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CHAPITRE XXVIII

Couronnement de Stanislas-Auguste Poniatowski. — Diète de 1766. — Diète eitraordinaire de 1767. — Enlèvement des sénateurs polonais par la Russie.

— Confédération de Bar. — Proc'amalion de Pulaski. — Lutte de cinq ans.

— Opinion de Jean-Jacques Rousseau sur la confédération.

Après la diète d'élection, on procéda à la cérémonie du couronnement. Poniatowski l'avait fixé au 25 novembre 1764, jour de Sainte- Catherine, pour faire de cette solennité une soite d'hommage à la tzarine, son ancienne maîtresse. La loi exigeait qu'il se fit couronner en costume polonais, mais il préféra une sorte d'habit théâtral et de mauvais goût; il avait une cuirasse, des culottes courtes, des brodequins; ses cheveux étaient poudrés, frisés, retenus par un calogant; un casque élincelant par-dessus tout cela, et c'est ainsi qu'il s'olïrit à la risée publique.

Tel faible que fût le roi , il avait cependant au fond le désir de réfoimer quelques abus maintenus par les puissances voisines; ces idées de réforme étaient partagées avec lui par le parti que nous avons appelé anti-national; mais le roi, comme ce parti, voulait toujours agir avec le concours de la Russie; en conséquence, il était impossible d'atteindre à aucun résultat favorable.

C'est en présence de ces complications que s'ouvrit à Warsovie, le G octobre I7CG, la diète ordinaire. La question des dissidents y fut débattue la première, et Gaétan Soltyk, évêque de Krakovie, déclara coupables les dissidents parce qu'ils recherchaient la protection des puissances étrangères, et il demanda le renvoi immédiat de toutes les troupes moskovitcs et la dissolution de la confédération générale.

HISTOIRE DE POLOGINE.

Comme la Russie avait le mal pour mission cl s'opposait à toutes les foruits parlementaires, les débats de la diète furent orageux , et rien ne fut conclu. Alors les dissidcnis eurent recours aux confédérations factieuses sous les auspices de la Russie et de la Prusse ; de leur cùté les patriotes organisèrent plusieurs confédérations qui finirent par en former une seule en se réunissant à Radom le .'3 juin 1767, sous la présidence de Charles-Stanislas Radziwill. La Russie, eflVayée d'abord, eut bientôt recours à la menace, ensuite aux promesses fallacieuses, et parvint enfin à détourner de son but ce grand foyer de patriotisme qui se transporta à Warsovie. Repnine, ayant dans cette ville le roi, le sénat et le quartier-général des troupes moskovites, espérait pouvoir sancliuimer toutes les propositions liberticidcs qu'il méditait de longue main pour la perle de la Pologne; à cet effet le roi, toujours complice, convoqua les nonces le 5 octobre 17G7 pour une diète extraordinaire.

Une opposition ardente et généreuse se manifesta au début de la diète, et parmi ces hommes animés d'un véritable patriotisme il faut citer en première ligne Gaëlan Soltyk, évèque de Krakovie; Wenceslas Rzewuski , palatin de Krakovie, et Joseph-André Zaluski, évèque de Kiiovie. Dès que ces grands citoyens voulurent défendre les intérêts de la patrie, Repnine donna ordre aux troupes moskovites de ravager les terres de ceux qui osaient élever la voix en faveur de la Pologne; mais ce cbàtiment ne satisfaisait pas encore Jes haines de Repnine, et dans la nuit du 1 3 au 1 4 octobre on s'empara de la personne des patriotes que nous avons nommés, et on les envoya dans les déserts de la Moskovie.

La nouvelle de cet attenlat répandit une consternation générale dans le pays ; le roi et le parti anti-national restèrent seuls impassibles; ainsi se termina la malheureuse diète le 5 mars 1 7 68. La Russie, la Prusse et l'Aulriclie étaient salisfailes ; le parti ennemi avait triomphé ! Mais le parti national opprimé et jamais vaincu releva fièrement la tète après cette défaite, et Adam-Korwin Krasinski, évèque de kamienieç-Podolski, organisa une nouvelle confédération qui devait envelopper dans ses réseaux toute la Pologne, comptant sur l'appui de la Turquie et de la France. Le mot d'ordre était : Combattre, mourir pour la foi, la liberté et l'indépendance de la Pologne.

