CHAPITRE XXII
Intrigues d'Auguste II avec l'électeur de Brandebourg et le tzar de Moskovic. — Traité de Karlovitz de 1699. — Alliance oITensive des souverains du Danemark, de Pologne et de Russie, contre la Suède. — Charles XII se défend et bat d'abord les Danois, puis les Moskovites à Narva en 1700. — Lettres de félicitation du sultan Moustapha II au roi Charles XII.
Frédéric-Auguste 11, devant sa couronne à l'intrigue , à une minorité factieuse et à l'influence étrangère, dut s'appuyer au début de son règne sur la Russie, la Prusse et l'Autriche. La Pologne n'était pour lui qu'une propriété qu'il léguerait à sa famille, cl un trésor dans lequel il puiserait pour enrichir son électorat de Saxe et surtout la ville de Dresde. Son rêve était de rivaliser avec le faste de Louis XIN . Animé de cette ambition, préoccupé de ces projets aussi étranges qu'irréalisables, il mit tout en œuvre pour réussir.
Frédéric III, électeur de Brandebourg, duc de Prusse, ancienne province polonaise, qui méditait déjà la création d'une royauté prussienne au détriment des intérêts de la Pologne, savait qu'il trouve-
l'ari», Typograplilc llem
mienieç-Podolski , occupé encore par les Turks. A cet effet, il marcha avec les troupes saxonnes et avec quelques détachements polonais contre cette forteresse ; mais il revint à Warsovie sans avoir obtenu aucun résultat.
Depuis la mémorable délivrance de Vienne par Sobieski, la Turquie était affaiblie, et la Moskovie, l'Autriche et \ enise avaient besoin de repos; en conséquence, toutes ces puissances se réunirent en congrès à Karlovitz sur le Danube, oii la Turquie lit avec la Pologne une paix, le 'IG janvier lfi99, par la([uelle cette dernière rentra en possession de Kamienier, et d'autres territoires eu Podolie qui étaient encore occupés par les Turks.
La première bataille que se livrèrent les Polonais et les Turks eut lieu dans les champs de Varna en 1 '144, et depuis cette époque jusqu'au traité de Karlovitz, deux cent cinquante ans s'écoulèrent dans lies luttes incessantes; mais alors les deux nations comprirent que leur union aurait une immense influence sur leur avenir, et que pour vaincre leur ennemi commun la Moskovie, il fallait se promettre un appui fraternel.
A la suite de ces événements on pouvait croire que la Pologne allait jouir du repos dont elle avait tant besoin; mais la cause du mal venait d'un roi anlinational , et qui portait en lui tous les éléments de troubles et de malheurs.
Le tzar Pierre !"■ impatient de dominer dans la mer Baltique se
Pion, rue Galaucièrc, 8.
lia avec Auguste II pour écraser la Suède, et pour arriver à ce résultat il promit au roi son aide pour reconquérir la Livonie. On verra plus tard la valeur de celte promesse.
Pour augmenter le nombre des ennemis de la Suède, Auguste II conclut, des le 25 septembre Itog, une alliance offensive avec Frédéric IV, roi du Danemark. Le 2 1 novembre de la même année , le plénipotentiaire d Auguste signa à Prcobragenskoïé près de Moskou, avec Pierre, un autre traité d'alliance contre la Suède. Ce dernier traité développait les conférences de RawaRuska. En vertu de cette alliance, ignorée des étals de Pologne, Auguste II s'cngageail à attarjuer les Suédois en Livonie et en Estlionie. De son côté, le tzar s'engageait à envahir l'Ingrie et la Karélie aussitôt qu'il aurait fait la paix avec la Turquie.
Pendant que se tramait cette ligue occulte et envahissante, Auguste et Pierre envoyaient leurs ambassadeurs respectifs à Slorkholra pour assurer le roi Charles XII de leur amitié sinccre et de leurs intentions pacifiques et de bon voisinage !
teux d'espérer moins que lui , ils recurent avec admiration ses ordres pour la guerre. On fut bien plus surpris quand on le vit renoncer tout d'un coup aux amusements les plus innocents de la jeunesse. Il n'avait alors que di\-liuit ans. Du moment oii il se prépara à la guerre, il commença une vie toute nouvelle , dont il ne s'est jamais depuis écarlé un seul moment. Plein de l'idée d'Alexandre et de César, il se proposa d'imiter ces deux héros, hors leurs vices.
