CHAPITRE X
Les blessés. — Le louave et les deux Russes. — Détails fournis par le rapport de .M. Blanchot. — Nécrologies des généraux de Mariilles, Rivet, Saint-Pol et de Ponlevès. — Le colonel Cassaigne. — Dévouement et mort du lieutenant Pon^in. — Mort de M. de Cornalin. — Les deux frères de Ligoeville.
A tant de félicitations se mêlaient de pénibles regrets. Il y avait de nombreux blessés à secourir, de nombreux morts à enterrer.
Les blcsiés , sans distinction de nation, furent recueillis avec la plus lionorablc liunianité. n Nous avons été témoin, raconte )I. Lauiiuy, d'un fait qui montre le bon cœur autant que le bon sens de nos troupes. Le matin de l'incendie, un zouave pas&ait, se dirii;eant vers l'ambulance. Il avait un coup de l'eu à la jambe gauche, et il marcliait appuyé sur un fusil. 11 accompagnait deux l'usses plus gravement blessés que lui, et il s'occupait d'eux avec une grande sollicitude. Tantôt il s'arrêtait )iour arranger un ]<ctit pansement provisoire qu'il leur avait fait; tantôt il coiumandait balte et leur donnait à boire dans une gourde qu'il avait sur lui. 11 accompagnait tout cela de bonnes paroles, dont les soldats russes ne comprenaient pas le sens littéral, mais dont au son de sa voix ils appréciaient la portée bienveillante. Lorsque nous ]>assânies, il faisait boire le plus jeune des deux Russes, qui paraissait aussi le plus souffrant, et il lui dit, en lui soutenant le bras, cette phrase militaire que nous avons retenue et qui montre tant de bon sens : « Buis, bois, mon vieux. Ce n'est pas de votre faute, à vous, ce qui est arrivé. Vous avez fait votre devoir de soldats. Vous êtes de braves gens connue nous. »
D'après le rapport de l'intendant, M. HIanchot, il était entré dans les anibiibinccs, après la journée du 8, 4,472 blessés français, dont 21 2 cBieiers, et 5.')4 blessés russes. Il avait fallu l'activité, l'expérience et le dévouement de tous pour que le service se fil conx'enablement dans celte circonstance tout exceptionnelle. L'enlèvement des blc.rsés avait été efl'ectué avec toute la promptitude qu'il était possible d'y mettre, dans un dédale de tranchées labourées par une grêle de projectiles. 3,000 houiiues environ avaient été rapportes dès le 8.
-Vux attaques de gauche, oit le terrain permettait d'envoyer les mulets de cacolets presque jusqu'au lieu du combat, l'enlèvement avait été très-rapide; il était beaucoup plus difiicilc à la droite, dans les ravins profonds cl presque inaccessibles; là, les blessés devaient être forcément transportés sur des brancards ii une énorme dislance, cl les bras manquaient ; la nuit venue, le combat durait encore, et les dei-niers .soldats tombés arrivèrent à l'ambulance le 0 dans lu matinée. Le soir, tous, malgré leur grand nombre, avaient reçu un premier pansement ; les opéiations les plus urgentes avaient été faites. Les médecins se multipliaient; cinq d'entre eux furent blessés : MM. Didiot. liage, Iluard, Uarcy etGoinard.
« IVous avons aujourd'hui dans nos ambulances de Crimée, mandait M. lilanchot au ministre de la guerre, à la date du 11, 10,520 hommes, dont ZTi biliciers. Le service y est assuré d'une manière complète, et nous eQ'ectuerons nos évacualions sans précipitation et avec le plus de régularité possible. Dans la prévision des événements qui se sont produits, j'avais fait augmenter considérablement les moyens de l'ambulance de Kamiesch, qui avait reçu ii l'avance le trop-plein des ambulances divisionnaires, et sur laquelle il a été possible de dirifer encore 1,000 blessés après le combat : le chiffre de ses malades s'élève aujourd'hui à 1,500 très-convenablement installés sous des baraques, et le service s'y trouve parfaitement assuré, grâce au concours de il. le vice-amiral commandant l'escadre, qui, sur ma demande, avait bien voulu faire débarquer à l'avance et mettre à ma disposition 12 chirurgiens de la marine.
