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CHAPITRE IX

Opérations dans la mer Noire. Rentrée des escadres. Mouillage devant Varna ; importance de ce point ; souvenirs du la dernière guerre. — Ordre de commencer les liusiililes ; illumiiidtions sur les flultis. — Affaire du Furioiu. •- Bombardement d Odessa. Ripport de l'amiral Uamelin. Croisière des esca- |]res. Etat de la llolie française au ii mai. Miculaiof, Sebustopol , KjITj.

La mer Noire, considércc au point de vue de la guerre actuelle, doit être divisée en cinq parties :

1° Le littoral de la Turquie d'Eurd))e allant de Coiistanlinople aux bouches du Danube;

2" Le littoral russe non contesté en Europe, compren:i!it la Bessarabie, Udessa, les cotes qui, parlant de la pointe nord et allant au sud-est, embrassent le CUerson , la (ù-iraée, Sébaslopol, et le détroit de KaDa qui mèneii la mer d'Azof;

3° Les côtes de Circassie et d'Abasie disputées par les montagnards;

4° La Géorgie russe, placée ii l'cvlrémilé ouest du l'otit-Eu\in;

5° Enfin la Turquie d'Asie, emlir.issaiit toute la rive sud de la mer Koire, de l'est à l'ouest, c'c3t-à-<lire de Poti jusqu'à Constanlinople, comprenant Trébi/.ondc et Sinope.

La guerre est allumée sur tous ces points à la fois, la mer Noire est entourée d'un cercle de fen.

Les deux escadres de France cl d'Angleterre attendaient dans le Bosphore que la diplomatie eût fini son «'livre, lorsqu'elles reçurent l'ordre de rentrer dans la mer Noire, et le 54 mars elles appareillaient, traversaient le détroit, passaient devant Constantinople , et, rangeant ii leur gaiiclic les côtes de l'ouest, allaient s'échelonner entre Constanlinople, Varna, Baltcliik, Kavarna et Kustendji. Elles étaient ii leurs mouillages respectifs le 27 , au moment oii l'armée russe achevait de traverser le Danube; elles arrivaient à propos pour sauver Varna, que l'armée d'Omer-Pacha ne suffirait peut-être pas à couvrir.

Varna est une ville hiilgare, à mi-chemin entre les bouches du Danube et Cunslanliiiopic, au fond d'une baie profonde dans laquelle se jctlenl la Varna et la ShioumU; c'est un des lueilieurs ports de ]a mer Noire.

Dans la campagne de 18}8, les Russes, maîtres comme aujourd'hui de la Dobrutscha , soutenant leur armée de terre et la ravituillant par leur flotte, mirent le siège devant Vania, sous le commandement du prince Mcnsdiikolï, qui y fut blessé et dut être remplacé par le général \\ oronzolï. L'empereur Nicolas , dans le but «le hâter les travaui, y arriva le 2l juillet, et bientôt, mécontent de l'impuissance de ses généraui à prendre une place qui se défendait vaillamment , attristé d'un échec, il laissa son armée coniinucrle siège et se retira il Odessa. A la lin du mois d'aoïit, son quartier général était établi sur un vaisseau de ligne qui faisait partie de la flotte eii)bussée devant lu ville.

Phili])pc de Macédoine a dit qu'une forteresse n'était pas imprenable quand un mulet chargé d'or y pouvait monter ; la Russie a su mettre a profit ce précepte de tenter la cupidité, d'acheter la trahison qui livre la vie des soldais ii ceux qu'ils doivent combattre, et ouvre au.v cinieniis les Etats qu'on était chargé de défendre contre eux. Dcuv hommes dirigeaient la défcn.se de Varna, Yussuf-Pacha , qui eu étail cummandanl, et le grand amiral (capitaii-paclia), que le sultan y avait envoyé comptant sur sa bravoure et sur sa probité. Malheureusement l'amiral n'était pas seul; après un assaut donné le 1 octobre , et durant lequel quelques soldats russes parvinrent à pénétrer dans la place , Yussuf proposa des pourparlers a la suite desquels il ordonna à sa troupe de mettre bas les armes sans condiliuns.

