CHAPITRE X
Suite (i<"s opérations dans la mer Noire. — Cfties de Circassie. Comment les Russes ont préparé la conquc^te du Gincase Les doux lignes d'opér.ilion l.a guerre nationale. Schamyl; ses combats, ses victoires, ses revers; ses moyens d'influence La mère de Sch^imyl oontlamnce it mort. — Voyago de Schoiriyl à Constantinople. — Dernières opérations dans le Caucase. — Les Russes abandonnent les forts sur toute la côte de la mer Noiro. — Avenir des Circ.is-ieiis.
La Russie, qui touche à la Perse et à l'Arménie par la Géorgie et s'avance ainsi vers la Chine et les Indes, possède les contrées sliiiées
' Les principaux élémciit.s de ce [las.iago relatif à .Sébastopol sont emprunlrs à une lettre écrite de Conslnntiiiople, lo i février, par le major Yonval, et publiée par lo Moniteur dé la (lotie.
LA RUSSIE ET L'EUROPE
entre l'extrémité et de la mer Noire et la mer Caspienne, qu'elle a conquises sur les Tarlares. Mais au cœur des montagnes qui dominent les côtes de la mer >oire et de la mer Caspienne, il est resté un peuple liclliqiieu\ cultivant des terres fertiles, se livrant il la clias'e, élevant de nombreux troupeau), et qui n'a jamais obéi, depuis que riiistoire paile de Itii, ii aucun des peuples qui l'entourent. Bien qu'il professe en graiule partie l'islami'imc, il a toujours été complétem nt indépendant de la Turquie : il est gouverné, administré par les cliel's qu'il se donne. C'est le peuple circassien, t'ormc de diverses peuplades portant des noms diH'érents, mais appartenant toutes à la race du Caucase.
Dci.x parties des montagnes babitées par cette race sont restées plus spécialement libres : celle qui suit les côtes nord-est de la mer JNoire, et le Daghestan sur la Caspienne.
Vers la lin du dix-septième siècle, un chef circassien, pour défendre sa contrée, jugea prudent d'y bâtir une forteresse. Bientôt des Tatars de la Crimée et des paysans de; côtes de la mer d'Azof vinrent y chercbcr un asile contre les exactions et les persécutions des Russes : c'est la forteresse de Soudjak-Kalessi. La possession de cette forteresse tenta le gouvernemci:t russe, qui mit en usage les moyens ordinaires de sa polili(|ue. En i784, la Russie conclut un traité de paix avec la Porte Ollomane et glissa dans te traité un article déclarant que II les droits formés par les khans des Tatars sur le territoire « de la forteresse de Soudjak-Kalessi étaient ;i jamais abandonnés par » la Russie, qui reconnaissait ladite forlercsse comme appartenant » en toute souveraineté à la Porte Ottomane. »
Or les Tatars n'avaient jamais élevé de prétention sur la forteresse, ils n'avaient pas cédé à la Russie des droits auxquels ils ne songeaient jias, et la Russie n'avait pas à les transmettre à la Turquie; mais ce traité était habilement combiné en vue de l'avenir et semblait reconnaître la souveraineté de la P.)rte sur toute la Circassie. La Russie s'était emparée de Taganrog, de la mer d'Azof. En 1784 elle prit définitivement la. (Crimée, l'île de Taman et l'embouchure du Kouban ; en 1787, en guerre avec la Turquie et feignant de considérer la Circassie comme ui!C province turque, elle ei.vahit celte Circassie dont elle avait ainsi préparé la conquête. Mais le peuple de ces montagnes n'appela pas les Turcs pour se défendre, il prit les armes et lutta pendant seize ans avec un courage héroïque. Ne pouvant plus défendre la forteresse de Soudjak-Kalessi, les Circassiens y mirent le feu.
Le traité d'AndrinnpIe, conclu en 1829 au moment où les Russes étaient aux portes de Cunstanlinnple, reconnut il la Russie la propriété de tout le littoral de la mer Noire; l'empereur Nxolas venait d'incorporer la Circassie tout entière il sou empire; il restait à la souineltre. Des armées y furent envoyées, et alors commença une des plus rudes guerres qui aient jamais clé faites.
Stavfopol est le chef- lieu du gouvernement russe du Caucase. Le Kouban forme avec le Térek la frontière des contrées où la guerre est circonscrite; Sur leurs bords comme sur toute la côte de la mer Noire les Russes ont établi une double ligue destinée, du côté de la mer, à les réduire, et du côté des fleuves, à arrêter leurs excursions contre les provinces méridionales.
I^a ligne des lleuvcs se compose de forteresses et de postes de surveillance. Ces postes n'ont été longtemps que des espèces de guérites élevées sur des piquets à environ cinquante pieds du sol. Deux soldats y sont en sentinelle jour et nuit. Dès qu'on aperçoit les Circassiens, nn fanal allumé est placé sur la g.iérite ; s'ils approchent, on brille une énorme torche de paille goudronnée, et bientôt cinq ou six cents soldats russes accourent. Ces postes sont ordinairement {j'ariiés par une douzaine d'hommes et très-rapprochés les uns des autres dans les endroits dangereux. Depuis quelques années ou a remplacé l'S guérites par des blockhaus. De distance en distance, pour soutenir ces postes, on a élevé des forts entourés de retraiicheinents en terre et qui ont des garnisons de quelques centaines d'hommes.