L'évèque Krasinski, avant d'agir, voulait être assuré que la Turquie déclarerait la guerre à la Russie; mais il ne put retenir l'impatience des autres conjurés, qui lui objectaient l'oppression toujours croissanle des ennemis et les exactions qui, en ruinant le pays, ôleraient aux Polonais tous les moyens d'agir. Entre deux écueils également dangereux le désespoir prévalut, et l'explosion éclata.

Parmi les conjurés les plus déterminés on distinguait Joseph Pulaski, staroste de Warka. qui avait trois fils et un neveu portant aussi le nom de Pulaski : tous cinq, assistés de Michel Krasinski, frère de l'évèque, cl de François Poloçki, palatin de Kiiovie, se rendirent en Podolic , et dans la petite ville de Bar ils formèrent définitivement, le V!) février 1708, la célèbre confédération. On y rédigea plusieurs manifestes. De son côlé Joseph Pulaski, dans le but d'appeler aux armes tous les citoyens, fil, le 3 mai i768, la proclamation suivante :

n Polonais ! grâces à \ous, les perfides alliés de la Pologne en deviennent les ennemis déclarés. Depuis soixante ans , une guerre sourde et plus dangereuse que de sanglantes hostilités affaiblit et désole notre infortunée patrie ! Une peuplade sauvage et exécrable, qui ne peut être désarmée par la justice, fléchie par la soumission, touchée par les bienfaits, rassasiée par le pillage, a entrepris de nous subjuguer.

» INous avons employé jusqu'ici toutes les vertus qui nous sont propres, un mélange inouï de déférence et de fermeté; mais ceux qui nous ont donné ces grands exemples en sont devenus les déplorables viclimes. Les vertus les plus saintes ont passé pour des crimes aux yeux de nos oppresseurs, et de généreux citoyens, nos pères et nos modèles, gémissent aujourd'hui dans des cachots inconnus chez cette nation barbare.

)) Si jamais l'homme eut des devoirs à remplir, ce sont ceux qui nous forcent enfin de recourir aux armes. La république envahie, la religion outragée, un Etat souverain mis sous le joug, la justice qu'on offrait de nous rendre devenue un piège, le droit îles gens foulé aux pieds, nos sénateurs enchaînés!... Aon , je ne craindrai point de le dire, si les nations les plus serviles éprouvaient du souverain le plus légitime tant d'injustices et tant d'outrages, il n'en est point d'assez lâches pour les souffrir; l'univers entier applaudirait aux eflbrts de leur insurrection , et nous avons supporté ce qui dans les pays les plus assujettis justifierail la sédition et les révolles.

a Mais quel est donc le tyran qui nous persécute, quelle est cette nalion insolente qui nous brave ? Rappelons-nous, il en est temps, que ce vil peuple a toujours fui devant nos ancêtres, que ses souverains ont iirclé liomiiiage à nos rois ; que s'ils ont fondé au milieu des forèls et des déserts un nouvel empire, c'est qu'alors nous étions occupés par d'autres guerres dans l'iniérct de la civilisation européenne. Rappelons-nous que de simples genlilsliommes polonais, pour venger leurs amis massacrés dans la capitale de ce nouvel Etat, à Moskou, assemblèrent leurs troupes domestiques et mirent en fuite le tzar et ses armées ; que peu d'années après, quelques-uns de nos pères, appelés dans cette cour perfide, y soutinrent tous les efl'orts des Mosko-

vites mutinés contre eux, et n'en sortirent qu'après avoir réduit cette capitale en cendres.

)) Il ne faut pas toulefois qu'un vain souvenir de gloire nous abuse, et nous dissimuler, en commençant une si généreuse entreprise, les avantages que les troupes moskovites ont a présent sur nous. Des officiers expérimentés, des soldats aguerris, une discipline sévère , Il ne artillerie nombre use, voil.i,direz-vous, une supériorité effrayante! Kon, mes braves concitoyens , vous ne le direz pas; vous sentez en vous-même de plus grands avantages, le courage personnel, l'honneur, dont le nom même est inconnu aux Moskovites, toutes les vertus auxquelles la discipline lâche en vain de suppléer.

u Un seul homme, maitre de cette nation barbare, lui a donné quelque célébrité, et dans celte discipline rigoureuse, qui consiste à craindre plus ses officiers que ses ennemis, c'est le génie terrible de cet ancien despote qui vit encore parmi eux pour s'éteindre à leur premier revers. Aucun de ces Moskovites ne sait ce qu'il veut de nous; ils exécutent de vains projets tramés dans les alcôves et dans les bains d'une femme parricide et voluptueuse qui les gouverne; animaux dociles et féroces, qui, sans en espérer aucun avantage particulier, vainqueurs ou vaincus, n'agissent que par la crainte du fouet et des châlimenls. Pour nous, tous frères et tous égaux, nous, que la patrie appelle également ii sa délivrance, tout ce que nous défendons nous est commun, et tout nous est personnel. •

