‹ Histoire de la GuadeloupeChapitre 33 sur 40 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Population de la Guadeloupe en 1789. — Les blancs. — Les libres. — Les esclaves. — Source du préjugé de couleur. — Commerce de la traite des noirs. — Vente d'esclaves au profit du roi. — Affranchissements. — Opinion de quelques voyageurs sur la manière de traiter les esclaves.

La population , en entendant frapper la révolution à la porte de la colonie, après avoir poussé un cri d'allégresse et s'être donné la main , crut n'avoir entendu qu'un signal de division , et chacun se prépara, qui à la défense, qui à l'attaque. Nous croyons donc le moment venu de faire connaître les éléments qui composaient cette population, de montrer le rang qu'occupaient ceux-ci à l'égard de ceux-là, soit par le nombre, soit par l'effet des institutions.

Les dénombrements dressés pour l'année 1789 portent la population totale de l'île à 106,593 individus, divisés comme suit :

Blancs. Libres. Esclaves.

Nous pensons que ce recensement renferme des erreurs. La population , surtout en ce qui touche les hommes de couleur et les esclaves, était, selon nous, de beaucoup supérieure. Nous n'avons pas de chiffres certains à opposer à ceux que nous venons de donner : toutefois, quelques faits, appuyés de raisonnements, suffiront pour établir notre assertion.

Arrêtons-nous à la ville de la Basse-Terre. En 1789 elle avait un commerce étendu. Il n'y avait pas quatre ans que le conseil supérieur mettait en doute que la Pointe-à-Pilre pût, un jour, entrer en lutte et rivaliser avec elle. Or, c'est un fait qui ne

saurait être contesté, le commerce attire la population et son absence l'éloigné. Que l'on compare l'état de la population de Venise autrefois commerçante avec l'état actuel de sa population. La Basse-Terre, commerçante en 1789, recevant les sucres et les cafés de Marie-Galante et ceux des autres parties les plus éloignées de la colonie, est privée aujourd'hui de tout commerce : il se passe des années sans qu'elle embarque une seule barrique de sucre pour la France. Ce n'est pas tout. Longtemps la seule ville de la colonie , la population s'y était agglomérée et n'avait pas encore émigré à la suite du coup de vent de 1825 et des incendies qui l'ont désolée. Nous devons donc tenir pour constant que le nombre des habitants de la ville était plus considérable et 1789 qu'en 1852. Et cependant les dénombrements dressés pour l'année 1789, en comprenant Y extra muros, fixent la population à 9,571 individus, ainsi partagés : Blancs. Libres. Esclaves.

Pour avoir la population de la ville seule , il convient de distraire celle de l'extra muros du chiffre de 9,571. Mais nous n'avons rien qui fasse connaître le nombre des habitants de l'extra muros en 1789. Pour l'établir, voici le procédé auquel nous avons recours : le quartier de l'extra muros était autrefois très-florissant : à chaque instant on se heurte à des ruines, on foule, sur des terres aujourd'hui complètement en friche, des traces de culture et d'habitations La seule sucrerie dite Saint- Charles comptait six cents esclaves. A la Rivière-des-Pères il y avait un bourg. Tout donc doit faire supposer que la population de ce quartier était, en 1789, supérieure à celle qui existe de nos jours; mais, par hypothèse, tenons-la pour égale à celle de 1852, constatée avec soin, soit 3,566 individus; il reste pour la ville 6,025. Suivant le recensement de 1852 la Basse-Terre renferme une population de 7,925 individus. Pour croire à l'exactitude du recensement de 1 789 , il faudrait supposer, contre l'évidence, que la ville est plus peuplée actuellement qu'elle ne l'était alors.

Voici un fait encore plus convaincant. L'année suivante, en

1790, nous verrons Dugommier courir au secours de la ville de Saint-Pierre avec trois cents volontaires, tous jeunes gens de la Basse-Terre. Pendant son absence arrivera l'affaire du baron de Clugny. Ce gouverneur, sur des craintes imaginaires, sera retenu , gardé à vue dans son hôtel. Le sieur Blin , député de la Basse-Terre à l'assemblée coloniale , après avoir rappelé les faits sur lesquels ces craintes étaient fondées et montré combien elles étaient chimériques, lui qui devait connaître parfaitement le nombre des citoyens que la ville fournissait à la garde nationale, parlante des hommes tout aussi bien informés, ajoutera:

« Et tout cela devait se faire sous vos yeux, dans l'en-

« ceinte d'une ville composée de plus de huit cents citoyens « armés, protégée par la force publique, par un régiment fi-

« dèle » Ainsi la Basse-Terre, à cette époque, avait une

milice de plus de onze cents hommes, composée, comme l'on sait, de blancs et d'hommes de couleur. Cette milice de plus de onze cents hommes, selon le recensement de 1789, d'où auraitelle été tirée? d'une population de 2,282 individus des deux sexes et de tous âges. Pour repousser un tel fait le raisonnement n'est pas nécessaire : il suffit de l'énoncer. Aussi des documents autres que les dénombrements veulent qu'à cette époque la Basse-Terre renfermât 13,000 individus dont 5,000 blancs.