Ces postes étaient encore gardés il y a peu de temps par des Co.saques de la mer Noire, petits-lils des Zaporogues, vaincus et plus tart^ colonisés aux pieds du Caucase par Catherine II. Toute la population cosaque est encore assujettie au service militaire. Les hommes sont enrôlés <i dix-sept ans et restent trente ou quarante ans au service. Ils servent a contenir les montagnards et sont de même occupés par eux, douldc combinaison qui a paru de nature à supprimer toute tentative d'indépendance.
Du côté de la mer, huit mille Russes occupaient de 18.37 à 1839 les points les pi us importants appelés les échelles de Cliapsigua,Touaps, Waya, Choubêche (Souliàchi), Soûtcha et Ardler. Eu 1839, sur ces six points s élevèrent six forteresses russes défendues chacune par virgt canons de gros calibre et par une garnison de quatre cents hommes. Ainsi les Circassiens étaient enveloppés de tous côtés et l'entière soumission d;i Caucase paraissait très-prochaine ; les canons dominaient la côte et l'entrée des vallées qui de l'intérieur viennent s'ouvrir sur le rivage qu'elles découpent. Les montagnards, habiles
tireurs, peuvent, dans leurs bois, dans leurs rochers, leurs ravins, lutter contre les soldats russes, mais ils éUiient impuissants contre les forteresses aux épaisses murailles, aux embrasures qui vomissent la mitraille et qui sont recouvertes par des retranchements ou entourées de fossés.
Un voyageur anglais visitant le Caucase par distraction , plein d'admiration pour ce pcuiilc qui achète son indépendance par tant de sacrihees et d'héroïsme, et sans doute désireux, comme tout bon Anglais, d'arrêter un peu les envahissements de la Russie, donne des conseils aux Circassiens, leur enseigne comment on attaque les fortifications, comment on les tourne lorsqu'on manque de canons pour les prendre de face. Une expédition s'organise dans toute la montagne sur une longueur de plus de quatre-vingts lieues : la voix court à travers le désert, les hommes isolés se rapprochent des points qu'ils doivent attaquer, se réunissent, se glissent la nuit comme des panthères à travers les bois, et de tous les côtés tombent ii la fois sur les six forteresses.
Quelques jours après, les forts incendiés s'écroulaient ; les hommes qui en composaient les garnisons étaient prisonniers ou morts: l'a'uvre de l'occupation était perdue, les Circassiens, animés par la satisfaction du triomphe, allaient continuer leur guerre avec plus d'ardeur. Un chant de victoire retentit dans tout le Caucase.
Impassible dans les revers, incapable de se laisser décourager, la Russie recommença. Au lieu de six forteresses couvrant quatre-vingts lieues, elle en éleva sur toute la côte, depuis la mer d'Azof jusqu'aux confins de l'Imérétie. Les ))rincipales furent celles d'Aiiapa,Soukoum- Kalé, Cagri, Bouka , Soubàchi, Unzula, Touaps, Psnad. En même temps qu'ils occupaient les postes d'observation et les forts, les Russes essayaient de s'avancer dans l'intérieur du pays : ils prenaient un à un les villages, les plateaux, organisant leur administration sur tous les points conquis, resserrant ainsi le cercle où les Circassiens vivaient indépendants, employant tour à tour les armes, les promesses, les séductions de l'or. Ilans les villages rapprochés des cantonnements russes, ies montagnards ne peuvent lutter et sont obligés de se soumettre; mais sur les points éloignés, dans les vallées entourées de rochers, où l'on ne pénètre que difficilement, la résistance n'a pas été brisée. Elle n'est pas isolée, elle a un centre, une organisation, des chefs, et lorsque les Russes se mettent en route pour une expédition afin de porter leur drapeau un peu plus loin, de déterminer une soumission, de dissiper un rassemblement inquiétant, ils trouvent des corps qui leur disputent le passage, des villages fortifiés qu'ils battent avec le canon, dont ils sont obligés de faire le siège, et alors, de tous les sommets, de toutes les anfractuosités, de tous les arbres, pleuvcnt des balles ou s'élancent des hommes qui luttent corps ii corps et précipitent les soldats russes dans les ravins. L'armée du Caucase, qui ne fut longtemps que de vingt mille hommes, fut portée à soixante mille au commencement de 1814, puis plus tard à cent mille.
Dans cette rude guerre soutenue des deux côtés avec énergie, dix armées russes se sont fondues et dix généraux en chef ont perdu la vie ou le prestige que des victoires passées attachaient ii leur nom. Saas y a dépensé plusieurs années d'audace, de vaillance et d'adresse; Williamineff, après sept campagnes sans résultat et des flots de sang inutilement versés, s'y trouva en 183() acculé au Kouban, et ne parvint il sauver son armée découragée, délabrée , serrée de toutes parts, qu'en ayant recours a la ruse et au mensonge. 11 annonce que oes dépêches de l'empereur lui ordonnent de cesser toute tentative de conquête, de remettre l'épée dans le fourreau; les Circassiens resteront indépendants. On hésite à le croire : les magistrats et les prêtres du pays sont convoqués, Williamineft" prête un faux serment et obtient de se retirer. Quelques semaines après , renforcé par de nouvelles troupes, il rentrait sur le territoire circassien en conquérant. Les montagnards l'arrêtèrent dans sa marche et le réduisirent à l'impuissance, Williamineff fut révoqué. Raïeuski le remplaça, et reçut l'ordre de se montrer conciliant, en même temps qu'on établissait autour de la Circassie une sorte de blocus qui, ruinant le commerce, devait forcer les Circassiens li recourir à leurs oppresseurs; Raïeuski fut battu. Fési a lutté avec une énergie incroyable, dirigeant luimême les expéditions dans le cœur des montagnes contre les aouls des Circassiens. Grabbe a emporté d'assaut des rochers fortifiés et défendus par des hommes qui tombaient jusqu'au dernier sans céder le terrain, et cependant, après de brillantes victoires, Grabhe éprouva en ISii la plus sanglante déroule qui eût encore marqué cette guerre. Neidhart passa sans avancer la conquête. Woronzoft' arriva et reçut l'ordre de venger la défaite de Grabbe ; ^Voronzoff, l'un des plus habiles généraux du Caucase, fit, avec dix mille hommes, une des plus hardies expéditions, et ne revint qu'après avoir vu tomber deux de ses généraux et ax'oir perdu une grande partie de son armée.
