CHAPITRE XX
Election de Jean Sobieski au tr6ne de Pologne en 1674. — Ses victoires contre les Turks en PoJolie et en Ukraine. — Intrigues de la reine Marie Kasimire d'Arquien. — Faug'e politique de Louis XIV. — L'empereur d'Autriche Léopold 1" et le pape Innocent XI implorent le secours de la Pologne contre les Ottomans. — Délivrance de Vienne par Sobieski en 1683. — Nouvelles expéditions en Moldavie en 1686 et 1691. — Mort de Jean Sobieski en 1696.
Après la mort du roi Michel, et pendant l'interrègne, la noblesse fut appelée à élire le nouveau chcl de la république polonaise. L'évêque Michel Florian Czarloryski convoqua la dicte pour le lô janvier 1C>4, et cette assemblée décréta que la diète d'élection aurait lieu le ".'0 avril.
La gloire qui rejaillissait sur la Pologne à la suite de tant de campagnes mémorables éveilla l'ambition des princes de l'Europe, et dix-sept candidats se présentèrent aux suH'rages de la diète. Parmi les P'raurais se tro^tvaient les ducs de VcnJômc et de Soissons, et le prince de C^ondé.
Les débats et les intrigues se prolongèrent près d'un mois au camp d'élection, lorsque, le 19 mai, Stanislas lablonoxvski, palatin de la Russie Rouge (Léopol), ami cl compagnon d'armes de Sobieski, prononça un discours , en disant que personne n'était plus digne du trône que Sobieski. Cinq palatinats se levant comme un seul homme, s'écrièrent après ce discours : « Vice Jean Sobieski '. ou nous périro/ts, ou il sera noire roi! u Et le 21 mai 1G74, Jean 111 Sobieski fut proclamé roi des Polonais, grand-duc de Litvanie, de Russie et de Prusse.
Les Turks et lesTatars, profitant de l'absence de Sobieski sur le Dniester et le Pruth, menacèrent de nouveau la Pologne. Aussi après avoir juré à \\arsovié \ei pacta conienta, le 5 juin, la dièle et les élccleurs proposèrent au nouveau roi de recevoir l'onction sacrée et la couronne des Piasts et des Jagellons : mais il répondit à tous : <! Les dépenses et les préparatifs d'un couronuemcnt s'accordent mal " avec les dangers d'une invasion étrangère. En de telles circonu stances le casque ira mieux à mon front que le diadème. Je sais • bien pourquoi les Polonais m'ont mis sur le trône. Ce n'est pas » pour représenter, c'est pour combattre. Ma mission est de faire la Il guerre aux Turks : c'est ma consigne de roi. Je la remplirai d'a- II bord, à plus tard les fetesl » Bussy-Rabutin ne flattait pas, il était, vrai et juste quand le 14 juin lG7i il écrivait ces paroles : « Quand
I je serais maréchal de France, duc et pair, enfin tout ce que je deu vrais être aussi bien qu^ les autres, je regarderais toujours Sobieski
II à cent piques au-dessus de moi. •
Le 2;> août >C*4 Sobieski se met ii la tète de ses troupes, bat les Turks en Podolie, et hiverne en Ukraine. Puis il arrive à Léopol, qu'il fortifie. Au mois d'août IG7 j, une nouvelle armée musulmane plus forte que la précédente fit une nouvelle invasion. La petite armée de Sobieski campait dans la vallée tout près de Léopol, appuyée aux montagnes qui couvraient son artillerie. Le 24 aoiit une tempête de neige et de grêle, venant des Karpates, porta l'ouragan sur le camp des Osmanlis. Cette miraculeuse apparition de la neige dans la canicule produisit un effet merveilleiu sur les Polonais et effraya les Turks. So»
HISTOIRE DE POLOGJNE.
bieski en profita, culbuta tout sur son passage et arriva à temps pour dép^aper Trembowla, illustrée par rbéioïbniede maUameChrzanoM'ski. Celle femme sublime, épuuse du commandant de la place, apercevant l'hésitation de son mari, prêt à livrer la place aux Turks, s'arme de deux pnÎRriards, arrive dans la salle du conseil, et déclare ii son mari qu'elle tuera quiconque parlera de la reddition. Par cette conduite elle ranima les espriis , et s'élança sur les remparts même. Peu de jours après, la présence de Sobieski éloiguait l'ennemi de la place !
La Pologne , délivrée encore une fois, envoyait des députations au libérateur de la république. Jean 111 se trouvait, dès le 9 novembre, dans ses terres de Zolkiew, et on le pressait de venir enfin recevoir la couronne qu'il avait si bien méritée.
Le 30 janvier IG'TG , Jean III arriva à Krakovie , assista au\ cérémonies funèbres de Jean 11 kasimir et de Wladislas IV, et le 2 lévrier il fut couronné dans la caihédrale de Krakovie. Sa femme, ÎMarie-Kasimire, marquise d'Arquien, fut également couronnée.
