CHAPITRE XII
Nouveaux détails. — Entrez sans frapper I — La rue Catherine. — Bric-à-brac. — La maison du général Bazaine. — Toilette des dames. — Le vaisseau do bronze. — Les amazones. — L'église Catherine. — Cafés improvisés. — Matériel trouvé dans Sébastopol.
Un correspondant du Journal de Constant inople trace ainsi le tableau de Sébastopol, qu'il visita le 12 septembre :
n J'y suis entré par la brèche faite au bastion central. Elle donne sur un faubourg assez long dont la voie principale débouche sur la rue Catherine, une des plus larges, une des plus belles de Sébastopol.
" La première chose qui m'ait frappé, c'est la perfection apportée dans les travaux russes. II m'a été difficile de comprendre comment, avec ce fini d'exécution , leurs batteries avaient été plus abîmées que les nôtres, car la différence était saisissante.
u Le spectacle qui s'oftVità mes yeux au delà des ouvrages fut celui de la plus profonde destruction. Le sol était pavé de projectiles, boulets, obus, têtes de morts, biscaïeus; j'ai vu même plusieurs bombes qui n'avaient pas éclaté.
» Je n'allai pas loin sans rencontrer l'esprit français gravé en lettres majuscules au milieu des manifestations de la colère des alliés. Le premier établissement ouvert à Sébastopol était une cantine. La maison qui abritait le marchand et les rafraîchissements avait été tellement maltraitée, qu'il ne restait à la porte qu'une planche soutenue par un miracle d'équilibre. Sur celte planche, obstacle à peu près semblable à celui d'un manche à balai planté au milieu du seuil, on avait écrit à la main : entrez s.\ss frapper!
» Le long de la rue Catherine, les soldats français, campés au pied des maisons, sous leurs tentes, jouaient au bouchon; autour d'eux, dans la rue, étaient éparpillés des meubles surchargés de dépouilles de toute nature et pour la plupart à moitié brûlés par les flammes. Les principales pièces de ce bric-à-brac étaient des pianos; on les avait encombrés de médailles, d'images de saint.';, de gravures passablement lestes, de casques de soldats, de chapcriux de femmes, de vieux vêtements... cette friperie était dans le plus pitoyable état.
»I1 faut dire que les maisons d'oii toutes ces choies sans nom étaient sorties n'étaient guère en meilleures conditions : sur dix, septélaieut écroulées ou brûlées, deux menaçaient ruine, la dernière, plus privilégiée que les autres, ne comptait qu'une bombe et une demi-douzaine de trouées faites par les boulets. La solitude des quartiers occupés par les troupes était effrayante.
» Je passai devant la maison oîi s'était établi le général Bazaine : c'est un petit cottage assez respecté des boulets et des bombes, et d'un aspect fort riant. Le général Bazaine avait d'abord voulu s'établir dans un grand bàlimeut appelé la maison Verte, et qui n'élail autre qu'une maison d'éducation pour les jcuucs filles; mais ce bâtiment avait été si cruellement éprouvé, qu'on pouvait craindre au moindre choc de le voir s'écrouler au milieu des décombres.
>i L'église principale et le fronton du théâtre étaient encore debout.
)■ J'avais hâte d'arriver aux quais. Là le spectacle était grandiose. J'avais en face de moi la partie nord , sorte de montagne aux flancs arides, escarpée sur plusieurs étages et venant mourir sur une berge élevée un peu au-dessus de la surface de la mer; à ma gauche était le fort de la Quarantaine, complètement détruit par la mine ; à ma droite, des fortifications qui n'offraient plus qu'un monceau de ruines; plus loin, le port où tous les bâtiments russes, coulés à fond, ne laissaient apercevoir que l'extrémité de leurs mâts. Le vaisseau les Douze-Apôtres seul avait un gaillard au-dessus de l'eau, mais dans quel état!.. Au fond du port, un petit vapeur échoué ne montrait aux regards que sa roue de bâbord.