Aussitôt qu'il reçut la nouvelle de l'invasion des .Saxons en Livonie, Charles XII écrivit, le l5 mars noo, au roi de France et à l'électeur de Brandebourg, comme garants de la paix d'Olixva de lOfiO; il écrivit aussi à Vienne , pour exprimer son étonnement de cette invasion de la Livonie. Le 13 avril il publia un manifeste en appelant les Livoniens à la lidélité.
Les Polonais , en lisant ces pièces , furent terrifiés de la duplicité d'Auguste. Vudace et duplicité , tel était le caractère de cet homme, qui osait entreprendre une guerre sans le concours de la diète !
Le 24 avril , Charles XII quitta Stockholm et ouvrit la campagne
Entrevue de Charles XU et de Stanislas Leszczjnski à Heilsberg, en Warmie, en avril 1704.
Après les moyens employés par la diplomatie , ces traités secrets et ces mensonges ofticiels, le canon devait trancher la question engagée. Les souverains de Danemark, de Pologne et de Russie, qui entouraient les possessions suédoises dans un vaste demi-cercle, pensèrent qu'ils n'avaient rien ii redouter de Charles XII, et que la jeunesse et l'inexpérience de ce roi leur laisseraient réaliser leurs ambitieux projets. Mais Charles XII, animé par un ardent patriotisme et par un sentiment généreux pour la Pologne, va se trouvera la hauteur de sa grande mission.
Les bruits de la coalition dano-polono-russc consternent la Suède et alarment le conseil des ministres. Ce pays manquait alors ('c généraux expérimentés. Charles assistait rarement aux conseils , et quand il y était, il paraissait distrait et indifférent. In jour le conseil délibéra en sa présence sur le danger présent : quel(|ues conseillers proposaient de détourner la guerre par des négociations; tout d'un coup le jeune prince se lève avec la gravité et l'assurance d'un homme supérieur qui a pris son parti, et dit : « Messieurs, j'ai résolu de ne jamais faire une guerre injuste , mais de n'en finir une légitime que par la perle de mes ennemis. Ma résolution est prise, j'irai attaquer le iircmier qui se déclarera ; et quand je l'aurai vaincu, j'espère faire quelque peur aux autres! »
Ces paroles élonnèrent tous ces vieux conseillers; ils se rrgardèïent sans oser répondre. Enfin , étonné» d'avoir un tel roi, et hon- 49i.
de Danemark. Les Danois, effrayés du succès des Suédois , et crail'unnt que Kopenhague ne fût bombardée, s'empressèrent de conclure une paix qui fut signée à Ttravcnthal le 18 août 17 00. Ainsi Charles XII commença et finit cette guerre en moins de six semaines.
Précisément à la même époque les Saxons investissaient la ville de Riga , et les Moskovitcs s'avançaient avec quatre-vingt mille hommes. Mais comme la paix de Travenlhal rompait la triple alliance formée contre la Suède, en forçant le roi de Danemark à s'en retirer, Charles Xll put tourner ses forces contre les Moskovites et contre Auguste 11, qu'il espérait écraser le premier.
Le commandant suédois de Riga résista aux Saxons, mais ces derniers furent plus heureux du côté de Diinamunde, qui se trouve à l'embouchure de la Dzxvina, et s'en emparèrent.
Pendant ([ue ces événements s'accomplissaient, Auguste II publiait à Warsovie, le 24 mars, un manifeste qu'il adressait aux Livoniens dans le but de les soulever contre les Suédois. Le sénat polonais se délaia en opposition avec le roi, prévoyant que la guerre serait tinc source de calamités pour la Pologne. Auguste, désespérant de vaincre la résistance de haiils diijnilaires de l'Etat, s'adressa le 7 mai a l'électeur de Brandebourg, en lui demandant une alliance offensive contre la Suède. L'électeur, qui doutait de l'issue de la lutte, déclara qu'il voulait garder la neutralité.
Auguste, qui avait toutes les illusions de l'orgueil, crut que sa seule
lll.sTOir.E \)E l'OLOGM'..
prcjt'iicf iiii|ii)sfr,iii aiu Siii'ilois, fl il se rcinlit en iicrsoiiiie sur les bords lie la |)/.>\iiiii. Le 1 iiont il soiiiiuu la loiliTCsse de llii;a de se rendre ; les assiqjés di'ilai|;iipnl Ips somiiialions.