Les erreurs des feuilles de recensement s'expliquent : l'administration d'alors n'avait de véritable surveillance qu'en ce qui touchait les personnes soumises au droit de capitation , et nous allons montrer que, même à leur égard , cette surveillance était insuffisante contre la fraude.

Si à la Basse-Terre , sous les yeux môme du directeur du domaine, il pouvait se glisser dans les dénombrements de semblables lacunes, on a la mesure de co qui devait se passer dans les autres parties de la colonie.

Mais nous n'avons parlé que de la population d'une ville : prenons un fait qui concerne toute la colonie. Ici, aux chiffre? des dénombrements nous pourrons opposer d'autres chiffres. Les dénombrements de 1789 portent la population totale des

libres ou hommes de couleur à 5,058 individus. Or, en 1803, par un arrêté que nous qualifierons lorsque le moment sera venu , le préfet Lescallier, après avoir déclaré nuls les titres de liberté concédés depuis 1789, ordonna à tous les individus de race non européenne qui se prétendaient libres de produire des titres antérieurs à l'époque indiquée. Si les dénombrements de 1789 avaient été exacts, la somme des justifications faites en 1803 aurait présenté une population de libres , à quelque chose près, égale à celle de 1789. Eh bien, malgré l'effroyable consommation d'hommes de couleur qui se fit à la Guadeloupe en 1802, soit dans les combats, soit par la déportation, il se trouva 6,705 libres qui purent produire les justifications demandées! Arrivons aux esclaves. Ce que voulait l'administration, c'était, comme nous l'avons dit, que les habitants portassent sur les dénombrements les nègres payant droit, ceux de 14 à 60 ans. Pour se soustraire à cet impôt, et à celui plus lourd des corvées demandées eu égard au nombre des esclaves, les colons avaient recours à des fraudes sans nombre. A chaque instant on voit le gouverneur et l'intendant prendre des arrêtés sur l'infidélité apportée dans la confection des feuilles de recensement. Dans la séance du 27 février 1789 de l'assemblée coloniale, cette année , — qu'on le remarque , — qui va nous servir de point de comparaison, l'intendant Foullon d'Écotier disait : « Le tableau de comparaison que j'ai fait dresser ensuite des « nègres déclarés pour 1789 ne présente, en faveur de cette

< dernière année , qu'une faible augmentation de 424 tètes ; si « l'on considère qu'il est entré en 1788 environ 1,800 nègres, c soit par la voie des nationaux, soit par celle des étrangers,

< et que majeure partie de ces nègres a dû être portée dans les « dénombrements fournis pour l'année courante, on sera con- « vaincu que, malgré toutes les mesures prises pour arrêter « l'infidélité des dénombrements, il en existe encore beaucoup. « Je ne puis que vous inviter, Messieurs , à seconder les efforts

< de l'administration contre des fraudes aussi contraires à l'int térèt général de la colonie. >

Malgré cette infidélité, malgré ces fraudes , on constatait qu'il

y avait à la Guadeloupe 61,521 nègres payant droit, c'est-à-dire de 14 à 60 ans. En 1848, époque à laquelle la fraude n'était plus possible, on comptait 52,172 esclaves de la même catégorie, c'est-à-dire de 14 à 60 ans. Faisons observer, en passant, qu'en prenant le dénombrement de 1789 pour ce qu'il paraît, le travail alors avait à peu près 10,000 bras de plus qu'en 1848. Mais c'est le chiffre total de la population esclave que nous cherchons. En 1789 il n'y avait ni moins d'enfants ni moins de vieillards qu'en 1848 : nous allons en rapporter la preuve dans un instant. Or si les choses étaienl égales à l'une comme à l'autre époque nous dirons : 52,127 esclaves de 14 à 60 ans ont donné en 1848 une population totale de 87,087 individus; 52,127 est à 87,087 comme 61,521 est à 102,781 , donc c'est ce dernier chiffre qui aurait été la population esclave de la colonie en 1 789.

Il nous reste à établir, comme nous l'avons annoncé , que le nombre des enfants et des vieillards n'était pas moindre en 1789 qu'en 1848. Pour fournir cette preuve, nous prendrons les dénombrements des propriétaires qui n'avaient nul intérêt à ne pas fournir avec exactitude le chiffre de leurs esclaves adultes. Ainsi, le propriétaire du Marquisat de Brinon jouissait du privilège d'être exempt du droit de capitation. Nous avons sous les yeux le dénombrement de cette propriété, pris pour 1786. Il donne une population de 248 tètes , divisée comme suit : 135 tètes de 14 à 60 ans, 92 au-dessous et 21 sexagénaires; conséquemment 115 individus non payant droit contre 135, proportion plus forte que celle de 61,521 contre 102,781. Le Marquisat de Sainte-Marie présente les mêmes données.

Ainsi, bien qu'il soit évident que le chiffre de 61,521 manque d'exactitude, qu'il est au-dessous de la réalité, les colons ne portant pas sur leurs feuilles de recensement un certain nombre d'esclaves, augmentant ensuite l'âge des uns, diminuant celui des autres, afin de les faire sortir ou de les empêcher d'entrer dans la période de 14 à 60 ans, cependant ce chiffre nous conduit à constater une population de 102,781 esclaves, nombre qui depuis n'a plus été atteint.

