leurs nonchalantes et paresseuses maitresses, « nous avons arrêté qu'après la fin des travaux qui leur seront « donnés à l'arsenal, elles seront déportées à Saint-Martin, à « la Désirade, ou tel autre endroit que nous désignerons, pour

y recevoir le traitement mérité de leur conduite.

« Les Commissaires de la Convention.

« Victor HUGUES, LEBAS. »

Mais la récolte du café approchait. Hugues craignait de la perdre, comme on avait à peu près perdu celle de 1794. Cet objet méritait considération, car la colonie produisait alors

environ 4 millions de kilogrammes de café, que les neutres

enlevaient au prix de 1 franc 60 centimes à 1 franc 70 centimes le kilogramme (1). Supposant le chiffre rond de 4 millions de kilogrammes et le prix de 4 franc 65 centimes, nous aurons une somme de 6,600,000 francs dans laquelle, eu égard aux propriétés confisquées, les commissaires de la Convention amendaient pour la meilleure part. Ils consentirent done à

offrir un salaire à la tâche pour la cueillette du café. Appré-

(1) Des états de douane n’existent point pour la période révolutionnaire de la Guadeloupe. Le chiffre que nous donnons n’est donc qu’approximatif. On ne le trouvera pas exagéré lorsqu’on saura que ; dans les six premiers mois de 1792, l'exportation en café a été de 3,563,025 kilogrammes. Quant au prix, il y a plus de certitude: nous l'avons puisé dans des comptes de vente de l’époque. :

hendant, toutefois, que le salaire offert ne füt pas un appât assez puissant, ou comme si à cette époque rien ne pouvait s’accomplir sans le secours de la contrainte et de la violence, ils mirent.en réquisition toute la population de la campagne. Le lecteur aimera peut être connaitre dans toute son étendue l'arrêté pris à cette occasion. Il est du 28 août 1795.

« Plus d’une année s’est écoulée depuis que la République « soutient. dans ces contrées une guerre dispendieuse contre « les ennemis de la liberté. Les soins et la surveillance portés. « au maintien et à l’activité des travaux de l’agriculture l’ont « mise dans la possibilité de subvenir aux frais immenses de « cette guerre, et aux différents besoins de l’administration.

« La reprise de ses possessions, les conquêtes faites sur l’An- « glais, la guerre portée dans ses colonies, augmentant ses dé- « penses, il est indispensable de conserver et d'entretenir ses « ressources. Nous devons donc veiller à la continuation des « travaux de la terre. C’est surtout à la veille de la récolte que .« notre sollicitude doit se renouveler à ce sujet.

« Essentiellement occupés à combattre, à chasser l’ennemi, « obligés d'employer la plus sévère économie pour subvenir « aux dépenses de la force armée, les circonstances n’ont pas « permis que les cultivateurs, qui ont servi leur patrie par « leurstravaux, reçussent d’autres récompenses de leurs peines « que l'avantage de voir consolider la liberté à laquelle ils ont « été appelés; mais, après ces premiers sacrifices, dus et faits « à la chose publique, nous croyons qu'il est de toute justice de « les faire jouir plus efficacement de cette liberté en leur assu- « rant d'une manière plus particulière le fruit de leur travaux, « autant que notre position et nos dépenses peuvent le per- « mettre. Aussi, en même temps que l'intérêt public nous « oblige à exiger la continuation des travaux de l’agriculture, « base unique de nos succès dans la guerre et de la prospérité « de cette colonie, l'équité demande que nôus déterminions le « salaire des cultivateurs jusqu’à nouvel ordre.

« En conséquence, nous avons arrêlé et ordonné provisoi- « rement ce qui suit : |

— 594 — je,

« ARTICLE 4%. Tous les citoyens et citoyennes attachés à la « culture de la terre demeurent en réquisition.

« ‘ART. 2. Tous les citoyens et citoyennes non attachés à la « culture de la terre sont admis à se PEOPOESE pour recueillir « le café.

« Art. 3. Les citoyens et citoyennes attachés -aux sucreries « nationales seront tenus, lorsqu'ils en seront requis seule- « ment, et non autrement, de suspendre ce genre de culture « pour se rendre sur les caféyères, et y faire la récolte du café.

« ART. 4. Il sera alloué à chaque citoyen et citoyenne une « demi-gourde par chaque baril de café en parche qu’ils auront « recueilli. Ils recevront leur payement en provisions, effets « ou espèces. » |

« ART. 5. Il sera statué incessamment sur un salaire pro- « portionné en faveur des citoyens employés à la culture et « fabrication du sucre et coton.

« ART. 6. Il sera en même temps statué sur le traitement « des séquestres. »

Mais le salaire promis ne vint jamais. Il en fut de même du traitement des séquestres. Tout cela resta dans le désordre et dans la confusion. Ce qu’on refusait légalement aux noirs et aux séquestres, ils le prenaient. La moralité du gouvernement et du peuple était renfermée dans un mot, le pillage. L’exemple donné d’en haut était suivi par toutes les classes de la population. À

Il y avait des travailleurs infiniment plus à plaindre que les autres : c'étaient les Africains trouvés à bord des navires négriers capturés par nos corsaires. Ces infortunés, envoyés sur les habitations dites nationales, étaient traités à l’égal des autres travailleurs. Étrangers aux habitudes du pays, ne recevant aucun de ces soins que réclame l’acclimatation, ne pouvant, dans les premiers moments, se procurer qu’une nourriture très-insuflisante avec le terrain et les deux jours par décade qui leur étaient accordés, leur état misérable ne peut se déecrire : on les rencontrait sur les grands chemins presque nus, exténués de misère, de faim et de maladie. |

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