CHAPITRE XXIII
Les femme? de Sébastopol. — Les deux dépêches. — Armistice. — Eloge de la marine française par le général Todleben. — Tortures des blessés. — Conversalii'ns. — yuesiions indiscrètes. — Perles de l'arniêe frani.aise. — Nécrologie du génernl Mayr^n. — Lettre de l'empereur à sa veuve — Necntlogie du g-'nerai Brunet. — Le lieulei ant-colunel de Cendrecourl. — Le lieutenantcolonel Laboussiniere. — Lettre relaiive au colonel Picard et à l'affaire du 18 juin. — Le capitaine de Monlessuay. — Lettre du heulenaot Bureau, prisonnier des Russes. — Pertes de l'armée anglaise. — Peites des Russes. — Comparaison des ordres du jour du général Pélissier et du prince GortscbakolT. — Rescrits d'Alexandre 11.
Pendant la bataille, les femmes qui restaient encore à Sébastopol s'étaient réfugiées du côté nord de la ville, et priaient à genoux pendant que les popes célébraient le sacrifice de la messe.
Dne dépêche du général Pélissier, en date du 17, portait : « Demain, à l'aube du jour, de concert avec les Anglais, j'attaque le grand Redan, .Mah.koff et les battciies dépendantes. »
Une seconde dépèrhc, en date du 18 juin, était ainsi conçue :
« L'attaque de ce jour n'a pas réussi, bien que nos troupes, qui ont montré un très-grand élan , aient pris pied en partie dans Malakoff. J'ai dû ordonner la rentrée dans la parallèle. Elle s'est opérée avec ordre et sans être inquiétée. Il ne m'est pas possible aujourd'hui de préciser nos pertes, u
Le 19 juin, à quatre heures, il y eut un armistice pour enterrer les morts.
- Le général Pontevès, de la garde, présidait du côté des Français à cette lugubre cérémonie; du côté des Russes, c'était le gênerai Todleben. « Ce général, dit le correspondant du Muniieur de la fîutte, est un bel homme, qui n'a pas l'air d'avoir plus de trrntc-six ans, d'une jolie prestance et d'agréables manières. Il a échangé quelques mots avec le général français qui lui faisait vis-a-vis; puis, apercevant un de nos lieutenants de vaiascau attaché aux batteries et donnant la main à l'opération qui s'accomplissait, il l'a salué et lui a dit : — Vous appartenez, monsieur, à un corps qui fait houueur à
votre pays. La marine française est admirablement rep.'ésentëe devant Sébastopol, et nous savons que partout où elle se trouve, comme récemment encore à Kertch , elle est fidèle aux traditions nobles et généreuses.
« Ces quelques mots ont été dits avec une voix harmonieuse et sans le moindre accent. Le général Todleben paraît fort aimé des soldats russes, mais un peu jalousé des officiers, sans doute à cause de son prompt avancement. »
Le général russe, croyant sans doute en imposer aux alliés, avait choisi pour enlever les morts des soldats d'élite, vêtus d'uniformes neufs, et la plupart décorés de médailles. Les officiers étaient mis avec recherche et portaient des gants blancs.
La suspension d'armes ayant été tardivement conclue, les blessés avaient horriblement souftèrt, exposés à un soleil ardent, dévorés par la soif, assaillis par les myriades de mouches qui sont un des fléaux de la Crimée. Sur le sommet du Redan et des parapets de la tour MalakofT, les Russes étaient en grand nombre. La plupart des morts anglais étaient près du Redan, où ils avaient été traînés probablement dans la nuit pour être pillés. Le corps du colonel Yea fut trouvé près de l'abattis à la droite du Redan. Ses bottes et ses épaulettes avaient été enlevées, le reste de son uniforme n'avait pas été touché; sa tête était prodigieusement enflée et ses traits étaient devenus méconnaissables. Le colonel Shadforth et sir John Campbell furent trouvés dans le même état et presque au même endroit; l'épée et les bottes de ce dernier avaient été enlevées.