Quoi qu'il en soit du nombre des habitants, l'île était peuplée

de blancs, d'hommes de couleur et de noirs. Bien que Ton comptât une certaine quantité d'hommes titrés, de cadets de famille venus sur cette terre lointaine à la recherche de la fortune, la noblesse n'était pas constituée comme en France. De blanc à blanc la noblesse n'existait pas. Le seul privilège des nobles dont les titres avaient été enregistrés au greffe du conseil supérieur, c'était une exemption du droit de capitation pour une quantité déterminée d'esclaves. Ce qui constituait l'aristocratie était non les parchemins, mais la couleur. Aux blancs, aux individus de race européenne étaient exclusivement réservées les fonctions publiques, lucratives ou honorifiques.

Dans l'échelle sociale, après le blanc venait l'homme de couleur. A lui étaient laissés les métiers. Il pouvait s'enrichir par le négoce, acquérir des habitations, des esclaves, mais c'était tout. Il n'aurait pas pu exercer la profession de médecin , tenir même une pharmacie. Il servait dans la milice , mais dans des compagnies séparées , et sous des chefs blancs. Le blanc n'avait pour lui aucune antipathie ; au contraire , il était disposé à lui rendre tous les services en son pouvoir, pourvu que la nature de ces services ne sortît pas de la sphère des faits qui descendent du patron au client. La bienveillance n'allait pas jusqu'à permettre à l'homme de couleur de franchir le seuil de la porte et de venir s'asseoir au foyer. Le blanc qui aurait contracté une alliance avec une fille de couleur, reçu un mulâtre à sa table ou dans son salon , aurait été mis au ban de la sociétéc Pourtant, nous avons vu qu'au commencement le préjugé de couleur n'existait point : que des blancs contractaient des unions légitimes avec des négresses et des mulâtresses; que d'autres blancs tenaient sur les fonds baptismaux les enfants provenant de ces unions : ce qui prouve que , même après ces mariages , des rapports de société continuaient à exister entre les autres blancs et ceux qui les avaient contractés. Comment est venu le préjugé? A-t-il pris naissance dans le pays, ou bien la Métropole a-t-elle cru qu'il était politique de le faire naître, de le développer, dans la pensée que dans tous pays à esclaves doit exister une classe intermédiaire?

Un acte parfaitement innocent par lui-même est rangé par le législateur au nombre des crimes : d'abord il ne sera pas commis dans le but seul d'éviter le châtiment édicté; puis avec le temps il passera dans les mœurs et deviendra abominable. Ce lieu commun n'a pas besoin d'être autrement développé : c'est l'histoire de la différence observée entre les mœurs, la coutume, la législation civile et criminelle d'un peuple et celle d'un autre peuple. C'est aussi l'histoire du préjugé de couleur.

L'un des premiers actes que nous rencontrons à la Guadeloupe, touchant l'homme de couleur, est l'ordonnance par laquelle le sieur de Tracy fit saluer sa bienvenue, qu'il publia seize jours après son arrivée aux Antilles. En attachant une note d'infamie au fait de procréer un mulâtre, en rendant l'auteur de ce fait passible de peines afflictives et infamantes, le lieutenant général dut brouiller les idées. Il n'était pas possible qu'à la longue on ne regardât pas comme d'une nature différente l'enfant dont la naissance était pour le père une cause de déshonneur.

L'édit de 1685 avait autorisé les alliances entre les blancs et les individus de couleur; mais à coté de la permission de fait étaient des défenses morales : le blanc qui contractait de semblables alliances était déchu de ses droits; le noble dérogeait, ne pouvait plus réclamer les privilèges résultant de ses titres, ni les transmettre à ses descendants.

Les lettres, les instructions, les ordres ministériels venaient tour à tour tracera cet égard le devoir des gouverneurs et des conseils supérieurs. Le 26 décembre 1705, une lettre du ministre Pontchartrain défend au conseil supérieur de la Martinique d'examiner les lettres de noblesse des individus qui avaient épousé des mulâtresses. Dans une autre lettre du ministre de la marine, du 7 janvier 1767, adressée au conseil supérieur du Port-au-Prince, on trouve le passage suivant : « Sa Majesté ayant déjà exclu ceux qui sortent d'une race « nègre de toute espèce de fonctions publiques dans les colo- « nies, elle les exclut, à plus forte raison, de la noblesse, el t vous devez être scrupuleusement attentifs ;i connaître l'ori-

« gine de ceux qui vous présenteront des titres pour les enre- « gistrer. »

Voici une lettre encore plus explicite. Elle est toujours du ministre de la marine, porte la date du 27 mai 1771, et elle est adressée au gouverneur et à l'intendant de Saint-Domingue.

