AVAMT-PROPOS DE L'EDITEUR
L'histoire de la Russie, à toutes les époques, prouve il'unc l':i(on absolue que cette puissance doit sou extension et sa ijrandeur an\ démembrements successifs de la Pologne. C'est par la Poliii;ne qu'elle domine la Suède et la Turquie, et c'est encore parla Pologne (pi'cllc inquiète l'Europe par sa politique envahissante. Ausii le tzar Nicolas, fidèle aux enseignements que ses prédécesseurs lui avaient laissés , recommanda, en mourant, à son successeur de garder la Pologne a tout prix ; dans ce but il lui disait : n Défendez la Krinice et la Finu lande a\issi longtemps que vous pourrez : ahandonnez-les cependant » si l'intérêt de la Hussic l'exige; mais à aucune condition, sous au- » cun prétexte ne rendez la Pologne, car les trésors, les ma[;asins » et les armées de la Russie nous viennent de là; dans ctlle lutte » vous devez sacrifier jusqu'il votre dernier homme et jusqu'à votre » dernier rouble ! u
En cITet , quand l'arrogante diplomatie russe fait éclater aux yeux de tous les projets lilierlicidcs de ses souverains, l'Europe iiisliiictivemeiit jellc les yeux sur la Pologne, parce que là est le point \ uliiérable de la Russie, l.e rétablissement de la Pologne est la rlel'de vofitc de la sécurité et de la paix générale. Aujourd'hui dans <ctle lutte suprême où la civilisation combat contre la barbarie, il est impossible de ne |ias évoquer le concours des Polonais, qui ont toujours été les plus anciens et les plus fidèles alliés de la France, et seuls ils ne nous ont jamais abandonnés, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune!...
Jusqu'ici nous avons olVert au public la description des contrées baignées par les mers Noire et Baltique, où les trésors et le sang le plus précieux de la France coulent pour le salut de tous ; jusqu'ici nous marchions sur le terrain des deux extrémités au nord et au midi des usurpations de la Russie. Aujourd'hui nous abordons le centre, le point culminant de la puissance russe, et nous offrons à nos lecteurs l'histoire de la Pologne, comme suite indispensable de nos séries. Mais ce n'est pas seulement l'histoire contemporaine de ce pays que nous avons voulu présenter au public ; nous lui donnons le tableau complet de treize siècles des annales de la glorieuse et héroïque Pologne. On doit connaître cet ensemble pour mieux admirer le passé , pour plaindre le présent et pour espérer dans l'avenir !...
Mais pour traiter cet important sujet, nous avons dû nous adresser à l'écrivain le plus compétent en ces matières. En conséquence, nous avons fait appel au talent et au patriotisme de M. Léonard Chodzko. Ce savant historien est le premier Polonais qui , depuis trente ans ((u'il habite la France, fait connaître sa patrie sous toutes les formes et ilaiis diverses publications. Fidèle à ses principes , fidèle à l'honneur de la Pologne cl de la France, i\l. Chodzko s'est acquis dans notre pays un nom populaire. En lui confiant le soin d'écrire Vlliftoire piipiitairc de la Pologne, nous avons loiil lieu d'espérer (juc le succès littéraire répondra à l'intérêt général et syuipalhiqiie qui s'attache à la cause polonaise.
CisTAvi HARRA.
INTRODUCTIOIV.
De tous les éinigrants de l'Asie vers l'Europe, à l'époque de la grande péréjjrinalioii îles peuoles, les Slavps se trouvèrent les plus anciens, les plus nombreux et les plus intelligents. Faute de notions chronologiques pour ces temps si recnli's, il est difficile de préciser exactement les époques au\(|uelles ces peuples prirent tour à tour les dénominations de Siyilics, de Vénodes, de Sarmales et bien d'autres encore ; mais ce qui est posilil', c'est que le nom du peuple Pulamen ou l'utonais est des plus anciens ; que de ton! temps ce peuple fut remarquable entre tous; que de tout temps il bifbita et domina entre l'est el l'ouest les lerriloires arrosés par le Dnieper, la Oz«ina cU'Oder; quedu nord au midi il s'élenditde la Balliq le à la mer Aoire et au Danube. Et comme la suprématie slavo-polonaise exerçait son influence au loin, l'esprit et le langage polonais se retrouvent aujourd'hui encore dans toutes les contrées de l'Europe méridionale et occidentale.
En traçant le vaste et rapide tableau de treize siècles de l'histoire populaire de la Pologne dans un cadre resserré, nous ne pouvons nous arrêter ni aux recherches des origines archéologiques, épigraphiques et ellinographiques , ni aux analogies frappantes des noms propres de provinces, de villes, de rivières, sortant ou se rapprocliant de la langue polonaise et se retrouvant dans tome 1 Europe: il nous suffira de dire que les antiquaires el les archéologues européens ne sauraient arriver à la parl.iitc connaissance des origines et des analogies géographiques sans apprendre d'abord les idiomes slaves. Ils seront étonnés de Irouvcr dans les inscriptions sanscrites, assyriennes, phéniciennes, grecques, romaines, etc., les sons et les mots slavo-polonais; et cepeudant il n'y a en cela rien d'élrange, car les premières et par conséquent les plus profondes couches sont slavopolonaises...
lîevenons sur le territoire spécialement polonais, et nous verrons que les Slavo-Polonais fondent ii l'est et au nord : Kiioxv, Czerniéchow, SlaroJub, Smolensk , Novogrod la (irande; il l'ouest, ils élèvent Krakovie , VVroçlaw ( Breslau ) , Glogau, Szczycin (Stetlin), Gdansk (IJanaig). Krelewieç (Keewisberg), et que, placés aux confins de ce vaste cercle, ils combattent courageusement les invasions des Varégo-Russes, des Tatars et des Allemands. Et celte lutte des Polonais est séculaire , incessante , car ils eombaltent pour l'uniié et l'indépendance de leur pairie; ils ne sont jamais conquérants, ils n'aspirent jamais à la possession des biens d'autrui, et cependant tous leurs voisins ne pensent qu'à s'approprier les lambeaux de la Pologne ! Les projets et l'accomplissement des démembrements de ce pays sont aussi anciens que l'existence des copartageants. Dans celle lutte gigantesque l'aigle blanc et le cavalier armé de Lilvanie montant le cheval blanc, ces antiques emblèmes héraldiques de la nationalité polono lilvaniennc, cette couleur blanche représentant l'ange du bien, la justice, la bienveillance, la liberté, luttent toujours contre les aigles noires , contre les monstres k deux tètes de la Russie , de l'Autriche et de la Prusse , contre celte couleur noire représentant l'ange du mal, l'injustice, la rapacité, le despotisme !...
Ce qui prouve le mieux l'antiquité des Polonais et leur supériorité sur les autres rac( s slaves, c'est que chez eux seuls on trouve les traces lointaines d'une langue cultivée, d'une civilisation avancée, de titres écrits littéraires et scienlifu|ues, et de relations commerciales avec rorieni,lc midi el l'occident de l'Europe. Aussi l'évêque IJillmar, qui accompagna l'empereur Olhon 111 dans le voyage que ce prince lit en Pologne en l'an lODO, quoique ennemi acharné de la l'olognc et de Holeslas le (Irand, dit cependant qu'il a vu dansée pa\s de lelles richesses, qu'elles sont incroyables et inénarrables (incred bttia ac inijfabiliu).
I)<ji, des l'année nC5 , le roi Miéczyslas avait propage la religion cUréiiennc en Pologne ; en <J97, Holeslas le Grand ciab'lit les moines de Saint-Romuald ; en in08 il confia aux bénédictins, à Sieciechow, à Lysa-Gora, ii Tyi.i ç , 1- soin de propager l'instruction publique. Depuis celte époque le clergé polonais, formé en majorité de régnicoles, fidèle aux véritables doctrines de l'Evangile, chercha a réaliser l'alliance féconde de la religion, de la liberté et de l'égalité. Des le onzième siècle on fonnail d'-s bibliolbèques. En 1 IGG, l'historien Mathieu Cholexta , évèqiie de Krakovie , cite sans cesse les Digestes et les Institutions romaines, qu on avait découverts trente ans auparavant en llalic. On trouve aussi chez cet évèque des citations de Valcre , historien romain , qu'on ne connaît jdus aiijourd'liul ;
quant anv autres classiques latins, ils étaient aussi familiers alors qu'aujourd'hui. Aussi les écoles el les bibliothèques polonaises étaient au douzième siècle dans un état aussi florissant que celles des peuples de la race latine. \n treizième siècle, la jeunesse polonaise fréquentait les universités de France et d'Italie et s'y ht remirquer par son application et par son inlelligeiice. Le clergé polonais, aussi sage qu'éclairé, resta étranger aux débats oiseux seolastiques si fréquents dans l'Occident ; et seul dans la ehrélienlé entière sut préserver son esprit de la contagion universelle, et tourner toute son activité à propager les saines doctrines. Ce fui à cause de cela que les Polonais, fréquenlaut en foule les universités de Padoue et de Bologne , y furent très-appréciés, y remplirent des fonctions académiques, et devinrent mèms recteurs sans être naturalisés. Souvent aussi ils furent appelés comme arbitres dans les débats des savants des nations ultramonlaines.
Après les historiens Gallus, Nestor, Cholewa, qui ont vécu entre lO.'.O et 1167, surgit l'historien Mncent Kadiubek {1 1110-1323), qui ayant terminé ses études à l'université de Paris, parvint en I .'07 il l'évêché de Krakovie, el écrivit ii celte époque l'histoire ancienne de Pologne et celle de son temps; il les soumit à la critique de l'bistoricn et du philosophe. Apres lui, llirlin Slrzepski , connu sous le nom de Martinus Pulunus ( i2lO-l>80), historien de Pologne, est le premier écrivain connu ipii ail composé un travail important sur l'histoire universelle. Sjs manuscrits furent copiés et propagés , et les premiers qui occupèrent les presses lors de l'invention de l'imprimerie. La première édition parut à Turin en 1 i77 ; sept éditions parurent à Strasbourg, entre les années 1484 et 168j; les autres réimpressions parurent à Prague, à Paris, à Lyon, à Bàle , à Anvers, à Venise, à Cologne, entre les années I48S et IGlG. Bayle , dans son Dictionnaire, a consacré un article ii Strzepski sous le nom de /'ci/onus.
El pendant que Martin le Polonais s'occupait ainsi des sciences historiques, Eraznve Ciolek, latinisé en l7(e/(»o ( i2IO-128,'>) eoseiguail à l'Europe les lois de l'optique, qu'elle n'avait pas connues jusqu'alors.
Sous le règne de Kasimir le Graml, l'année t347 fut doublement mémorable; d'un côté ce roi, eu réunissant les dilTérenles lois anciennes et en les corrigeant, en lit un code compact, tout en s'occupanl de la fondation de l'université de Krakovie. Quoique la fameuse llulte d'iiT de l'euipcreur Charles IV n'ait été proclamée que neuf ans plus tard, en l:iiG, elleotïre cependant une divergence bien étrange avec le Statut de ff^ialiça de 1347. Ce dernier sert de base aux constitutions futures de la Pologne plus développées. Ici, on voit l'assemblée législative composée de sages évèques, ayant ii leur têie le grand roi, et ilont le langage sévère ne se souille jamais d'aucune absurdité. En Allemagne, au contraire, ses législateurs, l'Apocalypse à la main, rédigent la constitution du saint-empire, et forment sept électorals qui ne sont que les sept chandeliers mystiques !
Quant a l'université de Krakovie, c'est la plus ancienne de toutes les écoles de ce genre dans le nord-est de l'Furopc; car celle de Pra(;ue, en Bohème, ne fut fondée qu'en 13 0, celle de Vienne qu'en I3C.S, el celle de Leipzig qu'en Uni). En I3G4 le pape Urbain V l'égala il toutes les autres universités de l'Europe. Cette université, créée sur le modèle de celle de Paris, acclimata sur les bords de la Wistule toutes les sciences connues alors en France. Les progrès de l'université furent immenses, et les docteurs de Krakovie envoyés, en I4.JI , au concile de Bàle, eurent la première place après ceux de Bologne.
G'tst sous de pareils auspices que Krakovie devint au quinzième siècle le centre de la civilisation et en même temps de la puissance politique des Slaves ; c'est ainsi (]u'en tout temps et en toute circonstance brillait toujours el se montrait supérieure, parmi toutes les autres races slaves, notre Pologne, et cela se comprend, car elle y est la plus ancienne, la plus homogène el la plus civilisatrice. C'est encore en Poloifue que fut fondée, en I47t, la première imprimerie, peu d'années après son invention sur les bords du Rhin. De tous côtés la jeunesse étrangère anivait k Krakovie pour y puiser des lumières; toutes les sciences y étaient florissantes. Koperiiik, né en iU3, y fil ses éludes; c'est donc encore en Pologne que surgil le premier révélateur du véritable système du monde. Kopernik précéda de quatre-vingt-onze ans Galilée, de quatre-vingt-dix-huit ans Kepler, de cent vingt-trois ans Descaries, de cent soixante-dix ans Kewlon, et de trois cent soixante-seize ans Laplace !
C'est encore dans cette même université de Krakovie que Grégoire Sanoçki, né en l402, d'abord professeur de philosophie , ensuite archevêque de Lcopol , et mort en 1479, qui appelait haute-
HISTOIUE DE POLOGNE.
roent la dialectique scolaslique : des rêves de veillauls {vigitantium somnia] ; qui disait de l'astrologie : « Que ceux qui veulent prévoir )i l'avenir non-seulement se trompent eux-mêmes, mais tourmen- » lent encore ceux qui envient le bonheur promis ou qui ont peur du u HialUeur prévu. » C'est encore lui qui épura la langue latine, que les nouveaux grammairiens étrangers ont souillée, et qui l'enseigna en Pologne dans tcmte sa pureté romaine, aussi, lorsqu'il expliquait dans sa chaire les Bucoliquesdc Virgile, l'afllucnce desaudileursélait immense.
Et tout cela se passait en Pologne au moyen âge ! Il n'est donc pas étonnant qu'à l'époque de la renaissance la Pologne brillât d'un éclat si vif, et que le comniencement du seizième siècle ait été l'âge d'or de la liitéralure polonaise, de la tolérance religieuse et de la civilisation la plus avancée.
En 1520, la sainte inquisition, à la suite de l'influence étrangère, se glissa pour un instant sur cette terre de liberté; mais elle ne compta que dix sacrifices , et fut bienlôi supprimée par les évèques polonais eux-mêmes. Aussi des milliers d'étrangers persécutés pour leurs doctrines y trouvèrent un asilesùr : l'Angleterre, la Suède, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne complaifnt des émigrés aux bords de la VViatule, du Mémen , du Dnieper. Pendant ce temps-là la religion cailiolique romaine dominait toujours, et la tolérance polonaise lui acquérait un triomphe durable; chaque jour davantage la nationalité s'incarnait dans ce culte, ce qui explique pourquoi jusque de nos jours, la réforme et le schisme s'acharnent à frapper la Pologne fidèle à ses traditions séculaires !...
Il était rare aux quinzième et seizième siècles de rencontrer un Polonais qui ne parlât trois ou quatre langues, pendant que le latin était général. C'est pour cela qu'Erasme de llotterdam dit des Polonais, dans sa lettre à Séverin Bonar : « C'est dans ce pays que la philosophie possède d'excellents disciples, c'est lit qu'elle forme ces citoyens polonais qui osent être savants, u
Le célèbre j'Muret, comparant les nations alors réputées les plus polies et les plus savantes, les Italiens et les Polonais, se demande : « Quelle est, entre ces deux nations, celle qui mérite qu'on la loue davantage sous le rapport des scirnccs et des arts ? Sonl-ce les Italiens, dont la centième partie à peine étudie le grec et le latin, et montre quelque goût pour les sciences; ou les Polonais, dont un grand nombre connaissent parfaitement les deux langues, et qui paraissent animés d'une telle ardeur pour les sciences, qu'ils y consacrent leur vie entière? »
Juste Lipse , en écrivant à l'un de ses amis résidant en Pologne, dit entre autres : " Je ne devrais point m'étonner de votre science. Vous vivez au milieu de ces hommes qui ont été réputés barbares, et aujourd'hui c'est nous qui sommes barbares à côté d'eux. C'est la Pologne qui ouvrit ses bras hospitaliers à la Grèce et au Latium, méconnus, et aux Muses, qui avaient été si méprisées. »
Lorsqu'en 16G0 Buoncompagni , évêque de Camerie, x'inl en Pologne comme nonce du pape, et lorsqu'il visita le cabinet de curiosités du roi Sigismond- Auguste, rempli de médailles, monnaies antiques et modernes, camées, bijoux, il en fut tellement émerveillé, qu'il s'écria « qu'il n'a rien vu de pareil ni à Home, ni à. Florence, ni à Venise ! «
La première diète d'élection oii la noblesse, représentant toute la république, se trouva réunie, on ne vit pas la cette turbulence, ces coups de sabre du dix-septième siècle lorsque les intrigues des cours voisines y fomeniaient de» divisions, aspirant sans cesse aux démembrements de la Pologne. En là" 2 l'esprit de liberté sage y régnait, les citoyens étaient hers de la grandeur de leur pays et dignes de la représenter. Le cardinal Commendoni, nonce du pape à NVarsovie, atteste « qu'il n'a jamais vu rien de si beau, et qu'au milieu de quelque cent mille hommes armés, pas une ri\e, pas un accident n'eut lieu ; que tout se passa dans l'ordre et l'harmonie la plus parfaite. »
L'historien de France, le président de Thou , en parlant de la Pologne, l'appelle <> pays fertile, ]deiii de villes, de châteaux, rempli d'une noblesse courageuse qui joint ordinairement l'amour dfs lettres à l'exercice des armes. » Et plus bas, il parle de sa surprise à la ■vue des gentilshommes polonais qui vinrent a Paris, eu I,'i7;i, ullrir la couronne élective à Henri de Valois. « Ou ne peut exprimer l'étonncment de tout le peuple français quand il vit ces ambassadeurs avec des robes longues, des bonneU de fourrure, des sabres, des flèches et des carquois; mais l'admiration fut extrême lorsqu'on vit la somp tuosité de leurs équipages, le» fourreaux da leurs sabres garnis de pierreries, les brides, les selles, les housses de leurs chevaux enrichies de même, et un air d'assurance et de dignité qui les distinguait parliculièremenl... Ce qu'on remaïqua le plus, ce l'ut leur facilité de s'énoncer en latin, en français et en italien : ci s quatre langues leur étaient aussi familières que la langue même de leur pays. 11 ne se trouva a la cour que deux hommes de condition qui pussent leur répondre en latin, le baron de Milhau et le marquis de (îastclnau- Maurissière; ils avaient été mandés exprès pour soutenir en ce point l'honneur de la noblesse française, qui rougit alors de son ignorance. Pour ce temps-la, c'était beaucoup que d'en rougir... Les Polonais parlaient notre langue avec tant de pureté, qu'on les eût plutôt pris pour des Uumuius élevés sur les bords de la tiuiue et de la Loire que
pour des habitants des contrées qu'arrose la \Vistule ou le DiiiépT, ce qui lit grande honte à nos cuurti;;ans, qui ne savent rien et qui sont ennemis déclarés de ce qu'on appelle science; aussi quand les nouveaux hôtes les interrogeaient, ils ne répondaient que par des signes ou en rougissani... »
Alalheureusemcnt tant de gloire, tant de supériorité en tous genres attirèrent sur la Pologne l'envie et la jalousie, et enfin les couvoitises des puissances éirangères voisines. Jusqu'en 1G02, les Polonais combattirent glorieusement et ejlicacement dilTérenles invasions, les unes après les autres; mais dans cette fatale année Kijî, le lih ruiu vélo, regardé comme la jiruu- lie de ta U'^ertê d'ar polonaise , fut implanté, et avec lui l'anarchie ; alors les lultvs de i'arisioeratie amenèrent l'intervention extérieure, au point que dès l'année 165* tous SIS ennemis voisins à la fois envahirent la Pologne : au nord, les Suéilois; au nord-est, les Moskovites, lesTalars, les Kosaks; au midi, les Turk< , les Transylvains, les Hongrois ; a l'ouest, les Allemands. Alors l'édifice poliiique fui ébranlé dans ses bases, Us monuments des lettres et des arts, les bibliothèques, les archives et les écoles, les églises et les châteaux, les arsenaux et les forts, tout fut attaqué , brûlé, miné ou euiporté comme butin par et chez les envahisseurs. Le courage des soldats et le génie de plusieurs généraux, et surtout du célèbre Etienne Czaniierki, parvinrent à sauver une partie de la Pologne; mais depuis IGtiO, les démembremenls de ses territoires l'amoindrirent sans cesse, et la décadence ne s'arrêla plus. Cependant, au milieu de malheurs continuels, au milieu de l'épuisement moral et intellectuel, les Polonais repoussèrent toujours avec horreur la barbarie asiatique de la Moskovie, les lumières trompeuses du Brandebourg, et la prétendue légitimiié de l'Autriche ! Et c'est lorsque ce pays, qui par un privilège particulier avait devancé le travail des siècles, eut succombé sous tant et de si fatales influences, i|ue les historiens et les publicistcs étrangers, ]irenant les faits pour les idées, donnèrent a la Pologne le nom de barbare l Comme si le sommeil était la mort !