Cn cordon de sentinelles se déployait le long des (ortifications, et à mesure que les Russes relevaient un cadavre ou un blessé, ils venaient le remettre aux mains de ses compatriotes. U y eut des deux parts beaucoup de réserve et de gravité, et ce fut à ]ieine si les officiers échangèrent quelques mots. Un Russe à cheveux blancs, qui paraissait occuper un rang distingué, demanda a un officier anglais : — Eles-vous bien nourris? — Oui , certes, répondit l'Anglais, nous avons tout ce qu'il nous faut; notre flotte nous assure des approvisionnements. — Je vous en félicite, reprit le Russe; mais il y a une chose qui vous manque , et que votre flotte ne peut vous assurer, c'est le sommeil.
— \ous avez vu, dit un autre officier russe à un capitaine anglais, comment nous pouvions nous défendre. Est-ce que vous avez toujours l'idée de prendre Sébastopol?
— 11 le faut, répliqua le capitaine ; la France et l'Angleterre ont résolu de s'en emparer.
— Fort bien, reprît le Russe ; mais la Russie a décidé que la France et l'Angleterre ne l'auraient pas. Nous verrons de quel côté sera la volonté la plus ferme, et lequel des deux partis peut sacrifier le plus d'hommes.
Les pertes des Français furent évaluées plus tard à 37 officiers tués, 17 faits prisonniers, l,.^! sous-officitrs et soldats tués ou disparus; IC44 hommes entrés aux ambulances. Suivant la correspondance du Constitutioimel. elles seraient de l',i'00 hommes pour lu division d'.\utemarre et de 1 ,500 pour les deux autres. Le Journal de Sainl-l'étershourg compte 10,000 Français et 3,600 Anglais tués ou blessés. En présence de ces contradictions, nous devons nous en tenir aux chiffres officiels.
Le général Mayran succomba dans la nuit du 21 au 22 juin.
Mayi. n (Joseph-Décius-Nicolas), né le i9 janvier 1802 à Saint- Domingue, était fils du chef de bataillon Mayran, commandant l'artillerie de cette colonie, et mort le 13 février de la même année, à la suite des blessures qu'il avait reçues quelques jours auparavant au combat de Saint-Gilles, près Saint-Domingue.
Admis à l'Ecole de Saint-Cyr le 2 novembre I8l9, Mayran fut nommé au grade de sous-lieutenant le t"' octobre l82l, et passa le 24 du même mois, en qualité de garde de 3' classe, à la compagnie des gardes du corps, commandée par le duc de Grammont. H fit comme tel les c.impagnes de 1S23 et de 1824 en Espagne, et fut promu au grade de garde de 2" classe (lieutenant), le 20 février l^JT". Le 25 août 1830, il fut compris dans le licenciement ci, 'a maison militaire du roi, cl renvoyé dans ses foyers avec la solde de congé.
Mais le jeune Mayran ne devait pas rester longtemps inactif. Dès le 10 décembre 1830, il sollicitait son rappel au service. « Fils d'un officier d'artillerie, mort sur le champ de bataille, écrivait-il au ministre de la guerre, j'aspire à marcher sur ses traces. » Singulière mais glorieuse destinée que celle de ce fils qui demandait à imiter son père, et qui, cinquante-trois ans plus tard, était frappé comme lui les armes à la main !
Remis en activité au 22* régiment d'infanterie le 22 avril 1831, Mayran fit en cette qualité les campagnes de 1831 et de 1832 eu Belgique; il se distingua par son courage et son activité aux avantpostes, et fut proposé pour le grade de capitaine par le maréchal Gérard.
Capitaine adjudant-major au I" bataillon de la légion étrangère le 27 avril 1830, Mayran fut cité dans le rapport du général comniandaiit en chef l'armée expéditionnaire de Constaiiliiic par sa brillante conduite au siège de celle place, et nolammeni à la sortie du 10 octobre 1837, où il fut atteint d'un coup de Icu au bras droit, qui, depuis celte époq^ue, était resté paralysé. Proposé à celte occdsion pour
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HISTOIKt UE l.A GLKKHE D'ORIENT.
la croix de la Lrfjion d'Iionneur, il reçut cette rticompensc le 1 1 novembre ISS".
