IF
« En faisant l’homme à ton image
« Tu le fis libre comme toi;
« Vouloir le mettre en esclavage
« C’est donc attenter à ta loi. (Bis).
« Dieu vengeur, défends ton ouvrage
« Des entreprises des tyrans :
« Tous les hommes sont tes enfants;
4 Toi seul mérites leur hommage;
« Brise partout les fers de la captivité , etc.
« Approchez enfants de tout âge, « Jeunes filles, venez aussi;
LS
« Venez présenter votre hommage
« Au Dieu qui vous rassemble ici. (Bis ).
« D’une bouche innocente et pure
« Demandez-lui que ses bienfaits
« S’étendent sur tous les Français,
« Comme sur toute la nature.
« Brise partout les fers de la captivité, etc.
Dieu créateur, suprême essence ,
Le ciel, plein de ta majesté,
Le ciel atteste ta puissance,
La terre atteste ta bonté. /Bis).
Des astres les disques sublimes
Roulent sous tes pieds glorieux ,
« Et les éclairs de tes cent yeux
« Percent les plus profonds abimes;
« Brise partout les fers de la captivité, etc.
Avec des hymmes, des cris de convention, des mots qui réveillent les passions et les mettent en mouvement, on. peut quelquefois ébranler une population, l’élever au-dessus d’ellemême et la jeter hors des sentiers ordinaires; alors, si l’on sait profiter du moment, on la mènera à l’assaut d’une place, on lui fera affronter les plus grands périls; mais l’enthousiasme produit aujourd'hui ne se renouvellera pas demain et toujours : l'accès passé, l’homme rentre dans ses voies. Pour obtenir de lui un travail pénible et continu, il faut un autre véhicule. Aussi Victor Hugues en était pour ses frais : le travailleur de la Guadeloupe ne suivait point l'exemple des sans-culottes cultivaleurs de France ; il se souciait fort peu de faire remarquer en lui la gaîlé simple et vive d'un bon enfant de la 1ROTIEE il dormait.
Hugues, voyant que les moyens artificiels ne lui réussissaient point, se tourna du côté de la violence et de l’intimidation : il envoya les travailleurs récalcitrants à la commission militaire, qui prononça contre eux des peines inouies, eu égard aux. délits : un refus de travail provoquait des condamnations qui allaient, quelquefois, jusqu’à dix années de fer.
Denis, charpentier, recoit un ordre du commissaire de la
Goyave. Il se refuse à l’exécuter, sous le prétexte qu'il n’a pas d'outils. Crime. Aussitôt il est arrêté, conduit en prison et traduit devant la commission militaire. Là, on lui demande : « S'il ne savait pas que. les citoyens doivent obéir aux ordres « des commissaires ? » Denis assure qu'il le savait, mais pour le lui apprendre davantage on l'envoie au bagne.
Des moyens si extrêmes ne pouvaient être usuels. Les employer contre toutes les fautes, tous les manquements, vingt commissions militaires n'auraient pas suffi à la tâche. D'ailleurs, en appliquant la peine des fers dans tous les cas, pour de simples délits de désobéissance, d'abstention du travail, bientôt on serait arrivé à voir tous les ateliers attachés à la chaine les uns aux autres. L’excitation par la violence dut être abandonnée, comme avait été abandonnée l’excitation par les chansons patriotiques. - Jl ne resta plus rien.
Victor Hugues ne comprenait point que les avan noirs ne voulussent pas lui donner du travail en échange de /a liberté qu'il leur avait apportée. C’est done le moment de voir ce qu'était cette liberté. Les cultivateurs ne recevaient aucun salaire. Dans le principe, on leur donnait une ration de morue et de vivres du pays. Mais les séquestres rognaient très-souvent sur les rations : de là des contestations, des querelles, puis le désordre. Dans le choix des séquestres on avait été déterminé plus par le sans-culottisme que par les autres garanties : beaucoup avaient été pris parmi les anciens esclaves, dans les ateliers mêmes. Eux aussi devaient travailler pour l'amour de la patrie; ils ne recevaient pas plus que ceux à qui ils devaient demander du travail. Cette situation explique leur grapillage sur les rations. Un peu plus tard, cependant, les commissaires laissèrent aux séquestres une petite part dans les produits ; mais cela ne constituait point une obligation, une chose sur laquelle le séquestre dût compter; ce n’était qu’un acte d'encouragement et de générosité. Pour vivre, les séquestres prenaient ce qu’on aurait dû leur donner. Victor Hugues, au surplus, que nous verrons bientôt exercer le brigandage le plus effronté, sous le manteau d'une - chose sacrée, la justice, fermait les yeux sur les petits larcins
des séquestres. Parmi eux, il se trouva un homme à scrupules, le citoyen Richaud. Un jour, il alla trouver Victor Hugues pour le supplier de le décharger de l'emploi de séquestre, alléguant l'impossibilité où il était de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Le proconsul l’écouta patiemment, puis lui dit: — « Situ ue peux vivre sur la propriété dont tu es sé- « questre, c’est que tu es un f.... c....on. F... moi le camp! » Le citoyen Richaud comprit et ne se plaignit plus.