« J'ai rendu compte au roi de la lettre de MM. de Nolivos et « de Bongars du 10 avril 1770, contenant leurs réflexions sur

t la demande qu'ont faite les sieurs (1) de lettres-pa-

« tentes qui les déclarent issus de race indienne; Sa Majesté « n'a pas jugé à propos de la leur accorder; elle a pensé « qu'une pareille grâce tendait à détruire la différence que la « nature à mise entre les blancs et les noirs , et que le préjugé « politique a eu soin d'entretenir comme une distance à laquelle « les gens de couleur et leurs descendants ne doivent jamais « atteindre ; enfin qu'il importait au bon ordre de ne pas affai- « blir l'état d'humiliation attaché à l'espèce, dans quelque degré € qu'il se trouve, préjugé d'autant plus utile qu'il est dans le € cœur même des esclaves, et qu'il contribue principalement au « repos des colonies : Sa Majesté a approuvé en conséquence

« que vous ayez refusé de solliciter pour les sieurs la

« faveur d'être déclarés issus de race indienne, et elle vous € recommande de ne favoriser sous aucun prétexte les alliances < des blancs avec les filles de sang mêlé. Ce que j'ai marqué à « M. le comte de Nolivos, le 14 de ce mois, au sujet de M. le

t marquis de , capitaine d'une compagnie de dragons ,

« qui a épousé en France une fille de sang mêlé , et qui par t cette raison ne peut plus servir à Saint-Domingue, — de « comprendre sa compagnie dans les emplois vacants, — vous c prouve combien Sa Majesté est déterminée à maintenir le « principe qui doit écarter à jamais les gens de couleur et

(1) Notre habitude est de toujours mettre le nom des personnages à

côté du fait. Si donc nous ne rapportons pas ceux des sieurs , c'est

que nous ne les avons trouvés ni dans le document dont nous nous servons, ni ailleurs.

« leur postérité de tous les avantages attachés aux blancs. »

Enfin dans les instructions données en 1777 aux administrateurs de la Martinique on lit le passage suivant :

« Les gentilshommes qui descendent, à quelque degré que « ce soit, d'une femme de couleur, ne peuvent jouir des pré- « rogatives de la noblesse. Cette loi est dure, mais sage et né- « cessaire dans un pays où il y a quinze esclaves contre un « blanc. On ne saurait mettre trop de distance entre les deux « espèces. »

La position faite aux nobles et à leurs descendants, par suite d'alliance avec les sangs-mêlés, équivalait à une prohibition. Peu de nobles , on le conçoit , devaient être tentés de former des unions à eux si préjudiciables. Mais la prohibition ne se bornait point à la seule classe des privilégiés. Les mariages avec les personnes de couleur, tacitement autorisés par le Code Noir, furent défendus d'une manière absolue par le Code de la Louisiane , dont les dispositions furent étendues à toutes les îles. Seulement, on ne se douterait pas du motif qui poussait le ministre à prohiber ces sortes d'unions : c'est que par elles , cessant d'être ennemis, le blanc et le mulâtre auraient pu s'entendre contre l'autorité métropolitaine. Voici ses propres paroles, consignées dans les instructions remises au prince de Rohan, nommé gouverneur de Saint-Domingue, t Si par le « moyen de ces alliances les blancs finissaient par s'entendre « avec les libres, la colonie pourrait se soustraire facilement à < l'autorité du roi. »

Cette idée, au surplus, n'était pas neuve. On la retrouve dans une lettre du 18 octobre 1731 du ministre à MM. de Vienne et Duclos : < Il me parait de grande conséquence qu'on pût parve- « nir à empêcher l'union des blancs avec des négresses et des « mulâtresses, parce que, outre que c'est une tache pour les « blancs , cela pourrait les trop attacher aux intérêts de leurs « alliés. »

Ainsi c'est dans un intérêt gouvernemental qu'en France on entretenait le préjugé de couleur, qu'était défendu tout rapprochement entre le blanc et le mulâtre. Lorsque le sang aura

coulé, que sur les terres en friche de Saint-Domingue flottera un autre drapeau que celui de la nation , on répudiera ce funeste système de division, mais le préjugé, s'étant déjà infiltré dans les mœurs, restera, et le colon en sera rendu responsable!

Le gouvernement de la Métropole, dans les derniers temps, parut ne pouvoir se défendre lui-même du préjugé politique qu'il jugeait très-utile d'entretenir aux colonies. C'est du moins ce qui semble résulter tant de la déclaration du roi du 9 août 1777 que de l'arrêt du conseil d'État du 5 avril 1778. La déclaration portait défense d'amener dans le royaume aucun noir, mulâtre , ou autres gens de couleur de l'un ou l'autre sexe , sous peine de trois mille livres d'amende , et ordre de renvoyer aux colonies les noirs et mulâtres qui se trouvaient dans le royaume. Dans l'arrêt du conseil, le roi fait défense « à tous ses sujets « blancs, de l'un et de l'autre sexe, de contracter mariage avec

« les noirs, mulâtres, ou autres gens de couleur à tous

« notaires de passer aucuns contrats de mariage, à peine « d'amende; veut Sa Majesté que si aucuns de ses sujets contre- « viennent auxdites défenses, les contractants soient aussitôt « renvoyés dans les colonies. »

Un autre fait qui contribua puissamment à établir le préjugé et à lui faire jeter de profondes racines, c'est la condition du libre qui, de par la loi , n'était pas assurée à toujours. On avait vu et l'on voyait des individus, après avoir été libres, être vendus au profit du domaine et rentrer dans l'esclavage.