» Au delà du port s'étendaient les faubourgs militaires, les arsenaux, les docks ; un petit amas de maisons, <|ui me paraît avoir été soustrait au canon et à l'incendie; enfin .Malakolï, dominant toute la ville et suspendue au faîte d'une colline dont le versant occidental descendait presque à pic sur la ville. Ce simple coup d'œil m'a révélé le secret delà retraite des Russes : la position de Malakolï gouverne toute la partie sud de Sébastopol.
» Comme je vous l'ai dit, les rues, à mesure qu'elles se rapprochaient de la mer, étaient hérissées de barricades faites avec des pavés empilés avec soin, au milieu desquelles on avait pratiqué des créneaux et placé des pièces de cauipagne restées entièrement intactes ; partout la ville attestait la rvsistauce désespérée à laquelle l'euuemi
HISTOinE DE LA GUERRE D'ORIENT.
s'ëtail prcpan' et que la violence de notre attaque l'avait empccbé de mettre a cicoution. >
On écrivait nu iiiême journal, le 18 septembre : « Définis la prise de Si'bastnpol , tout , dans la ville comme dans le camp, t»t retombé dans la plus profonde tranquillité , si bien que nos oreilles, liabituécs depuis si lonijtcnips au Tracas de la canonnade, aux éclats du bombardement, ne peuvent se faire au silence qui leur a succédé et nou» laisse dans la position d'hommes dont toutes les habitudes routinières sont désorganisées. Vous ne pouvez vous figurer combien ce silence que rien ne trouble phts , pendant des journées entières, pas même le silllemeut d'une balle, est je dirai presque effrayant; c'est, mieu\ encore que des ruines, l'image la plus saisissante de la désolation.
>' On met en ce moment un peu d'ordre dans la ville, c'est-à-dire qu'on déblaye un peu ce fouillis de débris et de meubles. Vous ne pouvez vous imaginer tout ce qu'il a été trausporlé ii Kaiiiiesch et ii Balaclava de butin; casques, sabres, fusils, capotes, bottes, pièces de drap, etc., tout s'y trouve en profusion ; on a établi ceptndant un cordon de sentinelles qui empêche les rares curieux qui visilcnt Sébastopol d'y rien prendre et emporter, Les recherches que l'on a déjà faites donnent à penser qu'on trouvera dans la place plus de quatre mille pièces d'artillerie, avec un matériel des plus consiilérables pour les monter. Dans les établissemeots maritimes de la Karabcinaïa, ou a trouvé de superbes machines à vapeur, conbtruites en Angleterre, et destinées à faire entrer l'eau dans les bassins, etc.
" La destruction des forteresses de la place a dû être beaucoup plus difiicile qu'on ne l'avait d'abord supposé, et les foris que l'on avait crus complètement démolis pourront, après quelques réparations, être de nouveau occupés ; je tiens d'une personne qui a pU les visiter en détail que, dans aucune place militaire del'iCurope, il n'existe d'aussi belles constructions : tout est solidement bâti sur des voûtes, et les niurs ont une grande épaisseur.
)' On nous disait que les Russes poussaient la dévotion jusqu'au fanatisme ; je ne m'explique pas comment ils ont pu laisser tant de portraits de saints au pouvoir des alliés; je n'essayerai pas de dire le nombre qui en a été trouvé dans Us maisons, dans les rues, parioul. Les saints orthodoxes, comme vous le sav;z, partent toute la barbe; les sole Is ont cru devoir les mettre à la mode, et , grattant et efl'açani, ils ont substitué sur ces portraits la moustache frisée et l'impériale a toutes ces barbes touRues. Jugez de l'eflcl!