Pour couper court aux contestations entre les séquestres et les cultivateurs, on supprima la ration que l’on remplaça, comme à l’époque de l’esclavage, par deux jours par semaine.
Un peu plus tard, par arrêté du 31 mars 1795, sous le prétexte |
d’enlever de l’esprit des cultivateurs l’observation du dimanche, on leur accorda le nonidi et le décadi au lieu du samedi et du dimanche, deux jours sur dix à la place de deux sur sept. L'arrêté du 48 juin, qui ordonnait de faire rentrer les citoyens noirs dans leurs. habitations respectives, n'avait pas été exécuté à la rigueur. Victor Hugues, tout bas, avait dit aux maires de laisser les travailleurs là où ils étaient, pourvu qu’ils travaillassent. Cette tolérance avait dégénéré en abus. Aussitôt qu’on voulait employer un cultivateur, il argumentait d’un engagement autre part. Il fallut revenir à l'exécution pleine et entière de l’arrêté du 18 juin. On défendit, en outre, à tout travailleur de sortir de la commune sâns un congé du commissaire. Le cultivateur trouvé sans congé hors de la communé, était arrêté, déposé à la geôle et renvoyé sur la propriété où il.était attaché, et la personne chez laquelle il était trouvé condamnée
à une amende. Le congé remplaçait l'ancien permis du maître.
Du temps de l'esclavage, les esclaves des habitations voisines des villes et des bourgs y portaient de l’herbe, qu'ils vendaient pour leur compte; sous la liberté, on les contraignait également d’en apporter chaque soir, mais pour la nourriture des chevaux de la gendarmerie et des dragons de la République. Telle était la liberté de Victor Hugues. C'était tout uniment l'esclavage, moins la régularité, fruit de l’organisation, et les
soins du maître, soins intéressés, nous le voulons bien. Les “
ra: tes DEEE
nouveaux citoyens ne s’y méprenaient point : aussi dans leur langage souvent pittoresque et quelquefois énergique, ils qualifiaient cette liberté par un mot qu'il ne nous est pas permis de rapporter, mais dont l'expression française mauvaise plaisanterie est la pâle traduction.
Le séquestre ne pouvait agir directement et par lui-même sur le travailleur : en cas de griefs, il devait s'adresser au commissaire chargé de déférer le coupable à la commission militaire. 1l est évident que le séquestre, qui le plus ordinairement ne savait pas écrire, à moins de tenir une correspondance de tous les instants avec le commissaire et de se rendre importun, devait fermer les yeux sur les fautes des travailleurs et ne porter plainte que lorsqu'il y avait manquement grave.
Le nègre, qui avait compris l’état des choses, se moquait du séquestre et de ses exhortations. Il était même, à son égard,
plein d’insolence. Il arrivait que, lorsque le soir le séquestre
était réuni, dans son salon, avec sa femme et ses enfants, des
nègres entraient le chapeau sur la tête, sans faire le simulacre
d’un salut, allumaient leur pipe à la chandelle et s’en allaient comme ils étaient venus. |
Le propriétaire était encore moins respecté que le séquestre. JL était rare qu’une observation de sa part ne provoquât pas des injures. La dame Verdelet, au préjudice de laquelle on avait fait un vol, s'étant hasardée de faire quelques reproches au nègre François, surveillant de son habitation, celui-ci s'emporte, dit que la propriétaire le querelle, parce qu’il ne veut pas la prendre pour femme. Puis, étant entré dans sa case, il en sort avec son fusil et s'amuse à tirer à balles du côté où est cette dame. Si l’on suppose que la dame Verdelet partageât les opinions de son mari en malière de révolution, maintenant qu'étaient rompues toutes les digues de l’ancienne société, il serait intéressant de connaître ce qu’elle pensait du nouvel ordre de choses.
L'état qu'on subissait n’était ni l’esclavage, ni la liberté, c'était du désordre. Une lettre du commissaire de l’Anse-Bertrand, en date du 22 mars 1795, adressée au président du
comité de surveillance révolutionnaire, montrera les difficultés de la situation. !