» MM. Dondurand cl Le Cauchois-Feraud, intendants des l*' et 2"= corps d'armée, m'ont admirablement secondé. Ils axaient pris les dispositions les meilleures. Ofliciers de santé, fonctionnaires de l'intendance , officiers d'administration, officiers cl soldats du train des équipages, infirmiers, tous ont fait leur devoir avec le dévouement le plus louable et le plus complet ; et dans celle journée si glorieuse ]iour nos armes, le service hospitalier et le service administratif ont dignement rempli la tâche qui leur était conhée. u
Cinq généraux étaient restés sur le champ de bataille : MM. de Marolles. Rivet, Saint-Pol , Breton et de Ponlevès.
En voyant les Anglais débondes, le général Pélissier avait donné ordre de porter de Alalakolï une colonne sur le flanc droit de l'enlieiiii ; l'explosion d'une mine arrêta la marche de celte colonne, et de iMarolIcs, qui la commandait, fut lancé en l'air, mis eu pièces, déchiqueté, englouti, sous des débris d'hommes ou de murailles. Ou ue retrouva trace ni de son corps, ni de ses vêlements.
iSé le 18 janvier 1808 à Batavia, de parents français, élève de Saint- Cvr eu lS.i4, Louis-Uoijer de Maiollca avait fait ses premiéies armes
en Espagne. Il entra comme capitaine aux chasseurs h pied lors de la formation de ce corps , puis il servit en Afrique et en Italie, où il pril part au siég'c de Rome. Le 1''' mai 1854, il fut nommé colonel du 2" régiment de voltigeurs de la garde impériale et se lit remarquer par son intrépidité dans les combats de nuit livrés sous les murs de Sébastopol les 22, 23 et 2i mai. Il était depuis un mois seulement général de brigade quand il est mort glorieusement dans l'assaut du 8 septembre.
Le général Ri\-el, aide de camp du général de Salles , fut tué dans la tranchée oii il se trouvait avec les colonnes d'assaut, devant le bastion central.
Marie-Constant-Alphonse Rivet, de même que de Marolles, était né à l'étranger, de parents français; il vil le jour à CoWcnlz ( Prusse) le 1 .S janvier 18 lO. 11 fut admis en 1829 ii l'école polytechnique, d'où il sortit pour entrer à l'école d'application de Metz. Lieutenant d'artillerie, puis capitaine et officier d'ordonnance du général Kugeaud , il passa en 1844 dans la cavalerie indigène d'.\lgérie en qualité de chef d'escadron ; la bataille de l'isly lui fournit une éclatante occasion de déployer son courage cl sa capacité. Devenu lieutenant-colonel du 2' chasseurs d'Afrique, il dirigea quelque temps après le bureau central des alTaircs arabes et fut nommé colonel du S'= hussards en 184S. Quatre ans après il était général de brigade et quittait la subdivision de la Charente pour retourner en Afrique , oii il remplit les fonctions de chef d'état-major général. Au commencement de celte année, il se rendit en Crimée pour y occuper le poste de chef d'étalniajor du 1"^ corps, et se distingua, le l'r mai, à l'attaque du bastion du mât.
Jules de Saint-Pol fui tué d'une balle au cou. Il était né à Reiras, le 14 décembre 1810, était enlré à Saint-Cyr en 1827. Ayant fait la campagne de Belgique en 1831, il resta , avec l'autorisation du gouvernement français, attaché au !"■ régiment de ligne belge. En 1837, il fut désigné pour prendre le commandement d'une compagnie du 3" régiment de chasseurs h pied, et un arrêté du roi Léopold le nomma, le f'^juillet 1837, capitaine au 3° régiment de ligne; un autre arrêté royal du 30 novembre 1839 le remit à la disposition du ministre de la guerre de France. En 184 2 il était capitaine de zouaves; en 1S51 il fut envoyé en Italie, comme chef de bataillon au 7' de chasseurs à pied. Nommé lieutenant-colonel , il fit en 1852 l'expédition de Kabylie à la tête du 2' régiment de la légion étrangère; devenu colonel, il commanda en cette qualité, en Crimée, le 3" de zouaves, et le 17 mars 1855 il était promu au grade de général de brigade ; il s'était fait remarquer par sa bravoure, le 7 juin, à l'attaque du mamelon Vert.