L'article 59 de l'ordonnance de 1685 punissait l'affranchi coupable du recel d'un esclave d'une amende de cent cinquante kilogrammes de sucre. Cette peine , par ordonnance du 10 juillet 1705, fut transformée en perte de la liberté, non-seulement pour l'auteur du délit, mais encore pour toutes les personnes composant sa famille. Voici cette ordonnance :

<r Sa Majesté veut et entend qu'à l'avenir les nègres libres « qui retireront chez eux des nègres marrons, ou recèleront « les vols qu'ils font , ou les partageront avec eux , soient déchus « de leur liberté et vendus avec leur famille résidant chez eux « à son profit, et le prix provenu de leur vente remis au com-

c mis de la marine pour être employé au fait de sa charge, à la « réserve toutefois du tiers, qui sera donné au dénonciateur, « lorsqu'il y en aura. »

Le 5 février 1726, on revint à la disposition de l'article 39 du Code noir. Mais l'affranchi, généralement pauvre, ne pouvait payer les cent cinquante kilogrammes de sucre par chaque jour de détention d'un esclave fugitif; alors la même ordonnance décidait qu'à défaut de biens la personne serait convertie en argent, vendue au plus offrant et dernier enchérisseur.

Pour maintenir l'état d'humiliation dans lequel on voulait que l'homme de couleur demeurât à l'égard du blanc , des précautions étaient prises pour qu'il n'acquît pas une trop grande fortune. Il était déclaré incapable de recevoir du blanc aucune donation entre vifs , ou a cause de mort. Lorsqu'il décédait sans héritiers légitimes ou ab intestat, ses biens n'allaient pas à ses héritiers naturels, mais étaient dévolus au domaine. Entre lui et le blanc il n'y avait pas égalité devant la loi. Le même délit était puni de peines différentes.

L'impulsion , venue de France , était activée aux colonies , dans des règlements de police, par les gouverneurs , les intendants et les conseils supérieurs. Le costume des affranchis était déterminé. Il ne leur était pas permis de se vêtir comme les blancs. Au spectacle ils occupaient des places à part. L'entrée des cafés et autres lieux publics leur était fermée.

Le colon blanc recevait généralement peu d'instruction. Dans le milieu où il naissait et grandissait , habitué à voir le nègre courbé sous sa volonté comme esclave, et ne sortir de l'esclavage que pour rester encore à une distance infranchissable, ce dont il faudrait s'étonner, ce serait qu'il n'eut pas eu le préjugé de couleur. Il avait ce préjugé comme le grave Aristote avait celui de croire que les esclaves de son temps naissaient naturellement esclaves, et que pour eux l'esclavage était aussi utile que juste. Le colon était persuadé de la supériorité de la couleur blanche sur la couleur foncée, par les mêmes raisons qui fontquclcsjuifs attendent un nouveau Messie ;queles brahmanes sont convaincus que l'on ne peut, sans crime, manger de ce qui

a eu vie, et les derviches que le Koran est d'origine divine. Il croyait à cette erreur comme les gens simples de la campagne croient aux revenants , comme Ton croit à cent autres absurdités qui régnent en despostes sur l'humanité.

Il nous reste à parler de la traite et des esclaves, afin de mettre en présence les trois éléments composant la population coloniale.

Il n'était plus question ni d'Arouages, ni de Brésiliens. Les seuls esclaves provenaient de la traite des Africains. La colonisation avait commencé par les Européens, à l'aide du travail des engagés. Des racoleurs prenaient en France des hommes et des femmes dont ils venaient vendre le service aux îles. C'était la traite des blancs. Mais on quitta vite ce commerce pour la traite des noirs, infiniment plus lucrative. Le gouvernement, en ne cessant pas d'entourer la traite de sa protection, a pourtant varié sur les moyens de l'encourager : tantôt un privilège était accordé à des compagnies , tantôt toute liberté était laissée aux négociants du royaume. Mais, que l'on fût au temps du privilège ou de la liberté, la traite 'fut toujours exclusivement réservée au commerce de la France. Il n'était pas permis aux colons de se procurer des esclaves par eux-mêmes. Voici un extrait d'une lettre du ministre à l'intendant de Vaucresson, lettre écrite en 1707 : t ..... . Je tiendrai la main à

t ce qu'on continue d'envoyer à la Martinique la plus grande

€ quantité de nègres possible Il ne convient en aucune

« manière de laisser aux habitants la liberté d'en faire la « traite. »