Le îs iii.ll is*0. il rut de nouveau cité dans le rapport du marëclial coiiini.-indniil cii clicf comirc b'ilant fait remarquer dans la brillante eiprdiiinii de .Méiiéali, et fut proposé pour le (;rade de chef de batail'oii. Il se dislinf;aa encore par son intrépidité à l'allnque du col de JlDuzaia le i5 juin suivant, et mérita l'honneur d'une troisième cilation au rapport du 10 juillet.
Chef de bataillon au Cl« de lig^ne le 21 juin 1840, et rentré peu de temps après en France, il recul, le 30 mai 1841, le commandement du I" bataillon de chasseurs à pi»>d.
I.ieutfnant-Cdionel du CO' de lifTue, et passé au i* de même arme le ÎC juin 1845, il lu les campajjn-sdo I84.S ài i847 en Afrique. Nommé colonel du 68' de l'rjnc le 22 avril 1847, il reçut la croii d'officier de la Léijion d'honneur le 7 juin 1850.
Gènénl de bripaJe le J2 décembre 1S5I, et appelé au commandement de la subdivision de Vauclusc le 24 du même mois, le f;cnéral Mayrùu lil partie des commissions militaires départementales du 13 février 1852 au 30 avril suivant.
Passé au commandement de la subdivision de la Meuse, le 12 septembre IS52, il fut placé, au mois de mai 1854, à la tète de la brigade eipéditionnaire du Pirce, et arriva à Alliènes le I I juin. Par sa condui.e firme et prudente, il sut se concilier la sympathie des Grecs eui-nrêmes. Lorsque le eb'léra sévit au Pirée, il y appela des sœurs de chanté, (|ui organisèrent une ambulance. La lettre qu'il écrivit à la supérieure de ces relijiruses, au moment oii elle retournait à Smyrne, honore ii la fois le général et celle qu'il félicitait.
c Camp du Pirée, 10 octobre 4854.
» Ma TBÈs-cnÈRK scEin,
» Je ne vous laisserai point quitter Ir Pirée sans vous remercier d'avoir bien voulu y venir, sur la demande que j'en avais adressée à Smyrne, au plus fort des calamités qui affligeaient nos pauvres soldats. Le choléra sévissait parmi nous avec une rigueur pour ainsi dire «ans eiemple. Nous vous avons fait appel, et, trois jours après, vous étiez ici avec six de vos bonnes sœurs, nous prodiguant tous les soins, tout le dévouement qu'on est habitué a rencontrer dans les moindres membres de votre sainte communauté.
» Votre présence nous est venue grandement en aide pour rendre le courage à tout le monde.
» Grâces vous en soient rendues, ma très-clière scrur! Je vous en exprime toute ma recnnuaissance. Veuillez, je vous prie, l'agréer en mon noiu et au nom de tout le corps d'occupation que je commande. Le bon souvenir que vous nous laissez, ma très-chère sœur, ne s'effacera ja niais.
» Je vous présente l'hommage de mon bien sincère et respectueux dévouement.
« Le général de brigade commandant le corps d'occupatior^ en Grèce,
» AUtran. »
Le réréral Mayran reçut, le 9 août 1854, la croix de commandeur de la Légion d'honni-ur. Le 30 octobre suivant, il passa à Constantinople avec sa briipde, qui devenait la l" de la C" division, et peu de temps après il s embarquait pour la Crimée.
Général de division le 10 janvier 1855, il fut appelé au commandement rie la 2' division d'infanterie de l'armée d'Orient en remplacement du général liosquct. Au combat du 7 juin, le général Jlayran s'eu;i>.ira de vive force, à la lète de sa division, des ouvrages blancs duCirinagc, à la suite d'une brillante charge à la baïonnette, et fit à l'ennemi sniiante prisonniers, dont trois oSiciers.