En effet, dans le courant du dii-huiticme siècle, pendant que la Russie, la Prusse et l'Autriche s'unissaient pour semer la discorde et l'anarchie en Pologne, et la travaillaient infernalement afin de la subjuguer plus facilement, les Polonais cherchaient sérieusement a introduire chez eux des réformes salutaires. Mais les trois puissances voisines, devinant que les menaces et la cormiition ne pourraient empêcher les Polonais d'opérer leur régénération, lancèrent alors leurs soldatesques, et la Pologne politique disparut au milieu du carnage, du sang, et du vaste système de dénationalisaiion.
Mais malgré tous ces malheurs, l'espoir des Polonais ne s'est point découragé; nialgré toutes les dilVicultés, ils n'ont jamais cessé de cultiver leur liitéralure , les sciences et les arts, et jamais le cortège des savants et artistes polonais eu tout genre n'a été plus nombreux et plus brillant que dans les soixante dernières années !
Une fois de plus nous venons offrir à la France, qui depuis trente ans a toujours si sympathiquement encouragé nos publications, un nouvel ouvrage qui retrace les annales de la Pologne heureuse ou opprimée. Quand on s'adresse au grand peuple français, on vient toujours à propos en parlant de gloire et de luttes généreuses. L'union entre les deux nations est indépendante des traités et des circonstances poliiiqucs. Ce n'est pas seulement à la fin du dii-huitième siècle que les Polonais fraternisèrent avec la France, ce n'est pas non plus en 1830, lors(|u'ils brisèrent la nouvelle coalition libcrticlde formée contre la France de juillet, ce sont des siècles qui ont cimenté l'union sainte et sacrée des deux peuples amis.
Pendant son existence historique de treize siècles, après avoir passé par toutes les splendeurs de ce monde, dans son intérieur, la grande mission de la Pologne a toujours éié de préserver l'Occident et le midi de l'Europe contre les invasions delà barbarie du l\ord et de l'Orient. Eu effet, trois peuplades orientales ra|)aces et envahissantes cherchèrent toujours à pénétrer dans l'Europe occidentale pour y établir leurs dominations et leurs croyances, et toujours la Pologne civilisatrice et religieuse présenta sa mâle cl noble poitrine pour sauver la civilisation et la chrétienté !
D'abord ce furent les horiles tatares païennes, qui, s'étant brisées dans cent invasions en Pologne, et ne pouvant atteindre leur but, s'unirent à l'orient aux Ottomans, et au nord aux Moskovites, pour recommencer leurs invasions désastreuses.
Depuis, la Pologne, et avec elle la Lilvanic, durent lutter contre les deux envahisseurs à la fois, contre la Moskovie et contre la Turquie. Après quatre siècles de lutte contre la 'J'urquie, celle-ci se brisa devant la Pologne de Sobieski, et depuis lors la Turquie cessa à jamais d'être redoutable ii l'Europe.
Enfin, dans la lutte plus longue et plus terrible contre la barbarie tataro-iuoskovite , les Polono-Litvaniens furent toujours victorieux ; ils auraient sufli seuls à leur grande mission si les deux autres puissances allemandes, l'Autriche et la Prusse, ne se fussent unies aux Moskovites contre l'infortunée Pologne pour tomber sur elle par derrière, l'accabler d'abord et la calomnier ensuite. Ces trois puissances
s'flVorii'ri'iit de |ir(iin er à ri'iiiii|io cjne la Poloyiic ctail iiuilile, qu'elle ne pouvait cl qti'ellr uc devait pas exister. Et il s'est trouvé en Europe des Elats, des cabinets et des publicisles qui ont répété celte iniquité pour justifier l'abandon de la Polof^ne !
Depuis cette époque, si la Pologne et sa cause rencontrèrent des détracteurs intéressés, soudojés, il ne leur mancjua pas non plus de défenseurs j;énéreu\. Si nous n'étions restreint dans le cadre qui nous est tracé, nous pourrions citer plus d'un de ces défenseursmais nous nons contentons de rapporter (iiielques passages d'un discours prononcé du liaut de la tribune française en ISl'é, parce que ce passajje s'adapte ici parfaitement U notre sujet , qu'il sera éternellement vrai, cl qu'il exprime les sentiments de la France entière. Voici les paroles prononcées par le vicomte Victor Hiigo, pair de France :
» ...Toutes les fois qu'il s'agit devant cette noble assemblée de débattre la ([ueslion polonaise, cette question cesse d'être ordinaire, car elle dépasse la portée des questions politiques ; elle réunit dans une commune et universelle adhésion les dissidences les plus déclarées, les opinions les plus contraires, car dans la question polonaise c'est la civilisation même qui est compromise...
u Deux nations entre toutes, depuis quatre siècles, ont joué dans !a civilisation européenne un rôle désintéressé : ces deux nations sont la France et la Pologne. La France dissipait les ténèbres, la Pologne repoussait la barbarie; la France répandait les idées, la Pologne couvrait la frontière. Le peuple français a été le missionnaire de Ja civilisation en Europe, le peuple polonais en a été le chevalier.
" Si le peuple polonais n'avait pas accompli son œuvre, le peuple français n aurait pu accomplir la sienne. A un certain jour, à une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la Pologne a eu Sobieski, comme la Grèce avait eu Léonidas.
« Ce sont là des faits qui ne peuvent s'elïacer de la mémoire des nations. Quand un peuple a travaillé pour les autres peuples, il est comme un homme qui a travaillé pour les autres hommes : la reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous lui est acquise; il est glorifié dans sa puissance, il est respecté dans son malheur; et si, par la dureté des temps, ce peuple, qui n'a jamais eu l'égoïsme pour loi, qui n'a jamais consulté que sa générosité, que les nobles et puissants instincts qui le portaient à défendre la civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une grande nation.
« C'est là, messieurs, la destinée de la Pologne. Mais la Polopue, messieurs les pairs, est grande encore parmi vous; elle est i^randè dans les sympathies de la France, elle est grande dans les respects de l'Europe ! Pourquoi ? C'est qu'elle a servi la communauté européenne, c'est qu'à certains jours elle a rendu à toute l'Europe de ces services qui ne s'oublient pas.
» Aussi lorsque, il y a quatre-vingts ans, cette nation a été rayée du nombre des nauons , un sentiment douloureux, un sentiment de profond regret s'est manifesté dans l'Europe entière. En 177J la Pologne est démembrée; quatre-vingts ans ont passé, et personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de quatre-vinpls ans ce grave fait de la radiation d'un peuple, non, ce n'est point un fait accompli ! Avoir démembré la Pologne, c'était le remords de Frédéric II ; n'avoir pas relevé la Pologne, c'était le regret de Napoléon. Je le répète, lorsqu'une nation a rendu au groupe des autres nations de ces services éclatants, elle ne peut plus disparaître; elle vit, elle vit a jamais! Opprimée ou heureuse, elle rencontre la sympathie elle la trouve toutes les fois qu'elle se lève.
'. ...L'unité des i)euples s'incarne de deux façons dans les dynasties et dans les nationalités. C'est de cette manière, sous cette double forme, que saccomjilit ce difficile labeur de la civilisation, œuvre commune de l'humanité; c'est de cette manière que se produisent es rois Illustres et les peuples ,missants. C'est en se faisant nationame ou dynastie que le passé d'un empire devient fécond et peut produire 1 avenir. Aussi c'est une chose fatale quand les peuples brisent des dynasties, c est une chose plus fatale encore quand les princes l>risciit des nationalités.
■• -Messieurs, la nationalité polonaise était illustre ; elle eût dû être rcspecee. Que la France en avertisse les princes, qu'elle mette un crnie el(iii;elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle le monde écoute; quand la France conseille, il se fait un travail mysierieux dans les esprits, et les idées de droit et de liberté, d'humanite et de raison, germent cliex tous les peuides
" Dans tous les temps, à toutes les époques, la France a joué dans !.. civilisation ce rôle considérable, et ceci n'est que du pouvoir spirituel ; c est le pouvoir qu'exerçait Home au moyen âge. Rome était ..lors un Etat de quatrième rang, mais une puissance de premier ordre. 1 ourquoi :' C'est que Home s'appuyait sur la religion des peuples, sur une chose d'où toutes les civilisations découleia
'■ \ oila, messieurs, ce qui a fait Home catholique puissante, à une époque ou l'Europe était barbare. c , une
sniri'^.cHrrV.'' '^ '''■''"!^*' " ''"'"^' '^'"'"^ ?•■"•'''= «l*^ ""C puissance f'a, >ri. m,^ Home; la Irance a, dans les choses de la civilisation,
N ,' ,^ ,"""'^ ■"^" '^' •' «"<=<"•« <l="'s les choses de la reli.Mon. cix'ilisalio.r!.. r',"li""' '"!' ""■"'.'^"■•^' '^^ m'entend re mêler ces 'mots : ciMlisalion et religion ; la civilisation, c'est la religion appliquée.
" La France a été et est encore plus que jafnais la nation qui préside au développement des autres peuples.
"Les princes qui possèdent des peuples ne les possèdent pas comme maîtres, mais comme pères; le seul maître, le vrai maître, est ailleurs ; la souveraineté n'est pas dans les dynasties, elle n'est pas dans les princes, elle n'est pas dans les peup'les non plus, elle est plus haut ; la souveraineté est dans toutes les idées d'ordre et de justice, la souveraineté est dans la vérité.
>' Quand un peuple est opprimé, la justice souffre, la vérité, la souveraineté du droit est offensée ; quand un prince est injustement outragé ou précipité du trône, la justice souffre également , la civilisation soiitïre également 11 y a une éternelle solidarité entre les idées de justice qui font le droit des peuples et les idées de justice qui font le droit des princes. Uites-le aujourd'hui aux tètes couronnées comme vous le diriez aux peuples dans l'occasion. Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir moral de la France est immense. Autrefois, la malédiction de Rome pouvait placer un empire en dehors du monde religieux; aujourd'hui l'indignation de la France peut jeter les oppresseurs de la Pologne en dehors du monde civilisé.
» Il faut donc que la nation française élève toujours en faveur de la nation polonaise une voix désintéressée et indépendante ; qu'elle proclame, en toute occasion, les éternelles idées d'ordre et de justice, et que ce soit au nom des idées et de stabilité et de civilisation qu'elle défende la cause de l.i Pologne opprimée. Après toutes nos discordes et toutes nos guerres, les deux nations, cette France qui a grandi et mûri la civilisation de l'Europe , cette Pologne qui l'a défendue, ont subi des destinées diverses; l'une a été amoindrie, mais elle est restée grande; l'autre a été enchaînée, mais elle est restée tière. Ces deux nations doivent avoir l'une pour l'autre cette sympathie profonde de deux sœurs qui ont lutté ensemble. Toutes deux, je l'ai dit, je le répète, ont beaucoup fait pour l'Eurojie ; l'une s'est prodiguée , l'autre s'est dévouée.... »
C'est un fait connu, avéré, parce que c'est un fait accompli, que depuis et à cause de la chute de la Pologne, l'Europe est dans des révolutions et dans des guerres interminables. Nulle part rien n'est assis solidement, parce que durant cette longue et désastreuse période, les cabinets occidentaux n'ont pas voulu s'occuper sérieusement de la question polonaise.
Si avec la chute de la Pologne se terminaient son présent et sou avenir; si les Polonais avaient accepté le système et le but de leurs envahisseurs partageurs, s'ils avaient cessé de protester par leur parole, par leur plume, par leurs armes et par leurs martyrs contre l'anéantissement politique, intellectuel et religieux de leur patrie, on pourrait peut-être dire que tout est fini , et que la Pologne n'est plus ni possible ni utile. Mais l'univers entier est témoin de faits tout contraires! L'univers sait et voit constamment que les Polonais n'ont jamais transigé avec leurs oppresseurs; qu'ils saisissent toutes les occasions possibles pour protester par les armes, par la plume ou par la parole contre les violateurs de leur antique et glorieuse nationalité , de cette nationalité polonaise qui défie toutes les entreprises, décourage toutes les oppressions, survit à tous les cataclysmes; ils prouvent enfin, avec la dernière évidence , que sans l'existence libre et indépendante de la Pologne la civilisation et la paix de l'Europe est un problème insoluble!
En effet, aux deux extrémités de l'Europe libérale et civilisatrice, la grande date de 89 marque une ère nouvelle, et nous voyons les assemblées nationales respectives accomplissant des réformes intérieures qui amènent, en Pologne , la constitution du 3 mai 1791 , et en France celle du 3 septembre de la même année et sanctionnée par le roi le 14. Comme l'attestent les dates, la Pologne a devancé la France, non-seulement en fait de constitutions, mais encore par les débats préliminaires : car la diète constituante polonaise s'ouvrit le 7 octobre 17 88 , tandis que les états généraux français ne s'ouvrirent que le 5 mai |7 89.
C'est encore dans la même année 1792 que la Pologne et la France combattent les armes à la main contre leurs communs envahisseurs, pour défendre les travaux et les résultats de leurs assemblées législatives. Si, dans une lutte inégale, la Pologne succombe en 1792 et en 1794, et si la France triomphe, c'est encore la Pologne qui se sacrifie et i|ui sauve la France ! En effet, la Russie, la Prusse et l'Autriche, occupées à combattre la Pologne et à s'en arracher les lambeaux , affaiblissent leurs forces sur le Rhin et au delà des Alpes et permettaieiil ainsi au génie des généraux français et à l'admirable vaillance des enfants de la France, d'accomplir des miracles. Mais ces mêmes miracles ne s'accomplissaient-ils pas avec la coopération directe, fidèle et patriotique des légions polonaises fraternisant partout et toujours avec les légions françaises?...
En effet, lorsqu'en 1795 la Pologne politique disparut de la carte de l'Europe; lorsque sur les débris fumants et sanglants de la l'oloipie, les trois puissances co-partageantes formèrent des coalitions liberlicidcs contre la France républicaine, consulaire et impériale;
HISTOIRE DE POLOG>E.
lorsque avec les trésors de la Pologne et avec des recrues polonaises ces puissances levèrent et augmentèrent leurs contingents; ne vit-on pas les Polonais, en toute occasion , et au moindre contact avec les Français, quitter les rangs de leurs oppresseurs, passer dans ceux de leurs frères les Français et les aider à vaincre leurs communs ennemis?
Et ces Polonais ne sont point des déserteurs : ils passent fièrement et au grand jour, car ce sont les représentants de leur patrie subjuguée ; ces Polonais sont des frères, des alliés et des soldats qui , sous Je drapeau tricolore, combattent pour les principes île la liberté et de l'indépendance des nations. Us n'ont jamais été, ne peuvent et ne doivent être regardés comme troupef inercenaires et étrangères au service de France, mais comme des alliés; c'est en cela que consiste ce dévouement et cette fidélité à toute épreuve des Polonais pour les Français. Lorsque tant de nations, tant de troupes mercenaires au service de France trabissaient ou abandonnaient la France et >apo- Jéon, les Polonais seuls emportèrent leurs drapeaux et leurs aigles Mancs purs de toute souillure, de tout reproche!...
En 18-3(1, les Polonais sauvèrent encore la liberté, l'indépendance et la civilisation de l'Occident, en brisant la nouvelle coalition liberticide qui s'était déjà formée à Pétersbourg, à Berlin et à \ ienne pour rétablir, à Paris et à Bruxelles, les fatals traités de 1815 dans leur intégrité primitive.
Depuis I84S jusqu'à ce jour, les Polonais ont prouvé qu'ils sont prêts à se dévouer toujours et partout, et pour leur patrie, et pour la liberté, et pour la civilisation de l'Europe. Eux, ils remplissent toujours leur devoir, leur mission.... C'est à l'Europe maintenant à voir, à juger, à agir!...
Oui , l'Europe peut compter sur les Polonais ; les paroles éloquentes du comte Charles de Montalerabert , pair de France, nous l'attestent :
« La Pologne occupe depuis longtemps le premier rang parmi les peuples victimes. Elle a toujours soulïert, et toujours elle a persisté à souffrir. Toujours envahie, dévastée, trahie, elle n'en a pas moins toujours jeté le gant aux oppresseurs, et marché la poitrine à jour contre eux. La résignation à cette haute mais dure mission est empreinte dans son histoire , dans ses traditions, dans ses mœurs, dans toute son existence nationale, depuis le touchant sacrifice d'Hedwige jusqu'aux dévouements héroïques de Sobieski pour l'ingrate Autriche et des légions pour la France. Le sacrifice a été sa vie, son uiétier, et pour ainsi dire sou industrie ; c'est de ce pain-la qu'elle s'o^t nourrie, et rien n'annonce qu'elle en soit rassasiée. Ses anciens preux ne bâtissaient pas de châteaux indestructibles comme les nôtres; ils n'habitaient que des maisons de bois , afin de les abandonner et de les laisser brûler sans regret quand le service de la patrie les en éloignai i. Ses ambassadeurs se ruinaient de fond en comble à l'étranger, ne voulant ni appauvrir le trésor public ni laisser éclipser par personne l'éclat du nom polonais. Ses budgets étaient votés par enthousiasme, et ses impôts se nommaient secours d'amour (subsidium charitativum).
• Toutes ses antiques richesses, toute sa force primitive, elle les possède encore; ses enfants exilés comme ses enfants esclaves ont hérité d'un double trésor: l'esprit de sacrifice et l'esprit de foi. Avec uu pareil héritage, que ne peut-on espérer, que ne peut-on reconquérir ' u N'est-ce pas la foi qui donne et redonne la vie ? n'est-ce pas le sac'-ifice qui l'entretient!' Par cette foi inébranlable en leur cause, ils déjoueront toutes les intrigues de leurs adversaires secrets, comme ils ont bravé tous les forfaits de leurs tyrans avoués. Par cette héroïque manie de tout sacrifier pour elle, ils lui assurent une durée éternelle , une inépuisable fécondité. Le double caractère que nous leur reconnaissons n'est point une illusion.
11 Doutez-vous de leur dévouement? Mais cherchez donc parmi ces réfugiés qui ont tout perdu pour la patrie , biens , foyers , dignités , santé, femmes, enfants , tout ce que l'homme a le droit et le besoin de défendre et d'aimer ; cherchez-en un seul qui ne soit prêt à recommencer demain, et cela sans hésitation, sans peine, sans surprise même. Ces hommes-là ne s'étonnent que d'une chose , c'est que nous Miyons, nous, étonnés de leur dévouement !