» J'ajouterai, comme détail secondaire, que les dames de Sébaslopol aimaient fort la toilette, et surtout le rose. Il a été trouvé des robes, des capotes, des chapeaus , des mantelets en soie, en moire, en satin, roses le plus souvent, de quoi vêlir toutes les dames de Paris, à supposer qu'elles consentissent à prendre toutes ces dépouilles, que le soldat a traitées avec peu de respect et qui ont sufAsammeut traîné sur la voie publique.
M Au milieu de» décombres , on a découvert un grand nombre de cadavres presque carboniîés; ce sont des corps d'hommes, probablement des victimes du bombardement qui n'ont pu être emportées. Dix-huit femmes vivantes, restées dans la ville, sont tombées en notre pouvoir; on avait d'abord cru qu'elles éiaient restées pour mettre le feu à des mines; mais on est revenu de cette idée du premier moment, et ces prisonnières sont traitées avec tous les égards dus à la faiblesse de leur sexe et au malheur.
» Au butin fait à Sébastopol il faut joindre celui qui nous est arrivé de Yalta , depuis (jue les troupes alliées sont en possession de la vallée de Baïdar. 'l'out le long de la côte, la haute noblesse russe avait des maisons de plaisance construites, ornées et meublées dans le style le plus aristocratique.
« Malgré les ordres donnés par les commandants en chef, malgré les mesures les plus sévères, toutes ces villas ont été plus ou moins pillées, et il n'est pas de tente, même sur le plateau de Sébastopol , qui ne possède quelque dépouille de Yalta ; ce sont des meubles, sofas, canapés, guéridons, etc., de la plus grande richesse et d'une rare élégance.
» Si , comme il est présumablc , nous devons aller en avant, quelle belle opération pourrait faire un spéculateur qui prendrait tout ce butin contre argent ou contre des fournitures plus appropriées à nos besoins que ces meubles, si beaux qu'ils puissent être!
» Comme il y a probabilité que les troupes passeront l'hiver à Sébast0|H>l , il y a en ce moment un déluge de pétitions de marchands qui demandent à s'y établir; je connais déjà un industriel qui veut ouvrir un café des plus confortables avec l'inévitable enseigne : Aux arméfs alliées. Il a déjà fait l'acquisition de son matériel.
B En ce moment , une commission spéciale, nommée depuis quelques jours, s'occupe de voir le parti que l'on pourrait tirer des divers ports qui avoisinent Sébastopol. Quant au grand poit , je crois qu'on n'y songe pas : on le laissera dans l'étal oii il se trouve, et c'est aui Russes que nous abandonnons le soin de le déblayer, si jamais nous leur laissons la place libre.
» P<os troupes sont dans un excellent état de santé physique et moral ; malbeureusciiient la mortalité est grande parmi nos blessés, malgré les soins dévoués dont ils sont entourés : il faut dire que la plupart des bUîsures oui élc causées par la miUaille, et ce sont Ue
profondes déchirures dont la guérison est plus difficile qu'une blessure franche, qu'un coup qui pénètre droit dans les chairs sans les déchiqueter. »
Les lignes suivantes sont extraites d'une lettre écrite par un capitaine des zouaves de la garde :
« Dans Sébastopol , samedi 1 6 septembre 4 658.
» Hier , après déjeuner, je suis monté à cheval avec l'intention de visiter Sébastopol des pieds à la tète. Je suis entré par le ravin des Anglais, et laissant sur ma droite les doiks, les casernes, l'arsenal, la ville militaire, en un mot, qui s'élcnil sous le grand redan et sous .Malakolï, je me suis dirigé vers la ville elle-même. Ou y voit uu grand nombre de monunicnts publics dépourvus d'élégance et des maisons bourgeoises d'assez belle apparence à côlé d'horribles masures. Quelques rues sont larges et bordées de trottoirs; mais elles sont toutes très mal macadamisées. L'éclairage au gaz est eucore inconnu à Sébastopol ; on y cultive le réverbère, c'cst-à dire d'alïreuses lanternes supportées par dts poutres arrondies, sur lesquelles le noir et le blanc forment des lignes perpendiculaires d'un aspect peu réjouissant,
» Le théâtre est un assez beau monument, remarquable par son péristyle et par une colonnade qui eu fait tout le tour. Près du théâtre se trouve la bibliothèque; uu peu plus bas, et se dirigeant vers la mer, s'étendent de vastes catacombes. On arrive à la partie supérieure de la vilic , surmontée par une belle promenade plantée d'arbres et formant terrasse , par uu double escalier de pierre d'un style grandiose. Au centre de la promenade s'élève un monument composé d'un vaisseau de bronze monté sur un socle de marbre blanc. Ce luonumcnt est sans doute l'emblèine de la ville, et les ailes représentent peutêtre la rapidité avec la(|ucile cette flotte, aujourd'hui anéantie, espérait débarquer un jour sur les rives de l'antique Byzance...
