‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 132 sur 235 · REPUBLIQUE DE BABIN · texte numérisé non relu

REPUBLIQUE DE BABIN

C'est encore sous les règnes des deux Sigismond que la vie intérieure de la Pologne devint remarquable par sa physioiioinie littéraire et morale, par ses mœurs élégantes, le bon goût et la iine plaisanterie. Alors se forma une répulilique d'un genre particulier, une république littéraire, une académie satirique , insliliiée pour surveiller les mœurs nationale!! et pour redresser les abus du ijouvcrneiuent. Celle république prit pour devise : Uidtiido rasliyo mores. Je corrige les mœurs en riant.

Vers l'année 15i8 , Stanislas Pszonka , juge au tribunal de Lublin, propriétaire d'une terre appelée Rabin (entre Lnbliii et Rclzycé), forma une société satirique et llliéraire dont firent partie ses amis les plus distingués par leur probité, leurs lumières et la gaielé de leur caractère. Bientôt se trouva un cofondateur, Pierre Kaszowski, autre juge au tribunal de Lubliu; el ces deux amis étaient tellement recherchés, qu'aucune fêle, aucune réunion de famille n'avaient lieu dans les environs sans qu'ils y fussent conviés. Cette société, qui se rassemblait à Rabin, avait pour but de faire la satire de toutes les actions UlAmables des grands personnages. Pour rehausser son éclat, Pszotika el Kaszowski lui donnèrent le nom de république de Babin, et la modelèrent sur celle de Pologne, en choisissant un roi, des palatins, des caslellans, des archevêques, des évèques, des slarostes, des grands-généraux, des chanceliers, des maréchaux, des trésoriers; enfin, ou parodiant toutes les magislratiires établies en Pologne.

Dans l'origine, les amis de Pszonka se partagèrent ces divers emplois, pour donner quebiue consistance à leur gouverneinont. Le fondateur lui-même se contentait du liliede/)rd/'c(, cl Kaszowski de celui de grand ih(Hicelier. Le nombre des emplois était illimité; ces républicains d'un nouveau genre se les distribuaient si libéralement, qu'il n'était personne parmi eux qui n'eût une dignité, i'our que la critiijuccût plus de prise, on donnait ensuite les chaigcs titulaires aux personnes qui étaieut étrangères i» la société elle-même; dans ce cas, on avait toujours égard aux défauts des individus, et on leur conférait un tilre tout à fait opposé à leur caractère cl aux qualités qu'on exigeait dans la véritabU' république.

Si quelqu'un dans les assemblées nationales parlait de choses audessus de sa portée ou qui ne le regardaient pas, il recevait le titre d'archevêque de la république de Babm, par un diplôme revêtu des signalur-cs et des sceaux du joyeux gouvernement. Du individu avançait-il dans la chambre des députés un fait extraordinaire et difficile il croire, on lui expédiait le diplôme d'orateur ou de chancelier de Uabin. Celui-qui faisait à contre-temps parade de son courage était créé chevalier de Babin , ou bien grand-général de la république de Babin. Un individu avait-il parlé sans respect de la religion, il était nommé prédicateur ou saint- inquisiteur de celte république. Ces joyinix amis savaient se tenir au courant de ce qui se passait dans toute la Pologne, au point qu'aucun personnage possédant une plaçai un peu élevée ne pouvait soustraire ses défauts aux plaisanteries de la république. Elle montra toujours la plus grande impartialité dans SCS critiques qui n'atteignirent jamais que des coupables, qui n'osaient s'en offenser dans la crainte de devenir l'objet de la risée publique. Cette manière de faire la guerre aux vices ne put que tourner au profit du pays ; car si elle ne les corrigea pas toujours, du moins elle força it les bien cacher, cl it ne pas scandaliser la jeunesse.

Cette société était renommée par sou habileté à rendre ridicule tout ce qui pouvait être nuisible a la patrie. Elle se maintint aveci d'autant plus d'éclat, que jamais on ne put lui reprocher d'avoir employé l'arme de la calomnie, ou d'avoir reçu un membre capable de s'en servir. Tout iudividu, pour être admis dans la société, était obligé de donner des preuves de la délicatesse de ses sentiments . d'un esprit cultivé et d'un jugement juste des choses el des hommes. Elle attira dans son sein les premiers personnages du pays, tels que les palatins, les ministres, les évèques, etc., afin que dans le cas oit

inSTOIRE DE POLOGNE.

il t'Hiulrait punir un coupable dans la vraie république, celui-ci ne pût se trouver offensé en recevant son (liplônie des mains d'une personne non moins respectable dans la république de Poloijnc que dans celle de Babin , et pour que le ctiàlimeut produisit un effet plus salutaire.

SJgismond-Auguste, sous le règne duquel les deux républiques jouirent de leur plus grande splendeur, était spirituel, éclairé, libéral, tolérant et ennemi de la tristesse. Il aimait à entendre parler de la république de Babin, et étant un jour entouré de plusieurs de ses membres, parmi lesquels se trouvait PszonUa, il leur demanda s'ils avaient un roi parmi eux. Et Pszonka répondit : « Non, sire, de <i votre vivant nous ne songerons pas à en choisir un. Régnez dans la K république de Babin comme vous régnez dans celle de Pologne! » Le roi reçut cette réponse eu riant; il en manifesta sa salisl'action, et calma ainsi le ressentiment excité chez plusieurs personnages par le cbàtimeni que leur avait infligé la réiiublique de Babin, par l'entremise de ses diplômes.

C^etle association exerça un grand empire sur l'csprif national et sur les mœurs du seizième siècle. Les jeunes gens qui faisaient le premier pas dans la carrière publique, tremblaient devant ce tribunal, dans la crainte d'encourir sa censure, et ceux-là faisaient tous leurs efforts pour y échapper qui occupaient des charges. C'est ainsi que cette république satirique et inolTcnsive au premier coup d'œil rendit des services réels à l'Etat eu attaquant le vice , et eut une influence bienfaisante sur la conduite et les démarches des membres du sénat, du conseil du roi, du clergé et de la chambre des députés. C'est il cette époque aussi que se rapporte l'âge d'or de la littérature polonaise, tant par l'exquise pureté de ta langue, que par les représentants qu'elle eut dans toutes les branches des sciences. Des imprimeurs célèbres rivalisèrent de goùl et de soins pour se rendre dignes de leur époque, et c'est avec de pareils titres que la Pologne des quinzième et seizième siècles se présente à l'admiration de tous ceux qui veulent bien connaître cl apprécier sou état politique, moral, intellectuel et scientifique.

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