Le général Ponlevès ( Louis-Jean-Baptistc-Edmond) fut atteint de deux balles et d'un éclat d'obus en conduisant une des colonnes d'attaque à l'assaut de la courtine, entre MalakuU'etle petit redan du carénage. U tomba sans connaissance et reçut de nouvelles blessures pendant que M. Lainy, son aide de camp, cherchait à le relever, secondé par quelques soldats de l'escorte. Ce fut au milieu du plus grand danger qu'on parvint à le conduire à l'ambulance du quartier général, où les médecins reconnurent hiculol qu'il n'y avait aucun espoir de lui saux'er la vie.
Quoique ses membres inférieurs fussent atteints de paralysie, le général de Ponlevès ne mourut que le 9, à dix heures du soir. Dès qu'il fut revenu de son évanouissement, il s'occupa de ses dernières dispositions avec un calme qui dénotait la force de son caractère. Il reçut l'extrêuie-onction ; puis il donna les instructions relatives à la vente de ses chevaux, de ses équipages, dont il voulut que le produit fût consacré à de bonnes oeuvres. U chargea son aide de camp de transmettre à sa famille tous les détails de sa mort et des souvenirs précieux; il n'oublia pas non plus les pauvres de Marseille, sa ville j natale, et plus particulièrement ceux de Saint-Charles, sa paroisse. Il était né le 24 juin 1805. Sorti de l'école de Saint-Cyr eu 1824 , il lit la campagne d'Espagne, entra comme lieutenant dans la garde royale, jiuis servit longtemps en Algérie avec distinction. Eu 1849, il passait à l'armée d'Italie cl était nommé, la même année, colonel du 75" de ligne; général de b.'igade en 1854 , il partait, au mois de juin dernier, pour l'armée d'Orient, à la tête de la 2" brigade de la garde impériale.
Les obsèques du général Ponlevès furent suivies par un nombre considérable d'officiers et de soldais, qu'émurent jus.{u'aux larmes les adieux touchants qu'adressa au délunt un de ses amis, M. Paris, intendant militaire de la division de la garde :
« Nous rendons les derniers honneurs ii uu général de la garde impériale tué sur la brèche.
u Nous ne sommes pas seuls appelés à remplir ce pieux devoir.
u Dans les autres divisions comme dans celle de la garde, la foule se presse recueillie autour de ces grands morts que la parole humaine ne saurait assez louer.
li Pour moi, je viens vous entretenir de celui qui vivait, il y a peu de jours, au milieu de nous, calme et souriant dans les plus mauvais jours comme dans les meilleurs ; ferme mais bon dans les obligations du service, alVable dans les relations de la vie privée, brave soldat, chrétien fervent, yentilhoiume par le cœur comme il l'était par le sangi à ce puriiuil vous avez rccouuu le général de l'ouievès.
)) Louis-Jean-Baptiste-Edmond de Pontevès sortit de l'école militaire en lî'24; quelques années plus tard il passa dans la garde royale ; il servait en 1832 avec le grade de lieutinanl dans le 4' de ligne.
)» Je le connus alors, et le connaître c'était l'aimer : il était jeune, ardent, chevaleresque; il entrait dans la vie militaire avec deux qualités qui sont le plus sûr garant de succès dans notre carrière : le culte de l'honneur, le culte du dtvoir.
j) Telle fut sa devise en Espagne, en Afrique, à Rome, partout où s'est fièrement montré notre drapeau. Cette devise fut la sienne partout et jusqu'à son dernier jour... Jour de deuil et de larmes , si nous pensons à ceux qui ne sont plus ; jour de gloire, jour de triomphe, si nos rejjards s'arrêtent sur ces remparts qni fument, sur celle ville qui disparait , comme pour apprendre au monde que le bras de la France c'est le bras de Dieu, quand il se lève pour protéger le faible et pour frapper le fort.
)j Le bras de Dieu ! puisse sa bonté te recevoir dans sa grâce! puisset-il accueillir ce cri , dernière expression de nos inconsolables regrets! Adieu, de Ponlevès, adieu, noire ami! »
Le cœur du général de Pontevès fut embaumé et rapporté à Marseille par le commandant du Friedlaïul, et déposé dans la sépulture de la famille.