.) Doutez-vous de leur foi ? Mais voici cinquante années qu'ils viennent parmi nous nous montrer leurs blessures et les tronçons de leurs chaînes. Nous ont-ils jamais montré la moindre apparence de découragement? Ont-ils jamais cessé de croire à l'atTranchissement lie leur pays, au châtiment de leurs oppresseurs, à la tardive mais ^l'ire justice d'en haut ?
u Lorsque laissant loin derrière eux la patrie, et unis à nos armées n[)ublicaincs, ils les aidaient à chasser les Autrichiens de l'Italie, leur poitrine gonflée laissait échapper ce chant célèbre : .Von.' la Pol'j'/ite n'a j/oint péri puisque nous i.'iyons encore! Ceux qui le chantèrent les premiers sont morts, morts pour nous sur les plaines de la 1 ombardic, dans les montagnes de la Calabre, au pied des Pyramides, aiu chauips de Ilohenlinden ou sur les plages de Saint-Domingue : mais le chant, et l'âme qui le dicta, et la foi qui l'inspira, ont survicu, et leurs enfants le répètent chaque jour; et un jour viendra, s'il plaît au ciel , oii ils le répéteront encore une fois sur les bords de la \\ istule all'rancliis.
.. Le triomphe de la Pologne sera le triomphe de U liberté et de la justice : or, la justice et la liberté sont les filles aînées de Dieu ! »
Si les divers gouvernements de Louis XIV, Louis X^ , Louis XN 1, la république de 1792, l'empire, la restauration, Louis-Philippe P'' et la république de 1848, qui durent forcément et logiquement s'occuper de la question polonaise comme d'une question vitale pour la politique française, n'ont pas réalisé les légitimes espérances îles Polonais , il n'en est pas moins certain qu'en tout temps et en toute circonstance l'importance de cette question fut comprise par les hommes éminents. On connaît des voix puissantes qui s'élevèrent en sa faveur, comme on connaît aussi les regrets, malheureusement tardifs, de ceux qui pouvaient et devaient relever la Pologne et qui ne l'ont pas xoulu.
Entre tant de témoignages que nous pourrions citer ici avec profusion , il nous suffira de rapporter deux exemples pris dans l'histoire même de la France, à des époques bien éloignées l'une de l'autre , mais toujours identiques et toujours applicables lorsqu'il s'agit de la Pologne. En 1666, lorsqu'il fut question de rétablir les alTaires de la Pologne, en l'aidant efficacement dans l'intérêt même de la France, voici ce que le grand Colbert disait à Louis XH :
« Je déclare à Votre Majesté qu'un repas inutile de trois mille livres me fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais celui de ma femme et de mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir, s'il était nécessaire. »
A cent cinquante ans de distance, voici quelques extraits des dictées ou des improvisations de Napoléon 1^"", prononcées en 1816 à l'île de Sainte-Hélène ; paroles de regrets tardifs, mais qui sont des prophéties étonnantes, et qui se vérifient sous nos yeux d'une manière si extraordinaire et si coûteuse pour la Turquie, pour l'Angleterre et pour la France.
"Après Austerlitz, j'ai laissé la liberté à l'Autriche, et à Alexandre, )i que je pouvais faire mon prisonnier.
X Après léna, j'ai laissé le trône à la maison de Prusse, que j'en » avais abattue... Comme caractère privé le roi de Prusse est bon et • honnête homme, mais avec lui on est le maître tant qu'on a la force .. et que la main est levée... Mon plus grand tort a été, peut être, de a n'avoir pas détrôné ce roi lorsque je pouvais si aisément le faire. « Après Friedland, j'aurais dû retirer la Silésie à la Prusse, et ahan- )) donner ces provinces à la Saxe...
» Après N\ agram , j'ai négligé de morceler la monarchie autri- « chienne, et je fis une grande faute, celle de ne pas l'abattre da- » vantage; c'est elle qui îious a perdus. Par mon mariage, l'Autriche 1) est dévenue bourgeoisement ma famille, et cependant c'est ce ma- » riage qui m'a perdu... J'ai posé le pied sur uu abîme recouvert de u fleurs.
>. La guerre de 1812 était celle de bon sens et de vrais intérêts, 1) celle du repos et de la sécurité de tous. Son succès allait consacrer > une balance des combinaisons nouvelles qui eussent fait disparaître » les périls du temps pour les remplacer par un avenir tranquille... u Cette guerre allait décider sans retour la question qui se débattait u depuis vingt ans, puisqu'elle devait être la dernière ; car au delà ude la Russie le monde finit. Nos ennemis n'avaient plus qu'un mo- 11 ment, c'est pourquoi ils tentèrent leur dernier effort... La cour «d'Autriche commença à Dresde par déranger mes plans sur la Po- » logne, en refusant de' rendre ce qu'elle avait pris. J'ai cru être tenu ). à des égards pour elle, et cette seule faiblesse a perdu mes affaires; » car du ""moment que j'avais cédé sur ce point, il me fut impossible » d'aborder franchement la question de l'indépendance polonaise. Je 1) fus obligé de maintenir le morcellement de ce pays, sur lequel rej) pose cependant la sécurité de l'Europe. J'ai donné , par ma faii> blesse, du mécontentement et surtout de la méfiance aux Polonais , » car ils virent que je les sacrifiais à mes convenances. J'ai senti ma «faute et j'en eus honte; je ne voulus pas aller à Warsovie, je n'y « avais plus rien à faire pour le moment. Je n'avais plus d'autre parti .) à prendre que celui de confier aux victoires à venir le sort de cette «nation... Depuis le Niémen jusqu'à Smolensk (c'est-à-dire sur le « territoire île l'ancienne Pologne) je manœuvrais sur un pays aussi « bien disposé que la France même ; les populations , les autorités «étaient pour moi : je pouvais y lever des hommes, des chevaux, « des vivres... Les Polonais m'étaient très-attachés... La nation po- « lonaise est brave et fait de bons soldats; ils valent mieux que les «Français pour résister au froid des pays du Nord. Les Polonais .) seuls," pendant notre désastreuse retraite, sauvèrent beaucoup de « leurs chevaux et leur artillerie, mais les Français et les soldats des « autres nations n'étaient plus les mêmes hommes.
« L'ambition n'entrait pour rien dans mes vues lors de cette expé- «dition de Moskou... Croirait-on que ce dût être là oii j'éclioiierais » et trouverais m.i perte ' Jamais je n'avais mieux tait, jatnais je ne « méritais davantage; mais, comme si l'opinion avait aussi ses cpi- • demies, voilà qu'en un insUnt il n'y eut plus qu'un cri, qu'un » sentiment contre moi : on me proclama le tyran des rois, moi qui
HISTOIRE DE POLOGNE
» avais rt'lreni|ii' leur eiislcnce ; je ne fus plus que le destructeur des u droits «les peuples, moi qui avais tant fiiii, ei qui allais tant eiitrc- " pri'ixlrc pour eux. Kt les peuples el les rois, ces ennemis irrécoua ciliahles, se sont alliés, ont eonspirr de concert conire moi !...
u I.a llussie est une vérilable lijdre à plusieurs tètes, elle est « l'Aillée de la fable antique... Ceuj (|ui ont consenti ii la réunion de « 1.1 l'olo|;iie à lu Russie eiieourrorl le hinme de lu postérité, quand i/ le sud de l'Europe sera la proie des barbares «lu ^ol•d .. l'ii jour, " toutes les naiions de l'Kunipe reeunnaitrunt que j'ai adopté la pins i- saine po|i|'«|ue eu tliercbanl à rétablir la Pologne ; c'était le seul ■- iiiojrn efficace d'arrêter If s progrès de lu puissance russe; c'ëlait " mettre une barrière, une di(;iie a ce formidable empire, qui prou bablenient va bienliJt envahir l'Kurope. .le ne pense pas vivre assez .' pour en être témoin; mais les plus jeunes que ni«ii le verront peiil- • èlre,.. Je vois dans l'avenir plus loin que les autres; aussi je vou- 1. lais opposer une barrière à ces barbares en rétablissant la Polo|çnc, u et en fuisaiit Ponialowski roi de Polo|;iic... Il en réunissait tous les » titres, il en avait tous les talents. .. C'était un honiiiie d'un noble u caructèrc, reiniili d'honneur et de bravoure, ,1e me pio,)Osais de le D faire roi de Poloi;iie, si j'avais réussi en Russie...
1 Ces canailles de Russes ont tout ce qu'il faut pour la conquête : «ils sont braves, actifs, patients, pauvres, et ne deiMaiident pas a iiiieui que de s'enrichir... Je pense qu'ils envahiront et prendront Il l'Inde, ou ils etitreiont en Kurope avec «(uatre cent mille Kosi.ks el » autres habitants dis déserts, et deux cent mille vérilalilrs Russes... i) Il est naturel a l'homine d'améliorer sa condition, el ces sauvaijes, » en coni)iarant leurs déserts avec les belles provinces qu'ils ont ïais- )- sées , aiiioiit toujours le désir d'acquérir ces dernières, sachant 1) bien qu'aucune nation n'usera de représailles et n'essayera à leur u enlever leurs déserts...
a .Mon opinion est que la Russie cherchera à eiéculer l'un ou l'au- » tre des dt u\ projets dont je viens de parler, et je pense cependant il que ce sera probablement plutcit le dernier... L'Europe, et l'Anjjle- " terre en particulier, auraient dû s'opposer à la réunion de la Polo- 1 (;tie et de la Russie... Si j'avais réussi dans mon expédition de fllos- 1 kou, j'aurais contraint Abxandre d'accéder au système continental » contre l'Angleterre, el par là j'aurais forcé cette dernière a la paix. D J'aurais fait de la Poloipie un royaume séparé et indépendant... u C'est par la sotlise des ministres anglais que la Russie a été agraii- " die, au lieu d'aijranilir leur propre pays.
■• Dans la nouvelle combinaison politique de l'Europe, son sort ne «tient plus qu'a la capacité, qu'aux dispositions d'un seul homme. j- Qu'il st trouve un empereur de Russie vaillant, impétueux, capable,
" en un mot un tzar qui ail les c au c. et la barbe au iiienlon,
" el l'Europe est a lui. Il peut commencrr ses opérations sur le sol u allemand, même il cent lieues de deux capitales, Berlin el Vienne "dont les souverains sont les seuls obstacles. Il enlève l'alliance de M l'un, et, avec son ccncours, abat l'autre d'un revers, et dès cet i< instant il est au cœur de rAllemafjiie, au milieu des princes du «second ordre, dont la plupart sont ses parents, en attendant tout » de lui. Au besoin, si le cas le requiert, il jette en passant par-dessus "les Alpt-s quelques tisons ennaïuniés sur le sol italien , prêt pour f l'explosion , el marche triomphant sur la France, dont il se proj) clamera de nouveau le libérateur... Je pense cependant que tout a dépend de la Poloijne. Si Altxand-e réussit à incorporer la Polo- "gne il la Russie, je veux dire en réconciliant les Poliinais avec son
• Bouvcriieinenl, el non ]ras simplement en subjuguant le pays, il «aurait fait de plus grands pas vers la conquête des Indes... D'ici h «quelques années, la Russie s'emparera de Conslaulinople , de la .. plus graude partie de la Turquie el de toute la Grèce. Je regarde 0 cela comme aussi ccrain que si la chose élaii déjii arrivée. Presque i< loutrs les cajoleries dont Alexandre, ce véritable grec du Bas-Eui- - pire, faisait usage envers moi, avaient pour but d'obtenir mon con- >. senlemenl à cette entreprise. Je ne voulais pas l'acconler, prévoyant
• que l'équilibre de l'Europe serait par là détruit. D'après le cours 1) naturel des choses , la Turquie doit tomber au pouvoir de la Russie. .< Les imissances à qui cet agrandissement de la Russie peut nuire , et »■ qui sont dans le cas de s'y opposer, sont l'Angltterre, la France' et u l'Autriche... Une fois maîtresse de Conslaulinople, ta Russie aura «tout le commerce sur la Méditerranée; elle deviendra une craiide «puissance marilime, et Dieu sait ce qui s'ensuivra!... J'ai^prévu
• tout cela. Je vois dans l'avenir plus loin que les autres, et j'ai voulu
• opposer une barrière a ces barbares, en rétablissant le trône de "Pologne, et en menant Ponialowski, comme roi, à lu tête de c»l
• Etat... Si jamais la France el l'Angleterre s'allient de bonne foi^
• ce sera pour empicher l'exécution de ces jiiojels russes; mais celle «alliance même ne suflirait pas... Avant tout, il faudrait faire de la
• Pologne un royaume séparé et indépendant... Mais, je le répèle, >. les imbéciles ministres anglais n'ont pas voulu y eonsenlir... Dans «cent ans, on m'encensera, el l'Europe, surtout l'Anirlelerre re- «grelteronl que mon projet n'ait pas réussi. Ouand on'' verra l'Eit- « rope envahie devenir I.. proie des barbares du !Nord , on dira • \a- »poleon arait raijco» 1 Les Russes commencent déjà par 1' \n.'letcrre
• L'Angleterre est eu décadence !... Les deux grands objets de ma » politique euienl d abord de rétablir le royaume de Pologne élever
» une barrière contre les Russe», et ensuite d'établir en Espagne une « consliluiion qui eiil rendu la nation libre ; j'aurais détruit l'Inqui- « sillon, anéanti la superstition, les droits féodaux et les privilèges...
» Les puissances , je le répète encore une fois , à qui l'agrand'isse- " ment de la Russie peut nuire directenii'nl, et qui sont dans le cas >. de s'y opposer, sont l'Angleterre, la France el l'Autriche... Si la » Russie réussissait à s'attacher la brave nation polonaise, elle n'au- " rail de ce moment plus de rivale , parce qu'elle arrêterait l'Angle- 1) terre en menaçant les Indes; et en Autriche, par lu grande siipo- » riorité morale de ses troupes et par les partisans de l'Eglise grecque , «qui sont en si grand nombre en Honij;ric et en Galicie ; cl que «selon toute apparence, un patriarche grec officierait un jour ii » Sainte-Sophie...
u 11 parail que ma chute n'a pas servi à grand'chose à l'Angleterre. » Je ne connais rien de pis que lord Castlereagh , et cependant c'est «lui qui gouverne l'Angleterre et maîtrise jusqu'au prince régent » même, à l'aide de ses iiilrigues et de son audace. Fort d'une niajo- « rite ([u'il a lui-uiême composée, il est toujours prêta s'escrimer «au purlemeiit, et avec la dernière impudeur contre la raison, le «droit, la justice, la vérité; nul mensonge ne lui coiUe, rien ne l'aru rêtc, tout lui est égal; il sait que les votes sont constamment là « pour tout applaudir et tout légitimer...
Il U prend pour base la Icgiliiuilé dont il prétend faire un dogme «politique, lorsqu'elle saperait dans ses fondements le trône de son u propre maître ; et nétinmoins !
• il reconnaît Bernadotte, en opposition au légitime Gustave IV, « qui s'est immolé pour rAnifletcrre ;
Il 11 reconnaît l'usur)iatcur Ferdinand YII, au détriment de son vé- « nérable père (Charles I\ ;
u H proclame avec les alliés, comme une autre base fondamentale, u le rétablissement de l'ancien ordre de choses, le redressement de u ce ([u'ils appellent les torts, les injustices, les déprédations passées, « enhn le retour de la morale publique ;
• Il sacrifie la républicpie de Venise, qu'il abandonne à l'Autriche ; u II sacrifie Gênes dont il accommode le Piémont;
>i 11 agrandit de la Pologne, lu Russie, son ennemie naturelle;
• Il dépouille le roi de Saxe en faveur de la Prusse, qui ne peut « plus lui être de secours aucun ;
« Il enlève la Norwége au Danemark, qui, plus indépendant de la u Russie, pourrait lui ouvrir la clef de la Baltique, pour en enrichir u la Suède tombée, par la perle de la l'^iiilande et des îles de la Bal- ') tique, tout à fait sous la sujétion de la Russie;
« Enfin, en violation des premiers éléments de la politique géné- « raie, il néglige, dans sa situation toute-puissante, de ressusciter « l'indépendance de la Pologne , et par là livre Conslaulinople, expose « toute l'Europe et prépare mille embarras à l'Angleierre.
» On ne comprend pas qu'une nation sage se soit laissé gouverner « par un tel fou !...
« Après vingt ans de guerre, après tant de trésors prodigués, tant u de secours fournis à la cause commune, après un triomphe au-des- » sus de toute espérance, quelle paix pourtant a signé l'Angleterre en « 181 6 ? Castlereagh a eu le continent à sa disposition , quel grand
• avantage, quelles justes indemnités a-t-il stipulées pour son pays ? « Il a fait la paix comme s'il eût été x'uincu. Le misérable ! je ne Il l'eusse guère iilus maltraité, si je lusse demeuré victorieux. Ou
• bien encore, serait-ce qu'il s'estimait assez, heureux de m'avoir « renversé; dans ce cas la haine m'a vengé... Il a fait don de terri- )i toirc". immenses; la Russie, la Prusse, l'-iVulricbe ont ticquis des » millions de population. Où se trouve l'équivalent de l'Angleterre, » elle qui {lounant avait été l'àme de ces succès, elle qui en avait Il payé tous lis frais ? Des milliers d'années s'écouleront avant qu'il « se présente une telle occasion pour le bien-être, la véritable 1. p-randeiir de rAngleterre !... Les Anglais seront réiliiits à pleurer )> un jour d'avoir vaincu à Waterloo ! L'Angleterre cl la France ont » tenu dans leurs mains le son de la terre, celui surloul de la civi- « lisulion. Que de mal nous nous sommes fait , que de bien nous « pouvions faire !... «
Après avoir ainsi envisagé sous toutes ses faces cette question polonaise qui d'après Napoléon liii-iuême touche direclement, forcément, iudispensablenunt a toutes les questions de la politique générale de l'Europe, et par conséquenl reste toujours la première et principale dans le système européen , INapoléoii l'iiiil par prononcer ce résumé méiiiorible, le 25 oclobre 18IG : •< lui relevant la Polo(;nc, (JETTE » VERITABLE CLEF DE TOUTE LA VOUTE, je ne prétendais « rien acquérir ; je ne me réservais que la gloire du bien et les béné- II dictions de l'avenir ! «
FJi bien , malgré ces graves et prophétiques avertissements, l'Europe a ])ermis a In Russie d'accomplir son œuvre de destruction. Au moment oit nous traçons ces lignes , tout semble annoncer que le restaurateur de la dynastie napoléonienne accomplira sa mission en réparant les fautes du passé et en réalisant les projets de son prédécesseur, et qu'ainsi il pourra « se réserver la gloire du bien et les bénédictions de l'avenir. « P.iris , S mai lR5r>.
LÉONARD BOREVKO-tniODZKO.
HISTOIRE DE POLOGNE
DYNASTIE DES LEGHS.
Quoi([iie les PoKiniens ou les Polonais existassent plusieurs siècles avant la naissance de Jésus-Clirisl, comme nous l'avons déjà dit, toutefois c'est à l'année 5àO de l'ère nouvelle que la tradition attribue le commencement de la première dynastie fondée par Lech ou Lekii. Ce chef éleva une ville appelée Giiiézno, nom qui trouve son origine dans un nid (gniazdo) d'aiglons blancs, qu'on avait trouvé en commençant à la construire : à cela, dit-on, se rattache aussi l'origine des armoiries polonaises de Vaigle blanc dans un fond rouge. D'autres disent que Gniezno ou Gnèzue vient de : Nicho7ls-nous ici, mois que Lech prononça en s'arrètant dans cette contrée.
Après la mort de Lech I""", son fils lui succéda ; il se distingua dans les guerres contre les Danois. Wizimir vint ensuite, et triompha de l'invasion danoise. 11 fut le fondateur de la ville de W'ismar dans le Meckicnbourg , près la Billique.
La dynastie de Lech régna pendant cent ans, puis douze palatins ou voificmles, chefs de guerre, gouvernaient l'Etal, sans pouvoir maintenir la tranquillité publique ; alors l'un de ces palatins, nommé Krakus, gouverna seul et sut maintenir la puissance nationale avec force et diijnité. Vers l'année 700, il avait fondé la ville de Krakovie, qui devint la seconde capitale de la Polonne. Il fut enterré au delà de la Wistiile, dans un lieu où l'on voit encore un grand tertre portant son nom. Sou l'ils krakus II, qui lui succéda, fut assassine à la chasse par son frère Lech 111, qui cacha son crime en disant que Krakus avait été tué par un sanglier; mais on découvrit la vérité, et il fut déposé et banni. Sa soeur Wanda, célèbre par ses charmes et ses vertus, lui succéda, régna avec bonheur. Aussi après sa mort on l'enterra sous un grand tertre dans le village de Jlugila près la Wistule, à une lieue de Krakovie. Ce tertre existe encore.