Malgré tant de désastres, les Turks revinrent h la charge, croyant Sobieski tout occupé de sa royauté. Les Ottomans remontaient, à marches forcées, les rives du Uni-stcr, au mois d'août IfiTG. Le roi des Polonais arrive sur le champ de bataille, rt le 10 sei)tembre attaque l'ennemi à Zurawno, sur le Dniester. Le 29 septembre et le S ociobre eurent lieu des combats sanglants. Le 1 1 ociobrc, Sobieski, à cheval, parcourt les fronts des lignes et s'écrie : « Camarades! je » vous ai tirés de pas plus mauvais que celui ci. Quelqu'un croit-il • par hasard que ma tête se soit affaiblie, parce que vous y avez mis 1) une couronne? « A cette voix si connue, l'armée se ranime, et les musulmans troublés tléchissent. Sans risquer une dernière bataille, le grand vizir demande la paix, et le 17 octobre elle est signée à Zurawno. Cette paix elTara sans retour les humiliations du traité de Buzcaç, du 18 octobre IG72, consenti par Michel. Depuis cette époque, les peuples de l'Europe, dans leur reconnaissance, ont appelé la Pologne le boulevard de la chrétienté. Par l'article 8 du traité, les Lieux saints, protégés spécialement par la Pologne, furent remis aux franciscains, elles schismaliques furent éloignés.
Voici comment la Gazelle de France de ce temps rendait compte de ces éx'éneraents : u Ceux de la postérité qui liront dans l'histoire de » la Pologne les campagnes de cette année, ne pourront s'imaginer » qu'un roi, manquant de toutes sortes de secours, et tirant toute sa ji fortune de sa prudincc et de sa valeur, ait eu le courage de secani- » per, avec 4 ou 5,000 hommes, ii onze lieues de 150,000 Turks et «Tatars; qi'il ait eu le bonheur de les empêcher pendant six sci> maines d'entreprendre l'attaque de ses avant-postes ; qu'il ait pu » enfin vaincre des ennemis si puissants par sa merveilleuse conduite, )) réduisant les infidèles à une fuite si précipitée, qu'ils firent en une 11 seule nuit, dans leur retraite, plus de chemin qn'en trois jours " pour venir attaquer Sa Majesté Polonaise!... o
Voici maintenant comment l'historien de Sobieski, le comte deSalvandy, apprécie les résultats des victoires des Polonais pour le reste de l'Europe. « Ce que Jean Sobieski était pour son pays, la nation )) polonaise l'avait été pour le reste du monde. Les peuples, dans leur » reconnaissance, la nommèrent avec raison le boulevard de la chré- » tienté. Comment dire en effet ce qui serait advenu, si les Otto- » mans , alors au plus haut point de leur splendeur, ne s'étaient pas » usés trente ans, comme le dragon sur la lime, au glaive de la Poij logiie; s'ils n'avaient pas été empêchés par celle guerre obstinée de » tourner toutes leurs forces sur les Vénitiens ou sur les Impériaux a pendant la longue conflagration de l'Occident? Maîtres de Bade et » de presque toute la Hongrie, ils n'avaient qu'un pas à faire pour » écraser l'Autriche ou Venise. Bientôt ils le voudront. Mais la face » du monde sera changée : la paix régnera en Europe; Achmet Kiu- » perli n'aura pas survécu au traité de Zurawno , et Jean Sobieski » sera toujours plein de vie. •
Ce fut le .30 iiovembïe. iC7G que le marquis de Bélhuue apporta à Sobieski, ii Zolkiew, les décorations de Saint-Michel et du Saint-Esprit, de la part de Louis XIV'.
Pendant que cela se passait dans le midi de la Pologne, la conduite équivoque du Izar de Moskovie, au nord, donnait des inquiétudes aux Polonais. Pour se garantir donc d'une nouvelle invasion de ce côté , Michel Czartoryski cl Kasimir-Jeaii Sapiéha furent envoyé ii Moskou. Lii, le 17 août i(ï78, fut signée une trêve qui devait durer jusqu'au mois de juin IGOi. Le Izar restitua à la Pologne quelques places de la Russie Blanche, et promit de payer deux millions de florins.
Au milieu des préoccupations causées par la politique extérieure, les ennemis iniéricurs aigrissaient l'esprit du roi. Marie-Kasimire remplissait le palais et la république de ses complots ou de ses intrigues. Sobieski avait la volonté de suivre la politique de Louis Xl\ ii l'endroit de l'Auirichp. S'il eût agi dans les vues du roi de France, il aurait pu réparer les perles qu'il avait faites du côté de la Turquie, et ébranler la puissance de l'Autriche, si fatale à la Pologne. Mais le roi subit l'influence et les conseils de Marie-Kasimire! La Turquie était tellement effrayée, que lorsque l'ambassadeur de la Porte Ottomane vint en Pologne, en juin IG81, portant des propositions nouvelles dans une bourse de brocard d'or, cet ambassadeur se jeta le visage contre terre en s'écriaut qu'il remerciait le grand Dieu et
Mahomet son prophète de la grâce qu'il lui avait faite de lui laisser voir la face d'un si grand roi!
Le marquis de Béthune, ambassadeur de France à Warsovie, excitait, par ordre de Louis XIV, Tekely et 1 s Hongrois contre l'Autriche, et en mars 1G82, les Hongrois (ormèrenl une alliance avec la Turquie. Louis XIV parvint à mettre .'■obieski dans ses intérèis. La rcstituiion à la Pologne de la Podolie et de Kamienicç, jusqu'ici aux mains des Turks, devait être le prix de ce service; mais de vaines susceptibilités de la reine ^Marie-Kasimire firent échouer ce projet.