Le colonel du 37" régiment d'infanterie, Louis-Adrien Cavaroz, eut la cuisse fracassée par un boulet, et mourut des suites de l'ampulation.
Le colonel Cassaigne, aide de camp du général Pélissier, eut la tète emportée par un boulet en observant la place par-dessus le parapet de la redoute Brancion. Il fut enterré à côté du commandant Lefebvre, du capitaine Ducosde Lahitteet du capitaine de Labussière. Une foule considérable assistait à leurs funérailles, el quand les cercueils eurent été disposés dans les fosses, le général Pélissier prononça leur oiaisou funèbre eu ces termes :
« JIessieirs ,
» Quelque grand que soit un triomphe , quelque beau que soit un succès, ils sont toujours bien douloureux, quand il faut qu'ils soient achetés par de si grands sacrifices.
» Le corps d'état-major, auquel je m'enorgueillirai toujours d'avoir appartenu, vient de faire des perles bien cruelles et que nous ne saurions trop déplorer : le capitaine Laboissière, le capitaine de Lahitte, le commandant Lefebvre et le biave colonel Cassaigne, tous les quatre, officiers pleins de jeunesse et d'avenir, tombés eu face de l'ennemi, victimes de leur dévouement au devoir. IVous les regrettons tous, messieurs; mais permettez-moi de regretter davantage le colonel Cassaigne, qui fut mon aide de camp, Cassaigne qui m'a toujours accompagné dans ma carrière d'oBicier général et qui devait continuer à me suivre dans mon existence militaire ; Cassaigne que j'aimais comme un fils, et qui devait un jour me fermer les yeux, c'est moi qui viens l'ensevelir aujourd'hui.
» La mort du colonel Cassaigne est non-seulement un grand deuil poi;r mon cœur, c'est une grande perte pour le pays, un grand mal- Lcur pour l'armée, où ses émincntes qualités l'appelaient un jour à esercer le commandement et à rendre les plus grands services. »
Le général, sulVoqué par la douleur, nç;put ajouter que quelques mots : n Pleurons-les tous, messieurs, séparOns-nous. w
^]. Ponsin, sous lieutenant, porte-drapeau au 39" de ligne, fut victime de son dévournient. Apercevant un capitaine au milieu des blessés, entre les tranchées et îtlalakoll', il demanda quatre hommes de bonne volonté et partit avec eux : ils parvinrent jusqu'au capitaine et l'enlevèrent , mais le chef de cette petite expédition d'humanité ëlait resté sur le terrain.
La mort de M. de Gornulier, qui commandait un bataillon de chasseurs il pied de la garde impériale, a élé racontée d'une manière saisissante tlans une lettre de !\1. Uumbert de Lambillon, officier d'étalmajor. \ oici celle lettre, datée du 1 1 septembre :
ti Je comptais vous écrire ce malin, comme je vous l'ai promis dans une lettre écrite à la hàle hier, afin de vous donner quelques détails sur la n'.ort de i\l. de Cornulier. iMalhcureusement nous avons eu une alerte ce malin, cl nous avons élé courir pendant six heures consécutives par monts et par vaux sous une pluie battante. Le courrier est parti; mais on doit, je crois, envoyer un homme à cheval qui arrivera peut-être encore ii temps.
1) M. Alfred de Cornulicr-Lucinière a été tué entre midi et demi et une heure de l'après-midi. L'assaut donné à Jlalakolï, ii midi précis , avait réussi; ce n'avait pas élé l'affaire de son bataillon, qui n'avait pas encore donné. Mais vers les midi et demi la division Dulac, qui avait assailli le petit redan a droite de Malakolïet avait d'abord réussi, se trouve tout à coup rejiousséc par des forces considérables et abandonne le petit redan. C'est en ce moment critique que l'ordre fut donné au bataillon de chasseurs à pied de la garde impériale placé en réserve de rétablir la face des choses. 11 a ii traverser cinq et même six ])arallèlcs ou plutôt lignes de tranchées françaises avant d'arriver sur la batterie russe dite batterie noire, située entre IMalakoff et le petit redan. Il franchit immédiatement au pas de course et sous un feu des plus vifs de mitraille et de balles toutes CCS UitlivUvP pUiuïd de uoâ ivlUuU; il iùm (lau:> cv trajet ^uçhjues-
uns des siens; M. Gaulier de la Grandicrc, l'adjudant-major du bataillon , des environs de Nantes, a le bras cassé d'une balle et continue toujours pour aller se faire tuer plus loin, deux ou trois secondes avant M. de Cornulier.