Au milieu de ces montagnes marquées par tant de combats, témoins de tant de morts, s'était élevé un homme que les Russes devaient trouver toujours devant eux, opposant le courage au courage, l'adresse à l'adresse, qui avait l'avantage de combattre pour le
LA RUSSIE ET L'EDROPE
inainlii'n de s» nationalité et l'art de s'entourer d'une sorte de merveilleux, c'était Scbamyl, le chef et le prophète du Caucase.
Il est ne eu 1797, à Himri, dans cette dernière cbaine du Caucase qui s'avance vers la mer Caspienne cl fait partie du Daghestan; il a aujourd'hui cinquante-sept ans. C'est un homme de taille moyenne, l)ien constitué, l'œil ardent, le regard profond. Il s'appelle Myle. Ké pendant la première guerre du Caucase, il a grandi au bruit des combats et y a pris part de bonne heure. Jlais il avait plus que du courai^e, il avait la perspicacité qui fait juger sainement d'une situation difficile et la volonté de profiter des circonstances. Les passions dominâmes en lui étaient l'amour de l'indépendance de sa patrie et la haine des Russes. Il devint bientôt l'un des chefs du Daghestan.
Depuis 1797 la guerre n'avait réellement pas cessé, mais elle était jioussée avec moins de vigueur depuis plusieurs années, lorsque, après le traité d'Andrinop'e, qui donnait une sanction aux eft'orts de la Uussie, elle fut reprise avec plus d activité. Myle avait alors trentetrois ans, l'âge de la force et de l'ardeur; c'est à ce moment qu'il déploie toute l'activité dont il est capable, dispute le pouvoir à des rivaux a«ssi ardents que lui, et finit par conquérir ii peu près la suprématie. Jusque-hi il n'a été que soldat, il commence alors à s'entourer d'un certain mystère, à appeler ii son aide l'idée religieuse et la disposition naturelle des Orientaux pour le merveilleux. Il est entouré d'hommes dévoués, disciples favoris du prophète, serviteurs ïclés du chef militaire. A ses côtés, ils combattent et meurent pour le sauver; éparpillés dans les tribus, ils emploient leur influence à faire suivre les plans du chef, à faire exécuter ses ordres. Ils lui signalent les tendances des populations. Par eux, il connaît les manœuvres des Kusses, qui ne se bornent pas à combattre par l'épée, qui agissent par la séduction et achètent la soumission des villages. Ces hommes forment une espèce de corps nommé les murides. C'est alors qu'on donne au chef le titre d'inian, de scha, et que, joignant a son nom celui de sa dignité, on l'appelle Schamyl.
Rien n'égale la rapidité de ses mouvements. Il apprend que les Russes font une expédition à quarante ou cinquante lieues de l'aoul qu'il habite, il y a passé la journée, tous l'ont vu, les espions de l'ennemi le croient dans son palais à la porte duquel on monte la f;arde. Le leiulemain le prophète est en prière, il invoque l'esprit; les murides disent qu'il est en communication avec celui-ci. Schamyl a quitté le soir le palais, seul, sur un cheval arabe aux pas légers; deux murides l'attendent à un endroit désigné ; tous trois s'élancent et courent ii travers les sentiers des montagnes. De distance en distance, loin des villages, des murides veillent, tenant des chevaux sellés, prêts à partir. Schamyl a couru toute la nuit, et le lendemain il apparaît au milieu des guerriers qui vont défendre les tribus menacées. On l'a vu descendre la montagne, accourir, comme s'il axait entendu k voix de ceux qui l'appelaient h leur secours. Le courage des montagnards s'accroit, s'exalte, et quand les Russes se présentent ils comprennent bientôt que Schamyl est là.
Souvent, dans cette lutte perpétuelle, les moissons des montagnards sont fauchées par les Russes, leurs arbres coupés, leurs aouls incendiés, et ils doivent refluer vers les plateaux supérieurs, emmenant leurs troupeaux, dont l'ennemi pille toujours une partie; les tribus soumises, au contraire, vivent en paix, cullivant et moissonnant à leur jour, faisant du commerce avec leurs vainqueurs. Schamyl trouve que l'exemple est contagieux, que la sûreté iiénérale est compromise; il se met ei! route avec une armée, fait quelquefois cinquante lieues, arrive dans les villages soumis, ravage les jardins, emmène toute la population dans la montagne, et brûle les maisons en partant, ne hiissant que des ruines aux lieui oii les Russes avaient la veille un établissement important.