Yussuf se rendit dans le camp russe avec ses troupes ; l'amiral s'enferma dans la citadelle avec un certain nombre de soldats restés fidèles cl déterminés à suivre la furtuin; de leur chef; il menaça de se faire sauter et obtint une c:ipitiilatiun honorable.

Le I I octobre l'empereur Nicolas f.iisait son entrée dans Varna.

Avant de quitter \ ania, l'empereur adressait le rcscrit suivant au comte de Voronzolï :

• A près avoir ofl'ert un juste tribut de reconnaissance ii Dieu , qui

Îiroiét.e la bonne cause, et qui vient de couronner les armes de la liissie d'un nouveau triomphe , je désire rendre hommai;!- à la mé- I moire i:c mon illustre prédécesseur qui a perdu la victoire et la vie, mais non pas l'honneur, sous les murs de la même ville de Y arna | que nous venons de conquérir. Ici a péri, conibatlant sous les drapeaux du Christ, le lils intrépide des Jagellons, Wladislas, roi de Pologne. Le lieu oii ses cendres reposent est inconnu; mais c'est dans la capitale de la Pologne que je veux honorer sa mémoire d'une manière convenable. Je destine .i cet objet douze canons turcs de ceux que noiisavons pris k \ arna. J'en fais présent a la ville de Varsovie, et je voui charge dfl les lui envoyer incessamment. Ces canons seront placés, d'après l'orarede Son Altesse Impériale, dans l'endroit qu'il jugera le plus convenable, en l'honneur du héros qui n'est plus cl de la brave armée riis.^e qui a vengé sa mort. Siijiié Nicolas. •

L'événement auquel l'empereur Nicolas fai.sail allusion mérite d'être rapporté. \\ ladislas 111 étail roi de Pologne; c'était en 1 113 , les Turcs avaient conquis déj.i une grande partie de l'empire grec, il ne lesliiil aux empereurs d'Orient que Constanlinople et quelques possessions environnantes; la Valachie et la .'Moldavie élaicnt menacées, Wladislas en était suzerain et avait intérêt à les défendre; il venait en outre d'épouser la fille d'Elisabeth , reine de Hongrie , et était devenu roi de ce pays. Cependant le sultan des Turcs, .Vlouiad, proposait uue alliance à YVladislas; mais le pape espérait réunir l'Eglise grecque à l'Eglise latine s'il pouvait amener les princes chrétiens à secourir l'empereur Paléologiie. Le roi de Pologne se laissa peisuader par le légat et un peu par son ambition, et il marcha contre les Turcs à la tête des Polonais et des Hongrois, ces derniers commandés par un homme devenu célèbre, Jean Hunyade, palatin de Transylvanie.

L'armée confédérée traversa le Danube près de Smcndria , llunyade envahit la Servie, traversa les Ralkans, au delà desquels Wladislas le rejoignit. Après une bataille dont l'hisloire polonaise fait tout l'honneur à l'armée polono-hongroise, celle-ci revint à Oleu d'oii elle était partie , et Mourad , obligé de passer eu Asie afin de soumette un vassal révolté, fil faire des propositions de paix; un traité fut conclu à Szejjedeii le 12 juillet 1144 et ratifié le 15. La Valachie elrtil réunie à la Hongrie, la Servie et l'Herzégovine étaient rendues il leur ancien prince Rrankowitch. Mourad payait en outre soiiaiitidix mille ducats pour la rançon de son gendre , Mamoud-Tuhélébi, fait prisonnier iiCunobizza.

YY ladislas avait été déterminé ii la paix par Hunyade et par Brankowitch, fort satisfaits des conditions, par le refus des autres princes de l'Europe de se joindre i> lui et d'entreprendre une nouvelle croisade contre les Turcs , et surtout par les dangers que courait la Pologne menacée par les Tatars, et qui pressait le roi de venir au secours de sa pallie.