M Je laisse à de plus savants le soiu de relever cette appréciation toute pcrsonuf Ile pour laquelle je ue demande aucun brevet d'invention. Ce monument sera sans doute transporté en France et placé sur une promenade de Paris, pour éterniser le souvenir de notre grande victoire, dont il formera un curieux trophée.
1) Une fort jolie église se trouve à rextrémitë de cette promenade et domine la ville entière.
u J'ai visité le fort de la Quarantaine, le bastion central et le bastion du Mât. Rien u'élonne comme de voir tous ces travaux gigantesques, et je mainliens qu'on ne serait jamais venu à bout de la ville, si l'on avait voulu prendre toutes ces positions d'assaut.
u Sébastopol présente eu ce moment un spectacle des plus curieux, à cause de l'immense ûiUuencc des visiteurs. J'ai rencontré dans ma visite plusieurs jolies miss, vêtues d'éli'gantes amazones, qui parcouraient les rues pleines de décombres et ne cessaient di- pou:^scr des exclamations de surprise et d'horreur à la vue de tant de désastres. La ville est très-grande et coupée çà et là de ravins profonds qui en rendent le parcours très-diBicile. «
Un autre officier de la garde impériale écrit le même jour :
« Hier notre colonel nous a conduits, dix environ, à cheval, pour visiter Sébastopol. ps'ous avons tout parcouru. C'était une jolie ville, admirablemeut située, et oii il y avait beaucoup de luxe et de richesses. Les rues sont larges, avec trottoirs et réverbères, et chaque maison a son petit jardin. Les meubles annoncent des habitudes de confort extraordinaires : beaucoup de pianos superbes. Au lieu de coucher par terre, j'ai à présent un excellent fauteuil à la Voltaire. Aous mangeons sur une superbe table en acajou, à uu seul pied, et nous avons de belles glaces sous nos tentes, auparavant si tristes; des tapis riches en recouvrent tout le sol. On ue peut pas, du reste, se faire une idée de l'état dans lequel est la ville : beaucoup de maisons ont à peine quelques murs encore fumants. Quaut aux canons que l'on trouve, le nombre eu est incroyable, et il y a de quoi élever des colonnes de fer dans toutes les villes de France. Ou comprend à présent comment ils ont pu nous tenir si longtemps en écbec. J'ai bien examiné de l'intérieur la position de Malakoff, et je suis resté convaincu qu'une fois cette forteresse prise il n'y avait plus de salut pour les Russes. »
Un correspondant du Sémaphore Je Marseille lui adresse la description suivante :
' Conslaotinople , le 17 septembre 4 858.