Fière de son élévation, Marie-Kasimire avait formé le désir de visiler la France pour déployer son luxe royal. Dans cette vue, elle demanda à Louis XIY d'honorer son père d'une duché-pairie, et de la recevoir elle-même avec le cérémonial éjïal h celui qu'on avait déployé pour la reine d'Angleterre. Louis XIV fit la faute de refuser l'une et l'autre demande en disant : u Je sais la différence qu'on doit i> faire entre une reine héiéJitaire et une reine élective, a Celte réponse impolilique piqua au vif Sobieski, mais surtout sa femme, qui jura de se venger de cet outrage g'atuil. Elle amena le roi Jean lII à conclure une alliance avec l'Autriche contre la Turquie , alliance diamétralement opposée à la politique de la France et de la Pologne. Le pape Innocent XI (Benoit OJescalchi j approuva complètement les projets de la reine ébctive.
Pour mieux tromper le cabinet de Warsovie et pour tirer parti des ressources de la Pologne, et pour profiler de la terreur qu'inspirait aux Turcs le nom de Sobieski , les cours de Rome el de Vienne firent des promesses éphémères de faire épouser au prince Louis-Jacques Sobieski l'archiduchesse Marie-Antoinette, fille de Léopold, héritière de la couronne d'Espagne par le chef de sa mère ; par ce moyen on espérait aussi de rendre héréditaire la couronne de Pologne dans la famille autrichienne.
Plusieurs seigneurs polonais s'élevèrent contre ces intrignes en disant bantemenl : « Jamais nous n'avons voulu des princes du sang » d'Autriche pour chefs, et nous prendrions les armes afin de con- » server leur joirg à nos frères de Hongrie, de Kroat e, de .Moravie » et de Bohème? Les Turks vont soumettre à leur empire le cours » entier du Danube! que nous importe? Quand, il y a deux ans, Tem- » pereur pouvait espérer que l'orage fondrait sur nous; quand il u pouvait croire que la Wistule passerait sous la loi de l'infidèle , u vola-t-il aux armes? iVon , il nous refusa durement ses secours; u et aujourd'hui nous lui porterions les nôtres, alors que le Grand )i Seigneur nous propose une paix éternelle! Les Turks après tout ne » sont pas nos ennemis nécessaires; ils ont au midi des proies mcil- 1) leures k dévorer : nos éternels ennemis sont l'Autriche, le Brandeu bourg et la ^loskovie, qui ont osé faire des traités pour partager la » république, qui ne peuvent s'agrandir qu'à nos dépens. Aussi nos » pères ont-ils cultivé par -dessus tout l'amitié de la France , la » France, qui, placée à trois cents lieues de nous, peut toujours nous u défendre, nous opprimer, jamais! Et c'est celle alliance tutélaire « que nous foulerions aux pieds pour nous jeter dans les bras de B princes qui sont doublement nos ennemis, car ils en veulent à nos » institutions autant qu'a notre territoire! Notre liberté est de niau- » vais exemple pour tous ces Slaves qu'ils tiennent assujettis. Voyez » si noire cabinet s'est jamais approché des leurs sans se montrer » bientôt despoliquc; on peut prédire ii coup sûr qu'en devenant )i leur ami, tout autre qu'un roi tel que le nôtre sciait devenu déjà )) l'ennemi de la liberté. »
Le marquis de Vitry, ambassadeur de Louis XIV à Warsovie, promit alors de l'argent "et les titres de duc et pair au père de Marie- Kasimire ; mais celle-ci répondit qu'il était trop lard, (^'est sous de tels auspices que fut conclu .à VA arsovie , le 31 mars 1G83, entre le roi Jean III et l'empereur LéopolJ \"', un traité d'alliance offensive et défensive.
L'indolent Léopold I"^'', abandonné des princes de l'empire, implore le secours de la Pologne. Son ambassadeur Wilczek , le nonce du pnpe, Pallavicini, se jettent aux pieds de Sobieski. L'un s'écrie : •I Sire, sauvez l'empire! » L'autre ajoute : o Sire, faites plus encore, )) sauvez la chrélienlé! "
Le prince Charles, duc de Lorraine, ouvrit la campagne dès le 6 mai 1683. Lubomirski, avec quatre mille Polonais était sous ses ordres. Le grand vizir Kara-Moustapha évitait, dépassait les forteresses, et marchait directement sur \ ienne. L'empereur Léopold I'"' perdit tèle et courage. Le 10 juillet, lui el toute sa cour quitta sa capitale, et soixante mille habitanls suivirent l'exemple de celte honteuse fuite. Cependant le général Stohremberg restait avec quatorze mille hommes de garnison.