Cette paix glorieuse et avantageuse tout k la fois fut donc conclue; le traité fut écrit en polonais cl en turc, et confirmé par serment le 4 août. Wladislas jura sur l'Evangile , -'\Iouiad jura sur le Koraii. Le sultan, persuadé que le traité serait respecté, que la paix jurée ne serait pas violée, passa en Asie.

Dix jours s'étaient à peine écoulés que le roi Wladislas se laissait persuader de recommencer la guerre, et prêtait un nouveau serment entre les mains du cardinal Cesariiii, au nom de ce que la religion callioliquc a de plus sacré, de violer le traité juré sur l'Evangile , et de mettre le siège devant Orsova le f septembre, llunyade se laissa persuader moins facilement, mais il finit par céder lors(|ii'on lui promit le titre de roi et la possession de la Bulg.irie après que cette province aurait été conquise; seulement il demanda (|ue la rupture de la paix fût ajournée jusqu'au moment oii les Turcs auraient rendu les forteresses de la Servie , ce qu'ils firent loyalement en observateurs fidèles du traité. Il était difficile de montrer plus de mauvaise foi que ne le faisaient les Hongrois et les Polonais.

A peine les forteresses étaient-elles remises aux Hongrois, qu'une nouvelle armée traversait le Danube, descendait par la vallée du fleuve, envahissait la Bulgarie, Hunyade marchant en avant avec trois mille cavaliers hongrois et des troupes valaques conduites ])ar Drakul, prince de Valachie , suivi par Wladislas roi de Pologne et de Hongrie, qui commandait ses troupes et un corps de croisés. Ces derniers, armés au nom du Christ, pillaient et incendiaient Ici églises grecques et bulgares.

Une llotle turque de vingl-luiil voiles , destinée à ai^ir dans le Danube, fut brûlée ; plusieurs places furent emportées d'assaut ou se reiidirenl; Varna fut prise, et Wladislas, eu mémoire de ce triomphe, fut surnommé le Varnanien.

Là s'arrêtèrent les exploits du roi de Pologne et du palatin de Transylvanie; Mourad, en apprenant cette trahison, quille l'Asie avec (|iiBranle mille hommes , traverse le Bosphore sur des vaisseaux génois eu payant un ducal jiar homme l'r.' francs), échappe à la flotte papale qui croisait dans les Dardanelles pour lui barrer le chemin, débarque en Europe .tr-ivcrse à marches forcées les Balkans, et vient asseoir son camp à moins d'une lieue de celui de W ladislas. Sur le front de ce camp il fait creuser un fossé, et sur le revers de ce fossé plante uue pique au bout de laquelle il suspend le traité violé par le roi et le palatin. Dernier appel à la justice au moment où les armes allaieit juger.

Le 1 1 novembre 1144 les deux armées étaient en présence, et une bataille des plus lerribles s'engagea. Au milieu de la mêlée, YVladislas s'élance du côté de Mourad ; les janissaires onvrcnl leurs rangs elles relcrnu'iil. Un moment après, la tête de ^\ ladislas était placée au bout d'une pique comme l'avait été le traité violé. Ce ne fut plus qu'un affreux massacre, il dura deux jours. Hunyade se retira ii marches précipitées avec les troupes valaques qui restaient, abandonnant les Hongrois. Un butin immense tomba cuire les mains des Turcs, cl dans ce butin se trouvèrent les archives de la couronne, que YVladislas avait dans ses équipages, et que l'on ne retrouva jamais. La tèic de Wladislas fut envoyée à Brousse, qui étail alors la capitale de l'empire ottoman.

(Quelques années après, Constanlinople tombait au pouvoir de

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Mahomet II; et c'en ^tait fait de l'empire grec. Wladislas n'avait que vinijt et un ans, son corps ne fui jamais retrouvé; longtemps on ne crut pas en Pologne à celle fin prématurée, qui fut suivie d'un interrègne de trois ans.

Tel fut l'homme dont l'empereur Nicolas voulait honorer la mémoire, d'abord au lieu même où il était tombé pour avoir faussé son serment, puis dans la capitale de celte Pologne que son aïeule avait démembrée, et dont il devait quatre ans plus tard achever de détruire la nationalité.

