‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 155 sur 235 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Interrègne. — Le prince de Conti est élu par la majorité. — Frédéric Anguiie 11, électeur de Saxe, qunique élu par la min'iril», l'emporte »iir son compétiieur. — Influence directe de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche en Pologne. — Considérations sur le parti national ou franvai», et sur le parti anti-national ou russe.

Le ricne glorieux de Sobieski remua toutes les ambitions, et jamais

HISTOIRE DE POLOGNE

on ne vit un si graud nombre de candidats briguer la couronne élective.

La diète d'ëlection eut lieu le 15 mai 1697 ; la majorité des suffrages se porta sur le prince de Conti , et la minorité sur l'éleclcur de Saxe. Après les débats préliminaires qui se prolongèrent jusqu'au 25 juin, les électeurs fixèrent au 2(1 l'élection définitive.

La noblesse se rendit en masse compacte dans la plaine de Wola près Warsovic. Chaque palatinat, son étendard en tète, s'était divisé I en compagnies; presque tous ces gentilshommes étaient à cheval. Dcrj rière eux marchaient des groupes armés de faux et de sabres : c'é- I talent de pauvres gentilshommes, mais aussi fiers que les plus riches ' cl les micur montés, car ils avaient le droit de suffrages. Dans cette i vaste plaine de Wola s'échelonnaient au moins cent mille nobles. ! Le 26 juin, les grands dignitaires de l'Etat se rendirent, dès le i matin, à l'église cathédrale de Saint-Jean, pour implorer les lumières, .,; les bénéJiclions du ciel ; puis, après avoir accompli ce pieux devoir, ils se dirigèrent , dans l'ordre cérémonial, au champ d'élection. Le i cardinal-primat présenta d'abord les titres de plusieurs candidats; i mais il appuya iiiirticulièremcnt le prince de Conli, et ce ne fut qu'en |( dernier lieu que quelques voix s'élevèrent en faveur de l'électeur de I Saxe. Cependant l'immense majorité se prononça pour le prince de Conti, qui l'eût certainement emporté sur son compétiteur, si le primat I, n'eût remis au lendemain le vote définitif. Ficmming, ambassadeur |( de l'électeur de Saxe, profita de cette circonstance, et sans attendre i la discussion définitive , jura les pacta cunventa au nom de l'élcc- [1 teur Frédéric-Auguste.

I Tout devint confusion après ce vote précipité , surpris , illégal ; et

jiendant que le primat convoquait la diète pour le 27 août, dans le but de donner la couronne au prince français, l'évcque de Kuïavie fixait la journée du 15 septembre, dans le bul aussi de couronner Frédéric-Auguste H roi de Pologne.

L'intrigue avait prévalu. L'électeur de Saxe, aidé sous main par la liussie, la Prusse cl l'Autriche, avait répandu des sommes énormes ]iarmi quelques seigneurs, car la majorité saine était incorruptible, et il était venu en personne au milieu des Polonais.

Le prince de Conti n'arrivait pas. L'ambassadeur de France n'employa aucune ressource ellicace pour combattre ses adversaires. Le ])rinoe de Conti avait des domaines considérables; Louis XIV l'autorisa à lui donner en garantie an trésor, à l'effet d'obtenir les sommes dont il avait besoin. Le prince eut l'argent entre les mains; sa fatale passion pour le jeu lui fit risquer tout l'argent qu'il destinait à son voyage. Il voulut rattraper ces pertes de jeu , et un temps précieux passa dans ces tristes péripéties. Au lieu de quitter Paris au mois de juillet, comme cela avait été convenu , il ne partit que le 3 septembre, perdit vingt-trois jours entiers en ce voyage , cl n'arriva ii Danzig que le 2U , pendant qu'Auguste était déjà couronne à Krakovie le 15 septembre.

Il est vrai que tout ce qui précéda et accompagna l'acte du couronnement fui équivoque ou illégal; mais le fait fut accompli. Des Allemands luthériens se mirent en tête du cortège funèbre qui accompagnait les soi-disant restes mortels du roi Sobieski; celte cérémonie, comme on sait, était une chose d'étiquette que s'imposait le nouveau roi pour le roi défunt; cl le corps de Sobieski reposait à Warsovie. Les nonces, c'est-à-dire les seuls ayant droit, ne parurent pas à la cérémonie du couronnement; les avenues de la cathédrale étaient bordées par des troupes saxonnes. Le primat, qui avait pour prérogative de poser la couronne sur le front de l'élu, s'était dispensé de paraître. Mais Auguste II et ses partisans passèrent outre et ne tinrent aucun compte de la légalité.