Le 1 4 juillet une nuée de mulsumaiis se répandit autour de Vienne eu forme de croissant. Les assiégés étaient aux abois. L'empereur écrit de Passaii, le ■'. août, une lelire des plus pressantes à Sobieski, et pendant que l'empereur et sa femme Eiéonorc , grosse de six mois, élevaient desplaiutcscontre leurs conseillers el contre les jésuites, qui les avaient poussés à la persécution des Hongrois, unis aujourd'hui aux Turks, pendant que le marquis de Vitry, ambassadeur de France en Pologne , notifiait ii Louis XIV que l'extrême cmbonpoiul de I Jpau lU ne lui permettrait pas de se mettre en campagne ; Sobieski
quitta !e 1 5 août Kr^ikovie, et partit a la tile île viiiyt cinq mille l'olono- Litvaniens et trente bouches ii feu, coiuuiandcs par Martin Kontski. Le 57 août, ils atteignirent IJerno (Hrunn). Le 31, les troupes alliées se froupent et se soumettent au roi des Holonai». A cette occasion Voî'iaire écrivit dans son liistoirc : « L'empire était là tout entier, X il n'v manquait que l'empereur. »
Le l")anul)e fut l'ranclii du 5 au 9 septembre à Krems et à Tuin, et l'on se remit en route. Le 11, SobiesUi et ses braves occupèrent les bauteursdc Kalilenbcrj; (Mont-Cliauve)qui dominent Vienne ii l'ouest. Entouré des principaux chefs de l'armée, il fit une reconnaissance. ^ oici ce qu'il en dit dans une lettre confidentielle, immédiatement adressée à la reine Marie-Kasimire :
« ... Les généraux alliés m'avaient assuré qu'aussitôt que nous auu rions franchi le mont Kahlenberg, les difficultés seraient aplanies, u que le chemin de Vienne ne serait plus qu'une pente douce le long 1) des vignobles. Arrivés ici, nous avons d'abord aperçu l'immense » camp des Turks, puis \ienne, qui se dessinait dans le lointain; 1) mais les champs i[u'on m'avait annoncés, ce sont des forêts épaisses, )> des précipices affreux, et une immense montagne qui s'élève en w face et dont personne n'avait parlé. .Nous sommes en conséquence j> oblipés de changer notre ordre de bataille, de faire la guerre à la » manière de >Iaurice Spinola et autres qui s'avancent à la secura, V gagnent peu à peu du terrain. Toutefois, humainement parlant, et u en mettant d'ailleurs tout espoir en Dieu, un chef d'armée qui n'a » pensé ni à se retrancher ni à se concentrer, mais qui a jelé son » camp, comme si nous étions à cent lieues de lui, est destiné à être M battu. Déjà le commandant de Vienne nous a aperçus, puisqu'il « lâche des fusées et tire sans cesse. Quant aux Turks, ils ont l'air » de vouloir défendre le défilé; je vais m'y rendre, car il s'agit de » savoir s'ils n'y ont pas fait quelque retranchement, ce qui serait » fâcheux. Les vivres et fourrages qu'on devait fournir ne l'ont pas » été ; cependant la population est de très-bonne volonté. Les bataili> Ions d'infanterie allemande qui ont été réunis à la nôtre servent u avec une docilité que je n'ai jamais vue dans les miens. Nos troupes M regardent d'un œil de convoitise le camp des Turks, et paraissent » impritientes de s'y établir. »
Le r2 septembre IGSS, on commença par célébrer la messe : les électeurs, les princes se pressèrent pour l'entendre; elle fut servie par Jean Sobieski. A genoux tout le temps sur les marches de l'autel, la tête inclinée, les mains en croix, le héros priait avec ferveur; il communia, puis il se releva pour armer chexalier le prince Jacques son fils et dit: " Marchons présentement avec assurance, Dieu nous » assistera ! «
Sobieski, habillé h la polonaise, couvert d'une cotte de mailles en acier poli parsemée de petites croix d'or, monté sur un cheval alezan, se fil devancer par un ccuyer portant un grand bouclier à armoiries, et par un enseigne qui , pour faire reconnaître la place où se trouvait le roi, avait attaché un panache au bout de sa lance.
La bataille commence. Le grand vizir doutait encore de l'approche de l'armée polonaise. Le khan des Tatars s'écrie : « Sobieski est à leur » tète! » Ces paroles remplissent le vizir d'inquiétude et de terreur. Les Polonais, exaltés par la victoire, iwussent en avant et arrivent sur les glacis du camp. Déjà l'œil ardent du roi mesure la profondeur des lignes ennemies. Il cherche à en démêler le côté faible, et prononce ces mots : « Ils sont perdus! »
Le roi ordonne au duc de Lorraine d'attaquer brusquement au centre , tandis que lui-même va renverser ces masses ébranlées. Le bouclier homérique de Sobieski brille à travers les fumées de la poudre à canon et des poussières soulevées, et donne signe que Sobieski est toujours là oir le danger est imminent. Les Turks le reconnaissent enfin; ils voient que c'était bien Sobieski en personne. Son nom vole de bouche en bouche, glace tous les courages. Tous répètent : « Par > Allah, il est avec les siens! • A six heures du soir, Sobieski arrive le premier au quartier du grand vizir, qui avait fui. Après être demeuré quatorze heures à cheval , le roi descendit et s'endormit au pied d'un arbre. Ainsi fut délivrée la cité impériale, après soixante jours de tranchée ouverte!
Les Polonais eurent à déplorer la mort glorieuse d'Urbanski, Modtzeiowski, Woyna, Stanislas Potocki et plusieurs autres; parmi les gravement blessés étaient Doenhofl', Wielopolski, Zamoyski, StanislasMalachoxvski,Zbrozek, Dobczyç, Félix Potocki, Paul Borzewski, Elic Chodzko et autres.
.■Maintenant laissons parler le héros. Voici ce que Sobieski écrivit à Marie-Kasimire des tentes du vizir et de Vienne :
n Seule joie de mon âme, charmante et bien-aimée Mariette! )) Dieu soit béni à jamais! Il a donné la victoire à notre nation, il u lui a donné un triomphe tel, que les siècles passés n'en virent ja- » mais de semblable. Toute l'artillerie, tout le camp des musulmans, )i des richesses infinies, nous sont tombés dans les mains. Les apu proches de la ville, les champs d'alentour sont couverts des morts u de l'armée infidèle, et le reste fuit dans la consternation. Nos cens » nous anièncntà tous moments des chameaux, des mulels, des bœufs » des brcbi>. que l'ennemi avait avec lui, et en outre une multitude » innombrable de prisonniers. De plus, il nous arrive un grand nomw brade transfuges, la plupart renégats, bien habillés et bien montés.