Sur ce rivage, les points les plus importants après Varna sont Baltchick, Kavarna, Mangolia et Kuslcndji.

Baltcliick est un beau port, abrité contre les vents du nord , dans une vaste baie. C'est un abri bien commode, et fréquenté par les navires que menace la tempêle; un port de refuge. Là se chargent en grande quantité les produits de la Bulgarie.

Kavarna n'est plus qu'une ruine l'aile par la guerre, et son port est à peu près abandonné ; il resté près de là , au nord, une forteresse génoise sur la pointe du cap de Kalagriah. Un peu au-dessus de ce cap il y a un phare à demi ruiné dont personne n'allume plus le feu.

Mangalia a été dévastée, comme les autres villes du littoral, durant la campagne de 1828 et l'tSO; les Russes ontentassé ruines sur ruines, comme s'ils eussent voulu détruire tous les centres de population et de résistance. Il falidra un demi-siècle de tranquillité et de prospérité à ce beau littoral aujourd'hui désolé pour retrouver son ancienne richesse.

Kuslcndji est l'ancienne Tomi des Romains lorsqu'ils occupaient le Pont-Euxin; c'est là que le poëte Ovide fut exilé pour avoir vu de trop près les mystères amoureux de la cour impériale, peut-être aussi pour avoir inspiré une passion de quelques jours à une femme de la famille de l'empereur. 11 y a à toutes les époques quelque chose d'analogue à la tour de iVesle, modifié suivant les mœurs du temps. De sa splendeur passée, de ses ])alais, de ses colonnades, de ses mosaïques, il ne reste plus que des ruines enfouies sous le sol que creuse la main des savants et des curieux pour en arracher les débris. C'est sur ce beau rivage qu'Ovide pleurait les jours écoulés, les amours oubliées ailleurs, et que la solitude lui peignait eu traits de feu.

C'est dans ces parages que l'escadre attendit l'ordre de commencer les hostilités; il fut apporté le 10 avril au soir par le vapeur anglais le Banshee, et il fut accueilli par des acclamations et des transports de joie; les marins illuminèrent leurs vaisseaux durant la nuit qui suivit, et les navires marchands qui passaient au large se diririgcant vers Constantinople ou les côtes d'Arménie purent voir briller les feux et entendre les chants guerriers des matelots.

Avant que cet ordre fût arrivé, mais après la déclaration de guerre publiée, un vapeur anglais, le Furious, accompagné d'une embarcation, se présenta le 6 avril devant Odessa pour en ramener les consuls de France et d'Angleterre; il portail pavillon parlementaire, et dès lors il n'avait à redouter, d'après les lois ordinaires de la guerre, aucune agression. Cependant, soit que les Russes se trompassent sur le caractère de sa mission, ce qu'il est fort difficile d'admettre, soit qu'ils fussent décidés à violer les lois respectées par toutes les nations civilisées, dans l'espérance de se ménager un triomphe facilg, ils accueillirent le Furious à coups de canon : sept boulets furent tirés sur lui.

Celte inqualifiable provocation décida les amiraux Hamelin et Dundas à prendre des mesures énergiques contre la ville d'Odessa, qui fut en effet bombardée quinze jours après. Odessa était il y a soixante ans un village tarlare, qui s'appelait Adgibey ; l'amiral de Ribas, suivant l'avis de Pierre l''"' de se rapprocher le plus possible de Constantinople, conseilla à l'impératrice Catherine d'y bâtir une ville, sa pensée fut comprise, cl Odessa s'éleva en amphithéâtre sur une colline.

L'émigration amena en Russie un homme héritier d'un grand nom, M. de Biclielieu ; l'empereur de Russie le nomma gouverneur d'Odessa en I8ii3; il y passa dix ans, y fonda les établissements publics, y organisa les services, attira le commerce par des mesures favorables. Lorsqu'en 1814 il quitta celte ville, elle avait trenle-cinq mille habitants.