La race de Krakus se trouvant éteinte par la mort de la belle Wanda , les Polonais eurent encore recours au gouvernement des douze palatins. Ceux-ci, faibles, indécis ou timides, n'étaient pas en état de bien gouverner. Profitant des troubles intérieurs, les voisins de la Pologne l'envahirent ; les palatins ne savaient comm>nt se débarrasserdes ennemis, lorsqu'un orfèvre, nommé Przémyslas, conçut le projet de sauver la patrie par un stratagème de son invention. A la faveur d'une nuit obscure il exposa sur une hauteur, vis-à-vis le camp ennemi, des mannrquins habillés en soldats, armés de lances et de boucliers. Puis il manœuvra si bien avec ces mannequins, qu'il attira les ennemis à l'endroit oit les Polonais se trouvaient rassemblés, et reniporia une victoire complète. En récompense de ce service, Przémyslas fut élevé au trône et régna sous le iioni de Leszek I"' ou Lestko.
La mort de Leszek fut d'autant plus regrettée, que n'ayant point laissé d'enfant, les palatins prétendaient lui succéder. Désunis entre eux, les Polonais s'en remirent à la fortune pour le choix d'un souverain. On ccuivint d'assigner une course de chevaux , et l'on déclara que celui qui arriverait le premier au but proposé, aurait la couronne. Un des concurrents, nommé Leszek, pour mieux assurer ses succès, eut recours à l'artifice. La lice élait marquée dans une vaste plaine sur les bords du Prondnik, non loin de Krakovie : il la sema de fers pointus qu'il couviit de sable, et se traça lui-même une route 011 il pouvait courir sans danger. Il ferra même son cheval en employant des fers entiers et épais, dans la crainte de tomber luimême dans les pii'ges qu'il avait tendus. Deux jeunes gens inconnus les aperçurent. (Cherchant à s'amuser, ils s'exerçaient à pied dans la carrière, en attendant que le peuple fût assemblé. Surpris de ce qu'ils voyaient, et fouillant plus avant, ils reconnurent le sentier que s'était réservé l'auteur du strat.igènie. La crainte empêcha l'un de révéler ce mystère , mais l'autre conçut le dessein d'en profiter.
Les candidats arrivent. Le peuple attend le moment qui va lui donner un souverain. Leszek court avec force; personne ne iteut le devancer. Le jeune homme courant à pied cherche à lutter avec lui. On rit de ses efforls. il poursuit sa route jusqu'à ce que, arrivé à la borne, et voyant le cavalier prêt à recevoir la couronne , il découvre «a trahison. Ci-iix qui étaient restés en chemin l'avaient déjà reconnue. Leszek fut massacré immédiatement; le pruplc acclama le jeune homme; les palalius eux-mêmes approuvèrent ce choix , et il régna .sous le nom <le Leszek. Il eut douze fils de concubines, et un d'une épouse légitime qui fut nommé Popicl I"'. (^elui-ci, s'abandiuiiiaMt à la mollesse, transféra d'ubord sa résidence h Gnèzne cl ensuite à
Krusxvica. Popiel II succéda à son père, et le dépassa dans ses excès. Domine par sa femme. Allemande d'origine, il devint complice de ses crimes, et il fit périr par le poison ses oncles. Les cadavres jetés dans le lac Goplo engendrèrent, dit la légende, une infinité de souris, qui fondirent sur Popiel et sa famille, et les dévorèrent dans le château de Krusxvica : les souris signifient le peuple qui punit de mort ses oppresseurs. Ainsi finit, en KCO , la dynastie des Lech, à laquelle vint succéder celle des Piast.
DYNASTIE DES PIASTS.
Parmi les gouverneurs d'une des provinces se trouvait un homme probe et estime nommé Piast. Les Polonais le trouvant digne de régner sur eux lui offrirent le pouvoir suprême, mais Piast s'en excusa. Pressé par les Polonais, il finit par consentir à accepter le pouvoir pour son fils Ziemoxvit. Ce dernier étant très-jeune, Piast devint régeni; mais lorsqu'on 884 il atteignit sa majorité, il gouverna seul. Comme la Pologne eut toujours à lutter contre les agressions des Allemands, Ziemoxvit introduisit le régime militaire; il favorisa l'unité de l'Etat, ou plutôt des populations slaves dont la Pologne a toujours été la tête et le cœur. Après lui vinrent les règnes de Leszek I"^' et de Zieuiomysl, qui continuèrent le même système.
llieczyslas I''', fils et successeur de Ziemomysl, monte au trône en 058, et, en 9(5, il embrasse la religion chrétienne, après avoir épousé Dombroxvka, fille de Boleslas, duc régnant de Bohême. Il fonda des églises et créa des diocèses. Dis théologiens habiles furent appelés d'Italie, de France et d'Allemagne, pour remplir les fonctions sacerdotales. Les Polonais se montrèrent zélés partisans de la religion nouvelle, et pour prouver qu'ils étaient prêts à la servir comme à la défendre , ils établirent l'usage de tirer à demi le sabre hors du fourreau pendant le saint sacrifice de la messe, au moment où le prêtre récite l'Evangile, et de ne l'y faire rentrer qu'après l'antienne Gloire à toi. Seigneur! Ce roi cul à soutenir des guerres fréquentes contre les Allemands, à l'ouest, et à l'est, contre les \arego-Skandinaves. Mieczyslas mourut en 992, en laissant le trône à son fils Boleslas I'^
Boleslas fut pour la Pologne ce qu'ont été pour la France Charlemagne et INapoléon. Guerrier intrépide, il attacha aux armes polonaises une renommée que rien n'a surpassé; législateur, il organisa la Pologne judiciaire; politique cl administrateur, il donna la richesse et la prospérité à sa nation. Grand dans la victoire , grand dans la défaite, il était toujours immense de génie, de puissance et de volonté.
Dès la première année de son avènement, en 092, Boleslas fut obligé de combattre Vladimir, duc de Kiiovie, dont les ancêtres, tirant leur origine de Rurik , avaient envahi les territoires appartenant aux Polaniens. Cette guerre d'un moment fut terminée par la paix entre Vladimir et Boleslas, car ce dernier avait d'autres ennemis à combattre. Dès l'année 094, les Bohémiens envahirent la Silésic polonaise, et s'emparèrent même de Krakovie. Boleslas se prépara si bien à cette campagne, qu'en 999 il chassa les Bohémiens, reprit Krakovie; et pour consolider ses possessions méridionales, il franchh les Karpates, ne s'arrête qu'au Danube et à la Theissc , et dans leurs eaux il fait élever des colonnes en fer, qui marquent ainsi les frontières de l'antique Pologne.
L'empereur Othon 111 avait une grande admiration pour le héros polonais, et il voulut contempler de ses propres yeux cette grandeur presque fabuleuse. Boleslas alla au-devant de l'empereur à Posen. Les deux souverains en arrivant à Gnèzne y furent reçus par le clergé, les grands du royaume richement revêtus, et une brillante armée. Des fcnimes éblouissantes d'or et de pierreries complélaicnt l'ensemble de cet imposant cortège. Aux repas figuraient des vases d'or et d'arii-cnt que Boleslas faisait porter chaque jour chez l'empereur à l'issue du festin. Il lui lit iiréscnt de trois cents cavaliers vêtus de riches cuirasses, et combla les courtisans de somptuirux souvenirs. De son côté, Othon m fit présent au roi d'une fiiclie de saint Maurice, enchâssée dans une lance, d'un clou tiré de la croix de .TcsusChrist et d'un sabre magnifique. Enfin, à son retour à Aiv-la-Chapelle, Othon envoya à Boleslas un fauteuil d'or massif, (|n'il fil tirer du tombeau de Charleniagnc, et sur lequel ce prince fut trouvé assis; ainsi le
TTISTOIRE HE POLOGNE.
faiilciiil il» plus jjraïul iiiuiiarq-jc de Kraiicc soi' (jranil soiivciaiii de la l'(iloi;iie.
L'cuipereur ' ' '
de Imnc au plus
■Oilioii 111 iiioui'ul en 101)?. Henri de Havière, iiiiiins recuiinaissani et moins i;énércu\ ipie son prédceesseur, porta envie à la puissance de Boleslas le (iraïul et à la laveur dont jouissait à la cour le margrave d'Autriche : il jura d'immoler ces deux princes à son ambition. Pour arriver à ce but, il invita Boleslas et le margrave a se rendre i< Mersebouri;. Henri les reçoit avec les cérémonies d'usaije; mais au moment où ils quillaient le palais, ils se voient assaillis par des gens armés; on tombe sur eu\ avec une telle impétuosité, qu'ils sont forcés de briser les portes pour échapper à ce (juetapens. Le roi des Polonais fut miraculeusement épargné, mais sa colère fut terrible. l)aii> une nouvelle campatjnc il enlève la Luzace et la Misnie, et punit ainsi la trahison de Henri.
A peine cette guerre cst-ellt> terminée, qu'une autre se présente. Boleslas HI, duc de Bohème, désolait son pays par des cruautés inouïes; les Bohèmes su]>plièrent te roi de Pologne de les soustraire
étrangère aux Slaves, mourut à kiiow le 15 juillet 1015. Ce duc, ayant partagé ses usurpations sur la Pologne entre ses douze fils, fut la cause des guerres intestines qui les ravagèrent. A sa mort tous ses fils prirent les armes contre Sviatopolk, leur frère aîné. Ce prince, pour échapper à leur fureur, se réfugia ii Gnezne, et supplia lioleslas le Grand, son beau-père, de soutenir ses droits les armes à la main. Ce roi, qui n'avait pas oublié les agressions de Vladimir sous le règne de Mieczyslas l'^'' et sous le sien, profita de cette occasion pour ressaisir la suprématie sur ces antiques possessions polonaises.
L'un des douze fils de Vladimir, Yaroslaf, envahit la Wolynie en 1017, croyant les forces de Boleslas concentrées sur un autre point. Mais la volonté de Boleslas répondait à l'infini de sa pensée. Une armée polonaise marche h l'instant contre l'envahisseur, et dans une bataille sanglante livrée sur les bords du Bug, tout plie devant l'intrépidité des Polonais. Vaioslaf, si lier avant le combat, fut le premier à s'enfuir. Boleslas occupe la \\ olynie, la Podolie et l'Ukraine, et campe sous les murs de Kiiow. Au moment oii il se prépare à faire
Boleslas le Grain! a
à ces cruautés, et il les en délivra. Dès lors l'empereur Henri devint plus que jamais jaloux de la prépondérance polonaise. De là des guerres longues et sanglantes entre ces deux princes. Boleslas, avec sa promptitude ordinaire, franchit l'Oder et la Sprée, et ])révicnt ainsi la réunion des forces allemandes à Dobrilug. Il remporte une grande victoire le 24 septembre lOOâ, et pour n'en pas perdre le fruit, il feint de se retirer en l'ologne. Les Allemands, ne se doutant pas du piège qu'il leur tend, s'approchent par .Miedzyrzee jusqu'aux environs de Pdsen; là, ils sont entourés par les Polonais," sans pouvoir leur échapper, et Henri est obligé de conclure une trêve. Malgré cela les Allemands clierchent encore à soulever les esprits contre Boleslas; le grand roi leur répond par une nouvelle guerre, et sept ans de victoires, de 1006 à 1013, leur prouvent que rien n'est impossible au courage polonais.
De tout temps la Poraéranie et la Prusse faisaient partie du royaume de Pologne, mais comme les habitants de ces provinces tenaient opiniâtrement au paganisme, Boleslas fut obligé de les convertir à la religion chrétienne par les armes en 1013 et 101 'i, et en mémoire de celte guerre, il fit planter des colonnes de fer dans les eaux de l'Ossa, qui se jette dans la \\ istule près de Grudziondz fGraudenz).
Boleslas espérait pouvoir vaquer tranquillement aux soins de la prospérité intérieure de la Pologne, lorsqu'une nouvelle guerre surgit du côté de l'est. V ladimir I", de la race envahissante de Riirik et
le siège de cette ville, il apprend que les Allemands forment une nouvelle coalition pour attaquer la Pologne. Mais il avait prévenu la trahison germanique, et une partie de son armée était prête à tenir tète à l'invasion. Ainsi fit Napoléon allant du camp de Boulogne à Auslerlitz, ou d'Espagne à Wagram pour écraser les descendants de ces mêmes Allemands que Boleslas combattait huit cents ans auparavant. En elïet, Boleslas quitte les bords du Dnieper, accourt sur ceux de l'Oder et de l'Elbe. Partout et toujours victorieux, Boleslas marque encore ses frontières en faisant élever des colonnes de fer dans la Saala, qui se jette dans l'Ellic. La rivière de la Saala baigne les murs d'Iéna. Les siècles s'écoulent, et les aigles d'or de Napoléon succèdent aux aigles blancs et aux colonnes de fer de Boleslas !
L'empereur Henri, voyant que rien ne peut résister à la supériorité des Polonais, demamle en grâce la paix à Boleslas. Un congrès général fut convoqué en janvier lOIS, à Budziszyn (Baulzen). Dans ces conférences, Boleslas impose à l'Allemagne ses conditions, rentre ensuite à Gnezne , et au mois de juillet de la même année 1018, il ouvre la campagne contre les ducs russiens. H remporte d'abord une victoire sur le Bug, et avec sa rapidité ordinaire il assiège Kiiow. C'était alors une ville immense et rivalisant de prééminence avec Constantinople : elle possédait quatre cents temples, huit cents marchés , et une population nombreuse. Le siège se prolongeant
HISTOIRE DE POLOGNE
amena la ramine, et la ville fut contrainte de se rendre. Boleslas, prêta y faire son entrée (septembre IO18), éprouva un tel mouvement d'impatience qu'il frappa la porte d'or avec le sabre que lui avait offert à (.nezne l'empereur Othon III. Ce sabre fut appelé par la suite sabre ébréchè , de la brèche qu'il reçut dans ce choc ; il fut religieusement conservé jusqu'en i:95 dans le trésor royal de Krakovie. Pendant la cérémonie des couronnements des rois de Pologne, il était attaché au côté de chacun d'eux; huit siècles ont été témoins de ces cérémonies. Jusqu'à présent la couronne de Boledas el s,on sabre ébréchè ont pu échapper aux convoitises des souverains de A ienne , de Berlin et de l'étersbourg !... Ces glorieuses antiquités nationales reparaîtront il l'époque de la renaissance de la Pologne libre, indépendante et dans son ancienne intégrité !...
Sviatopolk avait recouvré son troue et régnait à Kiiow par la grâce de Boleslas. Parmi les innombrables dépouilles que Boleslas emportait du trésor des descendants de Rurik , se trouvait une grande porte en bronze enlevée à Constantinople par les Kiioviens. Depuis, elle
faire huit cent vingt ans plus tard en présence du pape et des évcques, dans l'église de Aotre-Dame de Paris.
Boleslas le Grand mourut le -3 avril 1035, à Posen , dans sa cinquante-huitième année et la vingt-sixième de son règne. Son corps fut déposé à côté de celui de >liec7.yslas, son père. En 1 806, Napoléon, lors de son passage de Berlin à Warsovie , visita ces tombeaux, mais pourquoi cet enseignement resta-t-il stérile pour le rétablissement du royaume bolcsiavien et pour la sécurité de la France !...
.Mieczyslas II, faible d'esprit et de caractère, succéda à son père Boleslas le Grand , et ne sut pas gouverner. Les voisins de la Poloifne profitèrent de cette faiblesse et envahirent le pays de plusieurs côtés. Son fils Kasimir, en lui succédant en 1041, refoula les envahisseurs et répara le mal du passé. Le fils de kasimir, Boleslas II, surnommé le Hardi, se montra à la hauteur de sa mission par son généreux empressement à défendre la cause des princes voisins qui venaient réclamer sa protection. Bêla, prince de Hongrie, Yaromir, duc de Bohème, Yaroslaf, duc russien, vinrent demander asile en
Wladislas-Ja'el
juillet 1410.
fut déposée dans la cathédrale de Gnezne , en y sculptant le martj re de saint Adalbcrt.
Boleslas, en revenant dans sa capitale, fut surpris au passage du Bug par l'armée de Yaroslaf; mais la valeur des Polonais fit tant de prodiges que les Russiens furent complètement battus; émerveillés du courage du roi, ils le surnommèrent Chrobry (le vaillanl).
Après avoir tant fait pour la gloire extérieure des Polonais, Boleslas, rentré dans ses Etats, s'occupa du gouvernement intérieur. Il entoura son trône de différentes dignités curiales; ses officiers étaient chargés de mettre sous les yeux du souverain les affaires examinées par les magistrats des districts. Il forma sous sa présidence un conseil de douze citoyens respectables par leur âge et leur probité; ils avaient mission de visiter les provinces , d'écouler les i)laintes du paysan , et de veiller au maintien des lois qui ordonnaient de respecter la personne et les propriétés de l'agriculteur.
boleslas avait encore un acte à accom]>lir. Dans ce temps les empereurs de l'Allemagne envoyaient des couronnes aux rois nouvellement convertis .i la foi chrétienne, et le pape seul s'attribuait le droit de consentir au sacre. Boleslas essaya de s'adresser au pape ; mais comme il reçut des conditions incompatibles avec son autorité temporelle, et comme de son côté l'empereur intriguait contre les désirs du roi , celui-ci réunit à Gnezne ses évêques et ses autres dignitaires, et posa en 1024 le diadème sur son front, comme Napoléon devait le
Pologne , il la suite des troubles survenus dans leurs Etats. Les Polonais de cette époque tranchaient de grandes difficultés, et dans les immenses régions slavonnes rien ne se faisait sans la i)uissante influence de la cour de Gnezne ou de Krakovie. Boleslas 11 fut heureux dans les campagnes qu'il fit en Hongrie en lOGl , en Bohème en 1062, et à deux reprises à Kiiow en lOUS et en 1077. :\Iaitre de tous les territoires arrosés par le Dnieper, la Bérézyna et la Dz« ina, tous les ducs oukniazs russiens étaient i. ses pieds; mais Boleslas voulut les relever de leur abaissement momentané, et il leur donna a chacun un duché, en se réservant Ja suprématie. Isasiaf et ses fils eurent le duché de Kiiovie , Yaropolk le duché de Wyszogrod, Madimir le duché de Smolensk, Sviatopolk les duchés de Polotfk et de NovopTod. Isasiaf pénétré de reconnaissance demanda au roi des Polonais, comme une grâce, de l'honorer d'une \.~':^ solennelle. Il lui offrit en échange autant de marcs il'argent qt ;: son cheval^ pourrait faire de pas pour arriver à son château. Boleslas se prèla aux dessins du duc et se rendit chez lui. Isasiaf l'embrassa affectueusement, et le prenant par la barbe, il dit au peuple qui était accouru pour voir cette entrevue : «Voilà une tête terrible, vous devez la craindre et la res])ccler! »
Après son retour en Pologne, Boleslas, à la suite d'un conflit entre son autorité temporelle et l'autorité spirituelle de l'évèque de Krakovie (Stanislas Szczepanowski) , qui s'immisçait dans sa politique , fut
HISTOIRE DE POLOGNE
assassine' par le roi en i (I7!l. A la suite de quoi Bolcslas quitta la Pologne et mourut ilaus l'obscurité à Ossial), en Karynthie.