)> Lii victoire a été si subite et si extraordinaire, que, dans la ville " comme dans notre camp, on était toujours en alarme; on croyait « voir l'ennemi revenir à tout moment. H a laissé, en poudre et mu- " nitions, pour la valeur d'un million de florins.
" J'ai été témoin cette nuit d'un specta"le que j'avais désiré depuis )> longtemps. Nos gens du train ont mis le feu aux poudres en plu- X sieurs endroits; l'explosion a été comme celle du jugement dernier, » cependant sans blesser personne. J'ai pu voir en cette occ.ision de w quelle manière les nuages se forment dans l'atmosphère; meiis c'est » une mésaventure : il y a là certainement pour plus d'un demi-mil- » lion de i)erte.
« Le vizir a tout abandonné dans sa fuite ; il n'a gardé que son " habit et sou cheval. C'est moi qui me suis établi son héritier, car la » plus grande partie de ses richesses me sont tombées dans les main-.
" .-Vvançant avec la première ligne, et poussant le vizir devant moi, )> j'ai rencontré un de ses domestiques, qui m'a conduit dans les >' tentes de sa cour privée; ces tentes occupent à elles seules un es- " pace grand comme la ville de Warsovie ou de Léopol. Je me suis 1) emparé de toutes les décorations et drapeaux qu'on a coutume de )> porter devant le vizir. Quant au grand étendard de Mahomet, que 1) son soiverain lui a confié pour cette guerre, je l'ai envoyé au saint- " père par Talenti. De plus, nous avons de riches tentes, de superbes u équipages, et mille autres hochets fort beaux et fort riches. Je n'ai » pas encore tout vu; mais il n'y a pas de comparaison avec ce que » nous avons vu à Chocim. Rien que quatre ou cinq carquois montés » de rubis et de saphirs équivalent seuls à quelques niillicis de duu cats. \ous ne me direz donc pas, mon cœur, comme les femmes » tatares à leurs maris, lorsqu'ils reviennent sans butin : Ta n'es pus » un (jueriier, puisque tu ne m'as rien rappurlé; car il n'y a que u l'homme qui se met en avant qui peut attraper quelque chose.
» J'ai aussi un cheval du vizir avec tout le harnais. Lui-même a » été poursuivi de fort près; mais il a échappé. Son kihag, ou pre- » micr lieutenant, a été tué, ainsi que nombre d'autres des principaux 1) oft'iciers. Nos soldats se sont emparés de beaucoup de sabres uuir.u tés en or. La nuit a mis fin à la poursuite; et d'ailleurs, tout en » fuyant, les Turks se défendent avec acharnement. A cet égard, ils » ont fait la plus belle retirade du monde. Cependant, les janissaires )' ont été oubliés dans les tranchées, et la nuit on les a tous taillés » en pièces.
» Tels étaient l'orgueil et la présomption des Turks, que, tandis j> qu'une partie de l'armée nous présentait la bataille, une autre dou- ;- nait l'assaut à la ville. Aussi avaient-ils de quoi fournir à tout cela. Il Je les estime, sans les Tatars, à trois cent mille combattants; d'auu très ont compté trois cent mille tentes, ce qui comi>oserait un 1) nombre d'hommes au delà de toute proportion connue. Pour moi ,
• je compte à peu près cent mille tentes; car ils occupaient trois » camps immenses.
• Depuis deux nuits et un jour , s'en empare qui veut; ceux même )) de la ville sont venus prendre part au butin ; je suis sûr qu'ils en Il ont pour huit jours. Les Turks ont laissé en fuyant beaucoup de Il captifs du pays, surtout des femmes, mais après en avoir massacré Il tout ce qu'ils ont pu. U y a donc par conséquent beaucoup de fem- )' mes tuées ; mais aussi beaucoup ne sont que blessées, et elles peu- 'I vent encore se rétablir. J'ai rencontré hier un enfant de trois ans. Il un charmant petit garçon , à qui un de ces lâches a hideusement " fendu la tête par la bouche. Le vizir s'était emparé , dans un des ■1 châteaux de l'empereur, d'une très-belle autruche vivante; mais il '> lui a aussi fait couper la tète; pour qu'elle ne retombât point au Il pouvoir des chrétiens. Il est impossible de détailler tous les raffinew ments de luxe que le vizir réunissait dans ses tentes. Il y avait là u des bains, des petits jardins avec des jets d'eau, des garennes à " lapins, enfin jusqu'à un perroquet à qui nos soldats ont fait la » chasse, mais qu'ils n'ont pu saisir.
» Aujourd'hui, je suis allé voir la ville; elle n'aurait pu tenir au Il delà de cinq jours. Le palais impérial est criblé de boulets; ces im- 1) menses bastions, crevassés et à moitié croules, ont un aspect épou- II vantable; on dirait de grands quartiers de roc.