Sur ces cnlrtl'alies Picrrr 1'' adresse une Icllrc du i9 noiU au roi de Polo|;ne, dans laquelle il lui promet son appui imuiéiiat', et le 4 septembre il déelarc ouvertement la (jucrrc à Charles Xll. Pour ia 11-eniière fois la .Moskovie employait dans sa décluralion de guerre îe« Toruies usilt'es parla diplomaiie européenne.
Après la ileelaralion, le tzar adressa aux cours étrangères une notecirculaire, dans laquelle il énuinérait ses griefs conire les Suédois; ces griefs consistaient dans les fiils suivants ; « (^>iie le Bouverncur u suédois de Ri|;a ne lui avait pas rendu assez d'Imiin^urs lorsqu'il >> avait passé iii iiiinilo par cette ville, en i(!U7 , lorsq'j'il se rendait » en Hollande; qu'un ne lui avait pas permis à lui et à sa suite de » visiter les fortifications; qu'on avait vndu trop cli-'r les vivres à » ses ambassadeurs et a leur suite, à Slockliulni !... » El tout ctila se passait au moment même uii les trois ambassadeurs nioskoviles résidaîrnl à Stockliolm, et y étaient prêts à jurer le renouvcUeiucnt d'une paix inviolable et à perpétuité !...
Au milieu de ces évéucinents, Auguste, malgré tous les moyens employés par lui, ne pouvait obtenir ni le cons-ntaïunt du sénat ni celui de l'ordre équestre de fologne pour commencer cette guerre injuste,et qui ne devait profiter réellement qu'aux Aioskovites. I^e primat de Pologne, qui avait d'abord promis ta coopération à Auguste, crut devoir, à tout événement, se ménager Cliarles XII. A cet efl'et il écrivit de Danz'g le 3 août l"Oi>, au roi de Suéde, une lettre où il protestait de l'amit.é de la rep:iblique, et séparait ses véritables intérêts drs vues personnelles d'Auguste. Clinrls en fut «-nclianlé, et répondit à cttte lettre le lî septembre de Chi'istianstadt , de la manière la plus obligeanie.
Auguste II se voyant réduit à ses propres forces, leva le siège de Riga, et laissa le commandement de^ troupes ii Ferdinand «hic de Kourlande, et reviiu a Krakovie, espérant y recevoir la nouvelle des succ-'s du tzar.
Après avoir perdu tout espoir de paix et d'accommodement, (Charles Xll, en personne, ouvrit la c^mp:igne. Le il octobre il débarque à Parnawa (Pornau), en Livonie; le (i novembre il arrive à Revel, en Estbonie , tt le 29 novembre il occupe militairement Lagena, tout près de Karwa.
Depuis le 2i> s ptembre, la forteresse de Narva étail assiégée par les troupes moskoviies. Pierre l" les rejoint le I" octobre pour les animer par sa présence; mais, prévenu de l'approclie de Charles XII, il quitte son armée et se dirige? sur Pskow pour chercher des renforts, croyant qu'il aurait le temps de prendre Si-s mesiirts avant que le roi de Suède l'attaquât.
Charles XII n'avait que cinq mille fantassins et trois mille cavaliers sous ses ordres. Les Moskotiles avaient quarante mille hommes de vieilles troupes, et le tzar venait chercher un renfort de quarante mille autres pour les diriger sur iVarva!