"Quant au commandant, toujours le premier et ne souffrant pas que quelqu'un 1^ devance, il arrive enfin sur le parapet des Russes, à l'endroit dit batterie noire. Il était suivi par ses sapeurs et par les officiers de son état-major; il arrive le premier sur le parapet A peine y est-il , que , levant son sabre en l'air, il se tourne vers ses chasseurs et leur crie : En avant: Il n'a que le temps de prononcer en a..., et le reste du mot expire sur ses lèvres; il venait de recevoir une balle dans le côté gauche à la ceinture, ii deux pouces à peu près au-dessus et en avant de la hanche gauche. Il est immédiatement tombé du parapet, du côté de nos lignes, dans le fossé; la mort, d'après le dire du docteur, a élé instantanée et sans aucune souffrance. Le bataillon de chasseurs de la garde, sur mille combattants environ, a eu quatre cent cinquante hommes hors de combat. J'ai vu enterrer quatre officiers, d'autres sont mourants à l'ambulance.
» De Cornulier avait sur sa figure , après sa mort, un air de sérénité ineffable ; il était aussi calme que s'il avait paru dormir ; son bras droit était encore tendu comme lorsqu'il avait brandi son sabre, et son bras gauche, encore à moitié plié, avait la position qu'il occupait lorsqu'il montrait de la main gauche les Russes a ses soldats.
« Il est mort au moment de jouir de son triomphe, car ^on bataillon a été admirable, et ses officiers qui ont été blessés ;i côlé de lui nous disaient : Dans cette journéc-là il a été géant! Au reste , avant de se porter en avant et pendant toute l'affaire, il avait un calme et un sang-froid effrayants; les officiers, les hommes se le montraient dans la tranchée, quelques minutes avant sa mort, voyant, sans même daigner tourner la tète, les bombes et les obus éclater à côté de lui. C'était un de ces hommes rares dont le sang-froid et l'énergie croissent avec le danger. Il n'était que depuis dix-sept jours à ce bataillon de la garde, et déjà il était aimé de tout le monde. J'ai entendu un soldat dire à un de ses camarades en parlant de lui : C était un bien brave homme ; il était le père du soldat comme le maréchal Biigeaud. Un colonel avait dit, il y a quelques mois : « t:ornulier est un homme exceptionnel ; rappelez-vous ce que je vous dis : s'il n'est pas tué ici, c'est un homme qui marquera en France! »
M. Albert de Ligneville, lieutenant au 11" de ligne, nommé chevalier de la Légion d'honneur après la prise de Sébastopol , eut à remplir un devoir aussi triste que périlleux, celui d'enlever du milieu des morts le corps de son frère Henri, capitaine au premier régiment de zouaves. « Hier à midi, écrivait ce brave lieutenant à sa famille le 9 septembre, la colonne d'assaut s'est élancée sur Malakoff; le 1^'' zouaves était en tête; il pénètre dans l'ouvrage, et un quart d'heure après ce brave Henri, en entrainant sa compapiiie pour repousser un retour de l'ennemi, est tué d'un coup de pistolet par nu officier russe. Il n'a eu que le temps de dire en tombant : Ma mère , mun frère !
» Aussitôt que j'ai appris le malheur qui nous a tous frappés si cruellement, ma première idée a élé d'aller rechercher le corps de mon frère , que j'ai retiré moi-même d'un monceau de cadavres... m Henri de Ligneville n'était âgé que de vingt-six ans ! Que d'aulres victimes mériteraient une mention spéciale ! que de vaillants officiers trouvèrent la mort sous les balles et la mitraille des Russes, après des actes d'intrépiiité qui furent perdus dans l'affreuse mêlée, ou dont les témoins oculaires De sont plus là pour les attester !