VVIailislas 1", ircre Je Uoleslas, lui succéda au trône; il eut à repousser pendant son règne les invasions sur plusieurs points. Il eut un lils nouiuié liolcslas, cjui, n'étant âgé que de neuf ans. accompagnait déjà son pcrc dans les coinLats, oii il déployait un courai;e précoce. Eu effet, lorsqu'il succéda ii son père en 1 10.' avec le titre de Bolcslas 111 Uuuche i/e travers, surnom qu'on lui donna à la suite d'une maladie, il <levint l'un des plus grands ruis de Pologne, et digne descendant de Uoleslas 1" et de Bolcslas 11. Pendant trentesept ans de son règne il soutint des guerres presque incessantes contre les Allemands, les Poméranicns, les Bohémiens et les Russiens, et lut victorieux dans quarante-sept batailles, lin 1 1 1 S et 1 1 13 il suivit les croisés français en Palestine, et eu I I3U il se rendit en France pour faire un pèlerinage au tombeau ilc saint (iilles et y laissa des traces de sa muiiilicenee. Co grand roi mourul en 1 |39 et divisa rLlal en quatre parties pour donner un ducbé à chacun de ses fils. Ce morcellement amena nécessiireiuPiit des calamités, pendant les rè.jnes suivants de W ladislas II, de Mieczyslas III , de kasimir II, de Lesztk II, de Wladislas 111 et de Bolcslas V. C'est sous le règne de ce dernier que eommeneèrent en i 2 iO les terribles invasions des Tatars, qui, du fond de l'Asie, vinrent se jeter sur la Pologne, armés de cimeterres, de flèches c! de torches, et c'est h la Pologne que revient l'éternel honneur d'avoir préservé l'Kuropc occidentale de ces nouvelles hordes dévastatrices, comme plus lard elle l'a préservée pendant des siècles des hordes moskoviles et musulmanes! C'est vers cette même époque que la Litvanie se présente fière et valeureuse sur la scène politique de l'Europe pour agir et contre les ïatars , et contre les Moskoviles. IJéjà en 1048 comme en 1105, les braves Litvaniens se levèrent en masse contre les Varégo-Hiissiens; une fois la lutte engagée, ils se répandirent impéiueiiscment entre le Mémen, le Uniéper et la Dzwina, coiuluiis par leurs grands-ducs Uingold, Mendog, ei plus tard par l.utunwer, Witeues, Gcdymin, Olgerd, Kieystut, Witolil et leurs lieutenants.
A Buleslas N succéda Leszek le >oir, son neveu. Mais dans l'espace de dix-sept ans ( Iv89130C) la Pologne eut plusieurs guerres, et fut gouvernée par plusieurs rois qui se disputaient le pouvoir à dilTérents litres. Ces rois furent Boleslas \l, Henri !"■ dit le Probe, \\ ladislas IV dit le Bref, Przemyslas 1" et VVinceslas de Bohème. Ces luttes furent terminées par Wladislas IV, frère de Le.-.zek le >oir, qui surmonta tous les obstacles cl prit possession du Irène en 1306, en rendant la Pologne redoutable et glorieuse. En 1319, il fut couronné ii Krakovie, et prit le nom de \Madislas I". L'aijjle blanc redevint l'écusson de l'Etat. Il comballail vigoureusement les chevaliers teutons, qui abusaient de rhospilalité polonaise, et jeta les bases de la prochaine union de la Pologne avec la Litvanie, en faisant épouser en 1325 à son fils Kasimir la fille de Gcdwiiin, grand-duc de Litvanie, comme il se rapprocha davantage <le la Hongrie en faisant épouser sa sœur Elisabeth au roi de Honpric Charles I". ^
W ladislas le Bref, en mourant en 1 333, laissa à son fils Kasimir 111, mais qui voulut s'appeler I'''", une couronne brillante, que le nouveau monarque sut rendre encore plus brillante, et à qui la postérité accorda le titre de Grand. Ce (|uc son père avait commence à la diète législative de (^henciny en 1331 , Kasimir le consolida à la diète de A\isli(;a en 1347 par un statut ou code qui assurait la propriété aux paysans comme h la noblesse, et les assujettissait aux mêmes tribunaux et aux nièmi-s arrêts. Il organisa un vaste système de défense eu entourant de remparts et de murailles soixante-douze villes ou bourgs. Protecteur des sciences, il fonda l'université de Krakovie, qui devint si célèbre plus tard.
Avec Kasimir le Grand s'éteignit la lignée masculine des Piast de Pologne. Ce roi n'avait eu que deux filles; mais, conformément aux conventions qui avaient été faites de son vivant, Louis de Hongrie, fils de sa sœur Elisabeth , lui succéda. Louis descendait des Cipots par les ducs d'Anjou, issus de Charles frère de saint Louis. Confirme en 1370 par les suffrages de la noblesse polonaise, il régna sur la Pologne.
Louis mourut en 1382 , sa fille Iledwigc fut appflée au trône de Pologne. Belle et vertueuse, elle sut rendre la Pologne heureuse. Parmi (ilusieurs prétendants à sa main, Jagellon-Olgerdowicï, frundduc de Litvanie, l'emporta ; il l'épousa a Krakovie en 138(i,''et le règne de sa dynastie fut pour les deux peuples, unis fraternellement, volontairement, une époque de gloire et de puissance.
DYMASTIE DES JAGELLONS.
Gelymin, granri-père de Wadislas-Jagclion , éleva la Litvanie au r«ng des Etats inépondérants de l'Europe. Il maria ses filles aux Piast d( Maiovic et de Krakovie, et ses bh a des duchesses rus-
siennes. Il éleva des villes et des forts , et reprit les anciennes possessions polono-slaves arrosées par la IJzwina et le Dnieper, et eu 1321 reconquit Kiiow sur les usurpations des ducs xvarcgo-russiens <|ui s'étaient réfugiés dans les déserts du V\ olga et créaient le tzarat de .Moskovie. Gcdymin combat ii outrance les Teutoniques félons. Il accorde des privilèges aux cités qu'il élève , établit des relations avec la cour de Home et avec les villes anscatiqucs.il fonde une nouvelle capitale, VViIno, et y permet de prêcher la religion catholique; aussi les artisans, les industriels étrangers viennent en foule, et se colonisent sur les bords du Wiémen et de la Wilia. Les soldats litvaniens, alliés des Polonais, combattent jusque sur les bords de l'Oder. Enfin, en 1338, il succombe sur le champ de bataille contre les Teutons.
Parmi les sept fils de Gedymin, Olgerd, son successeur, et Keystul , son frère, se distinguent particulièrement. Dans l'espace de trente-six ans, les deux frères comballcnt les Teutons, les Tatars, le Bussiens et les Moskoviles. Les ducs de Smoleusk et de Tvcr servent sous les ordres d'Olgerd , et fournissent ii son armée leur contingent. Il parcourt la Krimée en vainqueur en 1303 , et pour se venger des invasions des grands-ducs de Moskovie, il marche trois fois contre eux; trois fois il assiège .Moskou et s'en empare (I3i;8, 1370, 1372). Les républiques de Pskow et de r\ovogrod la Grande, pour se soustraire a la rapacité moskovile, s'unissent avec la Litvanie, il ses lois , ii sa civilisation, et sont gouvernées par les lieutenants litvaniens pendant plus de cent trente ans (l3'iii-1470). De cette manière la puissance litvanicnne, au nord-est, s'étend aux bords de la jNéva, vers la mer Blanche, passe près de Mojaïsk, Brar.sk, Kotirsk, louche aux rives du IJonietz, et s'étend aux bords de la mer d'Azof et de la mer ÎNoire. Les possessions d'Olgerd étaient assez vastes pour satisfaire l'ambition de ses douze fils; mais Olgerd avait une prédileciion particulière pour son fils Jagellon, et ce fut à lui qu'il confia le pouvoir suprême. Ce fut donc en cette qualité qu'il épousa la reine llcdwigc, et que s'accomplit en 138G la grande, solennelle et volontaire union politique des deux nations. Désormais le royaume de Pologne et le grand-duché litvano-ruihénicn ne formeront plus qu'un même peuple, et si les Moskoviles cherchent toujours à les désunir, rien ne pourra jamais les séparer; ils combattront ou succomberont ensemble, comme ils cherchent toujours ii renaître ensemble.
Wladislas eut il soutenir plusieurs guerres contre les Teutoniques, les Tatars et les Moskoviles; mais en cela il (ut aide par son cousin germain Witold , l'un des plus célèbres guerriers de l'époque, (pliant aux Teutoniques, ils furent tellement battus le 10 juillet i410 entre Tanenberg et Grunexcald (situés au midi d'EyIau et de F'ried- Iniid ) , que dès lors leur puissance fut sapée dans sa base. Cinquante mille Teutons (parmi lesquels il y avait beaucoup de Brandeboiirgeois) furent tués ou blessés, et quarante mille prisonniers tombèrent au pouvoir des Polonais. Cinquante et un drapeaux et deux pièces d'artillerie, les seules qu'eussent les Teutons, leur furent pris et envoyés ii Krakovie : les Polonais n'avaient pas encore de canoiiS. Le grand maître des chevaliers fut tué. A la suite de cette victoire , la plus grande partie des pays usurpés par les Teutons rentra sous la domination de la mère patrie.
De son côté, le grand-duc Witold repoussait victorieusement les ennemis de la Litvanie. La puissance polono-lilvanienuf devenait si compacte et si prépondérante, que l'empereur d'Allemagne Sigismond chercha à l'amoindrir en la divisant. A cet effet, il promit son aide à ^^'itold pour le faire roi absolu de la Litvanie, en séparant cette dernière de la Pologne. L'ambitieux Witold fut sur le point de tomber dans le piège. L'empereur, confiant dans ses intrigues, proposa d'assembler un congrès oii oslensiblement on devait traiter de la formation d'une ligue contre les Turks, qui devenaient tous les jours plus puissant?; mais réellement il visait i< la désunion entre le roi Wadislas- Jagellon et Witold. (>e congrès s'ouvrit le (i janvier M2'J il Lurk en Wolynic. Cette réunion de souverains est une des plus nombreuses que cite l'histoire du monde. L'empereur Sigismond et l'impératrice sa femme, le roi Wladislas-Jagcllon , le roi ErikXHI de Danemark, les ducs de :^lazovic, le grand-duc de Moskovie, Bazile III, les ducs de Tver, de Uezan, les princes de Suède, les grands maîtres des chevaliers porte-glaive et des chevaliers teutons, les khans des Tatars, les ambassadeurs de l'empereur Paléologue, les boyars mol(lo-vala(|ues, les grands de Pologne, de Lilvanie et des terres ruthéniennes , remplissaient avec leur suite la ville de Luek et les villages environnants. Les uns étaient venus au congre» pour faire de la diplomatie, les autres pour voir Witold , ce guerrier dont le nom répandait la terreur dans tout le Nord et dans l'Orient. Witold traita les monarques avec une libéralité inouïe; chaque jour on consommait sejit cents tonneaux de liquides, sept cents bœufs ou génisses, quatorze cents élans et brebis, et cent sangliers. Ces repas homériques se répétèrent pendant sept semaines, et aux frais de Witold. Witold espérait qu'il serait proclamé roi de Lilvanie, il prolongeait le congrès dans ce dessein; mais les Polonais, et surtout /,bigniew-Olenirki et Jean Tarnowski, surent déjouer les intrigue» autrichiennes.
Witold, désolé de sa déception, pria WaOislas de veuir a Wilno,
HISTOIRE DE POLOGNE
et de lui accorder momenlanément au moins la couronne de Lilvanie |iiHir le sauver d'un aflfront qu'il avait subi aux yeux de l'Europe; III. lis la fermeté du roi résista devant les intérêts d'Etat. Cependant Su ismond ne renonçait pas à son projet : envers et contre tous, il ciivciya ses ambassadeurs ii ^Vilno : ils devaient précéder l'arrivée (Il la couronne et du sceptre dont il voulait gratifier AVitold. "Mais eiicore une fois les Polonais déjouèrent le complot de l'empereur , et Wilnld mourut à Troki le 27 octobre 1430, âgé de plus de qualre- \ingls ans.
(Juant .1 \\ ladislas-Jagellon , il termina sa glorieuse carrière en Hl'i à l'âge de quatre-vingt-six ans, et dans la quarante-huitième année de son règne.
VV'Iadislas laissa deux fils, Wladislas et Kasimir. Le premier n'était âgé que de dix ans , mais la noblesse polonaise l'éleva au trône , le couronna le 29 juillet U34 à Krakovie, et forma une tutelle composée de sa mère et de plusieurs dignitaires religieux et séculiers; lorsqu'il eut atteint sa quinzième année, en 1439, époque fixée pour sa majorité, il gouverna seul.
Les talents et le courage du jeune Wladislas étaient si transcendants, que les Hongrois l'élurent pou rieur roi en 1 4 40. Le célèbre Jean II iinyade se dévoua alors à Wladislas. A celte époque, les Osmanlis s'étaient déjà emparés de ])lusieurs provinces de l'empire grec tant en Asie qu'en Europe. Le Bas-Empire ne possédait plus que Constantinoplo, sa capitale, et quelques contrées environnantes. Les empereurs Paléologuc avaient besoin de secours. La cour de Rome promit de leur en obtenir, sous la condition qu'ils donneraient leur adhésion à l'Eglise latine. Le pape Eugène IV, ne pouvant rien obtenir des monarques de l'Europe, tourna ses veux vers la Pologne et la Hongrie. Or, peu d'années avant, en 14.36, la mort d'Alexandre, hospouar de Wa- • laquie, et le partage de ses Etals avaient donné lieu à de vives contestations entre ses deux fils Elle et Etienne. Le roi Wladislas était intervenu comme suzerain, et avait terminé le différend en donnant la Walaquie à Elie et la Moldavie à Etienne. Dans les conjonclurt s actuelles, les deux provinces danubiennes étaient d'une importiince extrême pour la chrétienté, et le soin de leur défense détermina M ladislas à prendre part à la guerre. Il s'adressa d'abord à l'empepercur Frédéric, et demanda son appui; mais ce dernier refusa, quoiqu'il eût été de son intérêt de s'unir au roi de Pologne et de Hongrie. Les chevaliers teutons s'excusèrent aussi, eux qui, par leur mission et leur exemple, auraient dû animer toute l'Europe à prendre les armes contre les infidèles. Ainsi Wladisias ne dut compter que sur les Polonais et sur les Hongrois.
Jean Hunyade, palatin de Transylvanie, qui s'était couvert de gloire dans les expéditions précéoenles, s'unit à Wladislas. Le gros de l'armée confédérée partit d'Ofen le -'2 juillet I4i3,et passa le Danube près de Semendra. Hunyade, a la tète de l 2,000 cavaliers d'élite, envahit la Serbie, et s'avança jusqu'aux murs de ÎNissa. Le roi Wladislas et le cardinal Cesarini, légat du ]>ape , suivaient avec 50,0011 hommes. Après les deux batailles livrées à Nissa le 3 novembre et à Slaiiiza le 21 décembre, les Ottomans de Mourad furent battus, et les vainqueurs saluèrent, des hauteurs de l'Hœmus (les D.ilkans), les riantes campagnes qui se déroulaient sous leurs yeux. Les Polono-Hongrois livrèrent une nouvelle bataille au pied du mont Kunobizza,et les Turks lurent encore battus. Après celle expédition, les troupes victorieuses de Wladislas rentrèrent à Ofen. Le 1 i juillet M44 fut conclue une paix utile à la Hongrie et plus encore aux Polonais, qui , se trouvant inquiétés par les Tatars, pressaient vivement leur roi de venir à leur secours.
Mais toute nécessaire et sacrée que fût la paix avec le sultan, elle déplut au pape. Le cardinal Cesarini conjurait le roi de la rompre; il soutint la thèse qu'on n'était pas obligé de tenir une parole donnée à des infidèles; que, d'ailleurs, la Hongrie n'avait pas le droit de rien conclure avec les Turks sans le consenienient du Vatican et des autres puissances de la chrétienté. Le roi avait beau répondre qu'il voulait rester fidèle au serment qu'il avait prêté sur l'Evangile en signant celte pai\; mais la majorité du conseil fut d'un autre avis.
L'armée polono-hongroisc fut commandée par Wladislas et par Hunyade. Pour éviter les défilés des Balk.ns, on résolut de se diriger vers les bords de la mer Noire en passant par la vallée du Danube. A Nikeboli, Drakul, prince de Walaquie, se joignit à l'expédition chrétienne. Cet habile guerrier iuclinait pour la prudence. Il tirait moins ses arguments, contre cette campagne, des forces supérieures du sullan que d'une sinistre prédiction d'une femme bulgare qui annonçait la mort de Wladislas et la destruction de son armée, et du tremblement de terre qui, presque aussitôt après la rupture du traité, s'était fait sentir dans toute la Hongrie, comme si les éléments s'étaient indignes de cette violation d'un serment prêté au nom du ciel.
Les nouveaux croisés s'établirent près de Varna. Le sullan Mourad était venu à marches forcées et avait assis son camp h quatre mille pas de celui de Wladislas. A l'aile droite des Hongrois on voyait flotter le grand étendard noir de Hongrie; les Polonais avaient arboré l'étendard de Saint-Ladislns. Mourad occupait le centre des janissaires. Sur le bord des palissades était placé au bout d'une lance le traité de paix violé par l'ordre du pape. Immédiatement avant le
commenceme»! du combat , il s'éleva un loiirbilloii si violent que les drapeaux hongrois furent déchirés, à l'exception de celui du roi ; et cet accident fut considéré comme un sinistre présage pour l'armée chrétienne.
La bataille commença par les archers, et l'air fut un instant obscurci par les flèches qui se croisaient en tous sens; puis les combattants se mêlèrent, et on se battit à l'arme blanche. Le carnage fut épouvantable, les Turcs commençaient à se débander ; cl il y eut un instant où il ne resta près du sultan qu'un petit nombre de janissaires et quelques beys très-âgés. Le roi ^^■Iadislas, à la tèle d'un détachement de Polonais emportés comme lui par leur ardeur, fondit sur la tente impériale. Mourad cria à ses janissaires : « Séparez ce préu somptueux damné de son corps, et son attaque personnelle sera u cause de sa perte. Quand il se trouvera à notre portée , il tombera » sur nous comme un sanglier blessé furieux ; alors écartez-vous, et
• en un clin d'œil faites un mouvement pour l'enfermer dans votre
• cercle; tuez-le, et vous ferez une action belle devant Dieu et son 1) prophète. >»
Le roi avançait toujours, combattant ax'ec un courage héroïque, lorsque son cheval , blessé au pied d'un coup de hache , le renversa au milieu de la mêlée. Un vieux janissaire, nommé Khodja-Kbazir , lui coupa la tèle et la piqua sur une lance, imitation terrible de celte aulr« pique au bout de laquelle Mourad avait mis le traité violé. Ce spectacle jeta la consternation dans l'armée hongroise et fut le signal d'une déroute complète. Hunyade , revenu de la poursuite de l'ennemi , fit en vain des prodiges de courage pour arracher aux vainqueurs le corps de l'infortuné monarque et l'horrible trophée qu'ils étalaient; mais enfin il dut désespérer du sort de la bataille et put se sauver vers le soir avec les troupes x^'alaques.
Après cette victoire, Mourad alla visiter le champ de bataille accompagné d'un de ses confidents, et il s'écria : « K'est-ce pas une " chose étonnante ! Voilà toute une armée de jeunes gens, et parmi " eux pas un seul vieillard ? « Et le confident répondit : a S'il y en u avait eu un seul, ils n'auraient pas tenté une si folle entreorise! «
Le sultan annonça immédiatement sa victoire au sultan d'Egypte, et pour mieux lui faire comprendre quels hommes de fer il "avait vaincus, il lui envoya vingt-cinq hussards hongrois et autant de pancernes (cuirassiers) polonais d'une taille gigantesque armés de pied en cap et portant des ailes filées au-dessus des épaules, tradition militaire qui se transmettait chez les Polonais depuis le règne de Boleslas le Grand. Les populations de l'Asie et de l'Afrique accouraient de loules parts pour contempler ces êtres extraordinaires pour elles. Opitre cela Mourad envoya la tèle du roi conservée dans du miel au gouverneur de Broussa , alors capitale des Ottomans. Les habitants de cette ville, instruits de ce message, se portèrent en foule à la rencontre de l'envoyé du sullan, et après avoir lavé la tête de W'iadislas dans les eaux de MIoufer, ils la portèrent en triomphe par toutes les rues au bout d'une pique, comme firent autrefois les Parthes de celle de Crassus.
