Histoire de la Guadeloupe
« La Guadeloupe a subi des injustiees sans nom ; elle a été le théâtre de crimes abominables ; elle a vu passer des personnages dont le courage, le dévouement et le sentiment du bien ont produit des traits comparables à ceux que Ton admire dans les fastes de la France et de l'antiquité ; tout cela était peu connu : c'est ce qui m'a déterminé à écrire l'histoire que je vous présente. Je vous l'avoue, toutefois, ce n'est pas sans défiance que j'ai entrepris une pareille œuvre. J'ai hésité longtemps ; bien des fois j'ai été tenté de jeter au feu les pages déjà écrites. Et sans les encouragements que vous me donniez à votre insu, mes chers compatriotes, il est probable que l'œuvre commencée serait restée inachevée. C'est donc à vous que je dois de l'avoir menée à fin. En lisant mon livre j'ai espoir que vous voudrez bien supposer qu'il a été composé par quelqu'un d'un autre inonde, par une personne à vous inconnue, cachée sous un pseudonyme. Cet espoir m'inspire confiance.
« Vous parlcrai-je de tout le mal que j'ai eu pour me procurer les matériaux dont je me suis servi ? Vous dirai- je que je n'ai
négligé ni soins, ni temps, ni dépenses pour que mon livre fut digne de vous être offert? Il n'est peut-être pas un document ancien ou moderne que je n'aie consulté. Les greffes, les études des notaires, les successions vacantes, les mairies où l'incendie n'avait pas passé, j'ai tout fouillé. Là où je savais l'existence d'un vieux papier, j'accourais. J'ai interrogé la plupart des vieux souvenirs. Dois-je vous faire confidence de mes déceptions? J'ai fait vingt-cinq lieues, afin d'avoir un entretien avec le dernier Sans-Culotte encore vivant, venu avec Victor Hugues. C'était au mois de mars 1852, au lieu dit le Port-Land , entre Saint-François et le Moule. Une sécheresse affreuse désolait la Grande-Terre. Tout était brûlé. Au Port-Land l'herbe môme avait disparu et laissait voir la terre nue. J'arrive : un malheureux cheval , plus étique que Rossinante , attaché à un piquet , piétinait autour , flairant la terre chaude pour découvrir quelques brins de paille sèche. Plus près de la maison principale, un cabriolet, qui avait eu des coussins, était remisé dans un hangar dont l'entourage seul encore debout n'abritait la voiture que sur les côtés, et encore ! J'entrai dans la maison et me trouvai en face démon Sans-Culotte. Il me fit asseoir. Nous étions dans le salon, dans la pièce la mieux conservée de l'appartement. Tandis que nous causions, des rayons de soleil, traversant le toit percé à jour, venaient se jouer sur mes mains et sur mes habits. Mon Sans-Culotte , arrivé soldat dans la colonie depuis cinquante-six ans, n'était plus jeune : ainsi j'étais entre deux ruines, ruines d'une propriété, ruines vivantes du bataillon des Sans-Culottes. Je n'étais venu que pour recueillir des renseignements : j'interrogeai mon bote. Débarqué avec Yictor Hugues , il avait assisté à tous les combats livrés aux Anglais, fait partie du détachement commandé pour fusiller les émigrés du camp Saint-Jean , tout vu, tout connu, quelle riche moisson de faits intéressants je me promettais ?.... Ce que j'appris, c'est que dans l'armée de Hugues il y avait une pièce de canon qui s'appelait Marie-Jeanne. . . .
« De déceptions semblables j'ai subi une foule.
t D'un autre coté, soit crainte ou tout autre sentiment, que
d'individus consultés qui se refusèrent à me faire part des faits qui étaient dans leurs souvenirs ! .l'en ai acquis la certitude dans plusieurs circonstances, et notamment dans une que je vais rapporter. Je voulais avoir quelques défails sur la vie et les habitudes intérieures de Delgrès. À la Fasse-Terre était un homme qui passait pour avoir été jusqu'au dernier moment avec ce chef des insurgés. Cet homme avait une mutilation à la main et chacun était convaincu que c'était la suite d'une blessure reçue dans les combats livrés aux soldats de Richepance. Il y a plus : dans les archives de la cour impériale existe un jugement de la commission militaire, créée pour juger les révoltés, qui le condamne à deux années de prison pour fait d'avoir été dans le camp des rebelles. Eh bien ! Je l'ai interrogé, je l'ai pris de toutes les manières : il m'assura n'avoir aucune connaissance des faits dont je Fentretenais.
« Être d'abord le manœuvre qui va chcrcherles matériaux, les porte à pied d'œuvre, pour ensuite changer de rôle et devenir l'architecte qui édifie, est un métier dont celui-là seul qui l'a fait peut a voir idée.
< J'ai fini, mais je ne recommencerais pas.
< Je sais , mes chers eompa triotes que vous avezjparfaitemen t le droit de me dire, comme le Misanthrope à l'auteur du sonnet : le temps, les peines, les soins ne font rien à l'affaire, voyons l'œuvre. C'est aussi mon sentiment. Je me hâte donc de finir afin de vous laisser juges.
« Toutefois, un mot encore. Malgré mes soins, mon bon vouloir, il ost probable que j'ai commis quelques erreurs, passé sous silence quelques beaux traits qui m'ont échappé, ou dont la connaissance n'est pas venue jusqu'à moi. Je recevrai à cet égard , avec empressement et plaisir, tous les renseignements que l'on voudrait bien me fournir; et s'ils sont appuyés de documents qui leur donnent le caractère d'une vérité historique , supposant que mon livre reçoive les honneurs d'une seconde édition , je prends ioi l'engagement , soit de rectifier mes erreurs, soit d'attribuer aux personnages les faits honorables qui leur appartiennent.
« Je voudrais en rester là; mais il faut que je vous donne encore un avertissement. Dans la génération actuelle, lorsque l'on rappelle les dates révolutionnaires , il est peu de personnes capables de leur assigner immédiatement la place qui leur appartient dans le calendrier vulgaire. Il en résulte une confusion sur les époques. Pour obvier à cet inconvénient, j'ai substituée toutes les dates révolutionnaires celles de l'almanach que tout le monde connaît.
« Les trois volumes que je donne aujourd'hui au publc ne forment que la première partie de mon œuvre. Je garde en portefeuille l'autre partie, qui se termine en 1852. La, ma tâche sera remplie. L'histoire n'est intéressante que lorsqu'elle présente de grandes péripéties. Une administration intelligente, mêlant la prudence à la fermeté ayant coupé court aux idées du désordre , ramené le calme , le travail , autant qu'il est permis de l'espérer, ne laisse rien à faireà l'historien. Ne nous plaignons pas, toutefois, de ce défaut d'intérêt : les temps les plus heureux pour les peuples sont ceux où l'histoire a des pages vides.
« La seconde partie de ce travail verra le jour ou restera en manuscrit selon l'accueil qui sera fait à la première. »
25 novembre 1853.
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