)) Nous commençons sans doute une pénible carrière, et ces premiers combats, où nous nous engageons, ne sont que le prélude de nos travaux. Ce serait même une erreur fatale que de nous attendre à trouver nos sentiments dans tous nos compatriotes. Chez les nations les plus vertueuses il se trouva toujours des âmes lâches qui en furent l'opprobre. Dans les temps immortels de la Grèce, le passage des Thermopyles ne fut ouvert que par la trahison. Plus de la moitié des Grecs avaient déjà cédé, quand quelques hommes généreux prirent la résolution de défendre leur liberté. ]\ous qui aspirons à la même gloire, attendons-nous aux mêmes obstacles , ou plutôt félicitons-nous de ce que les âmes lâches se joindront à nos ennemis, de ce qu'elles se rendront à elles-mêmes la justice sévère de se séparer d'avec nous.

!• D'autres, qui se croient de zélés citoyens, nous font demander un grand secret. (^)ue disent nos alliés ? quels secours nous ont-ils promis? Que devons-nous attendre de telle cour ou de telle autre? Comme si nous étions encore au temps de ces délibérations ciainlives; comme si la situation oii nous sommes nous laissait encore le choix des partis et les négociations diplomatiques pour ressource ! Le dessein de nous subjuguer étant pris, les combats sont devenus nécessaires. Ce siècle heureux est passé oii la Pologne se trouvant liée au système général de l'Europe, si quelque puissance eût entrepris de nous conquérir, nous étions assurés d'un secours étranger. Pendant que sur la foi des événements anciens et d'une balance qui n'existe plus, la Pologne continuait d'attendre son salut du dehors, le joug de la Moskovie s'est appesanti de jour en jour , et désormais que peut importer à notre situation celle du reste de l'univers ? Avons -nous besoin de secours ou de conseils pour savoir si nous voulons vivre libres ou mourir ?

i> Mais, quel que soit le nombre des citoyens corrompus ou timides, la Pologne compte encore assez de citoyens courageux pour être assurée de sa délivrance. Braves confédérés, c'est au nom de toutes les provinces que je suis chargé de vous donner cette assurance. Une nombreuse noblesse propre aux armes attend avec unegénéreuse impatience que nous allions prêter la main à ses premiers elïorts.

>) Le premier objet que nous ayons à nous proposer , c'est d'appuyer partout ces confédérations particulières ; c'est de faire éclater tous les districts de proche en proche; et ceux qui se seront confédérés, prêtant ensuite la main à ceux de leur voisinage pour leur réunion, nous parviendrons ainsi à confédérer toute la république. Ce n'est donc point un désespoir aveugle qui nous conduit, c'est une résolution ferme, une espérance fondée, un juste sentiment de ce que nous sommes. 11 doit laisser à la prudence toutes ses précautions et toutes ses vues... Aussi dois-je prévenir vos esprits sur les piigcs que les Moskovites vont nous tendre, sur la mauvaise foi des accommodeiuenls qu'ils vont vous ofl'rir. Laissez-moi vous rappeler que leurs propositions sont plus à craindre pour nous que leurs attaques. Plus de traité entre eux et nous. Après que, sous l'espoir de rétablir les anciennes lois, la nation a été séduite et trahie, quel autre traité reste-t-il que leur mort ou la nôtre ?

i> Félicitons-nous, clicrs citoyens, de ce que, par «ne destinée singulière, nous mourrons en nous vengeant. Catherine, cette femme ambitieuse et perfide, qui, ne croyant ii aucune vertu, a cru de son inlérèt de les feindre toutes, verra, par ce généreux dévouement, tous ses artifices démentis. Autre sang volonlaireincnt répandu déposera contre sa tyrannie, et cette fausse gloire, dont elle est si amoureuse, sera également flétrie par nos défaites ou par nos victoires !»