Cette mémorable bataille fut livrée le 1 1 novembre 1444, jour de la Saint-Alartin ou le 9 du mois de redjeb, l'an 8 18 de l'hégire. Depuis resta appliqué à ^Vladislas le surnom de Variiénien, Avec cette mort s'évanouit le dernier soutien de l'empire grec. Dix ans après Conslantinople tombait sous le sabre de Moubanimed II. Dès lors les Turks commencèrent à exercer leur empire sur la met Aoire. Les Tatars de Pérécop se soumirent -i la Turquie et cessèrent d'appartenir à la Lilvanie. La Moido- Walacjuie fut menacée et les frontières polono-litvano-russiennes elles-mêmes exposées à des invasions incessantes. Le désastre des chrétiens à ^arna et la perte d'un monarque vaillant jetèrent toute l'Europe dans l'accabiemcnt et l'épouvante; et cette épouvante, qui dura pendant deux cent quarante ans , ne cessa que devant le courage d'un autre monarque polonais, le grand Sobieski !
Kasimir IV, frère de Wladislas le Varnénien, lui succéda. Sou règne, qui dura quarante-six ans, se fait remarquer par des guerres contre les Moskoviles , les Taiars et surtout contre les chvaliers leutons. Ces derniers cherchaient par tous les moyens de prouver la justice de leurs préientions sur les possessions polonaises , mais ils furent toujours victorieusement combattus par les faits historiques irréfutables. Les hostilités contre 1rs Teutons furent poussées si vigoureusement, que les chevaliers en furent alarmé» et demandèrent à entrer en arrangement. Les envoyés des deux parties belligeraiiles se réunirent a Tborn sur la W istule le 3 juillet 1404. Jacques de Szadck , savant et versé dans l'histoire, prit la parole au nom du roi Kasimir IV et prouva les quinze propositions suivantes :
["(.Jue la Pomeranie , les terres de Cuim et de Michaloxv étaient habitées et gouvernées par des Polonais qui avaient donné en leur langue des noms aux montagnes , rivières , villes et villages bien avant l'existence cl l'établissement de l'ordre Teulonique ;
2° Que le premier souverain de la Pologne, Lech et ses successeurs avaient peuplé ces contrées, et qu'elles étaient soumises en tout à la domination polonaise;
3" Qu'il résulte de la position et de la configuration géographique de ces provinces qu'elles ont nécessairement et de tout temps fait partie du royaume de Pologne ;
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4» Que les rois et ducs de Pologne, jusqu'au moment oii on leur ravit ces provinces, y avaient leurs cours et tribunaux, et y nommaient aux emplois administratifs de tout grade ;
5" t)ue les souverains de la Pologne y fondèrent des églises cathédrales et collégiales, des couvents et des paroisses, tant à Culm qu'à Wlorlawek et Kamin, comme le prouvent les actes authentiques déposés aux archives ;
C» Que Icsdites terres, dès le commencement de l'introduction du christianisme , avaient toujours payé les impôts de l'Kglise dits deniers de Saint-Pierre, à l'instar d'autres provinces du royaume de Pologne ;
1" et 8° Que le grand maître desTeutoniques et son ordre s'emparèrent violemment et traîtreusement de ces terres;
9° et 1 0" Qu'en conséquence de la décision des deu\ papes Jean XXII et Benoit Xll, deux décrets solennellement proclamés adjugèrent sans aucun api)el la vieille et incontestable possession des susdites terres aux monarques polonais ;
1 1° Que la terie prussienne orientale et les contrées voisines de la nier, étant corii])rises dans les frontières du royaume de Pologne, lui avaient toujours payé les impôts et fourni les prestations particulières auxquelles étaient soumis les sujets polonais ;
12° Que le jjrand maître teutonique, après s'èlrc emparé des terres prussiennes, non-seulement n'avait pas voulu payer d'impôts aux rois de Pologne, mais envahissait et ravaijeait continuellement, avec ses troupes mercenaires, les possessions polonaises intérieures, et cela au moment oii les rois de Pologne étaient occupés d'une guerre contre les intidèles ;
13° Que la noblesse, les bourgeois et sujets de toute espèce dosdites terres, ne pouvant pas supporter le gouvernement tyrannique, oppressif et usurpateur des grands maîtres , étaient retournés à leurs droits et usages antérieurs et primitifs, obéissant en cela aux lois divines et humaines;
14" Que le grand maître actuel, Louis de Erlichausen, tyrannisait, opprimait et persécutait tous ceux d'entre les habiiants desdites terres prussiennes qui voulaient rentrer sous la protection légale et primitive du roi de Pologne , et qu'il les en empêchait par tous les moyens possibles ;
ià" Qu'enfin, pour corroborer et consolider tous les droits primitifs et légaux que les monarques polonais avaient sur ces terres, le roi avait consenti à payer quatre cent mille soixantsincs de gros de Prague à l'ordre Teutonique, et qu'ainsi par cet achat il avait acquis un droit réel, incontestable et incommutable aux terres prussiennes.
Les chevaliers, voyant que la discussion historique tournait à leur désavantage, rompirent brusquement les conférences et en appelrrt nt de nouveau au sort des armes. Mais battus partout, ils furent les premiers à demander la paix, et elle fut conclue à Thorn , le li) octobre l4CC,aux conditions suivantes : la Prusse occidentale ou la Prusse polonaise, composée des palatinats de Poméranie, de iMalborg, de Culm et de l'évèché de Waruiie, était a jamais réunie à la Pologne ; et la Prusse orientale ou la Prusse ducale, ayant pour capitale Krolewiec ( kiinigsberg), restait provisoirement en la possession des Teutons, à condition que chaque grand maître nouvellement élu en recevrait personnellement l'investiture du roi de Pologne, comme chef réel et héréditaire de cette antique province polonaise ; que le grand maître le seconderait contre tout ennemi; enfin, qu'il aurait place dans le sénat polonais à la gauche du roi.
Le courage des Polonais sauvait le pays de l'envahissement des ennemis extérieurs ; malheureusement les abus de l'intérieur se développaient chaque jour davantage. On modifia les règlements concernant les diètes, et ces assemblées s'arrogèrent le droit de se constituer sans la présidence du roi, et quelquefois même sans ordre de convocation émanant de lui. Sous ce règne encore les intérêts des paysans furent négligés, et la noblesse ne pensa qu'à défendre ses prérogatives : le servage prenait plus d'extension, et tout ce qui n'était pas noble n'était pas cilhijen.
Kasimir IV, en mourant, en 1492, laissa six fils et sept filles; trois de ses fils, Jean-Albert, Alexandre et Sigismond, régnèrent successivement. Jean-Albert eut à soutenir plusieurs guerres contre les Tatars, les Walaques et les Turks. En l4!)7, les Polonais subirent une grande délaitc dans la Boukovine. En l 4i)8, les Turks enx'ahirent la Podolie et la Wolynic ; en cette année les Ottomans enlevèrent en Pologne près de cent mille jeunes gens et jeunes filles, car ils massacraient les vieillards et les vieilles femmes ; les hurems de la l'urquie d'Europe , d'Asie et d'Egypte furent peuplés de ces innocentes victimes.
Alexandre, succédant en 1501 à son frère Jean-Albert, eut à combattre les invasions des Moskovitcs et surtout des Tatars, qu'il finit par vaincre. Il s'occupa, en véritable législateur, de la rédaction d'un code des lois analogue à tous les ordres. Ces lois furent discutées aux diètes de Piotrkow et de Radom, en 1603, Ii04 et 1505 ; on y révisa celles instituées par \\ ladislas le Bref, Kasimir le Grand, Wladislas-Jagellon, kasimir 1\ et Jean-.VIbert. Tout cela fut confondu dans un même statut, sous la direction de Jean Laski , chanoine de Krakovie, secrétaire du roi, et ensuite chancelier. Ce code,
imprimé en 150G, est appelé tantôt Statut d'Alexandre, tantôt Statut de Laski.
SIGISMOND I". (1506-1548). — A l'époque de la mort d'Alexandre 1"', à Wilno, Sigismond I"' , son frère, gouvernait la Silésie. A cette nouvelle, Sigismond accourut d'abord dans la capitale de la Litvanie et puis à Krakovie, où il fut couronné le 24 janvier 1507.
Jusqu'à cette époque les souverains de la Pologne disaient : « Je suis appelé au trône par la grâce de Dieu et du Sauveur. « Ce qui ne les empêchait pas d'être soumis au vote d'une élection, à chaque interrègne. .Sigismond, cédant à la susceptibilité de la noblesse, formula ainsi son serment : « Nous, Sigismond, faisons savoir qu'avec u le consentement de tous, des prélats, des grands de toute la no- " blesse et du peuple, la couronne polonaise vient d'être placée sur " notre tête. » Cette lormule, ipiasi-démocratique, allirnuiit qu'un roi de Pologne n'était que le premier citoyen de la république. Sigismond, en mêlant le nom du peuple avec les nobles, voulait amener une fusion dans l'Etat ; mais ses bonnes intentions furent toujours traversées, et la condition du peuple ne s'améliora point. Cependant Sigismond cherchait, dès le début de son règne, à rendre la Pologne forte et respectée. Il améliora l'état financier qui avait tant souiVert sous les deux règnes précédents. Il rendit à la couronne ce qui lui appartenait, sans établir de nouveaux impôts; il mit fin aux brigandages qui désolaient le pays, et s'occupa avec sollicitude de l'adnynistration civile et militaire ; il voulait donner une organisation forte à l'intérieur , parce qu'il prévoyait l'orage qui allait venir du côté de la Moskovie et de la Turquie. Les tzars, insatiables dans leurs conquêtes et leurs usurpations, cherchaient à envahir plusieurs des provinces dépendant de la Litvanie. Le tzar visait plus loin encore. Aussitôt qu'il eut appris le décès d'Alexandre, il proposa à la noblesse litvanienne son élection au trône de Pologne en promettant la réunion de la Litvanie à la Moskovie. Mais une pareille proposition fut repoussée avec indignation, et Sigismond, de son côté, en signifiant son avènement au tzar, lui deniaïulait la restitution des pays envahis sur la Litvanie, et le retour des prisonniers litvaniens. A une demande si juste le tzar répondit avec arrogance, et la Pologne dut soutenir une guerre qui dura près de dix ans. La campagne de 1508 fut heureuse pour les Polonais, et le Izar dut conclure une trêve. En 1509 l'hospodar de Walaquic ayant envahi la Podolie, Sigismond le battit, et à la suite d'une paix conclue en 1510, la Moldo-V\ alaquie se soumit à la Pologne; malheureusement ce traité a été dans la suite la source de ces guerres sanglantes que la Pologne soutint contre les Turks pour se maintenir dans son droit.
A ])eine celte guerre fut-elle terminée, que les Tatars, poussés par le tzar de Moskou , envahirent la Podolie et la Wolynic; mais dans une grande bataille livrée près de Wisnioxiietz, en 1512, les Polonais les écrasèrent. Cette victoire, qui, un moment, fit réfléchir le tzar, ne l'empêcha point d'intriguer contre la Pologne et d'amener sur elle de nouveaux orages. Pendant que Sigismond se livrait à l'administration intérieure pour consolider le bonheur de la nation, il pensait aussi à maintenir sa couronne par un mariage. Il épousa donc liarbe, fille d'Etienne Zapolay , prince palatin de Transylvanie et comte de Spiz (Zips dans les Karpates). Ce mariage pouvant amener la famille Zapolay au trône de Hongrie , inquiéta les desseins de l'empereur Maximilien, qui cherchait, par des moyens secrets, à s'emparer de la Hongrie. Pour mieiLX réussir, le perfide cabinet de Vienne expédie à Moskou un ambassadeur qui lui olïre son alliance. Là, en février 1513, les deux souverains se promettent de concert d'écraser la Pologne, à l'aide de leurs armées et de celles des chevaliers teutons, et de s'en partager les lambeaux. En effet, en dépit de la trêve de 1508, le tzar envahit en 1514 les possessions polonaises, s'empare par trahison de la ville de Smolensk, gouvernée paisiblement depuis cent dix ans par les palatins polonais.
Dans cette guerre, Sigismond devait s'entendre avec Glinski, qui se repentit de sa trahison. Une telle mission exigeait un homme intelligent et discret. Un brave militaire, nommé Trepka, s'en chargea; malheureusement les Moskovitcs le découvrirent. Trepka fut interrogé, et résistant à toutes les menaces, ne voulant pas avouer le motif de sa mission, on le fit brûler à petit feu. Le nouveau Scévola soutînt jusquà la fin la cruelle épreuve sans se plaindre et sans trahir son secret !
Sur ces entrefaites, les ^loskovites s'avançaient en force, le long du Dnié()er. Le 8 septembre 1511 les deux armées se rencontrèrent entre Orsza et Dombrowna. Les vingt-neuf mi lie Polono-Lilvaniensétaient commandés par Constantin Ostrogski, George Radzixvill et Albert Sampolinski. Les Moskovitcs, au nombre de quatre- vingt mille, étaient sous les ordres de Bouljjhakoff et Tschéladninc. On se battit depuis midi jusqu'au coucher du soleil. La victoire des Polonais fut complète. Toute la plaine, l'espace de sept lieues de France, était jonchée de cadavres et de chevaux tués. Les deux chefs moskovitcs, liés et garrottés, marchaient à la tête des prisonniers de guerre, victimes de l'ambition de leur tzar. Outre ces deux chefs, six voiévodes, trente-sept kniazs (princes), et mille cinq cents officiers supérieurs et autres employés de la cour, présents dans le camp, furent envoyés à Wilno et dans d'autres villes de la Litvanie. Tous les drapeaux,
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armes et canons tombèrent au pouvoir des Polonais. Trente mille Moskovitcs furent tues, grâce à la supériorité de l'artillerie et de la cavalerie polono-litvanienne ; six mille furent faits prisonniers ; quarante-quatre mille restant se dispersèrent à la faveur de la nuit et
des bois. ,.
Toutes les cours de l'Europe et les peuples de tous les pays lisaient avec admiration et étonnementle récit de cette brillante campapiie. La gloire qui en rejaillit sur Sigismoud fit taire ses ennemis, et parmi eu\, l'empereur Ma\iiuilien I", qui parut s'attacher a la forlune du roi des Polonais, et chercha à lui faire accroire qu'il Vaimait sincerenmit. Pour preuve , il feignit d'abandonner etilieremenl ses relations avec la Moskovie , et leurra Sigismond de sa perlidc amitié. Pour cacher mieux ses véritables intentions, Maxiinihcn pro-
fciences! Les conférences de 151. S ont-elles été autrement menées que celles qui devaient y avoir lieu en 1815, et !cs conférences de 1855 peuvent-elles avoir un résultat qui ne soit profitable à l'Autriche ?...
Malgré les assurances sincères et amicales données par l'empereur a Sigismond, que le tzar se tiendra désormais tranquille, à peine le roi clait-il de retour à Krakovie, que les Moskoviles envahissaient la Lilvanie et assiégeaient Witebsk; ils se répandirent jusqu'aux contrées voisines de Wilno; mais ils furent repoussés, et en 1520 le roi conclut avec le tzar un armistice.
Toutes les perfidies poliliciues et diplomatiques du cabinet de \ ienne envers la Pologne ne suBisaicnt point encore ii l'empereur iMaxiinilien. Sigismond ayant perdu sa vertueuse femme, Barbe, l'em-
Wladislas , roi de l'ok^jnc ut do lia
Warna le < I novembre 1 444.
posa un congrès; car, ne pouvant nuire il Sigismond par les guerres qu'il lui avait suscitées, il aficcta d'arriver ii ses fins par la voie des négociations diplomatiques, par les protocoles et les conférences! Arrivé à Presbourg, avec son frère Wladislas, roi de Hongrie cl de Bohème, Sigismond fut sollicité par plusieurs Polonais, (|ui pénétraient ce machiavélisme, de ne pas partir pour les ciinfri'eni es de Vienne; mais Sigismond ignorait jusqu'où pouvait aller la ])crfulie autrichienne, et il arriva dans la capitale. Le résultat ne vrrilia que trop la prophétie de ceux <|ui élaiciil en défiance contre remi>creiir, et le congrès ne couronna que les vœux de Maxiniilien , en lui donnant accès ii la couronne de Hongrie et de lioliêmc, par-le mariage de son neveu avec Anna, nièce du roi Wladislas. Alaxiniilicn promit seulement à Sigismond d'engager le tzar ii la jiaix, et de réduire les chevaliers leutoniqucs à lui rendre hommage. On voulut engager Sigismond dans une guerre contre la liuiiuie. mais de bons conseils pré\aliir('nt, et il s'y refusa.
Les siècles passent, tant de naliunalilés voisines de l'-VulricliC tombent, et elle, elle réussit toujours dans ses cunijrés, dans ses cun-
pereur, sous le prétexte de consoler \c roi lui P™!'» ;^^;»,ffi^^^ Bona-sVorza, fille de Jean Galeazz , duc de î*'''"" ' ''',. ''^" ''",, ',\; dinand H, roi de Naples et de Sicile. Des que cette Icnime fut en Polo.. ne (151 ai, elle s'empara de toute l'autorile, envahit ont, e èlûrcl a pe dre dans l'Lpril du roi les grands citoyens, les hommel lilnllléi^lqui avaient ,a!t la gloire de son -lï'- '^-^^ j"nesse, Hona avait été belle, spinluclle , poruc aux P' ^^^' °^i^^ ; leuse,' avide de gouverner, .l'une '•'•P''''.'V''"''';;':';V;: ' . ,k ' iW passion le bonheur de son époux et les interels de 1 Lt;'»- ^^^ i, o^^ t es eollVes des revenus .leslinés aux besoins de la rep ibli.|ue , elle •in'éra dans l'adminislra.ion , elW sema la discorde et es soup.;on, et trafiqua de toules les charges. P.ueiUe en tout ^/^»"'enne e Me dicis, à la difIVrence près que les inslitulions et les usages du i^.js l'empêchaient d'exercer sur la Pologne une intluence aussi nuis.be que le fut celle de Catherine sur la l'rance. Ces deux 1 a.ennes , assises sur les princiiiaux trônes de l'I'.urci.e, marqu.ueni leur pass..ge nar les mêmes malheurs. Environnée d'une foule d étrangers .loni c désordre, l'impiété et l'clVroutcric donnaient l'exemple de tous le.
IIISTOIUE DE POLOGISE.
scandales, ISoiin remplit la Pologne île troubles et de divisions, n'aimant parmi les indigènes (jne les nsuriers, les gens sans mœurs et sans aveu. A oilà le présent que l'Autriche fil à la Pologne.
C'est dans la même année 1519 que mourut l'empereur Alaximilien !'■'. La maison d'Autriche était en dang.-r de perdre la prépondérance qu'elle s'était acquise dans le corps germanique. .Maxiniilien n'avait pu réussir à faire nommer un de ses pclits-tils roi des Romains ; ainsi les électeurs se trouvaient niaitrcs de donner pour chef à l'-Vl- Jemagnc celui des princes de l'Europe qu'ils jugeraient le plus capable de la bien gouverner. Parmi les nombreux candidats, ce furent Charles d'Autriche, roi d'Espagne, petit-fils du dernier empereur, et François !'■'', roi de France, qui eurent le plus de chance de succès. Comme Sigismond avait une grande influence sur la Itohème, .lean de Langeac vint en Pologne pour demander au roi de favoriser François I''''. Mais le roi d'Espagne eut recours à l'argent, et comme il avait dépensé pour son élection huit cent cinquaiilc-deux mille cent quatre-vingt-neuf florins, somme énorme pour l'époque, il tinit par triompher; c'est dès lors qu'apparut sur la scène ilii monde ce Charles-Quint qui fut fidèle dans son amitié pour le roi des Polonais. Pendant que (Charles achetait les votes des ékcteurs et que François ne s'adressait qu'il leur conscience, ce dernier répétait: « INous faisons la cour à la même maîtresse, employons l'un et l'autre tous nos soins pour réussir; mais dès que le sort aura nommé le rival heureux, c'est ii l'autre a se soumettre et à rester en paix. « Malgré ces belles paroles, l'élection de Caries, proclamée le 28 juin l5l'J, mortifia profondément le roi de France , et une rupture fut inévitable.