Cette vie aventureuse est semée de succès et de revers, comme toute carrière militaire. Schamyl a éprouvé parfois de cruelles défaites et couru de grands dangers. Il vit un jour Himri , sa patrie, prise par le général Passkoï; il vengea ce coup de main par la défaite du général cl reprit la ]dace d'assaut. Bientôt il fut lui-même assiégé par le général Fesi dans l'aoul fortifié de Tilitlai; il se défendit vii;iiureu5i"mcnt , mais la moitié de la place fut occupée par les Russes. ( )n s'attendait à le voir fuir ou demander la paix ; il ne fil ni l'un ni l'autre, il tint bon, maintint sa position, répandant le bruit que des nuées de montagnards arrivaient. Les Russes s'arrêtèrent, étonnés de c l'Ile audace, craignant d(! voir paraître bientôt des milliers d'ennemie, certains d'une victoire qui ne pouvait leur échapper, mais ne voulant pas acheter la possession d'une bicoque sans importance réelle par la mort d'un nombre considérable d'hommes. Cela se passait en 1S37, Schamyl n'avait pas encore conquis la haule réputation (pi'il se fit depuis; sa mort ou sa capture ne pouvait pas être considérée comme un grand événement, et le général Fesi, pour éviter une effusion de sang inutile, fil proposer il Schamyl de traiter. Celuici accepta, et les Russes, qui voyaient arriver l'hiver dans des montagnes et des rochers qui leur oft'raicnl peu de ressources, oii ils ne ]imivaient s'établir et faire jiarvenir leurs approvisionnements qu'avec beaucoup de difficultés, quittèrent l'aoul et rentrèrent dans leurs cantonnemenls.
Depuis, le général l'Vsi prétendit que Schamyl avait fait sn soiimisiion h l'empereur et avait promis fidélité, et dans la siliintion ou
il était, cela parait fort probable. Le Circassien, de son côté, fit répandre une proclamation dans laquelle il affirmait que d'un mot il avait forcé les Russes à se retirer.
Un fait assez grave vient à l'appui des assertions du général Fesi, c'est que pendant toule Tannée 1838 les Russes ne firent pas d'evpéditiou; Schamyl en profila pour ailermir son pouvoir. En 183!), le général Grabbe voulut détruire d'un seul coup la puissance de Schamyl. ^icuf bataillons, soutenus par dix-sept pièces d'artillerie, marchèrent sur l'aoul d'Akhulgo. Les Circassiens Tchetsenses accoururent dans l'espérance d'arrêter la colonne et furent culbutés. Schamvl vint se poster ii Burlanai, sur le versant nord de la chaîne des Andis et voulut lui barrer le passage, il fut battu: il se remit enfouie' tourna la chaîne, cl se remit en ligne sur le versant sud des mêmes montagnes, à Arguani. Malgré cette activité, il fut encore battu et perdit 1,500 hommes. '
11 battitenretraiteparrAndi-Kossu,etalIas'enfermerdansAkhulc:o avec ses murides et un certain nombre de soldats, pendant qu'un autre chef circassien attaquait encore vainement l'arricre-garde des Russes.
Grabbe s'avançait, prenant en passant les riches aouls qu'il trouvait sur sa route. Akhulgo est sur un rocher élevé, se dressant à pie sur la rivière le Koissu, qui l'enveloppe de trois côtés. Schamyl avait fortifié cette position de manière à la rendre formidable. Après l'avoir bloquée pendant plus d'un mois, dans l'espoir de prendre Sch.myi par la famine, Grabbe fit donner l'assaut le 17 jiullet. Les Russes furent repoussés avec une perte considérable, mais ils revinrent à la charge; et après un mois de combats, ils s'emparèrent des ouvrares extérieurs le 1 7 août. Alors ce fut une mêlée à outrance , sans merci un combat atïroux , où le sang coula à flots, auquel les femmes ellesmêmes prirent part. Un officier russe, acteur dans ce drame terrible, en raconte ainsi un épisode (voir BodenstedlJ :
« Peu de temps avant la fin du combat, suivant le capitaine, aujourd'hui le colonel Schultz, le plus intrépide entre les braves, il h tète des débris de mon bataillon, je gravis une montée escarpée. Lé feu d'en haut avait cessé. Le vent dispersait les épais nuages de fumée qui s'étendaient, comme un rideau, entre nous et la forteresse. Audessus de ma tête, je voyais un certain nombre de femmes circassiennes debout sur une petite plate-forme en face du rochgr qm nous gravissions.
u L'approche lente mais continue de nos troupes leur annonçait trop sûrement leur destinée; mais bien résolues à ne pas tomberVivanles dans nos mains, elles employaient le reste de leur énereie à détruire les assaillants. Enveloppées par la fumée qui s'éclaircissiiità mesure que nous gagnions du terrain, on eût dit des furies vengeresses portées sur les nuages et semant la destruction.
» Dans la chaleur du combat , elles avaient rejeté leurs vêtements supérieurs, leurs longues et épaisses chevelures flottaient sur leur cou et leurs seins nus. Après des eOforts surhumains, quatre de ces femmes parvinrent ii faire rouler sur nous un vasie quartier de roche, qui passa .i quelques pas de moi avec un bruit de tonnerre, el alla écraser plusieurs de mes soldats.