Odessa est le grand entrepôt des blés de la 'Wolfaynie, de la Podolie et de la Crimée; c'esl là qu'ils s'embarquent pour venir dans la Méditerranée. Mais ce n'est pas la le seul objet de son commerce; on exporte par celle ville des laines, du suif, des fourrures, des toiles à voiles, des cordages, du goudron, du fer de Sibérie venant par le Volga et le Mon jusqu'à 'l'aganrog, ou travaillé dans les fonderies de Toula, à trente-six lieues de Moscou, dont les environs abondent en minerais.

Le port d'Odessa est formé de deux môles jetés très-avant dans la mer et divisé ii l'intérieur par d'autres môles plus petits. La rade est vaste et bonne. Son port peut abrilcr trois cents navires et comprend un port militaire cl lin pnit comiiiciTial. La ]iriiiulalioii est d'environ cinquante mille habitants; elle csl formée d'un quart de

Russes, les autres sont des Allemands, des Anglais, des Français, des Arméniens, des Polonais et des Juifs; tous vivent du commerce, et la guerre allait porter un coup terrible à leurs intérêts.

Odessa estdéfenduc par une forteresse et des môles fortifiés; les Russes, sous le commandement du général Osten-Sacken, y ont établi des ouvrages importants du côté de la mer et y ont réuni de vingt à trente mille hommes, les uns pour protéger leurs navires de guerre qui viendraient s'y abriter, les autres pour repousser une attaque par terre, si un débarquement de troupes alliées avait lieu.

C'est contre celle place que les escadres allaient opérer; voici sur le bombardement un extrait du rapport de l'amiral Hamelin :

« Ville de Parit, rade d'Odessa, 24 avril 1854. » Monsieur le misisthe,

» Les deux escadres se sont portées de Kavarna à Odessa pour exiger une réparation des autorités de cette ville au sujet de l'inqualifiable agression que les batteries du port avaient exercée contre une frégate et une embarcation anglaises portant pavillon parlementaire.

-1 Nos vaisseaux jetaient l'ancre le 20 avril à trois milles dans l'est d'Odessa, dont la rade est peu accessible à des escadres.

M Le 31, l'amiral Dundas reçoit une lettre datée du 14 que lui adressait M. le général baron d'OstenSacken, gouverneur d'Odessa.

i> Cet officier général adojilait pour sa défense un système de dénégations contraires à tout ce que nous avions recueilli non-seulement de la bouche du capitaine et des officiers de la frégate canonnéc, mais encore de celle des capitaines des bâtiments marchands mouillés sur la rade d'Odessa. 11 ne nous restait plus qu'à sommer catégoriquement M. le gouverneur de nous donner réparation du jirocédé dont il avait usé à l'égard d'un bâtiment des escadres combinées.

» Le délégué de l'empereur de Russie était seul coupable d'un attentat au droit des gens : c'était donc le port impérial seul, les magasins et les navires qu'il renfermait et les batteries qui les protégeaient de leurs feux que l'amiral Dundas et moi avions résolu d'attaquer et de détruire.

>- Le 21 avril au soir, le général d'Osten-Sacken n'ayant fait aucune réponse à notre sommation, l'attaque fut résolue pour le lendemain matin. Les deux frégates françaises le ]'auban, capitaine d'Herbinghen; le Descartes, capitaine Darricau, réunies aux deux frégates anglaises le Tiçjcr, capitaine Gifard, cl le Sam/ison, capitaine Jones, arrivent à six heures et demie du matin à neuf ou dix encablures de dislance devant la batterie du port impérial , qui leur envoie un premier coup de canon. Les frégates lui ripostent vivement; mais le calibre de nos bouches à feu étant plus fort que celui des balleries de l'ennemi, nos coups sont plus sûrs que les siens. Pendant que cette première lutte s'engage, le vaisseau anglais le Sans- Pareil mouille avec la corvette à vapeur le Hiçjhjlyer à la limite extrême de la portée de canon des batteries, non pour prendre paft au combat, mais pour servir d'appui aux frégates engai;écs. Au même instant la frégate à vapeur française le Moyador, capitaine de 'Wailly; la frégate à vapeur anglaise la Terrible, capitaine Cleverly; le Furious, capitaine Loring , et la Rétribution, capitaine Druminont, s'approchent du lieu de l'action pour y prendre part.