Conforménifnt aux dernières volontés du général, son cœur fut envoyé en France et déposé dans l'église de Saiute-Menebould. L'empereur écrivit à la veuve :
* Madame, a Je veux être un des premiers à m'associer à votre douleur et à TOUS dire couibirn je déplore avec vous la cruelle perte que vous venez de faire. Si cependant quelque chose pouvait adoucir votre juste et profonde aflliction, c'est la pensée qu'en succombant avec gloire pour la France le général Mayran emporte avec lui sa reconnaissance, son estime, ses regrets, et les miens en particulier. Comptez donc, madame, sur l'intérêt sincère que m'inspire votre position en cette fatale circonstance, et croyez à tous mes sentiments.
» iVAPOlioS. Il
Le général Brunet (Jean-André-LouisJ, tué à la tête de sa division drvant la tour MalaknfT, était né à \ alence (DrômeJ le 3 février I8113. Admis à l'école militaire de Saint-Cyr ii l'âge de seize ans, le 9 septembre 1819, il en sortit le 1"' octobre l821 en qualité de sous- Leutenanl au Si' régiment d'infanterie de ligue.
Lieuieiiaut au même rég ment le 0 octobre 1825, il s'embarqua le 12 du même mois pour la Cuddcloupe, uii le 5l° tint garuisoa jusqu'en 1832.
Capitaine le 28 février 18i2, il reçut la croix de chevalier de la Légion d'honneur le t> octobre 1837.
Chef de bataillon au 7"= régiment d'infanterie légère le 28 juillet 1840, pasié le même jour au 48" de ligne, il partit pour •' -frique le 17 août suivant. H y servit avec la plus grande distu. -i.' , et lut cilé deux lois à l'ordre de l'armée, la première au mois d'avril 1841, pour sa brillante conduite dans l'expédition qui avait pour but le ravitaillement de Médéah ; la seconde au mois de novembre de la même année, lors de la campagne d'automne dans la province de .Milianah.
Nommé commandant supérieur de Milianah, Brunet mérita les éloges particuliers du général Baragiiey-d'IIilliers et du gouverneur général de l'Algérie pour le zèle et l'activité qu'il sut déployer dans ces importantes fonctions. Proposé à cette occasion pour le grade de lieutenant-colonel, il fut nommé le 31 décembre iS4l à un emploi vacant au 7 l« de ligne, et rentra peu de temps après en France.
Au mois de juillet 1844 le lieutenant-colonel Brunet fut appelé à faire partie du jury d'inspection des études à l'école de Saint-Cyr.
Olonel du 15'^ régiment d'infanterie de ligue le 20 octobre 1845, officier de la Légion d'honneur le 20 septembre 1847, il présida, à la suite des tristes événements de juin 184S, le I" conseil de guerre de la 1" division militaire.
Général de brigade le 5 mars I85I, il fut appelé le 2 mai suivant au commandement de la subdivision du Nord, et chargé en même temps d'inspecter le dépôt du 7'' bataillon de chasseurs à pied. Le 12 mai i852 il passa au commandement de la subdivision du Pas-de- Calais , puis le l'O octobre à celui de la 1'" brigade de la division d'occupation à Rome. Il fut nommé au grade de commandeur de la Légion d'honneur le 10 août 185^!.
Général de division le 29 août 1854, il fut chargé le 21 septembre de linspec.ion des troupes du corps expéditionnaire de la Baltique, rentrant en France après la prise de Bomarsund. Une dé"ision impériale du 2 décembre l'appela au commandement de la 9' division d'infanterie de l'armée d'Orient.
A l'attaque du mamelon Vert, le 7 juin, le général Brunet contribua puissamment au succès de la journée, et fut cité dans le rapport du général Pélissier.
Chargé dans la matinée du 18 juin de concourir avec sa division à l'attaque de la tour MalakofT, le général Brunet fut mortellement frappé d'une balle en pleine poitrine dès le début de l'action.
La veuve du général Brunet reçut la lettre suivante :
Madame,
Palais des Tuileries, 35 juin.