Nous pourrions fatiguer le lecteur par des citations analogues. Bornons-nous à un autre document qui établit que , sous nul motif, on ne pouvait faire aux colonies des armements en vue de la traite. C'est une lettre du ministre écrite au gouverneur de Saint-Domingue, au nom du roi, en date du 24 février 1728. Deux navires partis de France pour la côte d'Afrique, trouvant les peuplades en guerre, n'avaient pu ni vendre leur cargaison , ni se charger de nègres. Arrivés à Saint-Domingue, le gouverneur crut pouvoir les considérer comme en relâche dans les

ports de la colonie ; il les autorisa à retourner en Afrique pour accomplir le but de leur expédition. C'est dans ces circonstances

que le ministre lui mandait : « L'agent de la compagnie

des Indes Ta informée (Sa Majesté) qu'il s'est fait dans cette île deux armements pour la côte de Guinée, sur les permissions de M. le chevalier de Feuquières, sur ce qui lui a été exposé par les armateurs , que ces bâtiments, qui étaient partis de France pour la côte de Juda , avaient rapporté une partie de leur cargaison , qu'ils n'avaient pu vendre sur les lieux, à cause de la guerre qui était entre les rois nègres. Le roi n'a point approuvé que, sur un prétexte aussi frivole, M. de Feuquières ait accordé de pareilles permissions , n'y ayant que la compagnie seule et les négociants du royaume à qui elle en accorde qui puissent (aire la traite des nègres et autres marchandises des côtes de Guinée. » Le commerce de la Métropole n'avaient pas de concurrent pour la traite. En outre, il reçut d'abord, comme encouragement, la remise de la moitié des droits des marchandises ap portées en France et provenant du prix ou de l'échange des nègres vendus aux colonies; plus tard, par arrêt du conseil d'État du 26 octobre 1784, il était payé quarante livres par tonneau aux armateurs des navires avec destination pour la traite des noirs , et une prime de soixante livres argent de France par chaque tète de nègre introduit à la Martinique ou à la Guadeloupe. Lors de la réunion des États généraux il y avait au budget un article de deux millions quatre cent mille livres pour être employés en prime à l'effet d'activer la traite des noirs. Necker proposait, non d'effacer cet article, mais, vu les embarras du trésor, de le réduire de moitié.

Si les colons n'avaient pas le droit de faire la traite, à plus forte raison les étrangers. Les nègres de traite étrangère étaient une contrebande , prohibée à l'égal des autres marchandises étrangères. Toutefois, par un arrêt du conseil d'État du 28 juin 1783, l'introduction en fut permise aux Iles-du-Vent moyennant un droit de cent livres par tète, réversibles, en forme de primes, sur les spéculateurs français.

La traite n'était pas seulement encouragée par des primes en argent, mais encore par des stimulants honorifiques. Le capitaine d'un navire négrier avait le droit de porter l'épée. Le roi transformait quelquefois ces capitaines en ofûcicrs de sa marine militaire. Ducasse avait commencé sa fortune comme capitaine d'un navire de traite. Entré au service, il devint chef d'escadre et lieutenant général des armées navales. Pascal a dit : « Vérité t en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Ce qui est vrai pour les lieux ne l'est pas moins pour les temps. La traite, après avoir conduit à la fortune et aux honneurs, ne conduira plus qu'à l'infamie et aux peines des malfaiteurs»

Ce n'est pas tout. Le gouvernement lui-même vendait des esclaves aux colons. Ainsi, pendant la guerre, les vaisseaux du roi, rencontrant des navires négriers , les capturaient : conduits aux îles, navires et cargaisons étaient vendus. C'était une chose assez commune. Citons un fait accompli dans le cours de la guerre de sept ans. Kersaint, se rendant à la Martinique, captura en route trois navires anglais chargés de onze cents nègres. Ces noirs furent vendus absolument comme ceux que le commerce apportait aux colons.

Outre ces ventes, provenant des éventualités de la guerre , le gouvernement en faisait de régulières à son profit.

Nous avons fait connaître que les libres qui ne pouvaient payer certaines amendes étaient vendus au profit du domaine du roi. Ces cas étaient rares. Les ventes régulières avaient une autre source. Lorsque l'on apportait aux colonies des Africains, ces infortunés , ne connaissant pas la langue du pays, ne comprenaient pas souvent ce qu'on exigeait d'eux. Conduits sur les habitations, ils s'en éloignaient; arrêtés, ils ne pouvaient dire le nom de leurs maîtres , ni désigner la propriété sur laquelle ils étaient attachés. Alors ils étaient déposés à la geôle et vendus au profit du domaine, sous la désignation d'épaves. Les esclaves dits épaves étaient en nombre assez considérable pour nécessiter quatre ventes régulières chaque année , fixées au 2 des mois de janvier, avril, juillet et octobre. Il arrivait donc aux colons d'acheter deux fois les mêmes esclaves. C'était payer cher une

propriété sur laquelle on devait fonder un jour le plus terrible des actes d'accusation , acte d'accusation sans exemple, dans lequel les descendants des principaux coupables se firent les dénonciateurs de ceux qui n'avaient été que les complices !

Voyant la propriété esclave si protégée , si entourée des faveurs de l'administration, prônée par le commerce de la Métropole , qui en regardait le trafic comme le plus précieux de ses privilèges , le colon , en l'acquérant , non-seulement ne croyait pas se rendre complice d'un crime odieux, mais encore ne supposait pas que plus tard cette propriété pût lui être contestée. Il l'acquérait donc au prix des sacrifices les plus grands. Selon le mémoire du duc de Choiseul , il y consacrait le fruit de ses économies et de ses privations.