Les Suédois, f.itigués par des marches forcées, n'eurent pas le temps de se reposer, car Charles XII donna l'o-dre d'ailiiquer le camp ennemi et le fort, oii se trouvaient quarante mille iMoskiiviies et cent cinquaine canons. Le mot d'ordre écait : /Uvc l'aik de Dieu! Un olbcier général suédois ayant représenié la grandeur du péril, Charles lui dit : " Quoi ! vous doutez qu'avec mes huit raille braves » S iiédois je ne passe pas sur le corps de ces nomtrcux Moiko- » vites? >'ai-je pas deux avantages sur eux : l'un que leur cava- 1) lerie ne pourra leur servir, et l'autre que le lieu étant resserré, » leur grand nombre ne fera que les in ommoder? Et ainsi je serai » ré'-llement plus fort qu'eux! <■ On marche sur les Aloskovit'S à midi, le ;iO novembie l'OO; ils plient sur tous les points. (Charles r-'çoii une balle morte à la gorge; elle s'arrête dans les plis de sa cravate nuire, et ne lui fait aucun mal. Son cheval est tué sous lui; il saute légèrement sur un autre, et dit a Sparrc : ■■ Ces gens-ci me font faire 1) mes exercices! 'i La terreur s'empare des Moskoviies; ils sont terrassés, ciilbulés, noyés dans la iSarva. L'obscurité de la nuit anêic le coinii>it. Charles, enveloppé dans son inaiitcan, s'eiidori pcnlaiit une coupla d'heures d'un sommeil paisible, in altciidaut qu il (u'it fondre au point du jour sur le reste des ennemis. Le sommeil de Charles étail comme celui de Aapoléou la nuit qui précéda la balail r d'Aus'crIiiz, le 2 décembre 1805. L-; soleil du l'"' <léceiubre l"00 éclaira l'iinineuse vicioirr d,- iNarva. (juiuzt! mille Mokoviles y moururent : ils perdirent toute l'artillerie, tous les d apeaux; le génériil en chef duc de Croy, avec une loule de généraux, se rendirent a lu discréliun du roi; vingt mille solda's furent faits prisonniers et renvoyés par le roi dans leurs foyers. Pieric I"' s'avançait avec ses quarante mille .Moskovii'S, coinptant envelopper les SuéJo.s ce lous côtés. Il apprit i moitié chemin l'issue de la bataille, et retourna sur SCS pas en disant : <> Je sais bien que les Suédois nous bitiront u loiigleiups; mais à la hn ils nous apprendront eu\-iuêiu::s à les s vaincre. "
Tamlis que toute la Mu.-kovie était dans l'épouvante par la nouvelle de cette défaite si iiiatienlue, qu'Auguste perdait toute contenance, le parti national polonais espérait en Charles Xll cl oans >on appui contre Ici intrigues izariciiues ci royales. V£<urope eniiiirc ^lait
en admiration; les félicilatious arrivaient de toute part au jeune et vaillant monaaiue. Celles du sultan Mustapha II avaient une grande valeur politique, car laTu-ip.ic ne doutait pas qu'elle aurait plus tard un ennemi implacable dans le tzar Pierre l'^. Aous rapportons donc ici cette pièce importante :
« iS'oiis ne pouvons pas cacher devant Votre Majesté que nous » avons appris avec une très-parfaite saiisfaciion la rare et incom- » paralile valeur dont elle est douée, et que Votre Majesté a défait M avec tint de gloire les Movknvitcs près de Xarva et remporlé un ij bjtin si coiisidérable, comme aussi sur le roi de Pnlop^ue, tons les i> deux de perfides voisins et ennemis, directement conire les pactes u et traités conclus depuis peu, ma's que ce dernier a rompus, sous » prélcx c que Votre Majesté n'avait pas en tout salisfait au traité de » paix d'Oliwa. Le roi de Danemark doit, ii ce que l'on dit, y avoir w fait un commencement fort cnnsidérabi •. Ainsi, comme nous avons 11 appris ceci avec une g -ande admiration, nous congraluloiis Votre )) Majesté et lui souhaitons d'autres he.ireux progrès, et qu'elle puisse, u avec l'aide de D.eu, gigner un plus grand nombre de vicloires, atin 1) que nous puissions encore apprendre ce qu'un tel jeune iniinarque )> peut faire avec l'assisiance de Dieu, en montrant paitoiit sa valeur 1) liérnï.jup,son courage et sou intrépidité p >ur s'opposera ce cruel Mos- II kovile. JNous enverrons, il la preirriere occasion, nos ambassadeurs 1) plénipotentiaires, pour féliciter Notre Majesté, afin que nous puis- » sious être iiil'ormés avec plus de certitude des vérilables ciicon- )i stances d'une affaire si extraordinaire. Nous sommes surtout bien » aise que Votre iMajesté ait alïaire av.c ce Moskivite, q li est si « souvent accoutume à nous causer de l'inquiétude et de l'embarias, a et dont iioas sommes présentement délivré. iNoiis fuiissons par » souhaiter que Votre Majesté puisse enlin acquérir une paix favo- 1) rable et glorieuse avec cet iiilidèle voisin, qui a procédé avec \ otre » Majesté d'une manière si pleine d'artifices et si contraire a toute » équité, a