» Toutes les troupes ont bien fait leur devoir; elles attribuent à M Dieu et à nous la victoire. Au moment oii l'ennemi a commencé de >i plier (et le plus grand choc a eu lieu là où je me trouvais, vis-à-vis n le vizir), toute la cavalerie du reste de l'armée s'est portée vers moi )) à l'aile droite, le centre et l'aile gauche ayant déjà fort peu à faire; » j'ai vu alors accourir M. de Bavière, le prince de Waldeck et u autres ; ils m'embrassaient , ils me baisaient le visage; les généij raux me baisaient les mains et les pieds ; les soldats, les officiers à « pied et à cheval, s'écriaient : Ah! unser brave koniy! (Ah! notre )) vaillant roi). Tous m'obéissaicnt encore mieux que les miens.
» Ce n'est que ce matin que j'ai revu le prince de Lorraine et M. de
• Saxe ; nous n'avons pas pu nous rencontrer hier , parce qu'ils étaient Il à l'extrême gauche ; je leur avais donné quelques escadrons de nos )) hussards, commandés par le maréchal de la cour, le chevalier Jé- >> rôme Lubomirski. Le commandant de la ville Stalirembcrg est aussi ). venu me voir aujourd'hui. Tout cela m'a embrassé en me donnant )) le nom de sauveur.
» J'ai été dans deux églises où le peuple m'a baisé les mains, les
HISTOIRE DE POLOGNE
>) pieds, les liiibils ; d'autres, qui n'y pouvaient toucher que de loin » s'écrinient : « Ah! doinicx-nous à haiser vos mains victoiieusesl « n ils avaient l'air de vouloir crier viral ; mais ils étaient retenus par » la crainte des officiers et autres supérieurs. Cependant un gros du >' peuple fit entendre une espèce de vioat' Je remarquai que les su- )) périeurs allemands le voyaient d>: t. mauvais œil; aussi, après avoir » dîné chez le commandant , me hàtai-je de quitter la ville et de re- » venir au camp. La foule m'a reconduit jusqu'aux portes. Je vois que « Stahrembcrg est en mauvaise intelligence avec le magistrat de la )) ville. En me recevant, il ne m'a présenté aucun des employés civils. » L'empereur m'a lait savoir qu'il était à deux lieues d'ici...
Il Mais voilà le jour qui commence h poindre; il faut que je finisse )) cette lettre. On ne me laisse plus la faculté d'écrire et de jouir plus » longtemps de votre aimable tête-à-tête.
" IN'ous avons perdu beaucoup des nôtres dans la bataille. Parmi j) les étrangers, le prince de Croy a été tué, son frère est blessé, et » ils ont encore perdu quelques autres personnages de marque.
" H padrc d'Aviano m'a embrassé un million de fois dans l'elïusion )) de sa joie; il prétend avoir vu pendant la bataille une colombe » blanche planer sur nos armées. Nous nous mettons en marche dès » aujourd'hui pour poursuivre l'ennemi en Hongrie. Les électeurs )) m'ont dit qu'ils m'accompagneraient.
>i C'est vraiment une grande bénédiction de Dieu. Honneur et » gloire lui en soient rendus à présent et à jamais!
'I Dès que le visir se fut aperçu qu'il ne pouvait plus tenir, il fil » appeler ses fils auprès de lui, et se mit à pleurer comme un enfant. >i l\ dit ensuite au khan des Tatars : « Sauue-moi si tu peux' n Le M khan lui répondit : " Nous le connaissons bien, le roi de Pologne; il M est impossible de lui résister ; songeons plutôt à nous tirer de là' »
« Nous avons des chaleurs si accablantes, que nous n'existons plus » qu'à force de boire. Ou vient de découvrir encore une grande quan- » litc de munitions de guerre. Je ne sais vraiment pas ce qui leur )) sera resté , et avec quoi ils feront la campagne. Je reçois dans ce » moment le rapport que l'ennemi a abandonné une quinzaine de pe- » tils canons dans sa fuite.
» Je suis au moment de monter à cheval pour marcher en Hongrie, » et j'espère, comme je vous l'ai dit eu vous quittant, vous revoir à )) Stryi. Que Wyszynski y fasse réparer les cheminées et préparer les » appartements.
Il Cette lettre est la meilleure gazette, et vous pouvez vous en servir )> à cette fin eu prévenant que c'est la lettre dvi roi à la reine.
)' Les princes de Bavière et de Saxe (Alaximilien-Emmanuel et Jean- )' George Hl) sont décidés à me suivre jusqu'au bout du monde. H » nous faudra doubler le pas pendant les trois premières lieues, à » cause de l'insupportable infection des cadavres, tant d'hommes que • de chevaux et de chameaux.
" J'ai écrit au roi de France; je lui ai dit que c'était à lui particu- » lièrement, comme au roi très-chrétien, qu'il me convenait de faire » mon rapport de la bataille gagnée et du salut de la chrétienté.
" L'empereur Léopold esta deux lieues d'ici. Il descend le Danube )' en chaloupe; mais je m'aperçois qu'il n'a pas grande envie de me » voir, peut-être à cause de l'étiquette. II se presse d'arriver à Vienne >) pour faire chanter le Te Deum; voilà pourquoi je lui cède la place. » Je suis fort aise d'éviter toutes ces cérémonies; on ne nous a ré- » gales que de cela jusqu'à ce jour. Notre Faufan (Jacques Sobieski) » est brave au dernier point.