)< J'arrive de Sébastopol, oii j'ai passé une journée, c'est-à-dire qu'arrivé le matin (samedi), je suis reparti le soir. Je puis donc vous donner quelques renseignements incomplets, il est vrai, mais lit; ti'su sur cette malheureuse cité. Qiel affreux spectacle! Après avoir franchi le cimetière, oii s'élève encore une chapelle criblée de balles et de boulets, j'ai pénétré dans Sébastopol par une énorme brèche faite au bastion central. Un grand mur de fortification protège tout ce côté de la ville.
li Une fois ce mtir passé, on se trouve dans un faubourg composé (le petites maisonnettes occupées sans doute' par des ouvriers bouchers, cordonniers, épiciers, etc. Ce faubourg tombe en pente; quatre rues vout aboutir sur une piatç-rorme à uu petit poul qui doit servir
(le passap;e lorsque les raux pluviales cliauf^ent ces rues en torrents. D.ins ce petit espace j'ai compté soixante-huit boulets et bombes qui n'avaient pas éclaté. De là nous sommes arrivés à la rue et au boulevard Catherine : c'est le quartier élégant de la ville; toutes les maisons, qui n'ont qu'un élagc, sont fort gracieuses et entourées de jardins. Mais aujourd'hui il n'en est pas une qui n'ait reçu au moins un boulet : elles sont complètement dévastées; tous les meubles, lits fort larges, commodes, secrétaires, etc., en acajou, sont dans la rue. J'ai remarqué un nombre considérable de pianos, beaucoup de gravures, surtout licencieuses, et, chose ii remarquer, une foule de portraits de l'empereur Napoléi n et de l'impératrice Eugénie. Tout ce quartier s'élève en amphithéâtre juste en face du fort Constantin. Le thé.Urc est intact : c'est un joli bâtiment tout blanc. Quand j'ai passé par là les décors en étaient adossés .i la muraille extérieure.
» L'église Catherine, temple dorique avec un fronton tout doré, a également peu souffert. Dans ce quartier on ne voit personne : les rues sont désertes, les maisons complètement abandonnées, et le cœur se serre en parcourant ces vastes solitudes. Toute la ville n'est peuplée que par deux mille soldats français environ, qui campent dans les rues. Le général Bazaine, nommé gouverneur de la place, occupe une jolie maison, percée comme les autres de deux ou trois boulets.
)i La plupart des maisons ont un étage souterrain oîi des artisans avaient leur atelier et leur magasin de dél)it. De ce quartier on descend sur les quais. A mesure qu'on se rapproche du port, on rencontre un plus grand nombre de barricades. Les Russes avaient l'intention de défendre rue par rue Sébastopol, car à chaque tcle de rue s'élève un mur en grosses pierres scellées de deux mètres de haut, derrière lequel étaient installées de petites pièces d'artillerie.
)) Sur le quai, fort large et planté d'arbres, la promenade devient plus diiiicile; les Russes occupent toujours le fort Constantin, qui lui fait face, et de trois minutes en trois minutes ils lancent soit un boulet, soit une bombe sur les groupes de promeneurs. Un Anglais a été tue ainsi à dix pas de moi. C'est près de ce quai jusqu'aux doeks, situés au-dessous de la tour MalaUoff, que l'on distingue l'extrémité des mâts de la flotte russe; tout a été brûlé et coulé à fond, à l'exccpt ou d'un petit bateau ;i vapeur couché sur le flanc contre la pointe du port militaire. C'est un spectacle navrant. Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai rencontré sur mou chemin de bombes, de biscaicns, de boîtes à mitraille, de balles, de projectiles de toute sorte.
1) Je passe aux docks; les batteries de Malakolï les ont complètement rasés : ils étaient construits en magnifique granit, et c'était vraiment une œuvre remarquable; il n'en reste plus que des monceaux de pierres. Autour de ces docks s'élevait un quartier moins beau que celui dont je vous parle plus haut : c'était lii qu'habitaient sans doute les ouvriers des chantiers et les invalides; ce n'est plus qu'une masse informe de ruines. J'aurais voulu visiter Malakoff, qui s'élève au-dessus ; le temps m'a manqué, et je n'ai pu que conlemjdcr à distance cette imposante position, où la fameuse tour dont on a tant parlé n'existe plus depuis fort longtemps. C'est évidemment la prise de IMalakoff qui a décidé en si peu de temps l'occupation de Sébastopol. Aîaitres de cette position, les Français ont immédialemcnt bombardé les docks , le pont et les vaisseaux, et cette œuvre de destruction, couronnée d'un succès immédiat, a jeté un découragement invincible dans le cœur des Russes, qui, comme je vous le disais, avaient tout disposé pour nous disputer pied à pied leur ville.
