CHAPITRE T
Christophe Colomb. — Découverte de l'Amérique. — D'Énainbuc. Sir Warner. — Établissement à Saint-Christophe.
Christophe Colomb, depuis huit ans, fatiguait tour à tour de ses sollicitations la plupart des souverains de l'Europe. Que leur demandait-il? Le prêt de quelques vaisseaux, leur promettant en échange un nouveau monde que son génie lui avait révélé. Ces souverains hésitaient, et leur entourage raillait le grand homme, le traitait d'insensé et de visionnaire. Bravant les dédains, il venait de faire une nouvelle tentative près de Ferdinand et d'Isabelle, alors occupés au siège de Grenade, à chasser les Maures de leur dernier boulevard en Espagne. On sait que dans les premiers temps du siège un incendie, déclaré dans le pavillon de la reine, avait consumé le camp des Espagnols. Pour mettre ses lentes à l'abri désormais d'un pareil sinistre, Ferdinand imagina de les remplacer par des maisons de pierre. Ainsi fut bâtie Santa-Fé, a deux lieues de Grenade. C'est dans cette ville que Colomb avait reçu audience des souverains deCastillcet d'Aragon. Non loin de Santa-Fé coule le Zénil sur lequel est le pont de Los-Piwos construit par les Maures. Repoussé encore une fois, Colomb quitta Santa-Fé, aigri, mais non découragé. On prétend qu'il allait offrir au roi de France
l'espérance de sa découverte. Déjà il é'ait rendu sur le pont de Los-Pùws lorsqu'il fut rejoint par un messager envoyé à sa poursuite par Isabelle, qui, après le départ du grand homme, s'était ravisée. Il revint a Santa-Fé et là fut conclu le traité qui allait ajouter tout un hémisphère aux fleurons de la couronne d'Espagne.
II n'entre pas dans notre sujet de suivre le grand navigateur et de faire assister le lecteur à ses périls et à ses joies, à sa gloire et à sa disgrâce. Nous ne l'accompagnerons ni dans sa marche triomphale, ni dans son cachot. Sa vie fut celle des grands hommes. Il dut racheter sa gloire : il connut l'envie, souffrit la calomnie, fit des ingrats et reçut des fers.
Parti le 5 août 1492, du port de Paios, en Andalousie, il fut contraint de relâcher aux îles Canaries pour renouveler ses provisions et radouber les trois petits navires accordés autant à ses importunités qu'à l'espérance d'un succès. Il reprit la mer. Après une navigation de trente-trois jours, durant lesquels sa vie fut cent fois mise en péril par les mutineries incessantes de son équipage, qui, effrayé de l'étendue de mer laissée derrière lui, voulait revenir sur ses pas, il découvrait, le 11 octobre 1492, l'une des Lucayes, qu'à cause des dangers de sa situation il salua du nom de San-Salvador.
Colomb fit quatre voyages eu Amérique. C'est dans le second, et le 4 novembre 1493, qu'il découvrit la Guadeloupe et ses dépendances, laDésirade, Marie-Galante et les Saintes.
Ces îles qui avaient le bonheur de ne pas renfermer dans leur sein des mines d'or, furent complètement négligées par les Espagnols. Christophe Colomb y avait jeté quelques pourceaux qui se multiplièrent : les galions d'Espagne s'y arrêtaient pour faire de l'eau et du bois, mais c'était tout.
Plus d'un siècle s'était écoulé depuis que l'Espagne était en possession des fichesses du Nouveau-Monde, et la France n'avait pas encore songé à y fonder un établissement. On serait tenté de croire qu'elle respectait la bulle singulière d'Alexandre VI, conférant au roi d'Espagne la propriété exclusive du Nouveau- Monde. De leur côté, les Espagnols, s'appuyant sur l'acte de
concession du pontife de Rome, se croyaient véritablement les maîtres du continent Américain. Dans cet idée, pour eux était une usurpation toute entreprise des autres nations pour s'y établir. C'est ainsi que, voyant une violation de leur droit, dans l'envoi fait par l'amiral de Coligny, dans la Floride, de quelques Français de la religion réformée, ils réunirent des forces, ruinèrent la colonie naissante et pendirent à des arbres tous les colons avec cet écritcau : « Pendus, non comme Français, » mais comme hérétiques. »
Il est vrai que les Français le leur rendirent bien. A quelque temps de là, le brave de Gourges s'étant rendu maître du petit fort Charles , tous les Espagnols furent pendus aux mêmes arbres, et l'écriteau placé sur le dos des Français fut parodié en ces termes : < Pendus, non comme Espagnols, mais comme > assassins. »
Excepté les Portugais, qu'un bref d'un autre pape, Jules II, avait admis au partage du Nouveau-Monde, les Espagnols traitant en forbans les sujets des autres nations trouvés près du continent Américain, les sujets des autres nations se firent forbans. Établis en corsaires sur les petites îles, ils pillaient au passage les galions d'Espagne qui revenaient chargés de l'or du Mexique et du Pérou. Telle fut l'origine des flibustiers , de ces hommes que Ton croirait appartenir à des temps homériques.
Les choses en cet état, un jour un gentilhomme français, d'Énambuc, équipe dans le port de Dieppe un brigantin. Son petit navire est monté de quarante hommes d'équipage, armé de quatre canons et de quelques pierriers. 11 part. Où se rend-il? Lui-même il l'ignore. Comme autrefois les chevaliers errants allaient sur terre à la recherche des aventures, d'Énambuc, sur l'Océan, va à la recherche d'une île, d'un continent, d'une terre quelconque située dans le Nouveau-Monde, et sur laquelle on supposait que l'or croissait comme l'herbe sur les terres déjà connues. Rendu dans la mer des Antilles, il rencontre un galion espagnol. Le galion l'attaque. Pendant trois heures d'Énambuc se défend avec fureur. Parcel opiniâtre cou rage il force son ennemi, bien plus fort, à l'abandonner; mais
il a perdu le tiers de ses intrépides compagnons; son navire, désemparé, ne peut plus tenir la mer; il voit une terre et l'aborde : c'était Saint-Christophe. Là il trouve quelques Français vivant avec les sauvages dans le meilleur accord.
Ces événements se passaient en 1625.
Au moment où d'Énambuc posait le pied sur la terre de Saint-Chistophe, par une singulière coïncidence, de l'autre côté de l'île débarquait sir Warner. Cette fois l'Anglais et le Français s'entendirent. Sans un trop grand luxe de notes diplo^ matiques les deux chefs partagèrent l'île, fixèrent des limites.
Ils convinrent, en outre, de se porter mutuellement secours , dans le cas où l'établissement de l'un ou de l'autre serait attaqué par l'ennemi commun, les Espagnols. Dans leur traité avait été insérée une clause qui méritait de devenir le droit des gens aux colonies. Elle portait que dans l'hypothèse d'une guerre en Europe entre les Anglais et les Français , Warner et d'Énambuc n'entreraient en hostilité que s'ils en recevaient l'ordre de leurs gouvernements, et encore après un avertissement préalable.