Des esclaves étaient sortis les hommes de couleur ou les libres. Les premiers gouverneurs, et ensuite les seigneurs, déclaraient libre l'enfant provenant d'un blanc et d'une négresse. On pensait alors que l'individu qui avait du sang blanc dans les veines ne pouvait pas être soumis à l'esclavage. Cette loi aurait empêché le préjugé de naître et détourné bien des malheurs ! Mais il fallait indemniser le maître de la perte de l'enfant et assurer des moyens d'existence à celui-ci jusqu'à ce qu'il fût en âge de se suffire à lui-même : de là la nécessité de connaître le père pour lui en faire supporter les frais. La recherche de la paternité était donc permise. Mais cette législation causait des abus si graves qu'on dut y renoncer. L'enfant né d'une esclave, quelle que fût la couleur, suivait la condition de sa mère. Il était rare, toutefois, qu'un enfant de couleur restât dans l'esclavage: généralement le père l'achetait et lui donnait la liberté. La faculté d'affranchir était alors illimitée. De par la volonté seule du maître l'esclave entrait dans la classe des citoyens. L'édit de 1085 avait reconnu et consacré cette faculté. Mais bientôt le gouvernement intervint pour empêcher que par l'effet des affranchissements des bras trop nombreux fussent enlevés au travail de; la terre. Son intervention avait encore un autre objet : c'était de réaliser on argent la propension des maîtres à donner des libertés. Un arrêt du conseil d'État du 24 oc-

tobre 1715 déclara nulle toute liberté venant du maître si, au préalable, il n'avait eu l'autorisation écrite du gouverneur général et de l'intendant. Sans cette formalité , ces libres qui , auparavant, n'avaient besoin que de la volonté du maître pour devenir citoyens, étaient vendus au profit du roi. On voit déjà les entraves. Des autres îles, lorsque l'on voulait affranchir, il fallait aller à la Martinique chercher l'autorisation du gouverneur général et de l'intendant. Les permissions de liberté accordées à un prix généralement élevé, dont la base était le bon plaisir du gouverneur et de l'intendant, rapportaient au domaine d'occident des sommes importantes. Par un arrêt du conseil supérieur de la Martinique, en date du 7 mai 1770, on voit que la taxation faite pour les affranchissements accordés par le comte de Nozières, pendant quatre ans, avaient donné la somme de 271,525 livres. Ce n'est que le 22 mai 1775 qu'une ordonnance royale détermina la somme à payer pour obtenir la permission d'affranchir, à savoir : mille livres pour les hommes et deux mille livres pour les femmes qui n'avaient pas dépassé l'âge de quarante ans.

Le paiement d'une somme quelconque ne suffisait pas pour faire obtenir la permission d'affranchir : il fallait encore que le maître indiquât les motifs qui le portaient à donner la liberté. Par une lettre du ministre du 17 juillet 1 724, on s'assure que le gouvernement de la Métropole voulait restreindre la liberté au seul esclave qui aurait sauvé la vie à son maître, à sa femme, à l'un de leurs enfants, ou empêché la perte totale de ses biens.

La vente des esclaves à eux-mêmes était défendue sous des peines sévères.

C'était une lutte entre le gouvernement pour empêcher les libertés et les colons pour les donner. La bienfaisance du maître était ingénieuse pour arriver à ses fins : tantôt on faisait baptiser comme libre l'enfant que l'on voulait affranchir, tantôt on faisait passer l'esclave adulte dans les îles étrangères, où la liberté rencontrait moins d'entraves , et il en revenait avec une patente. Toutes ces fraudes a la loi étaient recherchées ; découvertes, elles étaient punies d'une amende contre le maître, et

l'infortuné qu'on avait voulu soustraire au pouvoir dominical, qui avait goûté de quelques instants de liberté, était confisqué et vendu au profit du roi. Tous les autres moyens manquant au maître, il employait celui-ci : il se dépouillait de ses droits sur l'esclave, lequel était libre à son égard j mais afin qu'il ne fut pas considéré comme sans maître et vendu avec les épaves au profit du roi, officiellement, sur les dénombrements, ce libre d'un nouveau genre était censé esclave. C'était un libre protégé par la qualité d'esclave. De cette circonstance sont sortis les libres de fait ou de savane et les patrons.

Si le préjugé était grand à l'égard des hommes de couleur, c'était encore pis en ce qui touchait les esclaves. Dans certaines circonstances on ne les tenait pas pour des hommes. Le poison désolait l'île de Saint-Domingue. Le 8 avril 17o8, les nègres Samba et Lafleur, condamnés à mort pour crime d'empoisonnement, furent livrés a des hommes de l'art, à l'effet de faire sur leur personne des expériences toxicologiques !