)) Nous n'avions rien détruit dans la ville ; nos projectiles n'ont fait que l'œuvre indispensable de destruction ; ce sont les Russes qui en se retirant ont incendié la ville et fait sauter unCi énorme quantité de mines; on en découvre encore cha(|uc jour, et il y a imprudence il s'aventurer dans certaines parties de la ville; lundi et nuudi , les explosions avaient lieu à chaque instant et plusieurs curieux en ont été victimes. Lors de l'évacuation, les Russes, tout en fuyant et eu courant, mettaient le feu k ces mines, et l'on m'a raconté qu'un colonel russe a été tué au moment oti il se baissait une mèche à la uiain. Depuis, nos pompiers ont inondé d'eau presque toules les parties suspectes et éteint tous les incendies.
>i j\os soldats se sont bien montrés dans cette première heure de l'occupation; ils n'ont pas pillé et n'ont tiré que sur des soldats fuyants: ainsi des femmes, des enfants, des hommes inolVensifs ont pu se retirer devant eux sans courir le moindre danger. Ensuite ils se sont répandus dans la ville, ont pénétre dans les maisons et en ont inventorié toutes les richesses, qu'ils ont descendues dans la rue. La première rencontre que j'ai faite dans la ville a été celle d'un soldat portant sur la tète et sur le dos un énorme lit-bateau en acajou qui allait servir à alimenter le feu du bivouac.
)) Je vous ai à peu près dit tout ce qui peut se voir dans une course aussi rapide que la mienne; il faudrait trois jouis au moins pour tout examiner en détail. Mais l'aspect général de Sébastopol est navrant : ce ne sont que débris, murailles noircies, maisons évenirècs, fracassées; sur le sol, des entassements de projectiles, des meubles brisés ou souillés. Dans les rues, on ne voit que de rares groupes de visiteurs; pas un cri, pas un bruit qui indique une cité vivante : tout est morne et silencieux.
)> Une brigade occupe seule la place; toutes les autres troupes sont consignées au camp, en dehors de la ville, ce qui indique de nouvelles et très-prochaines opérations. Les Russes se tiennent enfermés dans le fort Constantin; leur camp, que j'ai vu avec une lorgnette, s'élève derrière la citadelle de Severnaïa.
>> On dit que nos troupes vont au nombre de 70,000 hommes, sous les ordres du général Ilerbillon, passer la Tchernaïa et attaquer l'ennemi par derrière. Nos flottes se tiennent encore en face du port de la Quarantaine, et aussitôt que l'enlrèe du grand port sera déblayée , elles y pénétreront, et alors, si les Russes n'ont pas encore évacué le nord, les flottes canonnant le fort Constantin d'un côté, bousculant les Russes de l'autre, cette partie de Sébastopol tombera vite en notre pouvoir.
» Pour compléter ces détails, j'ajouterai que j'ai visité quelques batteries russes; elles sont admirablement construites et pourraient servir d'ouvrage de défense. Dans l'une j'ai trouvé des problèmes de géométrie écrits en russe, quelques livres, de vieux habits, un pilon à écraser les grains de café, un casque russe au sommet duquel se trouvait plantée une chandelle, facétie d'un de nos soldats, sans aucun doute.