Plus lard Jean IH écrivait encore:
"... Les Turks ont défendu quelque temps leur camp et leurs » tentes. Au moment où ils les eurent évacuées , je fis publier la peine » de mort contre tout cax'alier qui descendrait de cheval et tout » fantassin qui s'écarterait des rangs : nous nous attendions à tout » moment à voir revenir l'ennemi sur nous, dès que nous serions » disséminés pour le pillage. Bientôt la nuit est survenue, on ne se M voyait plus; alors les soldats ont allumé les llambeaux turks, et » c'est avec leur secours qu'ils ont commencé à chercher et piller, » surtout les officiers qui avaient des valets à leur suite ou des gens » assez déterminés pour ne pas se laisser arracher les tentes une fois J> qu'ils les avaient occupées... Ces valets se sont emparés la nuit » d'une quantité de belles choses qui se trouvaient dans les tentes » du vizir. On avait beau en défendre l'entrée , ils faisaient une ou- » verturc du côté opposé et emportaient ce qu'ils voulaient. Un petit » Kosak, marmiton d'un enseigne, a apporte à son maître pour plus « de quatre mille ducats de bijoux...
» Je vous envoie, mon amie, la liste des munitions qu'on a prises » dans le camp turk , et dont nous devons faire le partage. Outre les )> prisonniers et les étendards nous avons pris soixante canons de » 48 livres, soixante de 2i, cent cinquante de moindre calibre, M quarante mortiers, neuf mille chariots de munitions, un million » deux cent cinquante mille tentes, cinq millions de livres de poudre. » C'est une chose inconcevable que l'immensité de leurs préparatifs V et des irésors'qu'ils y ont prodigués. Notez que la moitié avait déjà » été gaspillée par notre armée, car on n'a commencé à faire la liste » qu'après trois jours de pillage. Jusque-là, chacun prenait ce qu'il » voulait. On a brûlé trois fois plus de poudre (|u'il n'en est resté... » Quanl à mon butin, il n'y a pas moyen de tout écrire; mais les
)' choses principales sont : une ceinture de diamants, deux montres " de diamants, quatre ou cinq couteaux fort riches, cinq carquois de ii rubis, de saphirs et de perles fort riches; des couvertures, dts " tapis et mille autres bagatelles, des fourrures de martres zibelines, " les plus belles du monde. 11 y a beaucoup de ceintures en diamants )> parmi les soldats : je ne conçois pas ce que les Turks en voulaient Il faire, car ils n'ont pas l'habitude d'en porter; peut-être voulaient- II ils en parer les dames de Vienne qui seraient tombées en leur pouu voir...
>i Au moment oii la déroute a commencé , le vizir est entré dans « sa tente et a ordonné à sa suite de se saisir de tous les sacs d'ar- II gent. Aussi y avait-il des transfuges qui apportaient avec eux jus- » qu'à deux et trois mille ducats. J'ai une cassette d'or massif, dans w laquelle sont enfermées trois feuilles d'or de l'épaisseur d'un par- •I chemin. Ces feuilles sont couvertes de figures qui ont l'air d'être w cabalistiques. C'est dans cette cassette que je garde l'image de la )) sainte Vierge dont vous m'avez fait présent. Quant au grand trésor, Il il est impossible d'apprendre ce qu'il est devenu ; je suis arrivé le Il premier dans les tentes du vizir, et je n'ai vu personne s'en em- « parer. Il faut ou qu'il ait été distribué aux troupes, ou qu'on ne
• nous l'ait pas encore amené , ou qu'il ait été envojé sur les der- 1) rières avant la bataille. «
Toute la chrétienté, les rois, les princes, les hommes distingués en tout genre s'empressèrent d'écrire à Sobieski pour le féliciter d'une victoire si extraordinaire. Il nous suffira de citer ici pour exemple une de ces lettres. Voici comment la reine de Suède (Christine, fille de Gustave-Adolphe, et retirée alors à Rome, écrivait au roi des Polonais :
" C'est un grand et digne spectacle que celui qui a été donné an " monde par Votre Majesté dans cette mémorable et glorieuse jouri> née, pour laquelle le saint-siége et l'univers tout entier vous doi- >i vent tant, que c'est une obligation personnelle pour tout chrétien » d'applaudir à votre gloire et de témoigner sa joie. Dans cet lieu- » reux jour Votre Majesté s'est montrée digne non-seulement de la u couronne de Pologne , mais de celle de l'univers. L'empire du » monde vous serait dû si le ciel l'eût réservé à un seul potentat. u J'ose dire que personne ne met à plus haut prix que moi votre
• gloire, vos travaux, votre dévouement, voire victoire sur les w maîtres de l'Asie , et je m'en fais gloire; c'est que personne n'a X mieux connu les dangers que nous avons courus, mieux jugé la w ruine et l'extermination dont cette formidable puis.sance nous Il menaçait. C'est à Votre Alajcsté , après Dieu , que désormais tous )) les autres rois doivent la conservation de leurs royaumes. Moi , » qui ne possède plus de royaume, je me reconnais redevable à 1) vos exploits de ma vie, de ma liberté, de mon repos, ce bien que » j'estime au-dessus de tous les empires de la terre. Je dois pourtant j) avouer mes torts envers un si grand roi que l'est Votre Majesté. Je )) suis tourmentée de la passion de l'envie, mal d'autant moins tolén rable qu'il m'est plus nouveau. Je n'ai envié jusqu'à ce jour aucun » de mes contemporains. \ otre Majesté seule m'est un objet d'envie, i> m'apprend que je suis sujette à ce sentiment, dont je mo croyais )) entièrement incapable. Au reste, ce que j'envie à ^ otre Majesté, Il ce n'est ni la couronne ni ses trophées : ce sont ses prixations et » ses dangers, c'est le titre de libérateur de la chrétienté, c'est la «gloire et la satisfaction d'avoir, on peut le dire, donné la vie et la Il liberté à vos amis et à vos ennemis, car c'est là ce que vous avez )) fait. Puisse Dieu , seul digue prix des actions héroïques, vous tenir u compte de vos travaux dans ce monde et dans l'éternité ! 11 n'y a u que lui qui puisse dignement vous récompenser. «
Mais pendant que Sobieski recevait des témoignages éclatants et de si loin de la part des personnes qui n'étaient menacées que trèsindirectement par la puissance ottomane, quelle reconnaissance devaient éprouver ceux qui lui devaient directement et immédiatement leur salut? Voyons maintenant comment se conduisit Léopold I"'' et sa cour.