» Le général Brunet vient d'être frappé au moment où il donnait à son pays une preuve éclatante de sou courage et de son dévouement. La France, qui depuis longtemps l'avait placé au nombre de ses plus braves défenseurs, le compte aujourd'hui parmi ceux dont la perte lui est le plus sensible. Pour moi, qui savais apprécier tout le mérite de celui que vous pleurez, je m'associe bien sincèrement a votre douleur. Recevez donc l'expression de mes profonds regrets, comptez sur mon intérêt particulier, et croyez à tous mes sentiments.
i> Napoléon. »
Le lieutenant-colonel de Cendrecourt, commandant le 4' régiment d'infanterie de marine en Crimée, fut au nombre des victimes de cette fatale journée. Né le 29 août 1807, Ejouard-Antoine-Richard Bichin de Cendrecourt était entré à l'école de Saint-Cyr le l'"' octobre 1828. Sons-lieutenant en 1827 , il conquit pendant la campagne de Belgique le grade de lieutenant adjudant-major.
Le 2U avril 1832, son caractère aventureux et l'espoir d'un avancement plus rapide le conduisent dans les régiments d'infanterie de la marine qui venaient de se former; il s'y fait bientôt remarquer, devient capitaine adjudant-major le 10 décembre 1 835, et coraman le en cette qualité le poste difficile et insalubre de Sainte-.Marie de .Madagascar, dans les mers de l'Inde.
l^'est là que pour la première fois se produisent dans tout leur éclat son intelligence et sou énergie. Caserne, hôpital, culture, etc., il crée tout et lutte contre l'épidémie qui finit par l'abattre sans le vaincre; renvoyé en France pour se rétablir, il ne tarde pas à rejoindre son drapeau. Le -.o mai l84l il est nommé chef de bataillon au tour du choix et va prendre possession du commandement des troupes de la marine dans nos établissements de l'Océanie. Après quelques années de séjour à Taïti , il est nommé lieutenant-colonel pour commander les troupes d'infanterie à l'ile de la Réunion, et au lieu de revenir en France réparer ses forces épuisées par le climat des colonies, il préfère, dans le zèle qui l'anime, s'embarq'ier à Taïti même sur la frég.ile la Pourfuivanle, qui, après six mois d'une circumnavigation pénible, le dépose à Saint-Denis.
L'organisaiion du 3( août 1854 assigne à M. le lieutenant colonel de Cenjrtcourl la destination du dépôt du 4' régiment à Toulon; mais la guerre éclate avant son retour; un autre lieutenant-colonel, alors disponible, est appelé à partir pour l'armée d'Orient. A peine arrivé eo France, en décembre 1854, M. de Cendrecourt réclame la
SS
place lionorable qui lui a été réservée, s'euil)arque pour la Crimée le 8 février I855% el débute au combat du 23 du aiême mois.
Le 18 juin, M. de Cendrccourt, en marcliaiit à l'nssaut le fusil à la main, eut l'avaut-bras gauche fracassé par un biscaïen. Il refusa d'aller chercher la guérison à Constanlinoide, et succomba le 9 juillet sur le plateau d'inkermann. Le vice-amiral Bruat assista avec son étal-major aux funérailles de M. de Cendrecourt pour donner, dit-il, un témoignage de son estime et de sa sympathie auï olliciers d'infanterie de la marine , qui avaient si bravement payé de leur personne depuis le commencement de la campagne.
M. Labousàiuiére, lieutenant-colonel d'artillerie, reçut un bisci.ïen dans le cœur en marchant sur le revers d'une tranchée obstruée de soldats. Il s'était signalé i» l'Aima et ii Inkerniann; il fut inhumé le .0 dans le cimetière des officiers de l'artillerie et du génie, auprès du lieutenant-colonel Guérin, atteint d'une balle au front au moment oii il examinait par-dessus le parapet les ouvrages russes, et du commandant Késerville, blessé mortellement eu dirigeant les travaux du mamelon \ erl.
Le colonel Picard, du 91' (autrefois I6« léger), fut blessé, et le bruit de sa mort courut à Amiens, où il avait des parents et des amis. Pour les rassurer, un de ses compagnons d'armes adressa à un médecin d'Amiens une lettre qui renferme d'intéressants détails :
Mon cher docteur,
Devai.t Sébaslpol, 21 juia 1855.