» Nos batteries, au contraire, ne sont protégées que par un mince revêtement de sacs à terre; les Russes l'ignoraient, car ils faisaient décrire une courbe à leurs projectiles, de façon à les envoyer au delà de nos batteries, tandis qu'en visant dans le plein neuf coups sur dix les auraient saccagées. Aux attaques de droite, que je n'ai pu visiter, nos batteries sont, dit-on, plus solidement construites. «
On écrivait au Morning Adcertiser le IS septembre :
'< Les alliés s'occupent très-activement d'enlever les munitions des magasins de l'amirauté à Sébastopol. Tous les jours des centaines de voitures font un service; on rencontre ii chaque pas de longues files de ces voitures attelées de quatre ou six chevaux , chargées de boulets, de bombes et d'autres projectiles ou de gros canons. Aussitôt que l'on aura dégarni les magasins, on minera ces vastes bâtiments, on les détruira; toutes les fortifications du sud de la ville doivent être rasées. Quant aux édifices publics et aux maisons particulières de la ville même de Sébasto):oi , très-peu sont habitables ; les Russes ont mis le feu ii tous : les Français, qui ont entrepris de faire la police à Sébastopol , n'ont pas tardé à s'y installer; ils sont dans les églises, qui ont échappé presque toutes, et dans ce qui reste de salles les plus vastes des giamles maisons.
w Des cafés ont été improvises en ville , et les soldats qui ne sont pas de service y jouent aux dominos. Dans les rues principales, les musiques du 5" et du 46" régiment exécutent des airs français et anglais que viennent écouter et applaudir des centaines de soldats anglais entrés dans la ville avec des permissions et sans fusils. Malgré les ravages du siège, il est aisé de voir que cette ville était belle: les principales rues sont larg."», pavées et régulièi'es, avec de belles maisons en pierres de taille de chaque côté; on voit lii un rallinemciit et un confort que l'on ne rencontre pas dans la partie turque de Constantinople. Il y a cà et là de beaux jardins, et sur les balcons de plusieurs maisons sont encore des pots de fleurs. La gaieté et l'entrain du soldat français animent les ruines et font oublier les horreurs du siège. Du reste, on ne voit en ville ni Turcs ni Sardes.
)i Le redan est maintenant une vaste ruine; mais quelques-unes de ses parties eut encore un aspect imposant et fier , beaucoup de canons ue sont pas démontés cl une grande partie des défenses est restée debout ; on y circule très-libremenl: il y a là un petit détachement anglais qui laisse tout le momie passer : c'est le chemin que l'on prend pour aller visiter Sébastopol. Les braves marins qui composaient la brigade navale sont retournés eu grande cérémonie à Kazatch et Balaklava, pavillons et drapeaux en lêtc et beaucoup d'entre eux montés sur des mulets. Les alliés, tout en recueillant les munitions russes de l'amirauté de Sébastopol, ne négligent pas les leurs : des individus compétents examinent soigneusement les projectiles anglais et français que l'on retrouve en ville, et l'on garde ceux qui sont encore en éiat de servir. »
En débrouillant cette immense dévastation, on ne tarda pas à reconnaitre qu'elle n'était pas aussi complète qu'on l'avait cru primitivement. L'église cathédrale était assez bien conservée pour qu'on pût y célébrer, le 10, un Te Deum solennel. Dans l'impossibilit.' où l'on était d'opérer la mélamorphose de ce monument, ou lui laissa son caractère grec, ses images byzantines et des ornements en contradiclion avec le nouveau culte auquel il allait être consacré. Ce fut devant les autels au pied desquels on avait maintes fois demandé leur défaite que les alliés rendirent grâces à Dieu de leur victoire.
Quelques parties des fortilications furent trouvées intactes. Les Russes n'avaient pu compléter leurs préparatifs pour faire sauter le fort Saint-Nicolas: bien que les flammes eussent ravagé l'intérieur, les ouvrages en pierre ne paraissaient pas avoir souffert, et les ouvrages en terre du côté de la mer étaient dans un élat parfait. La poudrière du fort de la Quarantaine avait sauté, et cependant la face qui regardait la mer n'était nullement détériorée. Les cinq doeUs avec la machine à vapeur qui les alimentait avaient échappé ù la destruction.