L'élection germanique étant accomplie, Albert, grand maître des chevaliers teutoniques et neveu de Sigismond , nianifesia l'iiitention d'envahir la Prusse royale ou polonaise; mais Wicolas Firiry, palatin de Sandomir, battit les Teutons. Albert demanda grâce et alla trouver .i 'Ihorii le roi Sigismond; mais dès qu'il apprit que quatre mille Danois, débarqués ii Klaypéda (Meinel), étaient entrés dans Krolewicç (Kœnigsberg), et qu'il lui venait d'autres renforts d'Allemagne, il rompit les négociations. L*s hostilités recommencèrent donc. Danzig fut assiégée, mais son commandant lean '/.arcniba repoussa les Allemands. Albert fut humilié; Sigismond voulut bien pour celte fois oublier le passé , et il lui accorda une trêve de quatre ans.
Plusieurs motifs avaient déterminé le roi dans cette démarche. Les Tatars et les Moskovites inquiétaient toujours les possessions polonaises. Les doctrines de Luther, qui agitaient toute l'Allemagne, commençaient à pénétrer en Pologne. I^a ville de Danzig fut la première à embrasser en 1521 le proleslantisme, et, par un zèle exagéré, destiiiia d'anciens magistrats , profana les églises et les couvents calholiqiies. .Sigismond se rendit en personne a Danzig, cond.mina à la peine capitale quatorze des principaux bourgeois, moins couinie protestants que comme traîtres à leur patrie, et conspirant sa perte par les intrigues des Allemands. IMallieiircusement, l'exemple du roi ne fui pas imité , car la ])luparl des Teutons, dont la mission principale était la défense du calUolicisme, et le grand maître lui-même, intidèle à sa conscience et ii ses serments, abjura ses vceux, se maria en 1524, et se fit luthérien!
Dans cette position délicate, Sigismond, sage et tolérant, aima mieux laisser à chacun la liberté de conscience que de se charger des inlérêis du ciel, et de remplir la république polonaise de sang, de carnage, suites inévitables des persécutions religieuses. La paix définitive fut conclue en 1525. Albert, issu des marquis de Brandeboiiri', résignant le titre de grand maître , fut créé duc de la Prusse polonaise orientale , depuis nommée ducale, 'ayant siège à Krolewiec { h'œnifiS'berg en allemand, Itefiiommitanum en latin). Albert se rendit à Krakovie; il y portait encore la croix catholique de l'ordre, et il rejeta sur les Teutons le niard de la prestation d'hommages et la puerrc qui s'en était suivie; il prêta serment de fidélité à la I^ologne sur la grande plac de Krakovie le lO avril l.'.25, en se réservant le lief pour lui cl ses enfants mâles. On accorda à ce nouveau feudataire place au sénat polonais; en retour il devait fournir des forces armées ii la première réquisition du roi. Ainsi finit en Pologne l'ordre teutoniquc, après s'être déshonoré par l'ingraliliidc , cl après avoir attiré sur ses bienfaiteurs des calamités qui durèrent trois siècles sans interruption (1 25-152;); alors prit naissance ce <luclié de Prusse, qui se transformera un jour en royaume, et qui deviendra l'un des instruments des malheurs et de la chute politique de la Pologne entière !...
Toute fatale que fût pour le pays l'élévation d'Albert, il faut mettre cet événement sur le compte du temps, où existait encore la coutume de donner des fiefs à des princ 's appartenant aux familles royales. Parla iiiêine cause, Sigismond donna, ii titre de fiefs, les districts polonais de B.itow et de Lauenbourg, en Poméranie, à ses neveux Georges et Barniin , ducs d'une partie de cette même Poméranie.
La Pologne, tranquillisée au nord, se trouva encore raffermie par la réunion définitive de la ^Mazovie, après la mort en I5J6 de son dernier duc Janus, issu des Piasi.
Mais pendant que cela se passait au centre de l'Europe, la Hon-
grie était envahie par le sultan Soliman dès l'année 1521. Sigismond y envoya six mille Polonais commandés par .lean Tarnowski et Gnoinski au secours des Hongrois et de leur roi Louis II et neveu de Sigismond. Soliman avait déjà passé le Danube et était venu jusqu'à Mohatsch. Louis demanda du secours à la cluéiienlé; Ferdinand, duc d'Autriche, n'envoya que trois mille fantassins, elles autres souverains refusèrent tout secours. Sigismond se munira au-dessus d'un lâche égoïsine, et en dépit des Tatars qui le menaçaient, il fit marcher en Hongrie un corps de cavalerie polonaise d'élite; mais, malgré le brillant courage déployé par les chrétiens, les Ottomans les vainquirent dans la mémorable bataille de Mohatsch, le 28 août 1626, et le roi Louis H y trouva la mort.
La modération, la force, la générosité et la loyauté de Sigismond étaient telles que plusieurs nations voisines lui offrirent la couronne, mais il refusa, parce qu'il trouvait celle de Pologne préférable à toute autre. Dès l'année 15i9, le pape Léon X, par ses bulles du 27 mars ft du I i! mai, lui avait promis sou appui pour l'obtention de la couronne impériale d'Allemagne. En 1522 et en l.'i2(i, il refusa à deux reprises la couronne de Suède. Apres la mort de Louis II, les Hongrois offrirent à Sigismond le sceptre, mais il le déclina.
Durant cinq ans la Pologne jouissait en paix des résultats de la sagesse de son roi, lorsqu'en 1531 Pierre, hospodar de VA alaquie , envahit la Pokutie et s'empara de Sniatyn. A cette irruption soudaine, .lean Tarnowshi eut ordre de marcher coiilre l'ennemi. Le chef des Polonais n'avait que six mille hommes, mais bien aguerris, tandis que les Moldo-Walaques en avaient vingt-deux mille, et occupaient une position avantageuse sur les hauteurs près d'Ubertyn (entre Slanislawow el Czernioxvieç). Le combat s'engagea le 24 août 15;!1 ; le courage et le sang-froid des Polonais furnit tels que l'ennenii fui complètement baliu. Sigismond , pour prix de tant de gloire, de taleiiiset d'inlrépidilé, décerna à J'arnow^ki les honneurs du triomphe. Le héros fit son entrée à Krakovie (1532), amenant à sa suite un grand nombre de prisonniers, quarante-huit canons, parmi lesquels on voyait aussi ceux qui avaient clé enlevés sous Jean-Albert dans la bataille de Diikowina. Le roi honora Tarnowski d'une distinction qu'il n'avait encore accordée à aucun de ses généraux. Lorsque le cortège s'approchait de la cour du château, Sigismond se leva de son trône, et alla au devant du vainqueur pour le remercier publiquement et le presser contre son cœur. Dans les années suivantes , les Walaques cherchèrent à envahir la Pologne, mais Tarnowski les battit. Pour gage de reconnaissance, la noblesse réunie à Piolrkow vota un impôt extraordinaire de deux gros par arpent pour en offrir le montant à Tarnoxvski. Le héros accepta la récompense, mais pour la distribuer ensuite à ses compagnons d'armes.
Dans les années de 1534 à 1530, le tzar chercha à envahir de nouveau les provinces litvaniennes. Tarnowski va au-devant des Moskovites, les bat, et restitue à la Pologne Homel, Slarodub el les contrées voisines.
En 1 54 S , le roi confia à son fils Sigismnnd-Augusie le gouvernement de la Litvanie, el en 1548 celui de la Prusse, avant qu'il lui succédât sur tout le royaume. Il espérait vivre encore quelque temps, mais les amertumes et les chagrins domestiques, causés par la conduite inqualifiable de Bana, hâtèrent ses derniers jours. En effet, il mourut à Kr.ikovie le l" avril 1518, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, et la quarante-deuxième année de son règne. Sigismond I'"^, dit k l'ïcu.r. avait un visage d'un as()cct imposant, et sa force physique était si extraordinaire, qu'il rompait des cordes et brisait les fers d'un cheval. Sa taille était de six pieds quatre pouces. Le deuil qui suivit sa mort dura un an. .Sigismond fut tour à tour ou craint ou estimé de toute l'Europe. Partisan de la tianquillitc et de la concorde, Sigismond en offrait le modèle à ses concitoyens. Les générations futures se formaient sous lui pour le service de la patrie; tous les ordres avaient du bien-être, mais la noblesse dominait sur les autres. Celle noblesse, qui prêchait l'égalité fraternelle, regardait comme au-dessous d'elle les bourgeois el les paysans. Elle seule vou-' lait êire libre, parce qu'elle était appriée à la délense de la patrie, les autres Etats n'étant obligés de s'enrôler que dans des cas urgents. Elle commença sous Sigismond à se partager, d'une manière plus sensible, en haute et en petite noblesse, cl s'empara des titres féodaux, qui sont en Pologne une importation étrangère. Les grands avaient en outre les moyens de se mettre au-dessus de la petite noblesse par l'acquisition des staroslies ou terres domaniales, donnéei temporairement, à vie, cl quelquefois à tout jamais. L'aristocratie cherchait encore à se distinguer des genlilshommes par son crédit et paf S'ju concours aux diètes, oii elle n'agissait que dans son intérêt. L« chambre des nonces avait la prépondérance; le silence de la chambre était une approbation, el le bruit une opposition. Les grands foraenyiient tant de discordes, que le roi, pour leur arracher uiift décision, était obligé de recourir aux largesses ou à la menace. Voilà les dilficultés contre lesquelles Sigismond avait à liilter, et cependant lui songeait à relever la condition des classes moyennes. Cette sollicitude du roi augmenta le nombre des constilulions, el son règne en offre autant à lui seul que tous ceux de ses prédécesseurs. Il voulut qu'un même code fût obligatoire pour la Pologne et pour la Litvanie; il assimila le Slaïut de Litvanie à celui de Pologne. Ainsi la Litvani*
iriSTOIRE DE POLOGNE.
ilcvenail tous les jours plus puissante en ne faisant plus qu'un même lout avec sa sœur la Pologne.
SIGISMOND-AUGUSTE (1548-1572). — Le principe électif, mainleim avec des chances diverses sous les Piast, prit sous la dynastie (le> Jagcllons un développement plus grand. Mais, en dépit de celte nvolulion dans le système constitutionnel, Sigismond I'^'' voulut assurer à son fils unique la succession au trône. En cfTet, il lui obtint dcsLilvanicns, le 18 octobre 1529, le titre de grand-duc d'autant plus l.icilement, que ce titre était héréditaire dans cette province, et des l'ninnais celui de roi le IS décembre de la morne aunéi", sous la condition toutefois que, du vivant de son père, il ne se mclerail pas du gouvernement. Le jeune prince n'avait alors que dix ans. Sigismond !'■', qui redoutait les irrésolutions et la turbulence de l'arisloorat-.e, se bâta de faire couronner son fils à Krakovie le 20 février l.j ;0; mais, avant de procéder à cette cérémonie, il donna à la nolilcsse l'assurance solennelle que cet événementexceptionnel ne cban- ;;i r.iil en rien, dans l'avenir, le principe constitulif du royaume, qui ihindonnait a l'élection le choix des souverains.
Sigismond ll-i\uguste ]'', élevé par sa mère Kona, qui l'idolâtrait, in.iis qui était dévorée de la soif du pouvoir, mena pendant longtemps une existence perdue dans la mollesse et entourée d'exemples ij.uigereux. Le sénat et la noblesse, dont il était l'unique espoir, faisiiient de vains efforts pour le retirer de la tutelle pernicieuse de Hona. Le vieux roi lui-même ne put l'en arracher qu'à l'âge de dixsept ans.
Le jeune Sigismond épousa en 1543 l'archiduchesse Elisabeth, fille lie l'empereur Ferdinand 1'' ; mais elle mourut en 1545. Keslé veuf, il devint éperdument amoureux de Barbe KadziMill, mariée à Slaiiislas Gaszlold , palatin de Troki, qui mourut à celle époque. lîarbe ( i.iit remarquable par sa beauté et sa jeunesse, dislioguée par son l'^iirit et ses grâces, mais plus encore par la bonté de son cœur et Il ■- qualités de son caractère. Sigismond, voyant qu'il n'arriverait •m but de ses désirs qu'en faisant partager son trône avec Barbe, il iiousa en 1546, mais très-secrètement, car il aurait eu à redouter Il haine de sa mère et les jalousies des familles opposées aux Radzi- \wll.
Sigismond I"' mourut, comme on l'a vu plus haut, le f'' avril 15i8 a Krakovie. Sigismoud-Aiiguste, qui se trouvait alors à Wilno, lit c:iiher le courrier qui lui en apportait la nouvelle, et se hâta de proclamer son mariage. Trois jours après, le courrier caché par A'iguste donna la nouvelle de la mort du vieux roi, et le mariage de Barbe eut ainsi l'air d'cire un événement spontané, entièrement indépendant de la mort de Sigismond l".
Après les fêtes du mariage, Sigismond et Barbe partirent pour Krakovie, oii se trouvaiint Hona, ses hlles, le marquis de BraudeiioiiÈg,(les députés de l'empereur d'Autriche et les grands du royaume.
I o{is étaient consternés du mariage inopiné du nouveau roi. La cé-
I I nionic des obsèques étant terminée, le roi indiqua une diète à \\ ar- ■-nvic pour le mois de novembre. La noblesse s'éleva véhémcnlenunt contre son mariage. Le roi répondit à tout et montra autant de i.ilme que de fermeté, et la diète lut dissoute. Mais l'aristocratie iiiquièie et jalouse ne se tint pas pour battue, et prépara des atiaques niiuvelles pour la prochaine diète. En effet, la dicte de 154!) s'ouvrit .1 Piotrkow, et avtc elle des débats d'une violence exlrème. Après plusieurs discours prononcés par les nonces, Sigismond, inébranlable dans sa résolution, leur répondit : n Ce qui est fait est fait, et je suis .) bien surpris de vos demandes, (^uoi ! vous convient-il de me prier
que je viole la foi que j'ai jurée à mon épouse? Ne devriez-vocis
pas, au contraire, insister auprès de moi pour que je l'observe pn-
\('rs tout homme ? J'ai juré à mon épouse que je ne l'abandonnerais
iamais tant que je vivrai : sachtz que ma foi m'est encore plus chère
ipie ne le sont lous les royaumes du monde! »
L'archevêque de Gnezne cria au despotisme, et supplia la diète de
se hâter d'étoull'er de pareils germes d'indépendance avant qu'ils
eussent jeté de plus profondes racines dans l'Ltal. L'évêque de Przé-
iiiysl çensa que, " quelle que fût la bonne foi qui avait fait contracter
<c mariage, rien ne devait empêcher de l'annuler. •■ JeanT'enczynski
du qu'il aimerait mieux voir unTurk couronné au château que la Veine
L.irbe. André Gorka, castellan de Poznanie, s'écria : « On nous a
vus, du temps de Jagellon, votre bisaïeul, déchirer sous ses yeux
pvec nos sabres un acte émané de son trône, et que nous estimions
(oniraire a nos droits. A Dieu ne plaise que nous en venions ii
présent i» ces extrémités! INous n'employons que nos prières, et
< 'est d'elles seules que nous attendons l'heureux succès de nos
V leiix ! »
l'icrre Kmita, palatin de Krakovie, soudoyé par Bona , prit la l-.nolc .'i son tour, et voulut se répandre en in'veciives; mais le roi, <lc,rit la paiicnce était à bout, lui imposa silence. Cet acte d'autorité liroduisii sur les membres de la diète une stiiiM-faction incroyable, et il, se regardaient entre eux, comme pour se demaniler conseil l'un à r.iiitre, lorsipie le palaiin Kapbaël Leszczyn^ki se leva, et prononça su milieu d'un i>rofond silence ces mots : « Sire, oubliez-vous ii quels /. hommes vous prétendez commander? Nous sommes Polonais, et les
u Polonais, si Vous ne les connaissez, se font autant de gloire d'ho- » norer les rois qui respectent les lois que d'abaisser la hauteur de «ceux qui les méprisent. Prenez garde, sire, qu'en trahissant vos » serments vous ne nous rendiez les nôtres; le roi votre père écoti- » lait nos avis, et c'est ii nous à faire en sorte que désormais vous 11 vous prêtiez à ceux (l'une république dont vous paraissez ignorer 11 que vous n'êtes que le premier citoyen ! u
L'assemblée applaudissant à celte menace, le roi ne se déconcerta point, et répondit avec un calme imposant : a Ma conscience, ma • foi, l'éclat de ma couronne, et mon glorieux titre de roi de Pologne, 11 me feront toujours respecter ma dignité, et j'avais le droit d'ôter » brusquement la jiarolc au palatin Kmita. Les paroles que je viens » d'entendre de la bouche du palatin Leszczynskine m'effrayent niil- » Icment; dans lout cela je ne vois point la défense des intérêts de la » patrie, qui ne sont menacés en rien, mais la défense des caprices » d'une aristocratie jalouse et envieuse de la posiiion acluelle de la » reine ma femme. Je le répète encore une fois: j'aimerais mieux re- » noncer à la couronne que de violer la foi que j'ai jurée à mon » épouse! » La douleur et la fermeté du roi firent beaucoup d'impression sur l'assemblée. De leur côté, Jean Tarnowski, ce glorieux héros d'Obertyn, ainsi que Macieiowski, évèquc de Krakovie et grand chancelier de la couronne, défendirent l'aulorilé du roi et cherchèrent à rapprocher les esprits. Macieiowski soutenait que le mariage avec une Polonaise était préférable a une union avec une princesse étrangère; car cela fermait le territoire de la république aux inlrigues des cabinets extérieurs. 11 citait l'exemple de \Madislas Jagellon et de Sigismond 1"', qui épousèrent l'un Elisabelh Pileçka, et l'autre Barbe Zapolay, et qui n'eurent qu ii s'applaudir de leur choix. Tarnoxvski insista sur la contradiction qu'il y aurait ii reconnaître le roi et à lui ravir la faculté de disposer de ses affections; il peignit les dangers de l'anarchie, et le désordre {[u'cntraîne rail dans l'Etat la prétention de chaque dignitaire de s'ériger en mailre souverain.
Os sages discours produisant beaucoup d'impression, le roi reprit la parole en ces termes: " Pour prévenir les désordres qui pourraient 11 éclater, j'exercerai mes fonctions dans toute la rigueur des lois " existâmes, (icux qui croient que je m'endormirai sur le trône se I) trompent étrangi-ment : ce n'est pas moi qui laisserai détruire les 11 fondements de l'Etat, et je maintiendrai jusqu'à la mort l'empire " qui est entre mes mains et que je tiens amant de Dieu que des Il libres suflVages du pays. Je supplie tout bon Polonais de m'éclairer, 11 de m'aider à gouverner la république avec justice et gloire; mais Il j'abaisiierai, j'écraserai l'insolence, la perversité, la corruption, les 11 abus qui existent dans certaines castes. »
Kmita déposa .H l'instant le bàlon de maréchal et sortit accompagné de plusieurs sénateurs cl nonces. Le roi savait mieux que personne l(! secret de cette brutale opposition de l'aristocratie aiiarchiquc , et il frappa juste en faisant nublier sur-le-champ des univcrsaux (circulaires) dans lesquels il dévoilait les desseins cachés de la plupart des grands, qui ne cherchaient à troubler l'Etat que pour augmenter leur puissance; il prouvait qu'une épouse choisie au sein de la noblesse ne pouvait déshonorer un trône qui dépend de cette même noblesse, et auquel chacun de ses membres peut aspirer. En elïet, les seigneurs cupides tremblèrent iiour leurs places ; les hommes si arrogants naguère vinrent ramper aux pieds du roi. Ainsi l'échafaudage d'une opposition coupable dans son principe et intéressée dans ses vues fut anéanti; et non-seultîinent les murmures contre le mariage du roi cessèrent, mais les opposants eux-mêmes demandèrent que l'on ne différât point la cérémonie du couronnement. Kmita fut un des premiers à s'y rendre, et le primat lui-même couronna Barbe il Krakovie le 9 décembre 1550.
Jamais femme ne fut plus digne d'occuper le trône de Pologne; elle formait, sans le vouloir, contraste avec Bona et les autres femmes de la cour. Bona gémissait tout haut de s'être opposée au bonheur de son fils, et parlait sans cesse du regret qu'elle éprouvait d'avoir si opiniâtrement refusé son estime à Barbe ; mais ces démonstrations extérieures cachaient un crime, et l'infortunée Barbe dépérissait il la suite des soins d'un médecin italien placé auprès d'elle par l'Italienne Bona. Le l'i mai I5.M elle mourut, cl les traces du poison apparurent sur les rfsies inanimés de la malheureuse reine! Le désespoir du roi cl des bons citoyens fut immense, et pour (|iic rien ne manquât ii l'horreur de la position du roi, il fui obligé de prendre des précautions pour sa séciiriié personnelle!