» Je viens de voir le colonel Picard, commandant le IC" léger, qui a été transporté a une des ambulances de l'armée, par suite de trois blessures qu'il a reçues au combat du 18 juin.
«Contrarié d'apprendre que quelques-uns de nos compatriotes, soldats à son régiment, avaient écrit immédiatement après l'afTaire qu'il avait été laissé pour mort sur le champ de bataille, le colonel me charge de faire savoir à ses parents et amis que son étal est loin d'être inquiétant, et qu'il espère sous peu reprendre son service.
» J'ai pensé, mon cher docteur, que vos nombreuses relations vous facilitant l'exécution des désirs du colonel, vous ne m'en voudriez pas de la liberté que j'ai prise de m'adresser directement à vous, et que vous seriez assez bon pour y donner la suite désirable.
)) Je profilerai de celte circonstance pour vous entretenir de quelques-uns des hauts faits du I G» léger depuis son arrivée en Orient. Voici à cet égard les renseignements que j'ai recueillis :
)> Le 10 juin dernier, les Russes, voulant reprendre le mamelon Vert, qui leur avait été enlevé le 8, le IG* léger, commandé par son colonel, a eu à défendre cet ouvrage, et s'est noblement acquilié de sa lâche sous une grêle de projectiles; il a repoussé les attaques des Russes, et s'est maintenu dans la redoute. Dans les journées des 8, 9 et 10 juin, ce régiment a eu cinq officiers blessés, vingt-deux soldats tués et environ soixante blessés.
» Désigné pour la tète d'attaque de la tour Malakolï, le IG" léger part le 17 juin à onze heures du soir, et avant le jour il est à son poste de combat, dans les tranchées ett avant du mamelon \ erl ; il lui est distribué des échelles, pelles, pioches et haches, il attend le signal convenu pour franchir le parapet de la tranchée et s'élancer sur MalakolT; avant ce signal, le régiment est aperçu, et les Russes font pleuvoir la mitraille sur les tranchées qu'il occupe!... Enfin le signal est donné, et successivement les trois bataillons s'élancent au pas de course sur Malakoft', sans hésitation aucune, sous une pluie de mitraille , de grenades, de 1er et de plomb. Arrivés jusque dans le fossé oii les échelles se dressent, les trois bataillons sont accueillis par un feu épouvantable de mousqueterie, el ils ne peuvent escalader le parapet. Eu vain le régiment cherche plus a droite à trouver un accès : a peine a-t-il répondu a la mousqueterie des Russes qu'il a déjà près de la moitié de ses hommes hors de combat. Le général Bninet, qui a été tué dans cette affaire, fait sonner la retraite. A cette première sonnerie peu d'hommes se retirent; enfin elle est répétée, et sous un feu de mitraille le régiment regagne les tranchées.
Il Le drapeau a deux fois la hampe brisée dans les mains de l'officier qui le porte; il est criblé de mitraille, il est beau ii voir. Le colonel Picard a reçu trois blessures , un biscaicn au-dessus de la hanche droite, un éclat d'obus au ventre et un coup de pierre à la poitrine : affaibli par le sang qu'il perd, il se traîne difficilement appuyé sur un sapeur ; dans ccl étal le colonel ne veut point quitter la tranchée avant d'avoir vu son drapeau. On le lui apporte, il le touche de ses mains et le fait tiansporter en avant de lui !...
« Ces faits, mon cher docteur, que je suis heureux de vous raconter , prouvent que la jeune armée pourra un jour entrer de front avec la vieille dans le temple de mémoire.
a Votre bien dévoué,
Il GuiLLOS. Il
Le 19"= régiment eut hors de combat 393 soldats et 27 officiers. La mort des frères Laugier présenta une triste particularité. L'un d'eux, ious-lieulenaiit , est mulilé par un biscaïen; son frère, fourrier au même régiment, accourt pour lui porter secours ou pour lui donner un baiser d'adieu ; et pendant qu'il se baisse pour l'embrasser, une balle rétend roide mort sur le corps du mourant.