j) Le feu dure depuis une heure et demie lorsque la frégate le VaU' ban reçoit trois boulets rouges, dont un brise quelques rayons de ses roues à aubes, et les autres mettent le feu dans sa muraille à vent : les pompes sont en jeu pour éteindre l'incendie, mais vainement; un des boulets ronges a pénétré entre maille et brûle intérieurement la muraille de la frégate à petit feu. i\l. le capitaine de x'aisseau comte Bouët-Willaumez, chef d'étal-inajor de l'eseadre, arrive alors à bord du Vauban, qui a stoppé, et prescrit au commandant de cette frégate de quitter momentanément le théâtre de l'action et d'aller mouiller au milieu des escadres, afin d'en recevoir les secours nécessaires.

» Peu de temps après, la seconde division de quatre frégates à vapeur reçoit l'ordre de venir soutenir les trois premières frégates engagées. Les obus des sept frégates tombent comme grêle sur la batterie du port impérial, les magasins et les navires, où des symptômes d'incendie commencent à se manifester. Des batteries établies sur les hauteurs d'Odessa joignent leurs feux à celui des pièces du porimpérial. Non loin des frégates six chaloupes anglaises se rapprot chent de ec |)ort dans la partie nord-ouest du môle où l'enneiiu n'a pas établi de bouches à feu , et lancent force fusées à la Congrève qui paraissent produire fort bon effet.

1) A midi le Vauban, qui a éteint son incendie, rallie les autres frégates.

» A une heure l'incendie est complètement déclaré dans les magasins et casernes du porl impérial; les toitures s'écroulent, la poudrière de la bittcric de ce port saule en l'air.

» L'œuvre de dcslruction du pon impérial marche rapidement sous les coups redoublés des frégates, qui profitent du désordre occasionné a terre par l'explosion de la poudrière pour s'avancer de deux encablures et foudroyer plus ])roiiipteinent une douzaine de petits bâtiments russes renfermés dans la darse. Les bouches à feu du port de commerce rccommciiccnl alors sur nos frégates un feu asiCï

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vif, aviquel vient se joindre celui des mortiers «établis sur les hauteurs d'Odessa. Mais les fréyates n'en accélèrent pas moins leur œuvre de destruclion. Un instant le feu d'une partie de ces frégates change de direction pour forcer a la retraite une batterie de campagne que l'ennemi a établie à leur droite sur la plage dont s'étaient approchées les chaloupes lançant les fusées k U Congrève. A quatre heures celte batterie, mise en déroute, s'est repliée dans l'intérieur après ivoir été cause de l'incendie qu'allument les obus dans queUiues maisons d'un village. Tous nos coups sont alors diriges contre les bâtiments russes encore à flot dans le port impérial et que les flammes ne lardent pas à dévorer à leur tour vers quatre heures et demie. Bref, la destruction de ce port est complète : celle de la ville d'Odessa, en ce moment ii notre merci, ne tarderait pas à suivre, si nous en fiisions le signal à notre escadre de bâtiments ii vapeur; mais le but que nous avions en vue est atteint complètement, et c'estau contraire le signal de cesser le feu et de rallier nos pavillon^ que l'amiral Uundas et moi taisons à ces bâtiments.

combat, durent se borner ii enlever un certain nombre de navires marchands portant pavillon moscovite, et deu\ vaisseaux sur lesquels se trouvaient huit cents soldats russes qui furent faits prisonniers. La croisière n'eut à regretter que la perte du Tiijer, frégate anglaise de seize canons, qui, par un brouillard épais, s'échoua le I I mai, à si\ milles à l'ouest d'Odessa, fut canonnée et prise par les Russes. Le capitaine GitTard, qui avait pris part au bombardement d'Odessa, fut grièvement blessé sur le Tiyer, fait prisonnier et mourut qucl(|ues jours après.