Le crime est partout. S'il s'est trouvé des mères pour exercer des tortures sur leurs enfants, il s'est aussi trouvé des maîtres qui, pour leurs esclaves, ont été des bourreaux. A part les exceptions, les esclaves, entant qu'esclaves, n'étaient pas maltraités. Si pour soigner son esclave le maître n'avait pas eu un intérêt d'argent, il y aurait été poussé par ce sentiment naturel qui porte l'homme à affectionner ce qui est à lui, qui vit près de lui, lui rend des services. Eh quoi ! l'homme aime son chien, son cheval, et il aurait refusé le même intérêt à un être plus élevé qui était sa chose, sa propriété au même titre que tout autre propriété ? Cela n'est pas dans la nature , conséquemment n'existait point. Pour montrer la façon dont les choses devaient se passer entre le maître et l'esclave, si l'on n'avait d'autres preuves à offrir, il suffirait, ce nous semble, de rapporter d'une part tant de traits de sublime dévouement, et de l'autre ces duels nombreux dont la cause unique provenait du fait d'avoir maltraité des esclaves.

Les esclaves savaient bien que leurs maîtres les entouraient de leur protection : aussi , dans leurs disputes ils étaient toujours

prêts à les faires intervenir comme une menace. Aux Trois- Rivières, deux nègres se querellant, l'un disait à l'autre : — Prends garde, mon maître c'est du feu ! — Je m'en moque, le mien c'est l'eau qui l'éteint (1) !

Un fait que nous ne devons pas passer sous silence, c'est celui qui ressort des écrits des personnes qui ont visité les colonies, sans esprit de système, à l'époque dont nous esquissons le tableau. Qu'on prenne tous ces écrits, et l'on verra que chaque voyageur prétend que dans la colonie qu'il a parcourue les esclaves sont mieux traités qu'ailleurs. Nous lisons dans les mémoires du général Frey tag : « A Cayenne , les habitants blancs « sont naturellement bons , et je ne pense pas qu'il y eût une « colonie oit les nègres fussent conduits avec autant d'humanité. »

Écoutons le général Collot, parlant de la Guadeloupe : « Les « habitants de la Guadeloupe sont généralement et essentielle- « ment bons. Cette colonie était encore, à l'époque où je « l'administrais, remplie de familles anciennement établies, qui « avaient conservé les goûts et les mœurs patriarcales. Peu de « colons allaient dans nos capitales d'Europe échanger leur or « contre nos vices; la beauté du climat, la fertilité du sol les « fixaient dans leur pays natal. 11 n'y avait point ou peu de misé- « râbles, point de trop grandes fortunes. L'Africain y était traité « avec plus d'humanité que dans aucune autre des Antilles. »

La rancune de M. Boyer-Peyreleau contre les planteurs éclate dans bien des pages de son livre : pour avoir occasion de les attaquer, il s'oublie quelquefois jusqu'à dire blanc et noir dans un même chapitre (2). Eh bien ! Son témoignage même peut

(1) On ne peut rendre en français l'énergie du langage créole : —

Mai te à moin , f ! c'est di fé ! — Moin ben fou ben ! c'il à moin , c'est

d'ieau qui ka tué li !

(2) Voir notamment les pages 307 à 309 de son deuxième volume. Il veut faire supposer que les colons ne se sont pas bien battus : la raison qu'il en donne, c'est qu'à cette époque il n'était plus question de détruire par le fer et par le feu tout ce qu'il était impossible d'enlever. Ceci est écrit à la page 307. A la page 309 il constate que les A nglais ont détruit par le fer et par le feu tout ce qu'il leur était impossible d'enlever.

être invoqué. En effet, parlant de la manière dont les colons traitaient leurs esclaves , que dit-il? « Le Français éprouve un « vif mouvement d'amour-propre et de satisfaction lorsqu'une « expérience a pu le convaincre que les nègres sont beaucoup « mieux traités dans nos colonies que dans toutes les autres, « et surtout chez les Anglais , qu'on peut appeler avec raison les « charlatans de la philantropie. »

De tout cela que conclure? Les esclaves de Cayenne étaientils donc traités avec plus d'humanité que ceux des autres colonies? étaient-ce , au contraire, ceux de la Guadeloupe ? Est-il vrai que les colons Français fussent meilleurs pour les nègres que les colons des autres nations? Évidemment non. La vérité, c'est que l'esclavage des noirs , comme quelques-uns des tyrans d'Athènes, était beaucoup plus redoutable par le nom que par la chose. De loin c'était monstreux; de près, le fantôme s'évanouissait pour faire place à la réalité; alors ceux qui voyaient, ne trouvant pas ce qu'ils croyaient, étaient amenés à supposer que les lieux qu'ils visitaient faisaient exception , qu'ailleurs il n'en était pas de même.

Tels étaient les trois éléments composant la population de la Guadeloupe. Les blancs , classe privilégiée ; les hommes de couleur, classe intermédiaire, tenant aux blancs par les liens des services rendus ou d'une parenté naturelle, n'ayant pas plus d'intérêt que la classe privilégiée à faire sortir les esclaves de leur condition ; loin d'avoir une pensée de substitution , demandante se mettre tout près des blancs. Enûn les esclaves, dont le rêve des plus intelligents n'allait pas au delà d'une place dans la classe des libres. Cette société marchait, appuyée sur la loi et sur la coutume.

Page 1