Un sous-lieutenant du 5" bataillon de chasseurs à pied, M. 'les Garets - d'Avs, sorti de Saint-Cyr au mois de septembre lS!y4 . mourut des suites de deux blessures qu'il avait reçues à l'assaux de la lour Malakoff. Le capitaine de la compagnie, M. de Monlessny, voulut annoncer lui-même cette triste nouvelle à la mère du jeune homme. U lui disait en terminant : « Excusez la brièveté de cette lettre. J'ai de la peine à écrire; ayant une jambe cassée et ay<tnt aussi une mère à rassurer. »
Un ami du défunt, M. deChonlot, capitaine dans la légion étrangère , accourut pour le voir, lorsqu'il apprit la gravité de son état. Mais il ne vit qu'un corps sans vie , qu'on allait rendre à la terre , et un officier qui fabriquait une croix de bois. C'était le lieutenant de la compagnie, qui préparait de ses projires mains la croil qui devait reposer sur la tombe de son jeune sous-lieutenant.
Un lieutenant du même bataillon, M. Achille Bureau , mandait le 23 juin à sa famille domiciliée à Reims :
a Sébastopol, 25 juin 1855.
■■> Mes cnKRs parents,
» Je vous écris d'un endroit oii certes je m'attendais à entrer d'une tout autre manière. Je suis à l'hôpital russe, blessé et prisonnier. Ces deux conditions d'entrée n'ont rien d'alarmant, c'est pourquoi je me suis servi des mots dans toute leur crudité. Le 1 8 du mois courant , au malin , devançant par ordre une colonne d'attaque pour reconnaître les abords d'un ouvrage , j'ai pu parvenir à douze ou quinze cents mètres , sous le feu le plus vif de mitraille et de mousqueterie : près d'arriver au but, <à quelques pas du fossé, j'ai été frappé d'une balle en pleine poitrine. J'ai cru la blessure mortelle sur le moment , vu que j'étoulTais et que le sang sortait en abondance par les deux trous qu'elle avait faiis. La Providence en avait décidé autrement; au lieu de me percer les poumons, la balle n'a fait que longer les côtes , pour sortir par l'épaule droite. Je suis resté pendant trois heures sur le dos, entouré de blessés et d'agonisants, atlendant qu'il plût aux Russes de vouloir bien me relever; ce qu'ils firent, mais après m'avoir un peu dépouillé. Pendant ces trois heures, je suis resté en butte aux coups des artilleurs russes el français. Un éclat d'obus est venu me tirerdes réflexions que l'on peut faire en un semblable moment. Une forlê contusion à la têle s'ensuivit. Aujourd'hui je vais mieux , beaucoup mieux. U est question d'échange de prisonniers: puisse ce projet se réaliser et m'envoyer sur les beaux coteaux de la Champagne, oii je goûterai le repos que j'ai bien acheté depuis le commenoemenl du siège !
u Ayez comme uioi bonne confiance. Je vous écrirai postérieurement du lieu de ma ré^ldehcéi
• Je vous embrassse , elë.
11 A. Bureau. »
L'atmée anglaise compta 1,296 hommes tués, blessés ou disparus. Au nombre des morts étaient le général sir John Campbell et les colonels Yea et Shadforth. La flotte regretta le capitaine Lyons , second fils de l'amiral EdmUiid Lyons.
S'il fallait en croire le général GortschakolT, les Russes n'auraient eu hors de combat, pendant les journées des 17 et 18 juin, que 2 officiers supérieurs; 781 hommes tués; 4 officiers supérieurs, 4 3 officifrs subalternes et 3,I3> hommes blessés; 1 géi.éral , h officiers supérieurs, 29 officiers subalternes, el 815 hommes atteints de contusions; 2 généraux, 12 ofliciers supérieurs, 57 officiers subalternes, et 87» hommes blessés et contusionnés légèrement n'auraient pas quitté les rangs.
Les deux ordres du jours publiés à l'occasion du 18 juin olTrcnt un remarquable contraste ; celui du général Pélissier est rédigé avec une noble simplicité, celui du prince Gortschakolï est déclamatoire et plein d'emphase.