Ainsi on voyait la Pologne désarmée, dont le territoire, dans toute son étendue, éiait occupé par une armée ennemie, nombreuse, disciplinée et sans cesse recrutée ; un peuple trahi par son roi et par quelques-uns de ses magnats , dans un pays sans forteresses et même

HISTOIRE DE POLOGNE

Sins monl.irpies. cette défense naturelle de l'inili'|ienilancc , se soulever de toiiies paris, fl att:iqii.r à coups lio sa!)re des hailerirs de canon. Dans celle liitie, Jean-Cicnirni Biaiiicki. le dern er de ce nom , Cliarlfs Uadiiwill, les Kn.sinski , l'aç, Pomcki, Sa^jitha, Mioncivn^ki, Ozierzànowski , Sawa Calinski, Morawski, "Uaierewski cl laiit d'aiilres se sii;nalaient par leur dcvouenicnl. Les Pula.-ki, places en première lij;ne, avaient donné dt's preuve-, inullipliées d'un brillant courage. Joseph Piilaski uioiirut dans les fers ; un de ses tils élail ]irisnnnier en .Moskovie ; deu\ auires PulJ^ki avaient été tues en Lit vaiiie. Après cinq années d'une lutte coiitinu>llc et acharnée, Kasiiiiir Pulask', nslé seul d^s cinq confédérés de la inêiue faniillc, éiaii devenu la terreur des iMo^ikovilcs. Jaina:s homui'^ de guerre n'eut nnc plus grande dcxiériié dans le maniement des anurs. Infatiijahle, indompiable, toujours prêt à aita(|uer ou a défi-ndre, il illusir^ lel- Ifinent ceiie i;uerre iialionale, que ilésonnais son nom e>t re>lé attaché à la confédération de liar comme la personnification des plus éininentes vrriiis patriotiques et guerrières. Lorsque la confédération succomba sous la pression éiraujjère et sous la trahison intérieure, kasimir Pulaski mit son courage au service de la guerre de l'indépendance des Erais-L'nis; il trouva une mort glorieuse au siège de Sivannah, le 9 octobre 11 7 9, et son nom s'unit a jamais à ceux de Washington, de Kosciiiszku et de la Payetti-.

\ o'ci le jugement que pote J.-J. Hoiisseau sur cetlî confédération : n II est certain que la confédération de Bir a sauvé l'honneur de u la patrie eipirante. 11 faut graver cette grande époque en caractères i> sacrés dans lous les cœurs polonais, .le voudrais qu'un érigeai un u monument en sa niéiuoirc, qu'on y mit les noms de tous les ji confédérés, même de ceux qui, dans la suite, avaient pu trahir la M cause commune; une si grande action doit etïacer les fautes de u toute la vie ; qu'on iiisliiunt une solennité périoiique tiour la céié- « brer tous les dix ans avec une pompe non brillante et frivole, mais u simple, Aère et républicaine; qu'on y fild gneuicnt, mais sans émit phase, l'éloge de ces vertueux cilo\ens qui ont l'oonneur de soiif- » frir pour la patrie dans les fers de l'ennemi; qu'on accordât même X à leurs familles quelque privilège honorihque qui rappelât toujours • ce beau souvenir aux yeux du public. Je ne voudrais ponnant pas » qu'on se permit dans ces solennités aucune invective contre les » Russes, ni luèmc qu'on en parlât. Ce serait trop les honorer. Ce » silence, le souvenir de leur barbarie, et l'éloge de ceux qui leur » ont résisté , diront d'eux tout ce qu'il en faut oire ; vous devez trop i> les mépriser pour les haïr... Polon lis ! vous ne ferez jamais m sorte )) qu'il soit difbcile à vos voisins d'entrer thz vous ; mais vous pou- » vez faire en sorte qu'il Ifur soit ditbcile d'en sortir iiniiuncment, et » c'est a quoi vous oevez mettre tous vos s-oiiis. Tout l'art humain ne » saurait empêcher l'action brusque du fort contre le faible ; mais il >i peut se ménager des ressorts pour la réaction , ei quand l'expérience Il apprendra que la sortie de chez vous est si iiilbciie, on deviendra u moins pressé d'y enirer. LJne seule chose sutlit pour rendiv la Po- » logne impossible a subjuguer, l'amour de la patrie et de la liberté, a animé par les vertus qui in sont inséparables. Tant que cet amour a brûlera dans les cfcurs, il ne vous garantira pas, ptni-ètre , d'un » joug pasS'ger, mais tôt ou tard il fera son explosion, secouera 1^ Il joug et vous rendra libres. Travaillez sans relâche, sans cesse, a u porter le patriotisme au plus haut degré dans tous les cœurs polou nais. Enhn , si vous ne pouvez pas empêcher que vos voisins vous > engloutissent , faites au uioius qu'ils ne puissent vous digérer. »

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