>i Je vis une autre jeune femme, les yeux un instant fixés sur la sanglante tragédie cl son immobile spectatrice , saisir soudain le petit enfant qui se tenait accroché à ses vêlements, lui briser la tète contre un angle de rocher , el le lançant avec \\n cri gauyage dans un précipice, s'y jeter après Iqi. Beaucoup d'autres femmes suivirciil son exemple. »
L'aoul fut emporté, quinze cents morts jonchaient le sol, six cents hommes presque tous blessés durent se rendre; mais c'était Schamvl qu'il importait de trouver : il n'élait ni parmi les morls ni parmi le» blessés. On l'avait vu cependant combattre jusqu'au dernier inomeut. Tous les recoins de l'aoul furent fouillés, les deux rives du Koissu furent explorées el gardées; Schamyl fut insaisissable. 11 est probable que quelque couloir secret, pr.itiqiié dans le roc, connu seulement de quelques murides, lui perniit d'échapper au nnssacrc. Ou n'a jamais connu les détails de celte fuite, et la réapparition de Schamyl, dès le mois suivant, dans l'Itchkerie, fit une impression profon'du sur les populations, qui le croyaient mort et raccucillirciit avec enthousiasme.
Dès ce moment, Schamyl change son mode de guerre, il renonce à opposer des corps réguliers aux masses des régiments russes, il fait la i;uerre de guerrillas, mais elle est |)artoiit .i la fois, cl Schamyl court d'un point à un autre avec une merveilleuse rapidité, toutul'uis, en renonçant aux grandes batailles, il conserve un corps permanent de cinq il six mille hommes, et organise le pays de telle torle qu'une forlc armée peut se lever inslantanément à un signal donné,
La marche des Russes est partout éclairée; s'ils ne reiiconlrent
aucun obstacle quand ils font une expédition, il n'en Cil pas de même
h la balte ni au relour, c'est un comh.it perpétuel dans lequel les
montagnards se sacrifient avec un grand courage et qui ruine les
: armées russes.
' En 18 12, Schamyl avait établi son quartier général ii Durgo. Fo- I ligué de cette guerre, dont tous les généraux annouraicut la fin et
LA r.T^SSlF. ET î.'F.nROPE.
qui recoinmenrait toujours, l'omperciir Nicolas envoya le ministre de la guerre, Vl. «le TsehernicholT, visiter le Caucase, juper de l'état des clioses et aviser aux moyens de pacifier le pays; le général Grabbe voulut donner au ministre la satisfaction d'assister à une victoire , et, à la tète île forces considérables, marcha contre Dargo, à travers les forêts de l'ilclikcrie. Les Uusses arrivèrent sans obstacle jusqu'en vue de l'aoul; mais alors Schamyl, et ses murides, et son armée régulière, et toutes les guerrillas réunies s'élancèrent sur l'ennemi de tous les cotés, avec une telle ardeur que Grabbe dut battre en retraite, laissant deux mille morts, trente- six officiers et quelques canons.
M. de Tscliernichoff comprit qu'il fallait modifier la tactique suivie et lui donner un puissant auxiliaire : bientôt les Uusses ne parurent plus animés que du désir de pacifier sans combat, ils protégèrent plus activement les populations soumises, ils comblèrent de présents les chefs des tribus; les chefs militaires indigènes qui servaient dans leurs rangs reçurent des décorations, des faveurs; des propositions furent faites aux murides : à tous les hommes qui exerçaient quelque influence, on représenta les avantages de la pacification en appuyant le raisonnement d'otïres brillantes, et des envoyés russes se rendirent auprès de Schamyl pour traiter de sa soumission à des conditions avantageuses.
Schamyl a une mère dont il est adoré et pour laquelle il a beaucoup d'amour et de respect ; les envoyés russes circonvinrent madame Myle, lui représentèrent la vie pleine de fatigues et de dangers de son fils, la force des Russes, l'inutilité de la lutte, la certitude de la défaite. A ce tableau fait pour elïrayer une femme âgée, une mère, ils opposèrent les avantages d'une soumission, d'un traité qui laisserait Schamyl iman d'une partie du Caucase, chef du Daghestan, qui le ferait riche, puissant, tranquille, honoré, vivant au milieu d'une cour brillante, remplaçant par l'éclat les agitations d'une vie d'aventures et de périls, l.a vieille mère se laissa persuader, et le soir, quand ils furent seuls, quand les murides retirés dans leurs appartements ne purent plus entendre leur conversation, la pauvre femme aborda la brûlante question et dit à Schamyl tout ce qu'une mère peut dire à un fils qu'elle aime, et pour la vie duquel elle tremble à chaque instant.
Cela se passait en 184 3 : le bruit s'était répandu que plusieurs chefs acceptaient les propositions des Russes, que Schamyl lui-même était entré en pourparlers. Parmi les murides, quelques-uns combattaient énergiquement ces bruits, d'autres courbaient la tète et gardaient le silence quand on les interrogeait à ce sujet; l'armée hésitait, inquiète, défiante ; les montagnards, frémissants de colère et de haine, faisaient entendre de sourdes menaces : c'était un moment de crise, et tout semblait annoncer la dernière heure de l'indépendance du Caucase.
Schamyl , assis devant une table dont sa mère occupait l'autre côté, écouta sans sourciller, sans donner le moindre signe d'émotion, ses paroles et ses conseils; son regard calme, qui paraissait plus indifférent qu'étonné , se promena sur sa mère, puis il s'accouda sur la table sans prononcer un seul mot, et sa tète tomba dans ses mains, qui cachèrent son visage. 11 resia longtemps ainsi. Sa mère avait passé peu à peu de la confiance au doute; ce silence l'inquiétait, son âme se remplissait d'une vague terreur, elle n'osait ni reprendre l'entretien ni tirer son fils de sa rêverie.
Enfin Schamyl releva la tête, son visage était animé, ses yeux brillaient d'un doux éclat; rien de joyeux, rien de cruel , mais comme un rayon inspirateur qui serait venu les frapper. Il se leva , et regardant sa mère : Femme, dit-il, Dieu nous a inspirés tous les deux ! Il sortit et gagna son appartement.