Ce ne fut que le 14 septembre, lorsque tout le danger était complètement passé, que Léopold arriva à Vienne. Il délibéra longtemps avant de savoir comment il devait saluer le héros qui venait de sauver son empire. Le duc de Lorraine , étouflant son ressentiment pour Sobieski , qui l'avait fait débouter du sceptre de Pologne, s'écria : " Sire , saluez votre sauveur sans cérémonie et les bras u ouverts! «
Fatigué de ces misérables discussions d'étiquette, Jean III voulait repartir sans voir l'Empereur, lorsqu'il fut décidé que les deux monarques se verraient en plein champ. En etïct le 15 septembre, eut lieu cette entrevue à Sehweehat, à deux lieues de Vienne, sur la route de Presbourg.
Les deux souverains s'approchaient chacun du côté opposé, et quand ils se trouvèrent à une petite distance, Sobieski, voyant que l'empereur ne faisait aucun mouvement, lève son bras pour caresser sa grande moustache; l'empereur, croyant que c'était pour ôter le bonnet à la polonaise que portait le roi , mit alors la main à son tricorne et se découvrit, après avoir balbutié quehjucs mots de reconnaissance il'un air embarrassé. Le roi loucha alors à son bonnet mais sans l'ôter, et dit d'une voix calme mais forte à jiouviiir
HISTOIRE DE POLOGNE
être entendue de tout le momie : « Mon l'rc're, je suis bien aise de » vous avoir rendu ce petit service! i' ICnsuiie, prenant sou lils Jacques par la main, il le présenta ii l.éopuld en disant : « Voilà mon » fils, que j'ai élevé pour la clirélienlé ! «
L'empereur inclina à peine la tète et ne répondit rien. Outré de la niorijue autricliicnnc, Sobii-ski tourna 1» bride de son cheval et dit : « Je vais rejoindre le yros de l'arrace ; j'ai donné ordre à me» K généraux de vous la montrer, s'il vous plaît de la voir. »
Le lendemain, Léopold envoyant une épée richement montée au prince Jacques, lui écrivit une lettre d'cvcuse, oii il attribuait son embarras à la stupeur que lui avait causée la vue de son père, sauveur de son empire. Snbicski , pour ne rien devoir à Léopold, envoya , le 19, des cadeaux plus riches que ceux que son fils et les généraux polonais avaient reçus de l'empereur.
Alalgré tous les déi;oiits qui l'entouraient, Sobieski crut devoir profiter militairement de sa victoire, et il poursuivit tes Ottomans en Hongrie. Le 7 octobre, il fut surpris à Parkan et battu , niiiis le 9 , il répara brillamment cet échec à Gran. Cependant les Polonais, abandonnés par l'Autriche, prirent la route des Karpates, au milieu des neiges et essuyant des pertes plus sensibles que celles qu'ils avaient essuyées pendant toute cette campagne. Le roi Jean 111, eu passant par Luhowla dans la starostie polonaise de Spiz (Zips), arriva à Krakovie le 23 décembre IUg3.
Ainsi se vériliércnt les prévisions de ceux qui avaient juré de ne jamais croire au perfide cabinet de Vienne. Il n'était plus question du mariage du prince Jacques avec l'archiduchesse, et les ministres autrichiens refusaient jusqu'aux vivres, logement et solde aux troupes polonaises qui restaient encore pour proléger l'Autriche!
Pendant cent ans les Niennois célébrèrent l'anniversaire de ces événements, mais pariiculiérement le 14 septembre, jour de la soidisant arrivée triomphale de Léopold ! Malgré ce mensonge ollicie], cet anniversaire parut encore inopportun à l'empereur Joseph 11, qui l'abolit en i:83 !
Les lâchetés et les iniquités se sont reproduites à toutes les époques comme les malheurs de la Pologne. Des écrivains à gages ont insulté à ce pays quand s?s ennemis le menaçaient et l'opprimaient. Mais si nous avons à déplorer souvent les écrits et les faits relatifs à une cause qui intéresse toute riium.nilc, nous nous faisons un devoir de citer les écrivains, à quelque opinion qu'ils appartiennent, quand ils rendent justice à la Pologne et aux Polonais. Ainsi M. Charles de Montalenibert publia, dans le journal l'Avenir de 1831, un article .i propos de l'anniversaire de la délivrance de Vienne, et lorsque les nouvelles de la chute de Warsovie n'étaient pas encorç connues à Paris.