Ces évént-ments si graves, si douloureux, cl qui devaient avoir de si funestes conséquences, furent l'occasion de quolibets et de mots spirituels. On disait : <i Savez-vous ce qui se passe à Krakovie? On » y joue une comédie en cinq acies : premier acte , un roi sans » dipl'Mue; second acte, un enterrement sans mort; troisième acte, » un couronnement sans primat ; quatrième acte , une diète sans » nonces; et cinquième acte , des protestations sans efict. »

Aussitôt qu'Auguste II eut connaissance de l'arrivée du prince de Conli à Danzig , il fil marcher contre le prince français ses Saxons munis d'artillerie. Un adversaire sans troupes et sans argent était peu redoutable. L'armée polonaise, si belliqueuse pendant le règne de Sobieski, avait été amoindrie et désorganisée par les intrigues de l'interrègne; aussi le parti du prince de Conti n'eiit-il rien à opposer auv forces que lui présentait Auguste II. (Jn essaya pourtant de se défendre, mais bientôt les patriotes furent dispersés, et (lonti repartit pour la France le G novembre en accusant les autres des événements dont il était coupable eu partie.

Auguste 11 qiiilla krakovie le 27 décembre I G97, arriva ii Warsovie le ï janvier KiUS, puis se rendit à Danzig, où il reçut le 21 mars le serment de fidélité des habilants, et revint à Warsovic le 14 août. Il y assembla une diète dite de pacificiUwn, et prit les rênes du gouvernement.

Nous décrirons bientôt l'histoire du ri'gne d'Auguste II; mais avant il est indispensable d'cnircr flans quelques consiiléralions qui fixeront le point de vue sous lequel on doit envisager la question polonaise à partir du commencement du dix-huitième siècle. Qu'il me

soit permis de soulever le voile funèbre qui couvre les malheurs dont la source remonte à cent soixante ans.

Avec le trône électif commence la décadence de la Pologne; cependant le règne plein de force et de sagesse d'Etienne Batory arrête ce pays sur cette penic fatale, et cette période appartient encore à ce qu'en appelle la Puloi/ne florissante. Mais sous les règnes de Sigismond III, de Wladislas IV et dans les huit premières années du gouvernement de Jean Kasimir, c'est-à-dire de 1588 à 1652, la décadence politique faisait des progrès sensibles. Malgré la gloire immense qui entourait les armes polonaises, la force vitale de la nation allait en s'alïaiblissant. Jean Kasimir, dans les huit dernières années de son règne , chercha a combattre les causes qui portaient en elle les germes de la destruction; mais ses efforts furent vains. Après lui et l'indolent Michel, Jean Sobieski déploya tout ce que le patriotisme, l'amour du bien et du vrai peuvent inspirer, mais il échoua aussi dans celte œuvre nationale. Sobieski, grand roi et grand capitaine, ]Mit combattre victorieusement les ennemis du dehors, mais il fut impuissinl à réprimer l'anarchie qui désolait l'intérieur du pays. Rien n'exprime mieux ses angoisses, rien ne peint mieux ses inquiétudes pour l'intérêt général que les paroles qu'il prononça en janvier 1688, à la diète de Grodno , oir les clameurs cl les persouiialités furent poussées à la dernière extrémité. Le vieux monarque , indigné et souffrant à la suite des fatigues de la guerre, se lève avec effort et dit:

« Celui-là connaissait bien les peines de l'ame qui a dit que les « petites douleurs aiment à parler, que les grandes sont muettes. L'u- 11 nivers même restera muet en contemplant nous et nos conseils! » Oh! quelle sera un jour la morne surprise de la postérité, de voir 1) que du faite de tant de gloire , quand le nom polonais remplissait » l'univers, nous ayons laissé notre patrie tomber en ruines, y tom- » ber, hélas! pour jamais peut-être !... Croyez-moi , toute celle élo- 1) qiience Iribunitienne .serait mieux employée contre ceux-là qui 1. par leurs désordres appellent sur notre patrie le cri du prophète, •1 que je crois, hélas! entendre déjà relcnlir au-dessus de nos tètes : ■1 linaire quarante jours, et Ninive sera détruite!... Là oii l'on peut .1 impunément oser tout du vivant du prince, élever aulel coulre .1 aulel , chercher les dieux étrangers sous l'œil du véritable , là gron- » dent déjà les colères du Très-Haut!... »

Lorsqu'en 1696 Sobieski approchait de son dernier jour, l'évcque /valuski lui parla pour le déterminer à un testament, cl le roi répondit: <i Vous vous imaginez que les vivants ne sauront pas s'arranger sans 11 le consentement des morts. Pourquoi ce testament? Pouvez-vous 11 attendre quelque bien du temps oii nous sommes? Voyez le débor- 11 dément des vices, la contagion des folies; et nous cronions a l'exe- 1. cution de notre volonté dernière ! iNous ordonnons vivants, et nous 11 ne sommes. pas écoutés; morts, le serions-nous? Qu'on ne m'en

l^a (nUlltii allait s'accomplir, et de 1690 à 1795 la Pologne ressentit ce malheur suprême, qui commença par l'expiation et qui finit par le martyre!