Un quart d'heure après, un muride au turban blanc sortait du palais, et pendant toute la nuit on auraitpu entendre les piétinements des chevaux allant par la montagne, de tribu en tribu, et des mouvements de troupes qui s'approchaient.
Le lendemain au matin, sur le plateau entouré de bois oîi se trouve l'aoul de Dargo, les chefs des tribus aux vêtements éclatants étaient assemblés en conseil, les cavaliers accouraient par toutes les éclaircies de la forêt, l'armée régulière était rangée en bataille, et les femmes entouraient l'armée. Schamyl parut à cheval, escorté par ses murides, passa devant le front des troupes et vint s'arrêter devant les chefs des tribus. Les murides avaient jeté quelques paroles auxofiiciers des régiiliers, et déjà dans les rangs se manifestait un sentiment de curiosité et de stupeur. Les chefs des tribus s'étaient levés devant Schamyl.
— Juges du pays, leur dit Schamyl, reprenez vos sièges. Et quand ils furent placés, il continua :
— Vous et moi, en combattant pour l'indépendance du Caucase, nous axons voulu prévenir les tentatives de séduction de la part de l'ennemi, nous avons rendu une loi qui punit quiconque transigera avec lui, quiconque proposera de se soumettre. Cette loi ne' fait acception de personne, elle frappe le coupable partout et quel qu'il soit.
Il s'arrêta un instant; la pâleur courait sur quehiues visages, des coeurs se serraient, des gouttes de sueur perlaient le front^dcplu-
sieurs des guerriers et des juges, car plusieurs avaient écouté les propositions des Russes, avaient consenti ii les discuter, et n'attendaient qu'un moment favorable pour mettre bas les armes sans danger.
Schamyl re|)rit : Quelque douloureux que soit le devoir que je remplis, la loi me rim]iosc, et, votre chef, je donne l'exemple de l'obéissance à la loi. On m'a proposé de me soumettre à l'empeieur, de livrer le Caucase aux Russes nos ennemis, et on m'a offert grandeurs et richesses si j'acceptais; la voix qui m'a parlé est la voix d'une femme, et cette femme... c'est ma mère! J'ai fait mon devoir, faites le vôtre.
Et soudain il s'éloigna ati galop de son cheval et alla passer en revue son armée, dans les rangs de laquelle courait un frémisseiurnt étrange, une sorte d'enivrement; tous les regards dévoraient ce chef qui venait de grandir encore à leurs yeux.
Madame Myle fut amenée immédiatement devant les juges. .Stupéfaite que les confidences d'une mère pussent donner lieu à une accusation capitale, elle avoua tout, raconta sim]>lenu'nt les faits sans chercher à justifier ce qu'elle regardait comme permis d'une mère à son fils. La loi était précise, elle punissait de mort le fait ilénoncé par Schamyl; les juges hésitèrent, se parlèrent bas, voulurent députer un des leurs vers Schamyl, s'arrêtèrent dans la crainte d'une réponse ou dédaigneuse ou foudroyante, et enfin le président prononça un arrêt qui condamnait madame Myle à la peine de mort.
Le son des instruments annonça que le jugement était rendu. Schamyl revint lentement vers les juges, les yeux baissés, le visage pâle et sévère; sa mère épouvantée se jeta, un genou en terre, aux pieds de son cheval, les bras tendus vers lui, en criant : Schamyl, mon fils, la mort à moi! La mort! La mère tuée par son fils!
Alors Schamyl élevant la voix en regardant les muiides et les guerriers : Juges, dil-il, la sentence est juste.
Un frémissement courut dans cette assemblée haletante.
Schamyl reprit : Mais je suis votre chef, votre roi, j'ai le droit de commuer la peine; comme roi, je commue la peine en cent coups de verges; comme fils, j'ai le droit de prendre la place de ma mère, et je la prends.
Et descendant de cheval, il dépouilla son riche vêtement, et ployant le genou, il s'écria : Je m'agenouille devant la loi, frappez!
Le chaouce hésitait. Frappe! lui dit Schamyl.
Le chaouce frappa. Alors, comme par un mouvement électrii|ue, les juges se levèrent et s'approchèrent gravement.
— Justice est faite ! s'écria le président. Prince Schamyl, remontez à cheval et ordonnez, nous sommes prêts à vous suivre.
L'armée rentra dans ses cantonnements, les montagnards se retirèrent, la foule s'écoula; quelques jours après le Daghestan tout entier se levait, et au mois de septembre, Schamyl, à la tête de dix mille hommes, avec dix-huit canons pris à l'ennemi, forçait le district des Khasi-Kumyken, soumis depuis longtemps aux Russes, à se déclarer contre eux , pénétrait dans le district des montagnes habitées par les Axvares, assiégeait la forteresse d'Unzula, qu'il contraignait à se rendre après six jours de résistance, taillait en pièces un bataillon amené en toute hâte contre lui par le lieutenant-colonel ^Vassili/ki, attaquait la forteresse de Chunsak, puis chargé en tête par le général Plake qui fit une sortie, chargé par derrière par le prince Argatinsld accouru au secours de la forteresse, il se retirait en bon ordre après avoir fait éprouver aux Russes une perte considérable.