0 Les ennemis , avait dit le prinre GurtscliaUoff, ne trouveront daiisSébastopol que des ruines ensaïujlunlées ; >• il abandonnait toutefois un niatt'riel et des approvisionneiiicnts considérables. Une commission antjlo-franeaise, constituée pour en opérer le reccnscuient, inventoria :
4, lion bouches à feu; 41)7,314 boulets, 101,755 projectiles creux; 24,U8U boites de mitraille , 26J,t83 kilogrammes de poudre;
470,000 carloucbcs à balles en bon étal, et 100,000 cartouches à balle avarices pour fusils et carabines ; 80 voitures dites arabas;
1 caisse d'instruments de vérification ;
2 machines à souffler pour fonderie ;
2C soufflets de l'orbe et autant d'enclumes ;
100 madriers bons à faire des planches ,
400 poulies de différentes grandeurs ;
200 kilogrammes de fil de fer;
8,ni)i) feuilles de tôle et 7,000 de fer-blanc;
8,0111) feuilles de tôle faible pour boites à balles;
liO fliis(]ues et 200 cuves en fonte;
"0,000 kilogrammes d'étain et O0,iioo de cuivre rouge;
800 kilogrammes de clous ordinaires et 200 de menus clous;
1 très-grande quantité de bois de sapin;
200 barils de brai et goudron, et I jo de matières à peinture;
1 mètre cube d'ocre rouge et un docre jaune;
200 ressorts et chaînettes en cuivre;
12 balances;
6 cuisines en fonte;
150 pièces de machines de toutes sortes;
3,000 kilogrammes de petites chaudières pour l'hiver, restes d'une
Nous sautons aussilùt de l'autre cûtc des gabions et sacs déterre, et nous voilà dans la plaine à courir comme des lièvres.
12 meules à aiguiser;
G yoles, sans compter les ciuharcalions qui restaient pour le service du port;
600 billes de bois de gaïac ;
200 pièces de bois de mâture , mesurant 100 mètres cubes; 180 pièces de bois pour mâture d'embarcations; 100 vergues en mauvais étal; 12 mâts de perroquet; 12 chouquets ; 400 ancres de corps morts ; 80 ancres de diflerentcs grandeurs ; 40 espars; 300 outils;
730,000 kilogrammes de fer en barre et acier; 50 grappins cl petites ancres; 2,C00 manilles pour ancres; 100 caisses en fer ayant contenu de l'huile ; 100 chaines d'ancres ;
52,0ii0 kilogrammes de vieux cuivre de doublage ; 50,000 kilogrammes de vieux cordages; 2 vieux grelins; 300 caisses à eau;
25,000 kilogrammes de cordages neufs de dilTércntes dimensions :
farii. Typographie Henri
machine à vapeur de 220 chevaux, ayant appartenu à un steamer brûlé par les Russes;
8 grandes chaudières en cuivre, pcsantenviron 50,000kilogrammcs;
50,00ii kilogrammes de vieux cuivre;
.'',000 kilogrammes de chevilles eu cuivre;
80,000 kilogrammes de vieux fer;
(i grosses cloches et 10 petites;
350 lits d'hôpital;
COO pliants, dessins, livres et objets de la même nature;
2 caliornes pour la machine ii mater;
3 grandes pompes pour les bassins et 3 chaudières en fer pour ces pompes;
2 machines à vapeur de trente chevaux et une machine de seize chevaux à haute pression pour les bassins ;
2,000 tonneaux de charbon de terre en poussière;
3 grues en fer fixées sur le quai, une sur la rive et 13 dans les magasins ;
1 machine de douze chevaux pour une manutention;
2 machines ii draguer hors de service;
2 grandes pompes pour vider les réservoirs des bassins; 1 pompe hydraulique à main; 1 machine pour une boulangerie ; 1 macliine de vingt clievaux, à haute pression; Pion , rue Garancière, 8.
G statues en marbre;
2 sphinx et un grand bas-relief.