Au '20 mai , les escadres combinées étaient mouillées devant Baltchik. La flotte française se composait, au 2S mai, de 20 bâtiments sous les ordres du vice-amiral Hamelin et auxquels allait se joindre l'escadre du vice-amiral liruat, composée de G vaisseaux et de 3 corvettes.

La flotte turque comptait 21 bâtiments dont 9 vaisseaux de ligne.

Les forces russes obéissaient à un phtn arrêté, consistant a gagner du temps sans combattre , pendant que l'armée du Danube conti-

Revue d'Omer-Pacha à Schoumia.

» Tel est le châtiment que nous avons cru devoir infliger non à la ville, mais aux autorités militaires d'Odessa en raison de l'attentat dont elles s'étaient rendues coupables à l'égard d'un de nos bâtiments portant pavillon parlementaire. Ni les trente mille hommes de la garnison d'Odessa, ni les soixante-dix canons de sa forteresse et de ses batteries n'ont pu préserver le port impérial du désastre que nous lui avions réservé en le faisant attaquer par nos frégates à vapeur. >' Le Uescaries a reçu cinq boulets, et /e VauLau et le Moi^ador chacun quatre; le V'auhan a eu à regretter deux hommes tués et deux hommes blessés par suite d'un accident arrivé à une de ses bouches à feu.

• Un pareil résultat, monsieur le ministre, atteste hautement l'immense supériorité de calibre et de tir des bouches à feu de nos frégates â vapeur sur celles de l'ennemi; et si l'art suprême de la guerre consiste a faire beaucoup de mal sans en recevoir, jamais semblable maxime ne reçut une plus complète applicition.

M Signé Hamhlin. »

Après l'afTaire d'Odessa, les flottes combinées croisèrent eir face de Sébastopol, de Kalla et sur les cotes de Circassie; quelques vapeurs détachés allèrent visiter les côtes d'Arménie; la flotte russe se tint constamment a l'abri des formidables forlilicalions de Sébastopol ou dans le détroit de Kafla; les croiseurs, ne pouvant l'attirer à un

nuait à avancer. Elles couvraient Nicolaicf et Sébastopol , en même temps qu'elles étaient protégées par les canons de ces places.

A droite d'Odessa, en regardant au nord, le Dnieper forme à son enilioucluire dans la mer PVoire un immense lac ou lAtnen couvert du côté du large par un long et étroit promontoire qui s'étend parallèlement au rivage , et à l'extrémité duquel est Kimburn. C'est dans ce Limen, entre le Dnieper, le Bug et près du confluent de celui-ci avec l'ingul Weliki , que se trouve Nicolaièf, abrité des vents du sud et de l'ouet.

Nicolaièf est un grand chantier de construction de marine militaire, un des plus importants de la mer Noire ; il est en effet admirablement situé ])our recevoir les bois et les matières premières, soit par la mer, soit par les trois grandes rivières près desquelles il se trouve placé, et par les nombreux affluents du Bug.

Ce port est défendu par deux forteresses avancées, celle d'Otchakolï et celle de Killbouronne ; en outre, une route stratégique, sur laquelle on a élevé des ouvrages en terre propres à recevoir des batteries mobiles, domine la ville du côté du Bug et coinj)lète sa défense.

On estime la population de Nicolaicf à trente mille âmes. Il y a là cinq grandes cales couvertes, sur les eaux de l'ingul, abritant toujours un assez grand nombre de bâtiments en construction ; on J

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comptait au mois de février dernier 7 vaisseaux, 5 frégates à vapeur, 6 à voiles, 14 corvettes, bricks et avisos, plus ou moins avancés.