En 1844, un voyageur français qui a dernièrement publié un livre plein d'intérêt écrit sur les bords du Nil et en Nubie, et qui faisait alors un voyage en Orient, rencontra sur le bateau à vapeur qui allait des Dardanelles à Constantinople un étranger avec lequel il se lia. L'un parlait de la France et de Paris, l'autre des montagnes de la Circassie et de la longue guerre que les habitants de ces montagnes soutiennent contre les Russes; de la situation de la Turquie, des intérêts de la France en Orient. C'était un homme de taille moyenne, vif, solide, et dont l'œil trahissait l'ardeur. 11 paraissait avoir quarante-cinq ans, était vêtu à l'européenne, parlait le français ax'ec facilité, gardant seulement l'habitude des Orientaux de tutoyer leur interlocuteur. Sa parole était animée, ses descriptions colorées respiraient la poésie. 11 était suivi d'un seul domestique qui parlait arabe, dont il n'était pas possible de tirer le moindre renseignement, et il voyageait sous un nom inconnu.
Notre voyageur, vivement intéressé par la conversation de l'étranger, s'informa qui il était auprès du capitaine du vapeur, le([ucl le traitait avec un respect indiquant assez clairement qu'il le connaissait, et il apprit, sous le sceau du secret, que c'était Schamyl.
Le (îircassicn et le Français se lièrent assez pour que le chef de la montagne apprît il son compagnon de voyage qu'il venait ii Constantinoi)le pour solliciter des ministres du sultan des armes et des nnniitions afin de continuer plus activement la guerre contre les Uusses, guerre qu'une habile politique ordonnait à la Porte Ottomane de soutenir de tout son pouvoir. Mais elle ne pouvait le faire qu'en secret, pour ne pas s'attirer une nouvelle attaque de la part des Russes. Schamyl faisait assez fréquemment des excursions de ce geiire pour conférer soit avec les ministres turcs, soit avec ceux qui avaient in-
LA RUSSIE 1:T L'EUROPE
térèt il ce que la Russie ne s'étendît pas tranquillement entre la mer : Caspienne et la mer Noire.
Quelques :innces après cette première rencontre, Scliamyl et l'écrivain français se retrouvèrent, mais cette fois à Constanlinoplc. Le géuénilWoronzoff commandait alors dans le Caucase; investi de pouvoirs tiès-élendus, il avait attaqué vigoureusement de criants abus qui déshonoraient l'administration russe, il avait destitué des employés, des officiers ; il avait enlevé Dargo, mais n'avait trouvé qu'une ruine, Scliamyl ayant mis le feu à son aoul qu'il ne pouvait défendre ; \\ oronzoff avait perdu trois mille hommes dans cette expédition, mais il avait réussi.
Les Circassiens avaient continué la lutte avec des chances diverses ; l'armée russe du Caucase avait été augmentée; portée à soixanle mille hommes en lS'i4, après les défaites du Daglieslan, elle avait été portée plus lard à cent mille hommes. Schamyl avait rcuiporté des victoires éclatantes, opéré des coups de main heureux, mais en réalité les Russes étendaient leurs conquêtes; Schamyl venait encore demander au divan des armes, de la poudre et des moyens d'action.
Dans les bagages de Schamyl se trouvait une arme qu'il portait parfois a sa ceinture et qu'il appelait gaiement son couteau. Lorsque les deux voyageurs se quittèrent, l'un pour retourner dans ses montagnes, l'autre pour continuer ses explorations, ils échangèrent quelques présents, et le Français demanda au Circassien de lui faire don de son eouleau.
— Je te le donnerai, dit Schamyl, quand il aura tué cinquante Russes; il en manque encore quelques-uns pour compléter ce nombre.
Deux années s'étaient écoulées lorsque le voyageur français reçut à Paris une petite caisse venant de Constantinople; elle contenait le couteau de Schamyl, le même qu'il avait vu, et vine lettre dans laquelle le Circassien lui disait: « Mon couteau a tué cinquante Russes, >i je te l'ai promis, je te l'envoie. »
Ce couteau est une arme meurtrière; c'est une lame droite îi deux tranchants, large de sept à huit centimètres, longue de quarante centimètres, à la pointe acérée ; elle est solidement emmanchée dans un morceau de corne de buffle d'un noir pâle; ce manche est profondément entaillé, en sorte que la main, retenue en haut et en bas par une protubérance coupée en forme de tas, ne peut ])as vaciller. IN'ul ornement ne figure sur ce manche, si ce n'est un gros clou d'argent à tête qui couvre le rivet. La lame est sillonnée sur chaque face par une rainure assez large et assez profonde; ces deux rainures, pour ne pas se rencontrer, sont placées l'une un peu à droite du milieu, l'autre un peu à gauche. Le fer est d'un beau poli et d'une bonne trempe. Mais si la lame et le manche ne présentent ni ornements, ni damasquinage, ni incrustations, il n'en est pas de même du fourreau, qui est vraiment remarquable; il est en cuir de Circassie à gros grain d'un rouge sombre. Les deux coutures qui se tronx'ent au nwlicu sont l'une et l'autre dissimulées sous une double rangée de petits élastiques d'argent incrustés en travers, côte à côte, dans toute la longueur. L'ouverture du fourreau est entourée d'une garniture d'argent qui retombe en plaque sur la face extérieure; l'extrémité inférieure est également ornée d'une plaque d'argent qui, sur la même face externe, remonte assez haut et présente des découpures ii jour et des nielhires d'un travail charmant. Sur un des côtés de ce fourreau est un petit tube de cuivre de dedx centimètres de long dans lequel Schamyl passait une tige de fer fixée dans sa ceinture.
Le voyageur qui a reçu de Schamyl cette arme, à laquelle s'attachent pour celui-ci tant de sanglants souvenirs, lui a envoyé en retour une très-belle carabine de Lepage.