Les sept rois électifs qui régnèrent sur la Pologne de 15.3 a 1G9G, avaient été élus par les suffragrs nationaux. Les élections se faisaient encore avec indépendance, du moins en général. L'influence élranpère aivissait sourdement, mais elle ne s'attaquait pas encore au vif de la nation. A chaque interrègne on voyait accourir de nouveaux candidats, de tous les points de l'Europe; cet empressement donnait à bon droit de la fierté aux Polonais.

L'influence étrangère, qui avait été timide, ou qui avait agi d une façon occulte, comme nous l'avons dit plus haut, se montra au grand jour dans les trois dernières élections des rois. La Russie, la 1 russe et l'Autriche dirigèrent à leur gré le mouvemenlélectoral. La Pologne succombait sous'la pression de ses ennemis extérieurs : ce n'était plus sa décadence ou la décroissance de sa grandeur, c'était la mort qui la menaçait pendant tout le dix-huitième siècle !

Pendant celte période de cent ans, l'Europe accusa la Pologne d es-

prit anarchique et de rébellion; celle accusation sert aux uiis de nrélexte pour abandonner cet infortuné pays, et aux autres de justification pour consommer des ,iartages iniques. Avec le témoignage

criptible, inaliénable, d'être une nation!

Pariuslice! n'appelez pas anarchie ces luttes suprêmes d un patriotisme r<^néral aux prises avec la corruption et les trahisons des cabinets de Pétersbourg, de Berlin, de Vienne et de leurs partisans. Pir suite il y avait division dans les partis, c'est vrai, mais pour l'honneur éternel de la Pologne et dans l'intérêt de son avenir, nous devons proclamer une vérité que personne ne pourra contester, c est une le parti national a toujours été le plus nombreux, si le plus iii-

fliient

Le parti national devait naturellement s'appuyer sur les puissances nui lui promeltaient aide cl protection sincèro, cl ,iui elles-mêmes devaient forcément lutter contre une des puissances les plus voi-

HISTOIRE DE POLOGNE

sines de la Pologne. Donc, Uuranl le dix-lmitièiuc siècle, la Suède , la Turquie et la France, quoique dans des conJilions difi'crentes, étaient pour nous des Ëlats amis. Mais la position géographique de la Pologne rendait plus difficile la protection des peuples auiis, et rendait facile l'envahissement des ennemis iniiuédiats.

Malgré ces causes fatales et malgré la disproportion immense des envahisseurs et oppresseurs, la Pologne aurait triomphé de tous les obstacles, car son courage n'a jamais mesuré ni le temps, ni l'espace, ni le nombre, si le parti national eût pu maîtriser les intrigues occultes du dehors ; mais ces rois imposés par les ennemis du pays attiraient à eux les faibles par des promesses mensongères, et les ambitieux par de vains honneurs.

Pour éclairer ces questions , nous avons signalé deux partis; mais comme élément de discorde, chaque Jiays n'a-t il pas les nuances, les ramifications des partis ? En Europe il y avait aussi deux partis : l'un qui voulait l'existcuee de la Pologne, l'autre qui voulait son anéantissement. De là cette divergence dans la laion dont les Polo-

rait un aide et un complice dans la personne d'Auguste 11. Aussi dès que ce dernier fut intronisé à Warsovie, il lui fit demander une entrevue. Elle eut lieu à Johaunisberg, au delà des frontières septentrionales du palatinat de Mazovic. Les deux princes y passèrent quatre jours du i au 7 juin 1698. Là, l'électeur put s'assurer de toutes les condescendances du roi.

Après avoir l'ait bon marché de l'avenir de la Pologne avec le Prussien, Auj;usle alla au-devant du russe pour gagner ses bonnes grâces. En cITet, lui et le tzar Pierre 1"'', qui revenait de Menue, se rencontrèrent à Ka«a-lluska, près Léopol , oii ils passèrent les journées du 10 au \'i août 1G98 en conférences secrètes non moins fatales pour la Pologne que celles de Johannisberg. Cette dernière entrevue ne tarda pas de porter ses fruits. Le 11 novembre 1699, l'électeur de Brandebourg envahissait Elbing. Auguste eut l'air de protester contre cet envahissement. L'électeur lit retirer ses troupes, mais il savait bien qu'un jour il réussirait dans ses projets.

En vertu da. pacla conventa , Auguste 11 s'obligea de restituer Ka-

L' Autriche et le Vatican implorent le secours de Sobieski contre les Turks en 1683.

nais et l'Europe envisagent la question nationale. De 1 1 x'icnt l'evistence du parti national et du parti antinatiunal.

Page 1