Sébastopol est un des plus grands établissements maritimes et une des plus fortes places qui existent. Elle est située un peu à l'ouest de la vaste pointe de la Crimée, qui s'avance dans la mer Noire comme un triangle échancré d'un côté par la baie de Sébastopol et celle d'Aloulab qui y confine. Lorsqu'on vient de l'est, il faut doubler Je cap de karadzé-Bouroun, que borde un immense récif, pour arriver à Sébastopol et aux trois ports qui sont dans sa baie. Son mouillage, de quatre milles de longueur sur un mille de largeur, est enveloppé de hauts rochers taillés a pic, dans lesquels des anses naturelles ont été utilisées pour former le port de quarantaine et le bassin de carénage des navires du commerce. L'eau y est profonde et permet aux plus grands bâtiments d'y aborder à quai.

Depuis les balises qui indiquent la passe du port jusqu'à l'entrée

de quatre-vingts pièces, battent la pointe est de l'entrée de l'arsenal.

Au nord, près du télégraphe, viennent successivement une batterie en terre, à mi-côte , de di\-sept pièces , puis le fort Constantin, de cent quatre canons; plus loin , à l'est , un fort de quatre-vingt-dix canons, et enfin au sud, sur un cap, deux batteries de trente-quatre canons croisant leur feu avec celui du cap Paul.

Les casernes, le parc d'artillerie, les ateliers de réparation des vaisseaux, sont groupés autour de l'arsenal. Toute la flotte de Sébastopol, de vingt a vingt-cinq vaisseaux, peut se mettre à l'abri dans l'arsenal, dont l'entrée, défendue par les deux forts Nicolas et Paul, peut être rendue infranchissable par une ligne de vaisseaux embossés.

Le bassin oii l'on radoube les vaisseaux a été établi de manière à servir de défense au besoin. Il est situé à l'est de l'arsenal et entouré de cinq formes ou petits bassins contenant chacun un vaisseau. Ces formes sont remplies par un courant d'oau qui descend de la montagne; elles sont à écluses à sas et les vaisseaux sont toujours trèsélevés au-dessus du niveau de la mer, en sorte qu'on pourrait les

Les Russes ab iniiunnciit Ht^iloutc-ra'é.

de l'arsenal , sur un mille de longueur, tous les petits promontoires avancés sur la mer sont garnis de forts en pierre casemates et à double étage, ou de batteries en terre, batteries et forts dirigeant leur feu vers le port. Au nord, un fort étoile placé sur une éminence bat la mer et les abords de la rade ; au sud, un autre fort protège la ville. Un camp retranché, situé au sud, dans une bonne position, et quatre casernes fortifiées surplombant les établissements de la marine et le parc d'artillerie complètent le système de défense dont voici les détails.

En approchant de la passe, on rencontre d'abord, au sud, un fort à double rang de batteries en terre, arme de cinquante canons de gros calibre, et la batterie dite de la quarantaine, armée de cinquante et une pièces. Au sommet de la colline, à l'ouest de la haie de la quarantaine, est le fort étoile qui dirige vers l'entrée de la rade cinquante embrasures armées de pièces.

Sur le cap Alexandre s'élève le fort du même nom, composé d'une tour en pierre à deux étages de batteries casematées et d'un front dirigé pour battre la passe; sur la plate-forme est une batterie a barbette, (-'e fort a soixante-quatre canons. Les autres forts casemates sont dans le même système.

En continuant ])ar le sud, vient le fort Saint-Nicolas, armé de cent quatre-vingt-douze pièces, flanqué a droite et à gauche de deux forts, l'un regardant la passe, l'autre battant le parcours îles vaisseaux depuis l'entrée jusqu'à l'arsenal. Derrière ce fort, les batteries Paul, armées

armer et les faire servir ;i la défense. On estime qu'il y a mille canons a Sébastopol '.

KalTa est à l'est de celte même i)ointe de la Crimée, un peu avant le détroit qui conduit à la mer d'Azof ; c'est l'ancienne Théodosie. Son port est bon, très-tréquenté par les vaisseaux du commerce et défendu par des fortifications considérables.

Tels sont les parages oii croisent les deux escadres de France et d'Angleterre, les villes qu'elles ont à défendre, les fortifications qu'elles ont à attaquer.

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