Bona sentit que la ).osition n'était plus Icnable en Pologne pour elle et pour ses deux favoris italiens Papagoda et Brancaccio. Mais avant de partir, elle employa les cinq années qui suivirent la mort de Barbe à pressurer la Pologne, et lorsqu'elle la ciiitta, en 1550, elle se fit précéder de vingl-qualre fourgons, attelés chacun de six chevaux, et chargés d'or, d'argenl et d'onjets précieux. Wilga, slarosle d'Ostroleiika , fut chargé par le roi d'escorler le cortège de Bona. Le starosle. indigné de voir laiit de trésors soustraits à l'ttal, fil savoir en secret que si quelqu'un voulait l'aitaquer pour rendre au trésor roval ces richesses, lui , Wilga, ne ferait qu'une défense simulée. Mais la loyauté du caractère national repoussa celte proposition; on répondit au starosle que Bona ne jouirait pas longtemps de ces richesses, que la Pologne ne s'a|ipauvrirait pas pour cela, et
HISTOIRE OE POLOGNE
qu'il fallait nionlrer à l'univers la supvriurité du caractère national dans UDC circonstance aussi j;rave.
Bona |)assa par ^ icnne, ^ cnise, Florence, Rome et tapies. Elle s't'Iablil il Bari, dans la Pouillc. Elle prêta 4-33,000 ducats de Hollande en numéraire à Pliilippc II, roi d'Espaguc, somme énorme pour répo<|ue ! liona , livrée il elle-même et au pouvoir de son amant l'apado|p, (lui, avide de richesses, ne tarda pas ii l'empoisonner. H prolila du délire de la vieille reine, et de ses remords, pour lui l'aire si- ;;ncr un testament autre que celui qu'elle avait d'ahord préparé en faveur du roi Sii;ismoud-Aui;usle. l'ar ce nouveau testament, elle donnait le duclié de Bari au roi d'Espaijue, et l'aryent comptant avec tous les objets précieuv volés en l'oloijue, ii Papadoijal tlclte femme criminelle expira le 20 novembre I4,>7. Apres celte mort, Sii,'isniond- Aujjuste rcclauia la restitution de la somme de 433,000 ducats, mais Philippe II déféra celte réclamation aux tribuiiauv deNaples, qui ne prononcèrent jamais; et depuis celle cpoipie, le montant de la réclamation est connu sous la dénomination de smiiiiirx najiiililaîin's.
Paç, luttèrent slorieuscment, et en 1565 on signa une trêve avec le tzar.
Mais pendant la lutte contre les IMoskovites, la Pologne fut menacée d'une !;uerre avec la Turquie. Les Moldo-Walaques et les 1 olonais se disputaient le pouvoir d'hospodar entre Tom^a et \\ isniowiecki. lomza ayant le dessus, fit prisonniers \\ isniowiecki, 1 lasecki et plusieurs autres seigneurs polonais et russieiis, et les envoya aConstanlinopIe. C'était en 1563. AVisniovviecki et ses compagnons furent condamnés a être précipités du haut d'une tour sur des crocs de 1er; la plupart d'entre eux moururent inslantanémeni, sans beaucoup de souft'rances; mais A\ isniowiecki, qui était resté accroché par une côte, vécut pendant trois jours dans les plus horribles lourmenls. lue soif ardente le dévorait, et il ne pouvait obtenir un peu d'eau pour l'étanclier. Dans cet alïreiu momciil, il conserva du moins assez de calme jiour savoir comment il pourrait abréger son martyre; et s'élant mis ii blasphémer contre Mahomet , un fîirk indigné lui lança une flèche au cieur et le tua.
Trepka, le Scévola de la Pologne, brûlé par les Moskovites en 1514.
Pendant tout ce temps, Sigisinond-Auguste ne cessait de s'occuper des intérêts de la Pologne. En 1.S52 il se rendit il Danzig, oii il calma l'eflcrvescence religieuse soulevée par les protcslants contre les catholiques. Puis il partit pour Krolcwier (Kicnigsberg) , oii il fut reçu avec les honneurs dus au roi par le duc Albert, vassal de la Pologne. Arrivé ii \\ ilno, capitale de la Litvanie, la noblesse le supplia de se remarier; son choix tomba sur la sœur de sa première femme, Catherine, arcliiducliesse d'Autriche, veuve de François de Gonzai'ue, duc de Mantoue, et ce mariage s'accomplit à Krakovie en janvier 1553. Puis le roi résolut d'accorder sa puissante protection ii la Livonie.
(;ctte belle et riche province, occupée lon|,'teiiips par les chevaliers porte-glaive, était convoitée et par la Suède et parla Jloskovie ; pour se soustraire ii cette double invasion , les Livoniens conclurent avec le roi, le 5 septembre l.jiT, une paix en vertu de laquelle ils se soumirent ii la Pologne. Ce traité obtint une nouvelle et plus solennelle consécration lors<|ue l'archevêque de Riga, les dignitaires et la noblesse de Livonie et de Kourlande s'assemblèrent en iâ'il àVVilno; alors ces provinces se soumirent complètement ii la Pologne, et les garnisons polono-litvanicnnes s'établirent dans tous les forts.
La prépondérance polonaise en Livonie réveilla la jalousie de la Suède et de la >loskovie. Sigisinond et ses lieutenants Radzixiill , Chodkiewicz, Zeuoxvicz, CWebowicz, Polubinski, kmila, Ûscik,
Paris. Typographie Henri
En I5U6, le roi Sigismond-Auguste avait appris les intrigues qui se tramaient dans la Prusse ducale, et dont la source partait des Allemands de Brandebourg. Le vieux duc de Prusse était tombé dans l'imbécillité; son fils était trop jeune pour lui succéder; l'intrigue voulut profiter de cet état de choses pour soulever le duché contre la Pologne, contre la mère patrie ; mais le roi nomma promptenient une commission polonaise, qui se rendit ii Kœnigsberg, et les brouillons allemands furent mis ii mort ou bannis ; l'ancien conseil fut rétabli , et avec lui l'ordre et l'obéissance envers la république polonaise.
("elle affaire étant terminée, le roi réunit une forte armée en Litvanie, cl en imposa au tzar, qui fut forcé de suspendre ses projets rapaces contre la Pologne. Rassuré ainsi de tous les côtés, Sigismond- Auguste s'.idonna tout entier ii mettre ii exécution l'idée qui l'occupait constamment. .Se trouvant le dernier des Jagellons, et n'ayant lioinl eu d'enfant de ses trois épouses; prévoyant que la couronne de Pologne serait livrée aux hasards de la pure élection, il voulut au moins consommer l'union intime et définitive de la Pologne et de la Litvanie. Depuis 1386, ii plusieurs reprises celle union se resserrait chaque fois davantai;e, mais aujourd'hui il la voulait une, indivisible, compacte. Aussitôt que le roi annonça qu'il allait convoquer ii Lublin la diète de 1568, l'attention publique se concentra tout entière sur ce grand objet. Il était vital dans le présent et dans Pion, rue Garai.ciirc , 8.
HISTOIRE HE POLOGNE
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l'avenir. C'est un des points culminants dans l'histoire de Pologne, et pour mieuv l'apprécier, nous devons lui consacrer quelques considérations préliminaires.
Les affaires de la Livonie, qui allumèrent, comme on l'a vu, une guerre longue et sanglante , donnèrent lieu à de notables changements tant en Litvanie qu'en Pologne, et hâtèrent l'organisation dèhnitivc de la domination de la démocratie nobiliaire dans les deux pays, tt leur réunion dans un corps politique, ce qui avait jusqu'alors éprouvé beaucoup d'obstacles. Le roi ne trouvant pas en Pologne assez de docilité à ses vues, se rendit à \\ ihio, et pour rattacher la Litvanie aux alïaires de la Livonie, il accorda à la noblesse plusieurs franchises promises à Horodlo en l i 13, par W ladishis-Jagellon , et jusqu'ici non réalisées. Déjà en i6«0, à la dièie de \Vilno , Sig^smond-Augusle avait donné à la noblesse le droit d'élire des nonces et des juges. Depuis cette époque, la représentation litvanienue commença a se former : la diète se composait de deux chambres, et les tribunaux de province furent organisés à l'instar de ceux de la Pologne, pour faci-
^\ arsovie , il se désista de ses droits héréditaires sur toute la Litvanie, et en 1666 il abandonna tous les privilèges féodaux qu'il avait conservés sur les propriétés des nobles.
Malgré tant de changements accomplis à l'intérieur, il y avait encore bien des obstacles à vaincre pour arriver une fusion complète, qui trouvait pour adversaires la famille des Radziwill. Mais le moment approchait où cette union devait se consommer et les négociations qui furent entiimées à ^lolodeczno, en septembre 15U7, entre les Polonais et les Litvaniens influents , amenèrent de bons résultais ; et enhn la célèbre diète de Lublin, ouverte le 23 décembre 156S et terminée le 11 août l!)t)9, couronna l'œuvre de l'union.
Cette période de huit mois vit de longs et solennels débats. Tous les Etats y furent réunis, le roi, le sénat, les nonces terriens et les députés des villes, dilVérents fonctionnaires, et presque toute la haute noblesse de Pologne, de Litvanie, des terres russiennes et des terret prussiennes; Ks ambassadeurs des cours étrangères y assistèrent aussi. Outre le principal objet des débats de cette diète, qui étais
Les ambassadeurs poloDais offrant la couronne à Henri de Vjlois en 1573.
Iiter l'administration de la justice et l'application des articles du Statut lie Litvanie.
Blessés du zèle avec lequel le roi s'occupait des intérêts de la Litvanie, les Polonais renouvelèrent les vœux qu'ils avaient émis du vivant de Sigismond \" le Vieux, de reformer la conslitulion de la république, et de réunir, par des liens intimes, la Litvanie, les terres russiennes et la Prusse à la Pologne. On envoya au roi une députation pour le prier de revenir;! Krakovic, afin d'accomplir cette grande œuvre, qui demandait non moins de persévérance que d'adresse et de ménagements.
Auguste arrivai! la diète de Piolrkow dans l'hiver de l.iGi ou l.')63. Il s'y livra avec ardeur à raccoii!plissement de celle fusion. Mais avant totit il demandait des sacrifices. Les possesseurs des starosties furent obligés de les restituer à la couronne. L'ancienne constitution du roi Alexandre, qui défendait d'aliéner ces biens, fut mise à exécution. L'armée reçut inie meilleure organisation. On créa un tribunal suprême pour juger les causes arriérées qui s'étaient accumulées au milieu des dissensions religieuses enti-e catholiques et protestants, et les embarras politiques amenés par les guerres extérieures. C'est à cette époque aussi que .Jean Herburt traduisit en polonais les lois polonaises, écri les jusqu'ici en lalin. La Litvanie était plus docile, et le roi oblint facilement la promulgation du deuxième Statut lituanien, public eu 15U'i. Dans la même année, à la diète de
l'union intime des quatre nations, on s'occupa de la sanction définitive de la réunion de la Livonie à la république, et de l'investiture du jeune prince de Prusse de Krenigsberg. La journée du l9 juillet 15G9 fut destinée celte dernière cérémonie. Le roi, porlaiil les insignes de la royauté, reçut l'hommage du prince Albert-Frédéric, qui embrassa les pieds du inoiiaïque. Sigismond lui remit un étendard blanc, orné d'un aigle noir portant sur sa poitrine les deux lettres S-A (Sigismunilus-Augustus), et prononça ces mots : « En exauçant vos prières et celles de nos sujets de la Prusse, nous vous donnons en fief, comme mon père avait fait au vôlre, les terres, villes, bourgs, villages et forteresses de la Prusse.' Nous vous investissons par la remise de ce diapeau, et non? vous instituons par iioti-e grâce et bonté comme notre cher et bien-aimé neveu, persuadé ([ue nous sommes que vous vous rappellerez toujours ce bienfait, et que vous nous resterez fidèle à nous et ii la république de Pologne ! « De son côté , le duc tenant d'une main le drapeau, et l'autre posant sur l'Evangile, jura en ces mots : « Moi, Albert-Frédéric, margrave de Urandebourg, duc de Prusse, duc de Steltin en Poméranie, de Slavic, de Kassubie, prince de Riigen , burgrave de iNuremherg , promets et jure que je serai fidèle et obéissant au sérénissime prince cl seigneur mou maître, Sigisinond-Augustc , roi invincible de Pologne, grand -duc de Litvanie, duc et héritier de Kuthcnie cl de toutes les terres prussiennes, comme il mon naturel et hcrédilairc seigneur et aux héritiers de Sa
IIISTOIIU; DE l'OLOGlNE.
Siica'e Aiiijt'slé, « si's successeurs rois au royaume île PoIouul-. Jo jure 4e procurer le bien à Sa Alajesté, de ses liérilicrs et de tout le royaume de Pdlnijrie, je les diHeudrai de tout douiMia;>c, cl ferai lout ce qui appartient à un tidéie et leal vassal. Ainsi Uicu m'aide et ce saint Kvanp.ile. > Puis, le rui cei|;uit trois l'ois au cilté du prince une épée ii deux tranchants , fit trois signes de croix au-dessus de sa lète, et lui suspendit ensuite au cou une cliaine d'or, conformémeut aux usages de la clicx'alerie. Les anciens privilèges accordés ii la Prusse ducale turent de nouveau conlirnics. et le roi y ajouta la liiicrté de professer ouvertement la confession d'Augsbourg dans toute l'étenduo lie la Prusse , et abolit les appellations ordinaires des causes do ce pays au tribunal de la république polonaise. Ku outre, Sigismond permit aux envoyés de Joacbim li, électeur de llrandehourg, de toucliur de la main le drapeau que tenait le duc Albert- Frédéric, vassal agenouillé, en signe de réversibilité du fief sur l'autre branche. C'est ainsi que la magnanimité polonaise préparait la grandeur future des marquis de Urandebourg, (|ui un jour devaient se cendre coupables de la plus noire ingratitude !
Lorsque les débats relatifs à l'union entre la Lilvanicet la Pologne touchaient à leur terme, plusieurs Litx'aniens de l'opposition abandonnèrent Lublln ; mais les autres , cédant aux instances de Constantin Ostrogski, palatin de Kiiovie, et d'Alexandre Czartoryski, palatin de A\ olynic, souscrivirent à tout. Dès lors fut arrêtée une nouvelle division politique du territoire. La république polonaise se composa indivisiblement de deux nations : la couronne et la Litvaiiic. La première embrassait la Prusse polonaise, la Grande-Pologne, la -Mazovle, la Petite-Pologne, la Podiaquie cl les terres russitnnes ou ruthéhiennes, c'est-ii-dire les palalinals de Russie Houge, de Podolie, de AVolynie, de Kiiovie, de Czernicchow (ce dernier palalinat forme aujourd'hui trois gouberuics russes, de Czerniechoxv, de Polla«a et de Kharkov). Le grand-duché de Litvnnic embrassait les palalinals de Kourlandc, de Livonie, de Samog'itle, de Troki, de Wilno, de JNo. xvogrodek, de Brzcsc-Litexvbki (Russie AoireJ, de Minsk, de Polotsk, de Witcbsk, de .Mscislaw, de .Sniolcusk (Russie Blanche). A la suite de celle union intime , l'élection des rois devait se faire à KraHovie par les communs snfl'rages des Polonais , des Prussiens, des Litvaniens et des Russiens; les convocations des diètes déviaient être universelles et jamais spéciales à l'utte des provinces; les dictes devaient être tenues à \Varsovie, ville plus centrale que Krakovic. Les sénateurs religieux et séculiers furent confondus, toutes les dignités durent être dédoublées et occupées dans chaque pays par des nationaux locaux. L'acte de celle union fut dressé par la diète le 1"' juillet, et confirmé ])ar le roi le 11 août 1509.
Le discours de clôture de la diète prononcé par le roi émut profondément l'assemblée, car il fut la vive expression d'une sagesse, d'une tolérance et d'une civilisation dont on trouvait pe\i d'exemples dans le reste de l'Lurope occidentale et méridionale ii celte" époque. Quant il la iMoskovie, à sa politique et ;i sa civilisation d'alors, il suBit de prononcer le nom de sou souverain', Yx-an l\ Je Terrible ou le Cruel, dont la cruauté u'a pas d'égale dans les annales des autres nations!... Dans ce discours du roi, on remarquait ces passages : -t Après avoir rapporté à Dieu le succès de toutes les choses terrestres, et après l'avoir reincrcié de la persévérance qu'il avait bien voulu accorder ii lui et à tous ceux qui avaient concouru ;i l'accomplissement de la réunion des deux nations, le roi témoigna au sénat et aux nonces toute sa gratitude de l'avoir aidé de Icurslumières; il les conjura de donner de la stabilité ii cette fusion, de pourvoir ii l'élection d'un nouveau roi pendant l'interrègne , de remettre ce choix au vœu réel de la majorité , et de ne pas abandonner la chose publique ii une minorité factieuse. Il disait que c'est de 1» bonté du mode d'élection que dépendait le salut ou la ruine de la république. Il proposa que le grand général (connétable) fût assermenté, et ne pût servir d'iustruiuent aveugle aux factions Jiberticides en leur procurant l'appui de la force armée. Il supplia tous les fonctionnaires cl dignitaires d'administrer à tous les habitants indistinctement bonne et loyale justice, sans la(J<»elle les plus vastes Etals ne sauraient subsister. 11 recommanda l'observation de la douceur et de la tolérance religieuse, rappelant que si les lois doivent protéger les innocents et punir les coupables, c'est à Dieu seul, au Saint-Esprit qu'il faut laisser le soin de juger la conscience des hommes; qu'on ne devait troubler personne dans l'exercice des devoirs religieux, pourvu que tous les citoyens maintinssent la concorde dans leurs délibérations sur les intérêts réels de la patrie, et qu'ils fussent toujours prêts à la défendre de leurs corps cl de leurs biens. >
C'est à cette diète encore que les protestants et les scliismatiques furent déclarés capables de parvenir a toutes les dignités de la république; puis le roi, deux mois avant sa mort, signa, le 2 avril i57î, un acte autorisant les prottstants à bâtir un temple it krakovie. Aussi , pour moulier a nos lecteurs ce qu'élaieul ia civilisation, les lumières et la tolérance polonaises ;i l'époque oii en France on aiguisait les poignards de la Saiut-liartbélcuiy , nous citerons le préambule du cet acte : <■ Considérant les calamités et les maux que les royaumes " les plus piussaut» de la clirétienlé ont éprouvés dans ces derniers '. lewjis, parce que leurs rois et princes se sont efforcés d'opprimer
a diverses opinions religieuses récciunient nées , nous avons cru de- » voir, pour la tranquillité cl la sûreté de notre royaume, prévenir » CCS dangers qui menacent toute la clirélienté, mais qui sont inuni- » nentspour notre royaume, ii cause de la proximité des barbares et » des ennemis des chrétiens, et empêcher que l'exaspération des >> esprits ne produise unegiierre civile; ayantau surplus, parl'exemple 1) d'autres pays oii tant de sang chrétien a été versé sans produire le M moindre ell'cl salutaire, acquis la conviction qu'une telle sévérité » non-seulement est parfaitement inutile, mais qu'elle est Irès-nui- >i sible... ISous ordonnons... », etc.
Le roi Sigismond-Augiisto ]>ut encore assister aux dictes de Warsovie en 1.S70 et en 15TJ, mais en revenant en Lilvanie, il fut atteint de la maladie dont il mourut ii Knyszyn , dans le palalinat de Podiaquie, le 1 juillet 1S"2, âgé de cinquante-deux ans, et la vingtcinquième de son règne glorieux. Avec lui s'éteignit la descendance mâle des Jagellons, comme la branche féminine s'éteindra en 15U6 dans la personne de sa sœur Anna.