La guerre qui vient d'éclater a été accueillie dans le Caucase avec des cris de joie et d'enivremenl. Il y a trois points où la lutte se continuait : le long du littoral de la mer iVoire, que l'on a vu ])rotégé par de nombreuses foricresscs; le long du Kouban, el dans le Daghestan. Sur le premier de ces points la présence des flottes française et anglaise a eu déjà un immense résultat. Les forteresses que les Russes ont élevées sur les bords de la mer IV'oirc sont au nombre de seize et occupent toute la côte depuis Anapa, près de la mer d'Azof, jusqu'à Katoum en Arménie. Les Russes ont craint d'être attaqués en même temps par les flottes et par les montagnards du Caucase, auxquels l'alliance anglo-française allait inspirer une nouvelle énergie. Ils étaient exposés a perdre tout à la fois des hommes, des positions elun matériel considérable; ils se résignèrent à abandonner les forteresses en dirigeant les hommes el le matériel soit sur l'armée du Caucase, qui a besoin d'être renforcée, soit sur l'armée du Danube, soit sur Tiflis.
Dans le courant du mois de mars, les deux frégates a vapeur anglaise et française le Sanipsim et le Cacique , visitant les côtes de la mer INoire, aperçurent le fort de Soubachi en feu ; les Russes l'avaient incendié en se retirant, et les Circassiens en pillaient les débris. Quelques heures plus tard, en continuant leur course dans la direction de l'ouest, elles virent au milieu de la nuit sauter le fort de ïouaps et brûler celui de Psnad. Le» Circassiens avec lesquels com-
muniquèrent les officiers des frégates disaient que Schamyl était dans le sud, attendant pour agir les dernières instructions.
Dans le mois de mai le commandant du Charleinagne se mit en rapport avec les Circassiens et leur distribua des cartouches; puis, poursuivant sa route le long des côtes, il vit la plupart des forts russes abandonnés, entre autres celui de Soukoum-Kalé, l'un des plus importants; les Circassiens en avaient pris possess'on. Le I 7 mai, marchant de conserve avec le Sampson, il arriva devant Redoutc- Kalé ; les Russes l'occupaient encore. Les bâtiments passèrent ; mais le lendemain ils revenaient ax'ec d'autres navires et des troupes, sommaient le commandant du foit de se rendre, et celui-ci évacuait la place , qui était remise aux Turcs.
Quelques jours auparavant, les Circassiens s'étaient emparés du fort Ozurgheti, à quelque distance de celui de Saint-Nicolas; à la même époque, ils étaient tombés sur les Russes au moment où ils quittaient Touap, Anacria et deux autres points, et avaient remporté sur eux une victoire complète.
Au commencement de juin , les deux forts d' Anapa et de Sujack- Bay étaient les seuls conservés par les Russes, qui y ont fait de grands préparatifs de défense et y ont réuni vingt mille hommes.
Quant à la Géorgie, Schamyl se dirigeait de ce côté et se préparait .'i attaquer Tiflis, ce qui serait une heureuse diversion en faveur de l'armée turque d'Arménie, qui est en assez mauvais état.
Cette expédition difficile peut échouer, mais par l'occupation des r.irts les Circassiens Tcherkesses et Tchetchenses redeviennent maîtics de toute la côte nord de la mer Noire et d'une portion de celle de la mer Caspienne. 11 n'est pas probable qu'ils veuillent mettre dans tous ces forts des garnisons qui absorberaient une partie de leurs troupes trop peu nombreuses, mais les grands intérêts de la Turquie et de ses alliés ne sont pas tout entiers concentrés sur le Danube et dans la Bulgarie; l'expulsion des PiUsses de la Géorgie est aussi importante que la défense des Balkans au salut de Conslanlinople. Lors même que Kaffa et Sébastopol tomberaient sous le canon des flottes alliées, qu'Odessa serait prise, que le czar perdrait la Bessarabie , la Crimée , et ne garderait pas un seul point sur la côte nord du Pont-Euxin, la capitale de l'empire ottoman n'en sera pas moins menacée aussi longtemps que les Russes pourront passer entre la mer Noire et la mer Caspienne. C'est là que l'Angleterre cherchera h arrêter les Russes et voudra élever une barrière qui s'oppose à leur marche vers l'Asie.
Jusqu'ici le rôle de Schamyl a été celui d'un chef guerrier défendant pas à pas le territoire et l'indépendance de son pays , mais inévitablement condamné à céder, à tomber devant des forces supérieures renouvelées toujours; soutenu franchement et énergiquement par la France, l'Angleterre et la Turquie, Schamyl pourrait bientôt réunir en un faisceau les populations du Caucase entre la IMingrélie et le Daghestan, former un peuple aggloméré assez nombreux pour opposer aux Russes une barrière véritable. Depuis plus d'un demi-siècle, les Circassiens ont fait éprouver à l'ennemi de cruelles défaites , les armées ont disparu, mais les Russes n'en ont pas moins poursuivi leur conquête, enveloppé le Caucase de toutes parts, cl si l'intervention des puissances occidentales ne fût venue changer la face des choses, la nationalité circassienne n'eût pas tardé à se fondre dans l'unité moscovite. C'est à la relever qu'il faut s'attacher aujourd'hui. Admirablement placés entre deux mers, sur la grande route du commerce asiatique, les Circassiens peuvent former un peuple puissant s'ils savent se donner de grandes institutions, et garder leur liberté extérieure avec autant de zèle qu'ils en ont rais à défendre leur indépendance.